‹ Émile AugierChapitre 9 sur 24 · VERDELET · texte numérisé non relu

VERDELET

Décidément, Poirier, tu veux forcer ton gendre à se battre?

POIRIER

Moi? Je lais tout ce que je peux pour l'en empêcher.

LE DUC

Allons, Gaston, tu n'as pas le droit de refuser cette marque d'amour à ta femme.

GASTON

Eh bien non, c'est impossible !

ANTOINETTE

Mon pardon est à ce prix.

Reprenez-le donc, Madame ; je ne porterai pas loin mon désespoir.

POIRIER

Ta ra ta ta. Ne l'écoute pas, fifiUe; quand il aura Tépée à la main, il se défendra malgré lui.

ANTOINETTE

Si xM"« de Montjay vous défendait de vous battre, vous lui obéiriez. Adieu.

GASTON

Antoinette au nom du ciel!....

LE DUC

Elle a mille fois raison.

GASTON

Des excuses ! moi !

ANTOINETTE

Ah ! vous n'avez que de l'orgueil !

LE DUC

Voyons, Gaston, fais-toi violence. Je te jure que moi, à ta place, je n'hésiterais pas.

GASTON

Eh bien..... à un Pontgrimaud ! — Va sans moi.

(// tombe dans un fauteuil.) LE DUC à Antoinette.

Etes- vous contente de lui?

ANTOINETTE

Oui, Gaston, tout est réparé. Je n'ai plus rien à vous pardonner, je vous crois, je suis heureuse, je vous aime. — [Elle lui prend la tète dans ses maim^ et l'embrasse au front.) — Et maintenant, va te battre, va ! {i) »

(1) Le Gendre de M. Poirier. IV, 4. Edition Calmann-Lévy.

LES PIÈCES EN PROSE. d 03

Heureusement, tout s'arrange; le Ponto^rimaud a pris les devants et envoyé une lettre d'excuses écrite à plat ventre. Verdelet a racheté le châleau de Prestes, et c'est son cadeau de noces. Quant à Poirier, il est guéri de son ambition, a Nous sommes, pense-t-il, en mil huit cent quarante-six ; je serai député de farrondissement de Presles en quarante-sept, et pair de France en quarante-huit. » Et, comme notre humaine intelligence est toujours courte par quelque endroit, il ne s'est point douté, l'ambitieux bourgeois, que d'ores et déjà il était immortel.

Telle est la charpente de cette pièce, classique avant la mort de l'auteur, et classique surtout par ses qualités de composition. Grâce à ce goût de l'équilibre et du rythme théâtral, à ce sens de la sobriété, qu'Emile Augier a retenus des plus grands parmi les maîtres, grâce aussi à cette heureuse faculté de combinaisons scéniques dont il a enrichi et rajeuni son répertoire, il a évité ici la tentation d'exalter l'aristocratie aux dépens de la bourgeoisie, ou celle-ci aux dépens de celle-là. D'autres ont pu concevoir, depuis, le développement dramatique autrement ; c'est affaire à eux. Tout chemin mène aux chefs-d'œuvre. D'aucuns ont même pu regretter que l'auteur n'ait pas plus nettement marqué ses préférences pour le bourgeois ou le marquis (t). Etait-il nécessaire, surtout si l'harmonie de l'œuvre en devait souffrir ? Et n'est-ce pas à peu près l'erreur de ceux qui ont voulu voir tour à tour dans Philinte ou dans Alceste la vertu même amollie ou bafouée ? Alceste a ses ridicules, Philinte les siens. M. Poirier n'est pas exempt de travers ni Gaston de Presles de faiblesses. Or, il est au théâtre une méthode de composition qui se plaît aux oppositions tempérées avec discrétion, aux contrastes ménagés avec mesure, etquiest c^W^Avi Misanthrope. Peut-être avonsnous fait voir à quel point s'en inspire Le Gendre de

(1) V. Paul de Saint- Victor. Le Gendre de M. Poirier.

EMILE AUGIEU.

M. Poirier-^ et en quoi il en diffère. Si oui, ne craignez poinL de conclure que, pour la plupart, les pièces en pros3 d'Emile Augier sont bâties sur ce modèle : c'est sa formule.

Page 1