FAYE
Assurément le développement des Dendrocæles d’eau douce se fait dans des conditions spéciales de nutrition des blastomères, qui apportent de profondes perturbations dans la succession des phénomènes ontogéniques. Leur embryogénie est ce qu’on est convenu d’appeler une embryogénie condensée, et partant, on pourra m’objecter qu’on ne doit en tirer, qu'avec une extrême réserve, des indications pour la détermination des affinités de ces animaux.
Ma conviction est que, dans tous les cas, ôn doit être très prudent en semblable matière; car, quelle que soit la rigueur de nos raisonnements, nous nous lançons, malgré nous-mêmes, dans le domaine de la spéculation, nous cherchons à « deviner la nature », nous cessons de l’observer « pour nous livrer aux élans fantastiques de notre imagination », selon l’expression de Lamarck (1) qui nous avertit qu’alors « les résultats de nos efforts ne seront que des erreurs ». Et cependant quel est l’homme qui, après avoir terminé un travail, ne cherche pas à voir au-delà des faits ? Ses tentatives sont légitimes et peuvent être utiles s’il rai-
(4) LamARck, Phil. zool.
LP
sonne sans parti pris et s’il est toujours prêt à abandonner ses conceptions ou à les modifier à mesure que la science fait des progrès.
L’embryogénie des Dendrocæles d’eau douce est condensée, et cependant nous trouvons les quatre cellules endodermiques primitives. C’est une indication précieuse. Elle nous démontre que l’abréviation du développement n’est pas allée jusqu’à la suppression d’un stade dont l'utilité n’est pas frappante puisque nous avons vu qu’un nombre illimité de blastomères concourt en définitive à la formation de lendoderme larvaire. La présence des quatre cellules iniüales de l’endoderme, que nous retrouvons chez d’autres Turbellariés et dans beaucoup d’autres groupes, a donc bien une valeur morphologique.
Ne pouvons-nous pas conclure de ce fait que, si nous ne trouvons aucune trace d’un feuillet mésodermique vrai, c’est-à-dire dérivant de l’endoderme par un processus analogue à celui qui a donné naissance à l’ectoderme, c’est qu’apparemment les types primitifs de nos animaux n’en avaient point. Car pourquoi ce feuillet moyen qui joue, dans l’économie des Dendrocæles d’eau douce, un rôle autrement prépondérant que l’endoderme, aurait-il disparu plus vite que ce dérnier ?
D'un autre côté il paraît établi que c’est dans le groupe des Turbellariés qu’apparaît pour la première fois le feuillet mésodermique proprement dit. En effet d'une part ce feuillet existe dans les genres Z'urylepla, Prostheceraeus, Leptoplana (1), Discocelis (2), tandis qu’il fait défaut dans le genre Séylochus (3), que Lang place précisément à la base de son groupe des Polyclades acotylés. Il n’y a donc aucune difficulté à admettre comme primitive, chez les
(1) P. Hazzez. Contributions à l'hist. nat. des Turbellariés. — SELENKA. Zur Entwick. der Seeplanarien.
(2) LanG. Die Polycladen. (Seeplanarien) — (Fauna und Flora des Golfes von Neapel.) ”
(3) GôTre. Untersuchungen zur Entwickelungsgeschichte der Würmer.
UN à
Dendrocæles d’eau douce, l’absence du feuillet mésodermique.
L’embryogénie de Discocelis ligrina, étudiée par Lang, présente sous ce rapport un intérêt particulier. Les quatre gros blastomères, après avoir donné naissance aux quatre cellules initiales de l’ectoderme, engendrent chacun deux cellules initiales du mésoderme ; de sorte que finalement il existe huit cellules initiales du feuillet moyen. Celles-ci ne se casent pas d'emblée entre l’ectoderme et l’endoderme, mais restent à la périphérie de la calotte ectodermique, formant ainsi une ceinture parallèle à Péquateur de l’œuf. Ce n’est que plus tard, par suite de la prolifération des cellules ectodermiques, qu’elles viennent former un feuillet distinct, le mésoderme. Lang s’appuie sur ces faits pour établir un parallèle entre l’embryogénie des Cténophores et celle des Polyclades. On sait que chez les premières, des cellules ectodermiques immigrent dans la substance gélatineuse, et que cette immigration continue encore après le développement embryonnaire. Lang compare la descente des cellules mésodermiques de Discocelis, lorsqu'elles viennent s’intercaler entre les deux feuillets primitifs, à l’immigralion des cellules ectodermiques des Cténophores, et par suite il considère le mésoderme des Polyclades comme homologue du tissu gélatineux des Cténophores.
Je ne puis pas partager cette manière de voir. Le cas de Discocelis n’a rien d’anormal. D’abord on ne peut pas dire que les cellules mésodermiques quittent un plan supérieur pour en occuper un autre intermédiaire, on ne peut pas dire qu’elles descendent (sie senken sich unter die Ectodermschicht ein) (1).Je n’ai pas observé le cas de Discocelis, mais J'en ai observé beaucoup d’autres, et toujours j’ai vu que les cellules mésodermiques prennent leur place entre l’ectoderme et l’endoderme par suite de la proliféra-
(1) LanG. Loc. cit., p. 660.