LES MŒURS
La Jeunesse. — Un beau Mariage. — Les Lionnes yauvres.
Qui donc a dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, comme si le soleil lui-même, éternellement immobile au-dessus de nos têtes, ne versait pas sur la nature une lumière ondoyante et changeante, qui en renouvelle à chaque minute l'insaisissable beauté? Au xix^ siècle, un auteur comique a pu témoigner d'une originalité peu commune, en échafaudant son œuvre sur le mariage, la plus vieille de nos institutions, la plus durable et la plus raillée, la plus pratique, et selon, un détestable mot, la plus folle. Cela, au moins, est nouveau, et mérite qu'on y songe. Car il y avait une intrépidité de bon sens à rajeunir cette banalité.
Jamais sacrement ne prêta davantage aux gaîtés de l'esprit qu'on appelle gaulois. Supprimez-le, et voilà Rabelais presque dépossédé de son rire sonore. Rappelez-vous le doux Panurge, lorsqu'il eut en tête des idées de mariage avec vives appréhensions d'icelui. — « J'ai, dit-il, la puce en l'oreille ; je me veux marier. — En
bonne heure soit, dit Pantagruel, vous m'avez bien réjoui... — Mais, dit Panurge, si vous connaissiez que mon meilleur fût tel que je suis demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, j'aimerais mieux ne me marier point. — l*oinl donc ne vous mariez, répondit Pantagruel. — Voire mais, dit Panurge, voudriez-vous qu'ainsi seulet je demeurasse toute ma vie, sans compagnie conjugale ? Vous savez qu'il est écrit : vœ soli ! L'homme seul n'a jamais tel soûlas (1) qu'on voit entre gens mariés. — Mariez-vous donc, de par Dieu, répondit Pantagruel. (2) »
Fidèle à la tradition, Molière n'a guère mis en scène le mariage (je ne dis pas l'amour) que pour s'en amuser. Les suites de ce mot, quand il les envisage, lui montrent des époux désabusés. « Que maiiditsoit le bec cornit de ?iotaire /... n et des femmes qui songent à prendre leur revanche ou qui la prennent. « Je sais bien quime femme a toujours dans la main une vengeance prête ! » Il le montre par le côté plaisant, comme nos aïeux, et préfère les vertus un peu curieuses, aventureuses et point farouches, aux vertus dragonnes, et aux honnêtes diablesses. C'est le mari qui porte le ridicule de ces escapades, dont il ne peut mais, suivant l'antique coutume. Par deux fois Molière s'est pris à entrer dans les vraies difficultés du ménage. Le bonhomme Chrysale. qui a une femme savante et dogmatique, crie bien fort, à la cantonade, pour se donner l'illusion d'être le maître. Encore est-ce là plutôt un côté de caractère indispensable à l'intrigue et au dénoûment de la pièce. Dans Georges Dandin, Molière abordait l'étude du mariage et des moeurs des mal mariés. Le riche bourgeois qui a épousé une femme damoiselle, c'està-dire de noblesse, a commis une lourde faute : car, noblesse oblige, oblige la femme à forligner en race noble, et le pauvre mari à la surveiller vainement, et très
(1) Contentement.
(2) Rabelais, Pantagruel, ch. VI- VII.
bourgeoisement. Il a contre lui ses beaux-parents, qui croient à la vertu blasonnée de leur fille, et se font un point d'honneur de l'aider à meurtrir l'honneur du mari batlu et content. Mais à peine entré dans le vif de la situation, Molière s'en détourne pour éclater de rire. La comédie dégénère en farce. Le public n'en avait point perdu le goût ; et il était difficile, en un pareil sujet, de lui offrir autre chose. Autant il s'intéressait aux pathétiques soutTrances de l'amour, autant il se plaisait aux ridicules angoisses du ménage. Si Alceste avait été marié, il y a gros à parier qu'il eût passé pour un brutal et Gélimène pour une spirituelle victime. Lisez plutôt le théâtre de Regnard, et vous aurez votre sentiment là-dessus. Or, la tradition se perpétue jusqu'à Diderot, et, après de vaines tentatives, elle se poursuit jusqu'à nos jours. La Mère coupable de Beaumarchais est déjà le symptôme du revirement de l'opinion. Elle venait en son temps. Le mariage allait être moins plaisant, parce qu'il devenait plus difficile.
La Révolution, qui a déclaré les droits de l'homme, a aussi décrété ses devoirs. Du jour où fut proclamée l'égalité, la responsabilité de chaque individu s'est accrue ; et, si la disparition des classes a marqué l'avènement du mérite personnel, elle a imposé du même coup l'obligation à chacun de tenir sa place au soleil et d'avoir une situation sociale. Après le règne de la noblesse, celui de la considération. Du moment que la dignité n'est plus héréditaire, il la faut conquérir. Après le règne de la considération celui de l'argent. Or, Emile Augi<^r arrivait précisément à l'heure, oii cette seconde révolution était accomplie, où il fallait s'enrichir pour parvenir, où le mérite ne suffisait plus à défaut de la fortune. C'étaient de nouvelles mœurs, qui résultaient de nouvelles institutions. Entreprenant d'écrire des comédies sur la vie contemporaine, il était naturellement amené à étudier l'influence que les mœurs modernes avaient eue à leur tour sur les institutions subsistantes, dont la première est,
sans contredit, le mariage, étant l'image réduite de toutes les autres, comme la famille est la base de la société. Panurg-e, qui est un gueux, ne songe plus seulement à faire souche de gueux. Il prétend dépouiller sa gueuserie; il veut arriver. Depuis que Panurge est l'égal de Pantagruel, il ne rencontre plus de Pantagruel qui le recueille et l'héberge en son domestique. Dès lors, il tâche à forcer la fortune, et se jette tête baissée dans les aventures. L'insouciante gaîté n'est plus de mode dans une société, oij l'enfant, à peine né, est instruit, armé pour la vie, grandit parmi les soins pratiques, et à vingt ans est tout étonné de se voir sur pied, lâché à travers le monde, avec le devoir de se débrouiller, ce qui revient souvent à embrouiller les autres. Si, au lieu de s'appeler Panurge, il s'appelle Philippe Huguet, (1) s'il a été couvé par l'ambition maternelle, et préparé de longue main pour une riche destinée, s'il a fleuri et prospéré à l'ombre d'une demi-aisance, dont il sent la gêne à mesure qu'il commence à sentir, s'il a de l'activité, de l'avenir, du talent enfin, il n'est plus maître de sa vie, ni de son coeur, à moins d'échouer au port ; son esprit, tout entier à un but, déforme son caractère. Il sait pertinemment, et on le lui répète au besoin, que l'amour est une non-valeur, à moins que d'être une plus-value, qu'épouser une cousine pauvre et à laquelle on a le cœur pris, c'est briser sa carrière, ou l'entraver pour longtemps, et aussi que c'est tenter Dieu, le Dieu moderne qui ne bénit que les gens fortunés. Le voilà donc hésitant entre son cœur, dont il appréhende les surprises, et son talent, dont il suppute et chérit par avance les bienfaits. Dans une société moins libre, il eût été plus indépendant; sans espoir de sortir de son rang, qui est la médiocrité, il y eût vécu médiocre, marié jeune, avec ravissement; et il eût donné au monde des médiocres, comme lui, et grossi la classe moyenne de petits bourgeois ; ce qui est tout
(1) La Jevnesse.
à fait contraire au progrès, mais non pas au bonheur. Voyez-vous que le mariage est devenu plus difficile? Or, les suites ne prêtent plus guère à rire aujourd'hui. Avec l'amour et la jeunesse, on fait peut être du bonheur, on ne fait pas du bien-être: et, après un temps, le ménage avec ses soucis, ses mesquineries, ses exigences vulgaires, ses nécessités triviales, tue le mariage.
A vingt-cinq ans, le jeune homme d'un certain milieu sait tout cela, et il y songe. Si son amour lui tient au cœur, il prend ses époques, il temporise ; qu'on lui laisse sa jeunesse, et qu'il puisse au moins faire fortune, avant de faire souche. Cependant la jeunesse passe, l'amour disparaît ; il est vrai que notre homme s'est enrichi, et qu'il épouse une femme qui a une dot, qu'elle dévore, qui entame le capital du mari à belles dents, avec une hauteur très détachée, en attendant que les fondements craquent et que la maison Fourchambault s'effondre dans la ruine. Marié trop tard, M. Fourchambault, avec une femme trop riche. Trop de son siècle, M. Fourchambault ; il a passé à côté de la vie, non par manque de cœur, mais de caractère.
Ici nous touchons à l'originalité foncière du théâtre d'h]niile Augier. Dans la société du xvu® siècle, où régnait une hiérarchie très nettement définie, les travers et les ridicules étaient plus personnels, et les caractères plus tranchés. Chacun suivait directementsa voie, puisqu'il était difficile d'en sorlir : noble, bourgeois, manant était un type distinct, qui devait ses vices surtout à luimême, sans subir à l'excès l'influence des mœurs de la classe prochaine, au-dessus ou au-dessous de lui. Dans une société, qui vit sur le pied d'égalité, oii toutes les ambitions sont légitimes, et tous les appétits déchaînés, l'action et la réaction sont universelles des individus les uns sur les autres, et, à ce perpétuel et enragé frottement, les caractères s'usent, se dépriment, et n'ont plus de relief. Aussi travers et ridicules sont-ils aujourd'hui l'expression du milieu, plutôt que des individus.
Voilà pourquoi Emile Aug^ier a écrit des comédies de mœurs, plulôt que de caractères. Les unes ont pris le pas sur les autres : et l'on peut dire que toutes les scènes de ses grandes pièces sont des coins soulevés de notre existence moderne, avec ses vices et ses erreurs, qu'elle a un peu mis en commun. Et c'est sans doute aussi pourquoi les caractères, ainsi déformés par les mœurs, nous font souvent illusion à première vue, si bien qu'en mainte pièce nous sommes tentés de nous demander: « Qui a raison ? Qui a tort? Qui est l'honnote homme des deux? Celui-ci parle de cœur; mais celui-là connaît la vie. Ali! qu'il dit bien, celui-là ! Comme il a vécu de notre temps ! Mais quel dommage que l'autre semble avoir torl ! ï> Oui, l'influence des mœurs est aujourd'hui si forte, et Emile Augier excelle tant à nous enfermer dans son laboratoire, qu'à chaque instant les individus semblent se confondre, se pénétrer, et s'attirer comme dans noire existence contemporaine, et qu'à entendre ces paralogismes modernes et utilitaires sur le mariage et le ménage, on doute un instant de la simple nature, ou de la société qui nous en fait douter.
Ecoutez madame Hugiiet (1), confiant à son fils sa vie passée, et le mariage qu'elle a fait par amour, et l'existence qu'elle a subie par devoir. 'Voici que ce fils de sa chair, ce fils qui a la jeunesse et le talent, qu'elle a choyé, élevé pour le bonheur, va manquer sa vie par une fatalité qui pèse sur la famille, par une union avec sa cousine Cyprienne, une orpheline charmante, presque pauvre. Et on lui offre une étude d'avoué, qui est l'avenir en main, avec une héritière, qui est le présent assuré. Il refuse. La pauvre femme est brisée. Ecoutez-les, et jugez-les.
MADAME IlUGUET.
« Quand je te nourrissais, malgré le médecin, Cher ingrat, quelquefois tu refusais mon sein,
(1) La Jeunesse.
Et j'étais obligée à plus d'un artifice
Pour réconcilier l'enfant et la nourrice.
Eh bien, c'est mon conseil ici qui te déplaît ?
Je te le dois pourtant comme autrefois mon lait !
Ne te détourne pas.
pniLiPPE.
Au nom du ciel, ma mère, Fais grâce à ton enfant de ta sagesse amère! Les secrets de la vie à mon cœur sont mauvais: Ils ont désenchanté tout ce que je rêvais, Ils ont découragé ma jeunesse d'éclore ; Je n'en connais que trop. Garde ceux que j'ignore!
MADAME nUGUET.
Que je te laisse aller à Tabîme, au malheur !
PHILIPPE
C'est ton ambition qui parle, et non ton cœur.
MADAME nUGUET.
Ah ! mon ambition !... Oui, j'ai mis sur ta tète Des espoirs orgueilleux dont je me faisais fête ; Mais le premier de tous, et le plus précieux. N'en doute pas, mon fils, c'est de te voir heureux.
PHILIPPE
Eh bien, je le serai, mère, par Cyprienne !
Je remplirai si bien ma vie avec la sienne.
Qu'il ne restera pas dans mes rêves secrets
De place aux vains désirs, non plus qu'aux vains regrets.
— Oh t tu vas m"accabler de ta phrase éternelle,
Que la pauvreté froide à l'amour est mortelle ?
Si c'est vrai, ce ne l'est que pour les cŒ'urs frileux
Qui n'ont pas un foyer assez puissant en eux :
Mais moi ! moi ! Je me sens ! Je suis fils de mon père,
C'est son sang généreux qui bat dans mon artère.
Et je triompherai, comme il en triomphait,
Des angoisses du soi-t que je me serai fait.
J'ai pour m'encourager l'exemple de sa vie :
S'est-il pas marié, comme je me marie?
Tu n'étais pas, je pense, un plus riche parti
Que Cyprienne : eh bien, s'en est-il repenti?
Oui, oui, baisse les yeux ! Tu n'as rien à répondre.
Et ton exemple seul suffit à te confondre.
MADAME HUGUET
Si jamais couple fier s'est vaillamment jeté
Dans ce rude labeur qu'on nomme pauvreté.
Ce fut ton père et moi. Nous pouvions l'un et l'autre
Former une union plus riche que la nôtre,
Et, pour nous épouser, nous avons, en vrais fous.
Refusé deux partis, inespérés pour nous. Comme nous nous aimions! Comme nous étions braves Quel superbe dédain des mesquines entraves ! Nous n'admettions alors, comme vous aujourd'hui, Ni bonheur sans l'amour, ni malheur avec lui. Aussi quel heureux temps de joie et de courage, D'exquise pauvreté dans notre humble ménage, D'élégance frugale, et de grâce, et de soin. Le seul luxe, en elfet, dont l'amour ait besoin !
PHILIPPE
Ah! je le savais bien, parbleu, que ta jeunesse Serait le démenti de ta fausse sagesse ! Le bonheur domestique est le premier des biens. Courage, souviens-toi, mère !
MADAME ÏÏUGUET.
Je me souviens !
La maternité vint bientôt. Que te dirai-je? Les riches ont vraiment un noble privilège Que leur doit envier tout être intelligent. Et qui donne raison à l'orgueil de 1 argent : C'est de pouvoir exclure et tenir à distance Les détails répugnants et bas de l'existence, Et de ne pas laisser leur contact amoindrir Les grandeurs que la vie à l'homme peut offrir. Par exemple, une mère est chez eux une femme Dont la maternité ne fait qu'étendre l'âme ; Elle ne lui prend rien de son premier bonheur. Et le double, au contraire, en lui doublant le cœur. C'est qu'elle a le loisir d'être encore une épouse ; Elle reste charmante, et de plaire jalouse, L'oflice maternel qu'elle s'est réservé,
C'est de gâter l'entant par d'autres mains lavé.
Chez nous, elle en devient l'esclave : elle abandonne Les soins de son esprit et ceux de sa personne ; La grâce disparaît d'elle et de sa maison. Et lamour suit la grâce, et l'amour a raison.
Deux ans après, ta sœur vint au monde. Ton père
Gagnait quinze cents francs alors au ministère.
Qui nous faisaient, avec nos revenus à nous,
Six mille cinq cents francs pour joindre les deux bouts.
Ma santé m'empêchant de remplir mon office,
1! fallut à l'enfant donner une nourrice.
Tu grandissais toi-même et coûtais déjà cher.
Pour nous commence alors la pauvreté de fer,
Non plus l'inélégance avec le nécessaire,
Mais la misère.
PHILIPPE
Eh quoi?
MADAME HUGUET
N'est-ce pas la misère, La pire, celle-là qui vole à ses besoins De quoi se déguiser aux regards des témoins, Et qui, sous peine hélas! d'être une déchéance, Doit rogner sur son pain pour nourrir l'apparence? Lutte de tous les jours, dans laquelle l'esprit En menus désespoirs se fatigue et s'aigrit !
PHILIPPE
Assez !
MADAME HUGUET
Fatalement, il change d'habitude :
De la parcimonie il se lait une étude ; Les petits intérêts, qu'il méprisait jadis, L'absorbent peu à peu, par le besoin grandis; Et les nobles élans, les sublimes chimères Qui nous ont amenés à ces heures amères, Se trouvent remplacés au cœur désenchanté Par un âpre regret de ce qu'ils ont coûté. Un jour ton père
PHILIPPE
Assez, de grâce.— Un jour, mon père ?
MADAME HUGUET
Ton père un jour rentra plus froid qu'à l'ordinaire, Et d'un air singulier regardant mes habits : f Prends donc plus soin de toi, me dit-il, lu vieillis.... » Il venait d'entrevoir, riche, heureuse, et soignée, La femme qu'autrefois il avait dédaignée !
PHILIPPE
Au nom du ciel, tais-toi !
MADAME HUGUET
Je ne l'accuse pas :
Ce fut sa seule plainte en vingt ans de combats ! Mais qu'importe la forme, hélas ? Ce dur reproche De la désunion était le coup de cloche !
PHILIPPE
Ce n'est pas vrai ! Tu veux Vous vous aimiez toujours !
Tu veux me détourner par tes sombres discours
Mais contre ton récit tout mon être proteste;
Ma Cyprienne ! Un ange! Une fille céleste !
Non, non ! Pour mon bonheur le ciel qui la forma
MADAME HUGUET
J'étais un ange aussi, quand ton père m'aima. Et je suis devenue, au souffle des misères,
Ii4 EMILE AUGlliR.
Un être positif comme un homme d'affaires ! Ce que la pauvre enfant deviendrait, ta le voisl
11 ne me reste rien de mon cœur d'autrefois
Hors lamour maternel qu'aucun souffle n'effleure,
Et c'est lui seul qui parle et t'exhorte à cette heure
Au nom de mes labeurs, au nom de mes ennuis,
Par tout ce que j'étais et par ce que je suis,
Ne t'aventure pas dans cette rude vie,
Où mon âme à ce point s'est usée et meurtrie !
Enfin songe à tes fils! AlTranchis-les, crois-moi,
Du joug que notre erreur appesantit sur toi,
Et qu'ils aiment un jour, sans que leur pauvre mère
Leur doive des leçons d'une sagesse amère.
Ne leur prépare pas pour un moment pareil
Ce terrible récit, ce terrible conseil (1). «
Ah! la terrible confession! La scène déchirante! Et la troublante morale, que le monde nous a faite I Qui des deux suit le vrai et le bien? — Cette mère jadis jeune, elle aussi, enthousiaste de la vie, épanouie à l'amour, que l'expérience a desséchée, resserrée, comprimée, et dont elle a fané le cœur et les illusions? Elle était un caractère, au sens le plus moral du mot, une énergie de dévoûment et de tendresse ; et ce caractère, au contact des mœurs nouvelles, s'est insensiblement déformé, effrité, assombri, et^ de sa jeunesse elle n'a gardé qu'une passion, celle de son fils, tandis que son attitude, à la fois ambitieuse et humble, est l'image réduite de la société qui l'a ainsi pétrie comme de cire etrapetissée. — Ou bien Philippe, que brise cette lamentable confession, parce qu'il est entamé déjà par les exigences de la vie sociale, contre lesquelles à peine a-t-il commencé à lutter? Il sort de cette scène amoindri et plus fort, je veux dire débarrassé des sentiments les plus naturels,quisont un obstacle à vivre et à parvenir. Encore une fois, de quel côté est la vérité, la raison, quand nous voyonsqueles mœurs civilisées nousheurtent, au point de rompre, au premier choc, le ressort de la jeunesse? N'avons-nous pas ici la mesure exacte de l'influence
(1) La Jfunesse, IV, 5. Edition Calmann-Lévy.
des mœurs sur les caractères, et de la comédie qu'Emile Augier a prétendu écrire? Qu'importe IMiilippe? Il est le premier venu, qui a du cœur et du talent, de même que sa mère est une mère aimante, prévoyante, et désabusée. Ce qui importe autrement, c'est qu'en une société de progrès et de lumières, une mère puisse en être réduite à faire ces aveux, et^un fils à les écouter. Ce qui m'intéresse outre mesure, et ce qui fait la grandeur morale de l'œuvre, c'est quel'amour puisse être discuté, et un mariage, préparé par la jeunesse, combattu! Je vois bien que Madame Huguet a de petits travers, qu'elle s'anoblit pour ouvrir la carrière à son fils, qu'elle essaie de tenir un rang pour la lui faciliter : mais tout cela me semble par instants la raison même, la raison d'une mère âpre au bonheur de son enfant. J'entends que sa première fille est établie, heureuse, épouse d'un agriculteur sans ambition. Mais j'ai peur que Mathilde et son mari ne soient le roman, Madame Huguet et son fils la réalité. Je distingue que Cyprienne est un ange, et qu'elle n'est coupable que d'être un ange sans forlune. Le cœur s'émeut pour elle ; et la raison s'en détourne. Car le présent est gros de l'avenir, et l'avenir, c'est la confession de Madame Huguet, c'est le passé qui recommence, tant que la société ne change pas. C'est le mariage plein de félicité, en attendant les désenchantements du ménage, qui s'évertue à joindre les deux bouts. C'est l'amour qui s'use aux petits calculs, et se ride parmi les menus désespoirs. C'est la jeunesse qui s'en va... à moins que nous n'ayons désespéré d'elle trop tôt. Non, ce n'est pas trop de l'éclat des derniers vers delà pièce, pour remettre notre raison dans le droit chemin, la tirer enfin de cette ornière du doute coupable, et nous affermir une bonne fois dans la croyance, que l'homme de cœur peut s'isoler dans la société, grâce à l'amour et au travail, que le ménage peut être heureux dans la médiocrité, même celle qui n'est pas d'or, que si les mœurs amoindrissent les caractères, c'est que les caractères n'étaient point trempés, et qu'il est au monde
quelque chose de pire que les entraînements enthousiastes de la passion et de la jeunesse, c'est à savoir les sophismes rancuniers d'une expérience ombrageuse. La sociélé aura tort : le royaume des cieux est aux violents, c'est-à-dire aux époux jeunes, et qui s'aiment de toute leur âme.
Quel serment te faut-il de ma métamorphose ? Eh bien, par la beauté de la terre et des cieux,
Par le printemps en fleurs, par l'été radieux
Mais non, par ma jeunesse à la fm déchaînée
Non, non ! Par tes douleurs, ù douce résignée, Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers. Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers! Moi, je suis un jeune homme heureux et sans envie, Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie, Et défiant le sort d'atteindre son bonheur Enfoui désormais tout entier dans ton cœur.
Me crois-tu maintenant? Soyez témoins pour elle.
Bois pleins d'ombre et de mousse, où rit la tourterelle ! (1)
On éprouve un véritable soulagement à entendre ces vers de l'âme qui défie l'avenir par l'amour. Mais hélas ! ce soulagement ne dure point. On se prend à penser au lendemain, quand on suit l'implacable peinture qu'Emile Augier a faite de nos mœurs, des difficultés et des dangers dont le monde a hérissé le mariage. Si la foi de l'auteur n'était pas si chaude et entière, sa clairvoyance dans l'observation serait presque décourageante.
Les filles pauvres ont à peine l'espoir d'être aimées ; les richos n'en ont même pas l'illusion. Ne parlons plus du Gendre de M. Poirier^ que nous avons étudié ailleurs et à un point de vue différent. Mais que dire de Caliste dans Ceinture Dorée, et de Catherine dans Lions et Renards et de Clémentine dans Un beau Mariage? A se voir ainsi recherchées par les coureurs de dot, elles se sentent outragées, et dévorent l'affront. Leurs prétendus se déclarent tout suite : ils ne veulent point
(1) La Jeunesse, Y, 4. Edition Calmann-Lévy.
LE MARIAGE ET LE MÉiNAGE. 117
manquer leur coup, ni laisser échapper une belle spéculatioU;, belle par le capital, car de la personne ils n'ont cure. « Les beaux yeux de ma cassette » disait jadis Harpagon. Il pousse vile à ces jeunes filles une manière de scepticisme méprisant et raisonneur, qui n'est point fait pour éveiller leur ccear à l'amour.
tt Ah! maudit million, dit Caliste. Sans lui on prendrait peut-être la peine de faire attention à ma personne. Quel malheur pour une statue d'êlre en or et non en marbre ! Tu es un objet d'art, toi ; moi, je suis une pièce d'orfèvrerie ; je ne vaux pas ma dot ; la matière surpasse le travail ; mes petites perfections, qui m'auraient peut-être valu une place dans la maison d'un homme de goût, ne m'empêcheront pas d'aller à rhùtel des Monnaies. Soyez donc une honnête fille, rendez-vous digne d'un galant homme, pour vous voir
estimée au poids de l'or, comme un lingot ! Je suis hère,
et je ne veux pas être prise au hasard. Quoi doue I Vous demandez des renseignements sur un domestique, (|ue vous pouvez chasser dans huit jours, et vous n'en demandez pas sur votre temme? (Ij »
Les plus indulgentes sont encore celles qui, comme Clémentine, « rangent les hommes en deux catégories: la première qui regarde la fortune, et puis la femme; et la deuxième qui regarde la femme, et puis la fortune. (2) » Et remarquez qu'elles pourraient être plus amères : car il y a ceux qui regardent la dot, et puis l'âge des parents. En vérité, Emile Augier n'a que trop bien dit. Elles sont à plaindre, ces jeunes filles, qui, à leur âge, n'ont même plus les illusions d'un homme, les ombres que la vie lui en laisse. L'auteur n'a pas poussé l'amertume jusqu'à leur mettre aux lèvres l'ironie calculée de M''*' Hackendorf (3) : « On demande ma main tous les jours à la caisse, de trois à cinq heures. » Mais il y était presque engagé ; et l'observation, qu'il a poussée aussi loin, n'est pas moins triste. Or ces jeunes filles se marient, les unes parcp
(1) Ceinture dorée, I, 3. Edition Calmann-Lévy.
(2) Un beau Mariage. I, 12 Ibid.
(3) La q^uestion d' Argent, par M. Alexandre Damas fils
qu'elles ont rencontré l'honnête homme de leur fantaisie dont elles avaient trop tôt désespéré, et d'autres aussi, pour avoir un chaperon, un associé responsable et maniable à leur gré. Les autres se sont abandonnées au romanesque ; elles jouent une partie qu'elles gagneront peut-être. C'est déjà beaucoup que beauté et richesse aient du attendre à la jouer. D'autres enfin consentent à mettre en ménage leur fortune et leurs volontés, qu'elles réservent également. On dit d'ordinaire de l'épouseur, qu'il a fait Un beau Mariage.
Mais il n'a pas toujours fait un beau rêve. Tel est le cas de Pierre Gbambaud (1). C'est un jeune savant qui a du génie et du cœur. Attiré chez M. de La Palude, qui a plus de titres nobiliaires que scientifiques, et qui aspire à l'Institut, en même temps qu'à la main d'une riche voisine M""" Bernier, Pierre, dans les loisirs du laboratoire, a été présenté à M"" Clémentine Bernier, dont il devient amoureux. La science chôme un peu. Mais autour de lui l'intrigue ne chôme pas. Certain marquis de la Roche-Pingoley, qui n'est ni un savant, ni un demi-savant, mais un homme d'esprit, songe aussi à réparer sa fortune en donnant son nom à la veuve millionnaire. Cependant Clémentine, qui ne croit guère à la sincérité des hommes, pas plus qu'à leur génie, épouse Pierre Chambaud pour épouser quelqu'un, et surtout pour qu'il y ait, au moins, un mari dans la maison, un intendant un peu supérieur, qui veillera sur les propriétés et suivra ces dames dans le monde. A un savant pauvre peut-on être meilleure, et demander moins? Voilà donc Pierre marié, amoureux, un peu isolé et négligé dans une société qui n'est pas la sienne. Et toujours La Palude ei Pingoleyfont à l'envi le siège de la belle-mère. Et l'entourage le prend de haut avec l'heureux parvenu ; La Palude exploite son savoir, jyjmo Bernier utilise sa complaisance. Il fait partie, aux yeux du monde, du domestique de la maison. « Et
(1) Un beau Mariage.
quand même? lui dit la bonne dame, ne fallait-il pas vous attendre à un peu d'envie et beaucoup de réserve? Votre avènement est trop récent, pour être déjà à l'état de fait accompli. On se tient sur la défensive, on vous attend, et c'est tout simple. Parce que vous étiez pauvre hier, êtes-vous en droit d'exiger qu'on se jette à votre tête aujourd'hui? (i) » Tout cela est dit chaque jour d'un ton un peu hautain, sans un mot de trop qui donne prise à la révolte. Quant à Clémentine, elle vit à côté de son mari, parallèlement. Et Pierre, qui revoit son camarade Michel éclate et lui découvre ses blessures. Le beau mariage c'est l'humiliation de tous les jours. On le costume, le savant ; il suit ces dames au bal et à la parade. Il ne travaille plus. Est-ce qu'on travaille, quand on est riche? Est-ce qu'on a du génie sans ridicule, quand on a fait un si beau mariage? u Ce n'est pas, s'écrie-t-il, en François P'' qu'il faut m'habiller, c'est en Cadet-Roussel, c'est en jocrisse ! Sais-tu ce que je suis pour les amis de ces dames, pour leur monde fashionable? Un mari subalterne, un chaperon, un porte-éventail! Jeteur fais l'eifet, dans l'exercice de mes privilèges maritaux et domestiques, d'un laquais en galanterie avec sa maîtresse. Et moi-même, quand il faut entrer dans leurs salons et subir leur politesse dédaigneuse, je me prends à envier les drôles galonnés dont le service, du moins, ne dépasse pas l'antichambre! » Le baron de La Palude, ce noble grimaud, lui a manqué de respect : c'est à Pierre de faire doucement des excuses, comme Georges Dandin. Il voudrait au moins revenir à ses études : il y a une affaire de fermier en litige quelque part, et dont la solution sera plus utile que celle d'un problème. Et puis on ira en Italie. Se plaindra-t-il de voyager ? Ces dames raffolent de l'Italie, à présent quelles ont un guide pour les y accompagner. Michel a momentanément besoin d'argent. On laisse entendre à Pierre qu'il devra sans éclat renoncer à de
(1) Un beau Mariage, I, 6. Edition Calmann-Lévy.
tels amis, qui ne sont point de son monde. Pingoley compromet M°^' Kernier par ses assiduités et ses propos aventureux. Il en revient quelque chose à Pierre, qui s'en émeut et qui prétend y mettre bon ordre. De quel droit, s'il vous plait? Il n'a même plus celui de soutenir l'honneur d'une maison, qui n'est point à lui.