‹ Émile AugierChapitre 11 sur 24 · MADAME DERNIER · texte numérisé non relu

MADAME DERNIER

« Chez qui sommes-nous donc? Chez moi, ou chez vous ?

PIERRE

Dès qu'il s'agit d'honneur, chez moi.

MADAME BERMER.

Il n'y a que mes amis qui soient ici chez eux. Souvenezvous en, et ne le prenez pas de si haut.

PIERRE

Je le prends comme il convient.

MADAME BERXIER.

A vous peut-être, mais pas à moi En vous acceptant

pour gendre, je n'ai pas entendu me donner un maître.

PIERRE

C'est un laquais qu'il vous faut ?

MADAME BERMER.

Non, mais un homme modeste qui se rappelle tout ce qu'il me doit.

PIERRE

Vous avez dit un mot de trop, Madame. Puisque ma femme ne l'a pas relevé, son silence me délie envers elle comme j'étais déjà délié envers vous. C'est moi, qui sors d'ici, pour n'y jamais rentrer, moi à qui votre insolente fortune aura du moins enseigné le prix de l'indépendance et de la pauvreté. (1) »

Il se retire, Georges Dandin; et puisqu'il n'a pu occuper son cœur, il va du moins exercer son génie. Au dénoùment, on le voit avec son fidèle compagnon d'études, le bon Michel, dans une grande chambre blanchie à la chaux, dont toutes les vitres sont brisées. Un fourneau est devant la fenêtre; au milieu de la scène, un cylindre de fonte, cerclé de fer, suspendu sur deux fourches. A gauche contre le mur, un autre cylindre éclaté. Gà et là des instruments de chimie. C'est-à-dire

(1) Un beau Mar'uuje. III, 10 Edition Calmann-Lévy.

LE MARIAGE ET LE MÉNAGE. l2l

qu'il a trouvé la liquéfaclion du gaz carbonique, qu'une première expérience a failli lui coûter la vie, à lui, et à son ami, qu'il va tenter la seconde, et que le chaperon, l'intendant, le parvenu, le mari qui n'est pas raffiné, qui n'avait ni l'élégance de La Palude, ni la noblesse de Pingoley, fait ses découvertes et ne les achète pas, s'expose froidement à la mort, lui qui semblait fuir un duel, capable de mourir d'une idée de génie, avec, encore, son amour déçu au cœur ! Ce Dandin est un homme supérieur à ce monde qui l'a dédaigné, cela va sans dire, mais à sa femme même, qui s'iiumilie enlin, au moment du danger, et revient à lui, croyante, aimante, et fière d'èlre aimée pour elle, sans la fortune et le luxe, qui lui avaient porté malheur.

« J'en ai la force, va! s'écrie-t-elle. Tu ne me connais pas Personne ne me connaît. Par désespoir de rencontrer mon vrai maître, j'enveloppais d'ironie et de dédain tout ce que jai de précieux, faisant bon marché du reste au premier venu..... Je te prenais pour le premier venu !

Mais tu t'es révélé, mon cœur s'ouvre, je t'appartiens et

je ne veux: plus d'autre bonheur. — Rends-moi ta main, Pierre, cette main virile, et sois sûr qu'elle ne sentira pas trembler la mienne. (1) «

Enfin, ce n'est plus un beau mariage, mais il est meilleur. Et pourtant, que serait-il advenu, grâce au train dont va le monde, si Pierre n'avait été qu'un honnête homme, courageux et fort, intelligent et modeste, et que, pour prendre sa revanche sur les Pingoley, les La Paludo, les Madame Dernier trop superficielles, et les Clémentine trop riches et prématurément sceptiques, il n'avait eu que du cœur, à défaut de génie?

Tel Pommeau, des Lionnes pauvres^ qui sont bien l'œuvre la plus triste et la plus fouillée, qu'on ait écrite sur le mariage et certaines mœurs domestiques de ce siècle. On comprend que je n'y touche ici qu'avec

(1) Un beau Mariage, IV, 8. EJition CalmannLévj.

EMILE AUGIER. (i

infiniment de réserve. La pièce est si cruelle, et la fable si osée, que force m'est de me restreindre strictement à l'objet de ce chapitre. L'infortuné Pommeau n'a fait ni un mariage d'amour, ni un mariage de raison. Il a fait une bonne œuvre. Mais il a choisi la pire des créatures.

Lorsque fut définitivement établie l'égalité des droits, il était à prévoir que la classe moyenne aspirerait à l'égalité des conditions. Et comme la condition se juge à l'apparence, un souffle de luxe s'est déchaîné sur la bourgeoisie, à qui l'aisance ne suffisait plus, pour aller de pair avec la noblesse. Les femmes surtout, parmi cette immense promiscuité de rivalités orgueilleuses, furent bientôt en proie à la passion de paraître, pour être. La coquetterie s'est exaspérée jusqu'à la fureur; et le train et les équipages furent convoités par elles avec concupiscence. Supposez un brave homme, laborieux, doux, et dont le seul vice est une volupté secrète qu'il éprouve à se sacrifier pour les autres, qui est resté principal clerc dans une étude de notaire à Paris, afin d'amasser et préserver la dot de sa filleule, et qui, après avoir établi sa chère Thérèse, se marie luimême par bonté dame, par un besoin intime de dévoùment, à une orpheline pauvre, dont il ne prétend qu'à dorer la vie. Faites un elTort, et imaginez que cet homme a eu le malheur de prodiguer les réserves de son amour vertueux et presque paternel à une de ces natures perverses, une de ces forcenées de luxe, que ni la raison ne saurait préserver, ni le cœur attendrir. Concevez aussi, si vous le pouvez sans dégoût, que cette Séraphine, qui monte à cheval, court les grandes soirées et les petits théâtres, a glissé de la faute à la honte, et que Pommeau, la victime aveugle et opiniâtre en sa tendresse, est en même temps une dupe ; que ce luxe, dont il ignore le prix, le dégrade et l'avilit; et que la créature, dont il a fait son épouse, nonseulement le paie d'infamie^, mais porte le déshonneur ]u?(|uc clioz l'enfant d'adoption, la jeune Thérèse tant

aimée, à qui elle ravit le bonheur, et dont elle ruine le mari. Enfin, fermez les yeux, rentrez en vous-même, et tâchez à comprendre encore que Pommeau a tout appris, « quil en est réduit à ne plus compter avec la chute tant la faute disparait derrière fe'normité de la honte\ » (1) que doublement outragé dans ses illusions, deux fois percé au fond du cœur, il pardonne, le bonhomme, il pardonne son malheur, son désespoir, le malheur et la désolation de Thérèse, qu'il offre la rédemption, qu'il n'y met qu'une condition, celle d'une vie pauvre et réparatrice, que Séraphine, l'infâme espèce, Célimène de tripot, a la peur du désert, qui ne serait pas tendu de soie, et quitte le domicile conjugal pour distraire son dépit dans un théâtre du boulevard: et dites, si jamais plus noire et elTroyable peinture fut faite d'un mariage fatal, d'une erreur vertueuse et pitoyable, et qui ne se répare point !

Tout à l'heure, mise en présence des obstacles que la société moderne a accumulés au seuil de la famille, la raison indécise entré les maximes de l'expérience et l'enthousiasme de la jeunesse, s'était un instant troublée. « Quia tort? Qui a raison? » Mais devant les conséquences terribles d'une union si noblement formée, déchirée si brutalement, c'est le cœur épouvanté, qui demande à présent : « A qui la faute? » Nous Talions bien voir ; car Emile Augier nous l'a dit et redit .

^1) Préface des Liouiien pauvres, Edition Calmann-Lùvy.

LA QUESTION d'aKGENT.

Ceinture Dorée. — Maître Guérin. — Les Effrontés.

Au centre même de Paris, sur une place à la fois retirée et passante, au milieu d'une enceinte que protège une heaie de fer, s'élève un monument de style grec, qui a la majesté solennelle et froide d'un temple. Et, en effet, c'est un temple. A des heures invariabl-es, la foule des fidèles y accourt, empressée, liévreuse. Il suffit de la voir gravir en hâte les degrés, pour deviner que là se célèbre uue religion, qui a son culte. Sous le péristyle séjournent les profanes, qui ne sont pas encore officiellement initiés aux mystères, et dont la foi est mal alîermie. A l'intérieur du sanctuaire règne un tumulte fanatique. Les offices de ce culte ne souffrent ni le silence ni le recueillement. Les rites sont tout en gestes et vives démonstrations; les pratiques bruyantes, et les prières vociférées. Vous n'y verrez les croyants ni agenouillés ni prosternés; ils vont, et ils viennent; ils se coudoient, se jettent un regard entendu, une parole rapide, et se bousculent autour d'hommes vêtus comme eux, et qui semblent pourtant les prêtres de l'endroit, à la façon dont ils poussent des cris qu'ils notent sur de petits parchemins. Mais ceux-ci ne sont ni des pontifes ni des flamines : on les nomme coulissiers, quelquefois agents de change. La langue qui se parle dans le chœur (on dit aussi la corbeille), est simple, brève, incisive. Hausse^ baisse, report, déport,

LA <»UEST10N D ARGENT. J25

liquidalioii, en constituent le fond; quelques noms propres, aisés à retenir, Panama, Rio-Tinto, suivis de chiffres qui varient à l'infini, en sont l'ornement. Un cadran domine l'assemblée^ et, marquant la succession des heares, fixe l'ouverture et la clôture des cérémonies. Ce temple a été élevé par notre siècle à la Fortune, la Grande Déesse. Sur le fronton se détachent six lettres d'or « Bourse », qui en indiquent à tous l'afîectation. Là se tient le marché de l'argent; là se font et se dispersent les richesses sur un coup de dé, sur une nouvelle vraie ou fausse, fausse le plus souvent. Et c'est là aussi qu'aux jours de grandes fêtes, alors que les courliersse reposent et que cessent les affaires, devrait être représentée gratuitement une bonne partie du répertoire d'Emile Augier, comme autrefois aux peuplades de la Grèce s'ouvrait l'amphithéâtre immense, on s'animaient les légendes nationales d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, et les comédies satiriques d'Aristophane.

La Révolution a eu pour résultat presque immédiat de suppléer à l'aristocratie de la naissance par celle de la richesse. Nous l'avons dit. L'égalité n'est qu'un vain mot, si elle n'est l'égalité des mérites. Or, l'étalon le plus intelligible à tous n'est-il pas celui de la fortune laborieusement acquise et intelligemment accumulée? C'est une manière de noblesse, dont les titres sont au porttiur, c'est-à-dire personnels, c< qu'on ne doit qu'à soi-même » comme pense M. Poirier, et qui n'a nul besoin d'aïeux. Elle a sur l'autre l'avantage de flatter l'amour-propre et d'embellir la vie. Les âmes d'élite la peuvent dédaigner ; mais elle est une force qui s'impose et ne se discute pas; on en peut contester les origines; mais sa puissance est hors d'atteinte. Et voilà précisément pourquoi elle ne relève que de la conscience, et la conscience souvent capitule : car elle est un juge déférent, très sollicité, et qui, par une attitude hautaine, s'expose quelquefois à prendre des airs gascons. Il faut être très assuré de sa vertu et de son

mérite pour malmenor la fortune sans ridicule et sans fanfaronnade. Emile Augier arrivait à point nommé.

L'industrie, le commerce, la science, venaientdeprendre un immense développement.Lescheniinsde fer mettaient la France entière en contact. Et comme ils ne couraient pas assez vite, on inventait le télégraphe, et comme le télégraphe était un peu lent, on fondait la Bourse: c'est-à-dire que l'argent se reproduisait luimême, dédaignant les lenteurs du travail et du négoce. Où qu'il tournât ses regards, Emile Augier rencontrait la question d'argent ; il s'y heurtait partout ; elle dominait partout, et ailleurs, et, dans une société nouvelle, avec quelque intempérance. Elle faisait échec à la jeunesse, obstacle au mariage, outre les ravages qu'elle exerçait sur les consciences, qu'elle n'a point trop épargnées depuis. En un mot, elle était un champ vaste et fécond, le terrain du nionde moderne, glissant plus qu'aucun autre, oii Emile Augier, avec son inflexible bon sens, n'hésita pas à prendre position. Comme Ta excellemment noté M. Léopold Lacour (1), il s'y campa le premier, et s'y établit si fortement qu'une grande part de son théâtre (la plus belle assurément) est consacrée à dévoiler les méfaits, les tyrannies delà fortune, les concessions de l'honneur, les capitulations de la morale, et les dangers qui en résultent pour la famille et l'Etat. Il a précédé et non suivi dans la lice le poète Ponsard, qui doit au titre de deux pièces, VHonneur et VA?'ge)it et la Bourse^ la renommée d'avoir d'abord révélé à la société cet ulcère. La vérité est que le Gendre de M. Poirier date de 1834, Ceinture Dorée de JSoS, et que la première des deux comédies citées plus haut est de dSoG. Emile Augier n'eùt-il pas la priorité, il aurait encore le mérite supérieur d'avoir poussé à bout l'étude des ridicules, des vices, et aussi des périls sociaux qu'enfanta cette biérar-

(1) Trois Thcâtrct. Emile Augier, Calmann-Lévy.

LA QUESTION d'aRGENT. d27

chie intolérante et improvisée. Car la richesse est, comme la parole, capable de toutes les grandes actions et de toutes les petites infamies ; il se peut qu'elle commence par celles-ci ; il devient heureusement moins rare qu'elle finisse par celles-là. Mais le fleuve entier est impur, quand la source est empoisonnée.

Donc, Emile Augier s'est attaqué à la question d'argent dès le début de sa carrière ; il l'a prise au collet, sans faiblir , multipliant contre elle les coups , à mesure qu'il en découvrait les ravages. Sur ce point il a poussé la satire plus loin qu'aucun autre, car il ne s'agissait pas seulement pour lui d'une thèse à soutenir ; la morale tout entière de son théâtre était en jeu, rhonnêteté de sa nature en révolte. Le Jean Girmid, de M. Alexandre Dumas (1) est un type curieusement fouillé, et un peu isolé dans ce théâtre. Il est partout dans celui d'Emile Augier; il a tous les âges, toutes les audaces, toutes les naïves impudences, tous les orgueils, oublieux ou inconscient. Et partout il se heurte à ce dicton : bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée ^ qui est au moins une consolation, s'il n'est pas un axiome universel. Le plus innocent de ces fripons, et le plus malhonnête de ces honnêtes gens, qui excellent à pressurer la loi sans la violer, est Roussel. Brave homme au demeurant, bon père, à qui ne manque que la pauvreté, pour avoir la vertu. Seulement, il a été jeune, et sa jeunesse s'est exercée aux escapades de la finance, aux filouteries légales, aux infamies rémunératrices, au détournement des ruisseaux qui font les grandes rivières. 11 a dépouillé jadis ses actionnaires avec habileté, je veux dire qu'il a gagné son procès. Et depuis, sa conscience mollement assoupie sur un oreiller de duvet et de dentelles, sommeille dans une béatitude inotTensive. Il a une fille, Caliste, accomplie de tout point, dont nous avons dit le mépris pour la richesse, et le scepticisme à l'endroit de l'honnêteté des

(l) La questien d'argent, Alexanîre Dumas.

128 ÉMILK AUOIER.

lioimiies. Roussel qui l'adore, la voudrait marier. Mais, Ccinlwe dorée !... Tous les coureurs de dot qu'ilrecrute, déplaiseat à sa fille; et le seul coureur d'idéal, le gentilhomme loyal et droit, qui plairait à Caliste, à peine renseigné, se relire. Je l'ai dit, Roussel est inconscient. Il a oublié ; ou plutôt il s'est fait un sens moral, un peu moderne, à l'usage des gens riches, qui répugnent à comprendre la fierté des pauvres, et la prennent pour folie. Ce M. de Trélan, qui jadis a refusé de bénéficier, aux dépens de son frère, d'un testament avantageux, et qui possède à peine l'aisance, n'a-t-il pas l'outrecuidance de refuser aussi Caliste ? sous le prétexte que Roussel est calomnié, et que certains bruits fâcheux d'une affaire lointaine, et contre laquelle il y a prescription, ne sont pas éteints ? Et Roussel, demeuré seul, a des poussées de fierté triviale, de probité méprisante, des illusioiis de conscience, des sévérités d'appréciation sur le compte d'autrui, qui peig-nent l'homme, le bonhomme si paternellement perverti.

« Les bras m'en tombent! C'est un échappé des Petites- Maisons ; le meilleur est d'en rire. Voilà que je ne suis pas un honnête homme, maintenant, moi, qui ai trois millions I II est drôle, ce monsieur ! J'avais le droit pour moi, entendezvous! Je me suis toujours conformé aux lois de mon pays ! Je suis en règle ; si vous n'êtes pas content, allez vous promener, idiot ! Le voilà bien fier de n'avoir pas volé son frère. Mais en vo.us donnant ma fille, pauvre diable que vous êtes, je faisais une action aussi belle que vous en

déchirant le testament ; plus belle même car je ne vous

devais rien, et vous deviez quelque chose à la voix du sang, au droit éternel ! Ma parole ! Il y a des gens pour qui l'on n'est honnête homme qu'à la condition de mourir pauvre. — Mais c'est ma faute : j'aurais dû vous juger d'abord pour ce que vous êtes, pour un don Quichotte! un imbécile qui se croit obligé de renoncer au bénéfice de la loi ! — Ce testament était légal, comme je le disais à ma fille; la probité vous permettait d'accepter. C'est l'orgaeil qui vous l'a défendu. Libre à vous de faire fi de moi. Je ne me soucie pas du respect d'un homme, qui n'a pas respecté les dernières volontés de son père, qui foule aux pieds les sentiments les plus sacrés de la famille. Je suis bien enchanté

LA QUESTION d'aRGENT. 129

de ne pas vous avoir pour gendre. — D'autant plus que je ne suis pas embarrassé de ma iille. Je trouverai cent partis pour un, et des gens plus riches que vous, mieux tournés, plus spirituels (1) »

Cependant sa fille reste fille, et Trélan célibataire. L'indulgence de Roussel pour son passé finit par s'aigrir, à laréflexion, Trélan était un idiottout à l'heure ; à présent, c'est l'avocat qui est un brigand, l'infàme avocat quia plaidé l'acquittement.

« C'est évident, j'ai spolié mes actionnaires, il faut dire

le mot. Comment ai-je pu, pour cette misérable somme?

Je la trouverais aujourd hui dans la nie, que je la ferais placarder sur tous les murs! Quand je pense qu'alors je me suis cru dans mon droit!... Gest la faute de ce brigand d'avocat, qui m'a gagné mon procès (2). »

Et puis, cette fortune lui pèse, au moment qu'il sent lui échapper l'honneur ; il en rendrait volontiers une partie, comme TarlulFe, pour jouir de l'autre en paix :

C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié.

Ainsi pense Roussel, et son cœur de père pàtit lamentablement.

« Comment faire maintenant ? Je suis vraiment bien malheureux! La considération qui se dérobe sous moi!... Ma iiile qui peut d'un instant à l'autre s'apercevoir de quelque

chose Ah! ce coup-là me tuerait Je donnerais la

moitié de ma fortune pour avoir perdu ce maudit procès

Brigand d'avocat! (3) »

Enfin, grâce à Dieu, qui protège les bons pères et les filles aimables, il a le bonheur d'être ruiné par un coup de Bourse ; et sa fille épouse Trélan, parce qu'après tout, le théâtre est plus moral que la vie. Par deux ou

(1) Ceintura dorée, I, 12. Edilion Gahnann-Lévy. {2) Ihid m, 1. Edition Calmaun-Lévy.

(H) Jbif. III, 3. Edition Calmanu-Lévy.

trois fois Emile Augier s'est repris k peindre cesléthargies (le la conscience calme et souriante comme la surface d'un lac tranquille; mais au fond est un petit point noir, qui, un jour, grossit et s'obscurcit, enfle et soulève en une bourrasque la surface unie du lac tranquille et souriant, comme certaines consciences. Après Roussel, vient Charrier des Effrontés. Tous deux effacent à la fin la tache qui souille leur honneur ; ils font le sacrifice de la fortune, ils se repentent, ils ont le courage de redevenir honnêle homme. D'autres meurent dans rimpénitence finale.

Maître Guérin est avec les Lionnes Pauvres la comédie la plus sombre d'Emile Augier. La question d'argent fait rage dans l'esprit et dans le cœur de M* Guérin ; elle a dévoyé Fun, desséché l'autre, au point que ce notaire de campagne, qui a pour fils un colonel, n'est qu'un fripon honnête, c'est-à-dire qui connaît la loi. De sa femme, il a fait son esclave, de sa servante, sa maîtresse ; il jalouse la gloire et la carrure de son fils : et, au fond, il se sait plus fort que tous ces gens-là ; car l'honnêteté, l'honneur, l'uniforme, les médailles, la ferblanterie, les affections de famille, que cela est au-dessous de l'argent, dont la jouissance est acre, et dont la puissance mène à tout ! M® Guérin n'est pas un avare, c'est un madré et un ambitieux. Il a compris son siècle, à la campagne. Il est entré avec précaution et finasserie dans ce mouvement, qui aboutit à la ruine du sens moral, à la dislocation de la famille, au triomphe de régoïsme toujours inassouvi. Ici encore, l'honneur et l'argent sont aux prises ; mais ils ont formé deux camps ; depuis longtemps M^ Guérin n'éprouve plus de lutte intérieure.

Dans le parti contraire se trouve une jeune fille charmante, qui a nom Francine, et qui a pour père un quasi homme de génie. Parmi ses rêveries ambulatoires, M. Desroncerets a fait je ne sais combien d'inventions plus ingénieuses les unes que les autres, et qui l'ont à peu près ruiné, lui et sa fille ; il se jette à

LA QUESTION d'aHGENT, I 31

corps perdu dans l'étude de la mécanique. Pour subvenir aux besoins de son vieux père, la pauvre enfant a placé sonbien personnel à fonds perdu. A corps perdu, à fonds perdu, tous ces gens-là se perdent avec un désintéressement qui fait les affaires de M° Guérin. Encore si le bonhomme d'inventeur était guéri de samanie,mais ilenest plus féru que jamais. N'est-il pas surla piste d'une méthode admirable, universelle, philanthropique, pour apprendre la lecture aux enfants du peuple, la Statiiégie? Une lui reste plus qu'à en faire Texpérience, à ses frais. Et pour y parvenir, il vend en cachette, pardevant M" Guérin, notaire, le seul bien qui lui reste, ce château de Valtaneuse, oi^i il a vu grandir sa fille et mourir la mère : relique de sa grandeur passée. Vous pensez bien que M® Guérin fait un marché louche, une vente simulée, à réméré, avec l'intervention d'un homme de paille, pour mettre son honorabilité à couvert. La scène est émouvante, rapide, chiffrée, entre le vieillard maniaque et le tabellion rusé.

DESRONCERETS, fermant vivement la porte de droite. Vous ici, Guérin? Quelle imprudence I Si ma fille vous voyait !

GUÉRIN

Eh bien ! Ne suis-je pas aussi le notaire de la belle Madame Lecoutellier, et n'ai-je pas le droit de lui présenter mon hommage en passant ? Tout est prévu, mon cher monsieur Desroncerets; quoique tabellion de campagne, on n'est pas tout à fait imbécile.

DESRONCERETS.

A la bonne heure. Avez-vous l'argent?

GUÉRIN

Oui, je vous apporte les actes à signer. Mais permettezmoi, avant tout, de couvrir ma responsabilité en vous représentant encore une fois à quels dangers vous vous exposez. DESRONCERETS, (issis près de la table.

Puis-je faire autrement? Je suis bien forcé de recourir aux usuriers, puisque j'ai renoncé à l'administration de ma fortune, puisque j'ignore même en quoi elle consiste, et que, pour le savoir, je serais obligé de mettre ma fille dans la confidence de cet emprunt, ce que je ne veux à aucun prix.

GuÉRiN, debout de Vautre côté de la table. En vérité, on dirait que votre tille vous fait peur.

DESRONCERETS.

Eh jjien, oui; j'ai pour elle une tendresse mêlée de déféenee ; pourquoi n'en conviendrais-je pas ?

OUÉIUX.

De la déférence? Saprelotte! C'est le monde renversé! Ah! je voudrais bien voir que monsieur mon fils élevât la voix chez moi, tout commandant qu'il est !

DESROACERETS.

Nous ne sommes pas dans la même situation, mon cher Guérin ; si je n'ai pas perdu devant la loi mes droits de chef de famille, je les ai perdus devant mon enfant, je le reconnais. Je suis dans la position d'un mineur, et je n'en puis sortir que par un succès éclatant. Ce succès, je le tiens, j'en suis sûr ! Et savez-vous quelle sera ma plus douce récompense, après la joie d'avoir servi mon pays? Ce ne sera pas la gloire attachée à mon nom, ce sera l'orgueil et le repentir de ma fille, quand elle se jettera dans mes bras en me disant : « Pauvre père, moi qui te croyais fou! » GUÉRIN, à part.

Pauvre bonhomme, va! {Haut) Quand on me prend par le sentiment, je suis vaincu. Permettez-moi d'essuyer une larme, et de vous donner lecture des actes.

DESRONCERETS.

A quoi bon ?

GUÉRIN, s'asspyant.

Oh ! oh! Jamais je n'ai permis à un client de signer sans avoir pris lecture de ce qu'il signait. Je suis esclave de la formalité. L'acte de vente d'abord. {Il Ut.) « Entre les soussignés, etc. a été fait ce qui suit : M. Desroncerets vend à M. Rrenu, qui accepte, le château de Valtaneuse avec ses circonstances et dépendances, tel au surplus qu'il se poursuit et comporte, sans aucune réserve ni retenue »

DESRONCERETS.

Comment, sans aucune réserve ?

GUÉRIN

Attendez donc. (Lisant.) * La vente est faite dans les conditions suivantes. » Je passe les clauses de style. « Et en outre, moyennant un prix de cent mille francs que M. Desroncerets reconnait avoir reçu, et dont il donne, par ces présentes, quittance entière et définitive, »

DESRONCERETS.

Vous avez la somme sur vous ?

GUÉRIN

Oui bien, a Toutefois, M. Desroncerets se réserve de rémé-

LA QUESTION d'aRCxENT, 133

rer pendant un an et un jour à dater de la signature des présentes. » Comprenez-vous bien la portée de cette clause!

DESRONCERETS.

Parfaitement.

GUÉRIN

Mettons les points sur les i : c'est aujourd'hui le 17 septembre

Le 17 septembre, en êtes-vous siir?

GUÉRIN

Croyez bien, Monsieur, que je suis dans l'habitude de ne me tromper ni d'heure ni de quantième.

DESRONCERETS.

C'est l'anniversaire de la naissance de ma fille, et je n'y ai pas songé !

GUÉRIN

Vous êtes encore à temps. C'est donc aujourd'hui le dixsept septembre 1862 ; si le 17 septembre 1803, à six heures trente neuf minutes du soir, vous n'avez pas remboursé au p'M-e Brénu la somme de cent mille francs en espèces, la vente du château devient définitive, et vous l'aurez vendu les deux tiers de ce qu'il vaut ; c'est bien compris, n'est-ce pas ?

DESRONCERETS, Se levatit.

Oui, mon cher ; mais ce remboursement ne m'inquiète pas ; dans un an, mon brevet d'invention vaudra un million.

GUÉRIN

J'en doute ; ce serait la première fois qu'une invention aurait enrichi l'inventeur. Rappelez-vous mes paroles. Passons au bail. « Elntre les soussignés, M. Brénu, propriétaire du château de Valtaneuse »

DESRONCERETS.

Propriétaire ?

GUÉRIN

Dam ! La clause de réméré est résolutoire, mais point suspensive (1\ et vous ne pouvez continuer à habiter votre château qu'à titre de locataire; et puis, ce bail ôte à votre

marché l'apparence d'un contrat pignoratif La location

est faite moyennant un prix de cinq mille francs.

DESRONCERETS.

L'intérêt de cent mille francs c'est juste.

(1) Ce qui veut dire que le château est bel et bien vendu, avec faculté de le racheter par le remboursement des cent mille francs et des intérêts pendant un an.

GUERIN

Et pour écarter l'apparence pignorative qui pourrait résulter de la simultanéité des actes, nous antidaterons le premier de quinze jours, si vous le voulez bien (1).

DESROXCERETS.

Comme il vous plaira Pignorative!

GUÉRLV, écrivant.

Le 2 septembre 180:2. Signez maintenant ; vous savez, le paraphe à chaque renvoi, au bas de la page, et à la fin votre signature entière,

DESRONCERETS.

Voilà qui est fait.

GUÉRlN.

Gardez un double.

Merci. Maintenant il est inutile qu'on nous voie ensemble, et avec la permission de Madame Cécile je vais cueillir un bouquet pour ma fille.

(// prend son chapeau pour sortir.)

GUÉRIN

Et votre argent?

DESRONCERETS.

Où ai-je la tête ?

GUÉRIN, lui donnant une liasse de billets de banque. Comptez.

DESRONCERETS.

Allons donc ! {Brandissant les billets.) Avec ça, mon cher, je suis maître du monde.

GUÉRIN, seul, rassemblant ses papiers.

Il ne pourra pas dire que je ne l'ai pas averti ! J'ai

même pris ses intérêts contre lui-même avec une sorte d'indiscrétion Mais je ne m'en repens pas; il vaut mieux

être au-delà qu'en deçà du devoir. Maintenant, puisqu'il tient absolument à se ruiner, autant que ce soit moi qui en

profite Dans un an, Valtaneuse m'appartiendra, et je le

vendrai tout ce que je voudrai à Madame l^ecoutellier (2). »

Telle est la correction captieuse quapporteM" Guérin à SCS actes très réguliers dans la « fo-orme », comme eût dit Brid'oison. Mais parmi les clauses de style, et

(1) C'est ici que Guérin trompe son client. Il antidate l'acte de vente de 15 jours, pendant que l'autre l'écoute à peine. Il pourra plus tard le prendre de court.

(2> Maître Guérin, I, 5 et 6. Edition Calmann-Lévy.

quel style! (Philaminte n'avait-elle pas grand tort de prier son notaire d'en changer; comme si toutes ces formules n'étaient pas pièges à dupes et matière à procès ? ) au milieu des chiffres fictifs, des dates trompeuses, dans cette sage succession de paragraphes alignés comme les articles du code, vous avez remarqué que le notaire retors, s'il est aussi froid en affaires que l'argent qu'il y gagne, est, encore, un père au cœur sec, querégoïsme a fermé pour jamais aux affections les plus naturelles, aux sentiments les plus doux elles plus aisés, comme l'amour d'un père pour sa fille, un amour fait de tendresse et de soumission, et non d'ambition et d'autorité. « On dirait que votre fille vous fait peur ? » 11 ne trouve pas mieux pour piquer Desroncerets au jeu, sans en avoir l'air. Il ne pouvait trouver mieux, car il est avant tout un homme d'argent ; et il n'est pires dissolvants que de pareils hommes pour le repos et l'union de la famille. Toute cette comédie n'est si forte, que parce qu'elle dévoile impitoyablement, d'acte en acte, par le jeu même des situations, cette funeste influence, qui bouleverse les familles, qui met une tante aux prises avec son neveu, un père avec sa fille, un fiU avec son père, et contrarie sournoisement la nature, aux dépens de l'honneur et du cœur.

Laissons de côté le procès qui divise Madame Lecoutellier, née Yaltaneuse, une veuve coquette, avide de plaisirs, désireuse de paraître, et son neveu Arthur Lecoutellier, le plus beau des neveux, le plus léger des hommes politiques, et qui mène de front la candidature multiple au Conseil général, à la main de sa tante et à la fortune de son oncle. Ces deux tètes capricieuses et légères n'ont qu'une idée ferme où elles se rencontrent et se brouillent : la succession de M. Lecoutellier est ouverte. Cette rivalité intéressée, ces manœuvres, cette tactique déployét» à l'assaut d'un héritage sont déjà une assez triste chose : et c'est presque le sourire de la pièce, une ombre lumineuse au milieu de touches plus

vigoureuses et sombres. Car, à côté d'eux, il y a un honnête officier dupé par les avances irrésolues de la veuve, et là-bas, dans le château vendu d'hier, une petite fille qui se croyait aimée, qui avait espéré l'être, et qui dévore la peine que lui fait cet abandon, dans le secret de son âme, quand elle est seule, entre elle et Dieu. Et c'est le moindre mal qu'elle endure. L'argent lui réserve d'autres déboires et des sacrifices plus pénibles que celui de ses espérances. De la pauvre petite âme si tendre, la vie a fait une raison pratique, et de l'amante, un homme d'affaires. Voyez-vous que la comédie s'assombrit ? Que deux parents par alliance ne restent pas unis d'une indissoluble afTection, et que l'intérêt les divise, il n'y a guère là de quoi nous émouvoir jusqu'aux larmes. Mais cela y mène doucement, prenez-y garde. Car, que chez la famille voisine, déjà éprouvée par la mort, où il ne reste plus que le père et la fille, dans l'isolement à deux, qui par la communauté des souvenirs unit plus étroitement les affections ; que dans cette maison, oij le père est l'orphelin, l'enfant choyé, caressé, dirigé, tandis que la fille n'est que sollicitude et tendresse, avec une expérience déjà maintes fois déçue, à vingt ans ; que, parmi les attentions du dévoûment filial, les effusions de la gratitude paternelle, la discorde éclate toul-à-coup, la voix s'élève, la tempête se déchaîne comme en un tourbillon de folie, et que la malheureuse Francine, quia sacrifié sa fortune, déchiré son âme, coupé derrière soi toute retraite à l'espérance, soit contrainte, pour assurer les derniers jours d'un père implacable dans sa ruineuse manie, à lui manquer de respect, comme si elle manquait de cœur, à étaler devant témoins un amour entêté de l'argent, de cet argent qu'elle méprise, et qui la torture : n'est-ce pas la plus impitoyable peinture d(^s misères morales, dont ce fléau peut empoisonner les jours intimes et la sérénité calme du foyer, oii ont accoutumé de s'asseoir, serrés l'un contre l'autre, un vieillard qui adore son enfant et l'enfant qui en soutient et réjouit la vieillesse?

Emile Augier n'a pas reculé devant cette lamentable scène ; elle est poussée, graduée, rythmée, d'un tact sûr, avec une raison inflexible, un sens délicat des saintes douceurs qui font le charme du dévouaient, et des brutales contraintes, dont les optimistes se consolent d'un mot, qui donne bien du repos à leur conscience: « Que voulez-vous? Les affaires sont les affaires. »

FRANGINE

« On vient de déjeuner, et déjà un livre à la main ?.... Je vous ai défendu de lire en sortant de table, monsieur ! {Elle lui prend doucement le litre des mair-s et le ferme.) Si vous ne suivez pas mes ordonnances, vous tomberez malade, et je ne vous soignerai pas.

DESRÛNCERETS.

C'est bien, mademoiselle ; on les suivra.

FRANGINE

Et puis, tu m'avais promis de faire un peu de toilette.

DESRONCERETS.

J^étais monté pour cela, vrai! Mais en cherchant mes rasoirs, je suis tombé sur ce diable de livre.

FRANGINE

Comme te voilà fait! je te demande un peu si tu as l'air d'un gentilhomme.

DESRONCRRETS.

Mais nous n^avons pas de visite à recevoir aujourd'hui ?

FRANGINE

Si fait, j'attends précisément Madame Guérin et son fils.

DESRONGERETS.

Bah ! le colonel et sa mère sont de braves gens, qui ne font pas attention à ces choses-là.

FRANGINE

Mais ce n'est pas pour eux, c'est pour moi que je tiens à te voir présentable. Je ne veux pas que Madame Guérin puisse dire : Voilà une petite femme qui n'a pas soin ....

DESRONGERETS.

De ses enfants (d). »

Tout ce début est exquis, à la fois frais et attendri comme le cœur de Francine. Elle tire un peigne de sa

(I) maître Guérin, IV, 1. Edition Calmann-Lévy.

poche et arrange les cheveux de son père. Si seulement 1 avait fait sa barbe, il aurait l'air d'un jouvenceau.

FRANGINE

« Je ne devrais plus t'embrasser que quand tu serais rasé Et ta cravate?... Où est ton col de chemise?

DESRONCERETS.

Dîiin! il doit être après ma chemise... ah ! non. {Fouillant dans sa poche) .

FRANGINE

Il est dans ta poche?

Qu'est-ce que tu veux ? 11 me gênait, je l'ai coupé. Regarde-moi ce carton là ! Et tous les matins tu m'envoies un carcan pareil ! J aime le linge blanc, c'est ma coquetterie, mais je l'aime mou.

FRANGINE

Je donnerai des ordres en conséquence (1). »

Arrive une lettre de Strasbourg pour Monsieur. — La méthode de Statilégie n'a pas réussi. Le système des diphtongues était trop compliqué. Desroncerets a dépensé les cent mille francs que lui a remis Guérin. Tl a demandé à un ami d'Alsace la même somme pour tenter une nouvelle expérience. L'ami, qui connaît son homme, refuse. « Réserve-moi, ajoute-t-il, pour une occasion plus sérieuse, et lu me trouveras. » Francine est eiïrayée ; depuis longtemps elle croyait son père guéri de sa manie. La scène tourne court. D'un tableau gracieux nous passons à une discussion sérieuse.

FRANGINE

« Tu m'avais promis de ne plus faire aucune entreprise.

DESRONGERETS.

Engagement nul, car je n'avais pas le droit dele prendre ; non. je n'en avais pas le droit : les idées de chacun sont le patrimoine de tous, les devoirs envers le pays sont supérieurs aux devoirs envers la famille.

FRANGINE

Mais moi, je n'ai de devoirs qu'envers toi, et mes devoirs,

[D Maître Gnérin. IV, I. Edition Calmann-Lévy.

LA QUEsriON d'argent. 139

ù moi, me commandent de m'opposer à de nouveaux désastres.

DESRONCEUETS, avcc lin fSH d'impatience . Voyons, mon enfant, tu oublies que tu n'as ici d'autorité que ce que je veux bien t'en abandonner ; si je me résous à te demander cet argent, c'est qu'il me le faut absolument. On as-tu placé mes fonds ?

FRANGINE

Tu me l'as demandé plusieurs fois, et je ne te l'ai jamais dit ; je ne te le dirai pas encore.

DESRONCERETS, se Contenant.

Tu ne me le diras pas ? En vérité, ma fille, lu perds l'es-

pi-it Où en sommes-nous ? Crois-tu me tenir en tutelle ?

Ce n'est pas une prière que je t'adresse, c'est un ordre.

FRANGINE

Pardon, mon père; en me donnant une procuration générale, tu m'as fait une repponsabilité....

DESRONCERETS.

Eh bien, cette responsabilité, je vous la retire ; rendezmoi vos comptes. [Il s' assied .

FRANGINE

Et si je refuse?

DESROivcERETS, {se reUvant avec éclat).

Voilà qui passe les bornes! Suis-je un dissipateur ou un aliéné... ? J ai été malheureux, voilà tout... Il n'y a pas un tribunal qui prononçât contre moi l'interdiction dont ma fille ose me frapper.

(Il met son chapeau.)

FRANGINE

Oi:i vas-tu ?

Puisqu'il n'y a plus de père ici, puisqu'il n'y a plus d'enfant, je vais demander à un homme de loi ce qu'il me reste à faire.

FRANGINE, sc jefŒut ilevaut la porte.

Tu veux que je te rende mes comptes ? Tu le veux ?

DESRONCERETS.

Sur-le-champ.

FRANGINE

Je t'en supplie, ne l'exige pas.

DESRONCERETS.

Alors, mets cent mille francs à ma disposition.

FRANGINE

Cent mille francs !

DESRON'GËRETs, remettant son chapeau sur la table de gauche. Eh bien, ce n'est que le cinquième de ma fortune, après tout.

FRANGINE

Ah 1 j'espérais te hiisser toute ta vie dans cette illusion.

DESRONCERETS.

Quelle illusion ?

FRANGINE

Hélas ! mes comptes ne sont pas longs à rendre : lu n'as plus rien que le parc et la maison (1),

DESRONGERETS, attcrré.

C'est impossible 1

FRANGINE

Les débris de ton patrimoine ont à peine suffi à payer tes dettes

DESRONCERETS.

Sur quoi donc vivons-nous depuis trois ans? \Francine baisse les yeux) Sur le bien de ta mère ? Sur ta dot? (Silence). Ah ! quelle honte ! Je vis aux dépens de ma fille ; et tandis que je l'accuse, c'est elle qui me nourrit! (2) »

Après celte découverte, ne croyez pas au moins que la scène soit terminée. Emile Augier ne nous tient pas quittes à ce compte. Le besoin d'argent exaspère le vieillard, que le sacrifice muet de sa fille a d'abord allendri. Plus, pour le consoler, elle feint d'admirer son g-énie et d'y croire, plus l'ardeur de réussir et le désir d'avoir encore cent mille francs à jeter au gouffre deviennent pressants et furieux.

DESRONCERETS.

« Mais, voyons, combien dépensons-nous par an ?

FRANGINE, souriant.

Est-ce que tu veux faire des économies?

DESRONCERETS.

De vingt à vingt-cinq mille francs, n'est-ce pas ?

FRANGINE

A peu près.

DESRONCERETS.

Mais alors nous entamons ton petit capital ?

(1) Et il ne l2s a plus, puisqu'il les a vendus à Brénu, et qu'il a perdu les cent mille francs.

(2) Maître Guérin, IV, 1. Edition Calmann-Lévy.

LA QUESTIOX d' ARGENT. 141

FRANGINE

Ne t'inquiète pas ; je l'ai quintuplé par des placements heureux (1).

DESRONCERETS.

Quintuplé !... Nous sommes donc aussi riches que nous l'ayons jamais été ? Ah ! ma fille, quel poids tu m'ùtes de la conscience !

FRANGINE

Voulez-vous encore me retirer votre procuration , méchant père?

DESRONCERETS.

Oh! non ! tu as vraiment le génie des aflaires.

FRANGINE

Ce n'est pas bien difficile, va.

DESRONCERETS.

Mais comment as-tu fait pour quintupler ?

FRANGINE

C'est mon secret, tu n'y comprendrais rien.

Tu as raison.

FRANGINE

A la bonne heure.

[Elle l'embrasse.)

DESRONCERETS, peUSif.

N'est-ce pas étrange que la Providence ait mis dans la tète de ma fille tout ce qui manque dans la mienne? C'est un signe.

FRANGINE

Un signe de quoi?

DESRONCERETS, s'exaltmit.

De ses desseins sur moi. — 0 sagesse éternelle ! C'est par la main d'une enfant que vous aplanissez mes voies !

FRANGINE

Que veux-tu dire?

DESRONCERETS.

Comme le doigt de Dieu apparaît dans tout ceci ! Comme je me sens fort désormais sous ta protection miraculeuse ! — Francine, tu crois à mon génie n'est-ce pas? Tu es dévouée à mon œuvre?

FRANCINE

A toi... à toi !

(1) Pieux mensonge : elle l'a, comme il a é(é dit plus haut, placé fonds perdu pour augmenter le revenu.

BESROSCERETs, se levant.

Mon œuvre et moi, c"est tout un ! Prête-moi cent mille francs.

FRANcixE, terrifiée.

Mais je ne peux pas, je ne peux pas!

DESRONCERETS.

Va, je te les rendrai avec usure !.. . Je suis sur du succès, cette fois !

FRANGINE

Mais j"ai quintuplé mon revenu et non mon capital. Si je déplace mes fonds, il ne nous restera rien pour vivre.

DESRONCERETS.

Eh bien, soit ! Nous vivrons de rien ! Qu'importent les privations, quand la gloire est au bout ? Mieux que la gloire, ma fille ! Un immense service à reniire à notre pays; l'éducation du peuple! Tu ne réponds pas !.... Me laisseras-tu mourir avec le désespoir d'avoir manqué à ma mission, laule d'un peu d'argent ?

FRANGINE

Et si tu échoues?

DESRONCERETS.

J'aurai tenté du moins. Quand Palissy jetait ses meubles dans son four et Cellini sa vaisselledans son moule, élaientils sûrs du succès ? Et qu'était-ce que leur œuvre à cùlé de la mienne ? — Quand Dieu met une idée dans la tète d'un homme, ce n'est pas l'idée qui appartient, c'est l'homme ! 11 se doit tout entier, et, si ce n'est pas assez de sa vaisselle et de ses meubles, qu'il se jette lui-même dans la fournaise, lui et les siens !

FRANGINE

Mais c'est de la démence ! Tu me fais peur !

Je l'en supplie à genoux, mon enfant ! C'est plus que ma vie que j'implore de toi.

FRANGINE

Mais tu ne comprends donc pas que si je pouvais le faire, ce serait déjà fait?

DESRONCERETS.

Tu le peux, mon adorée !

FRANGINE, éperdue.

N'abuse pas de ma tendresse ; ne me force pas à te dire...

DESRONCERETS.

Quoi?

FRANGINE, maîtrisant SOU émotiou, d'un ton glace. Tu m'as ruinée une fuis, tu ne me ruineras pas deux.

LA OL'ESTION d'aRGENT. 143

DESRONCERETS, SB relevant.

Cœur de pierre !

{Entrent Louis Guérin et J/'"' Guérin.)

FRANGINE, à purt.

Lui!

DESRONCERETS.

Entrez, entrez... Venez voir une fille qui aime mieux son argent que son père et son pays (1). »

Pour ma part, je ne sais rien de plus pathétique et de plus beau que cette fin de scène , oi^i la charité et l'héroïsme sont condamnés à courber la tête, où Francine cache sa figure dans ses mains, reniée par son père, dont elle s'obstine à préserver les vieux jours de l'indigence et de la misère, torturée par l'angoisse du devoir méconnu^ par la terreur de laisser échapper son seciet, maudite par l'un des deux hommes qu'elle aime, humiliée enfin devant l'autre ! Pauvre fou ! Maudit argent !

Cependant M" Guérin veille et attend avec impatience, comme le Juif Shylock, l'échéance de son billet (2). Il est temps d'en revenir à lui, et de voir si la famille de l'usurier est moins troublée que celle du philanthrope. Le notaire, qui d'abord avait acheté le château de Valtaneuse pour le revendre avec bénéfice à Madame Lecoutellier , a découvert la passion de son fils pour la jeune femme. Comme il est ambitieux , et que la politique l'attire, il voit d'un bon œil ce projet d'union, qui serait au mieux de ses afiaires. Une veuve de sénateur, cela n'est point à dédaigner pour un député de l'avenir. Le mariage du fils ouvrira la carrière au candidat. Dans quelques heures, le château lui appartiendra, on sait comment, et par quelle rouerie de notaire. Il n'est que de le faire figurer dans la dot de Louis, et Madame Lecoutellier, qui a perdu tout espoir d'héritage, n'hésite plus à

{\) Maître Gnérin^IV, l. Edition Calmann-Lévy.

(2; Nous n'avons pas cru devoir ici analyser la pièce dans son développement dramatique 11 s'agit de montrer le trouble que la quesàon d'argent jette dans la famille, et nous faisons une étude de mœurs, non une esquisse du caractère de Me Guérin.

épouser le château et le colonel. Mais s'il s'est assuré la connivence de la veuve, il n'a pas compté (lui qui s'entend à compter) avec la rivalité d'Arthur et l'honnêteté de son fils. On se rappelle qu'il a très habilement antidaté l'acte de vente à réméré. Il en instruit, pour Tallécher, la bru de son choix, qui en informe, pour le décourager, le prétendant évincé. Mais celui-ci ne se tient pas pour battu. Au plus vite il avertit Desroncerets de ce qui se machine, en présence de Louis Guérin et de sa mère. Le bonhomme en perd la tète ; le colonel est indigné , et sa douce mère, dont M° Guérin dès longtemps façonna l'humeur, a l'audace enfin de s'étonner. Desroncerets a vingt-quatre heures devant lui. Qu'il parte à Strasbourg! Son ami, en un cas si grave, le tirera d'affaire. Et il est prêta partir, quand W Guérin. en homme avisé, vient le trouver, sous couleur de l'avertira son tour, llatte sa manie, lui fait perdre temps, écoute confidences et révélations sur la nouvelle Statilégie, accueille sans s'engager une autre demande d'argent, et le quitte en toute amitié, quand l'heure du train a sonné.

« Comme il voulait m'entortiller I dit-il au moment même où il vientdele ruiner. Ah 1 lesh^mmes I Tous lesmêmes!.. Poussez votre cheval , mon bon ami, il est distancé par par votre dada ! (1; »

Et M*^ Guérin se retire, la tête haute , le cœur dispos^ possesseur assuré du château de Yaltaneuse, demain beau-père d'une femme du monde, aprèsdemain homme politique et député de son arrondissement.

Il peut rentrer chez lui, au sein de sa famille, que va bouleverser aussi, et de fond en comble, la lutte de l'argent et de l'honneur.

Et d'abord, il va comparaître devant le tribunal de 8 m fils et de sa femme, et subir un interrogatoire dont

(1) Maître Guérin, V, 2. Edition Calaiann-Lévy.

il se tirera par des subtilités et des « distinguo », qui ne satisfont que la loi.

GusRiN, à sa femme.

« Il ne comprend pas qu'il y a là deux affaires très distinctes, Tune entre Desroncerets et Brénu, qui est usuraire ; l'autre entre Brénu et moi, qui ne l'est pas.

LOUIS

Combien avez-vous donc prêté à Brénu ?

GUÉRIN

Cent cinquante mille francs, la valeur du château... Veuxtu voir son billet ? Il est là.

LOUIS

Et vous prêtez cent cinquante mille francs sur un gage, qu'on peut racheter cent mille à votre débiteur?... Je ne reconuais pas votre prudence.

GUÉRIN

Gomme s'il n'était pas notoire que Desroncerets est insolvable ?

LOUIS

Lui, mais sa fille ?

GUÉRIN

Sa fille comme lui.

LOUIS

Qu'en savez-vous ?

GUÉRIN

Je suis conseil de la Compagnie d assurances où elle a placé son bien à fonds perdu-

LOUIS

Sur la tête de son père.

GUÉRIN

Tu le sais aussi ?.... Tu vois donc bien que mon gage ne saurait m'échapper. — Assez d'interrogatoire comme cela. Tu n'as plus de doutes? Non. Eh bien, tuons le veau gras! (1) »

M° Guérin^ pour une fois, est précipité dans son jugement. Louis a conservé des doutes, et, prenant sa mère par la main, il s'avance vers son père et le supplie de restituer Valtaneuse k M. Desroncerets.

a Ne vous faites pas plus longtemps illusion à vousmême, lui dit-il; un homme de paille est un homme de

(l) Maître Guériii, W, 6. Edition Calmann-Lévy.

paille, qu'on le tienne par une contre-lettre, ou un billet tictif. » — «Avec cette petite difTérence, mon bon ami, répond Guérin avec colère, qu'on est dans son tort derrière l'une, et dans son droit derrière l'autre. »

« Mais ne sentez-vous pas qu'au fond c'est la même cho se? » — « Le fond... oh ! oh ! le fond ! apprends pour ta gouverne que le seul moyen d'avoir une règle fixe dans ce monde, c'est de s'attacher à la forme, car les hommes ne sont d'accord que là-dessus. (1) »

Et Guérin arpente la scène furieux, et il sent bien qu'il y a là deux hommes, qui ne sont d'accord ni sur le fond ni sur la forme. Le duel est engagé sur le terrain véritable, celui de l'honneur, qui n'est pas du tout la probité^ quoi qu'en dise Poirier, et quoi qu'en pense le notaire. On peut être plus loyaliste que la loi, et n'être pas loyal. C'est ce que Guérin ne comprend plus. Et cela, en elTet,, est un sentiment très simple, assez primitif en somme, qui n'est devenu délicat et raffiné que depuis que les Turcarets ont pullulé en ce monde. « De quelle morale parles-tu , dit un personnage (2) de M. Sardou ? Il y a la morale des affaires, qui n'a rien à voir avec la morale sociale... » M. Benoîlon se trompe, comme Maître Guérin : car au-dessus de toutes les morales spéciales, il y a la morale. C'est en son nom que le colonel refuse enfin les avances de Madame LecouLellier, renverse les projets de son père, déjoue ces calculs légaux et répugnants, et sauve l'honneur en faisant des billets à Brénu et en demandant la main de Francine. Alors la tempête éclate dans la maison du notaire usurier. Lui-même, dans sa colère, en oublie la forme, injurie Desroncerets, Francine, et son innocente femme, qui relève enfin la tête sous l'outrage. Et puis , Louis rentre en grande tenue , la croix de commandeur au cou, et sur la poitrine portant les médailles de Crimée , d'Italie et du Mexique. Emile Augier n'a rien omis pour lendre cette scène plus

(1) Maître Guérin. Edition Oalmann-Lévy.

(2) La famille BenoUon^ V. Sardou.

pathétique, et mettre, par des signes évidents, l'argent aux prises avec le mérite personnel. L'officier paraît juste au moment oii Guérin menace son épouse enfin révoltée de lui faire réintégrer le domicile conjugal entre deux gendarmes.

LOUIS, allant vivement à sa mère et lui prenant la main. « C'est à ma mère que vous parlez ?

GUÉRIN

Mêlez-vous... {Il tourne la tête aperçoit son fils et grommelle entre ses dents). S'il croit m'imposer.... LOUIS, à sa mère.

Je ne veux pas que tu sois martyrisée plus longtemps : je t'emmène. {A son père], j'ai tout entendu de ma chambre... Rendez grâces au ciel que je n'aie pas été instruit plus tût.

GUÉRIN

Mais, colonel, ilmesemblequevousle prenez de bien haut.

LOUIS

C'est que vous n'êtes pas habitué à me voir debout. Viens, maman. (// emmène sa mère et se retournant sur la porte.) Invoquez la loi, si vous l'osez. (1) »

Voilà donc oii aboutit cette grande soif de la richesse: à la désorganisation d'une famille, dont la mère est une bonne àme, le père un homme actif et intelligent, trop inteUigent, le fils un homme de valeur et de caractère, une famille oii tout semblait prospérer, où le bonheur se fût installé comme chez lui, s'il eût pu y vivre dans la compagnie de l'honneur. « Echinez-vous donc, conclut M" Guérin, à édifier une fortune ! » Si au lieu de s'y échiner, pour employer son langage, il s'y fût simplement exercé, il eût terminé sa vie, non dans un château, mais dans sa petite étude, peut-être comme il en avait rêvé la fin, député, sénateur, que sais-je ? ou plus tranquille encore, entre sa femme et ses petits enfants, avec, au-dessus de sa tête, le portrait de son fils en uniforme de général, et dans le cœur la satisfaction, que d'aucuns trouvent médiocre aujourd'hui, du devoir accompli et de l'aisance avouable. Au lieu de

(1) Maître Guérin, V. 10. Edition Calmann-Lévy.

cela, il reste seul à son foyer déserté, avec sa forlime et sa servante, qui n'honoreront sa vieilllesse ni l'une ni l'autre, avec le château de Valtaneuse, qu'il n'habitera jamais, par crainte des revenants, et, à sa table, pour charmer sa solitude, le compagnon Brénu, le père de Françoise, l'homme de paille. — Ah ! M" Guérin !

Mettez maintenant cette convoitise au cœur, non plus d'un usurier campaçard, mais d'un forban parisien, qui remplace l'avidité cauteleuse et l'ambition finassière par la cupidité effrontée, et décidée à tout pour parvenir ; et vous aurez une idée du fléau que la fortune, amassée en de certaines mains, peut déchaîner dans le conflit des intérêts et des mœurs modernes. Ce n'est plus seulement un ferment qui désorganise la famille, mais un cancer qui ronge la société. Il faut reconnaître qu'à cet égard l'inspiration des Effrontés est plus élevée, et qu'il y avait aussi quelque courage à les écrire. La bande noire, qui se sentait atteinte, a conspiré aussitôt pour en faire une pièce politique : c'était, à bon marché, réunir contre elle des partisans ou des complices. Nous avons montré ailleurs et autrement, combien Emile Augier avait raison de soutenir que les Effrontés sont, comme le Fils de Giôoi/er, une comédie sociale. Il avait élargi le champ de son observation, sans plus, il était sorti du cercle de la famille, et, poussant les conséquences aux limites extrêmes, montré qu'avec l'honorabilité du foyer, c'est la sécurité de l'état quiest enjeu, la société qui se trouve menacée dans ses plus légitimes exigences, qui sont l'honneur de chacun et le respect des autres.

Nous aurons plus loin l'occasion d'étudier le caractère de Vernouillet. C'est un Figaro, moins sentimental, et débarrassé de quelques préjugés, tels que l'amour, et l'amour-propre. Qu'il nous suffise de noter ici qu'il est le type le plus perverti de nos mœurs financières et le plus redoutable des hommes d'argent résolus à dominer. Le voltigeur de Louis XIV, le vieux marquis para-

LA QUESTION d'aRGENT. 149

doxal a un peu raison ; c'est déjà trop. Depuis la Révolution, il n'y a plus de castes en France hormis celle de la richesse, qui n'arrive pas toujours à serrer ses rangs et exclure les coquins. C'est un monde positif, une noblesse à l'esprit pratique et calculateur, qui ferme volontiers les yeux sur le passé, et n'est sévère qu'au passif. ïl se soucie des résultats beaucoup plus que des origines. Il accueille l'argent pour l'argent. Le moyen qu'un homme riche puisse avoir tort?

€ De mon temps, dit le marquis d'Auberive, l'argent n'était qu'un demi-dieu. Ce qui m'amuse dans votre admirable Révolution, c'est qu'elle ne s'est pas aperçue qu'en abattant la noblesse elle abattait la seule chose qui pût primer la richesse. Quatre-vingt-neuf s'est fait au profit de nos intendants et de leurs petils ; vous avez remplacé aristocratie par ploutocratie ; quant à démocratie, ce sera un mot vide de sens, tant que vous n'aurez pas établi, comme ce brave Lycurgue, une monnaie d'airain, trop lourde pour qu'on puisse jouer avec (1). »

La conclusion dépasse un peu l'exorde. Ce qu'il faudrait rétablir, ce n'est pas tant une monnaie plus malaisément maniable que les valeurs de Bourse, mais un courage d'opinion, un syndicat des honnêtes gens, une caste de l'honneur qui fût assez vaillante pour rejeter les fripons enrichis, qu'ils soient humbles ou ambitieux, et faire face aux pirates et aux écumeurs, effrontés ou insinuants, tout de même que dans les cercles fermés l'affichage exclut et stigmatise les joueurs disqualifiés.

Mais il y a mille raisons, pour qu'un Vernouiilet force la consigne et dérobe, ne fût-ce qu'un temps, la considération. La première est que l'aplomb vient avec la fortune, et qu'ayant l'un, Vernouiilet passe pour avoir l'autre. On parle bien, pendant quelques jours, d'un arrêt fâcheux, dont les considérants équivalent à une condamnation. Mais il n'est, comme le dit encore

(1) Les Effrontés, I, 4, Edition Calmann-Lévy.

le vieux théoricien de la pièce, que de se faire un front qui ne rougisse pas.

« L'effronterie, voyez-vous, il n'y a que cela dans une société qui repose tout entière sur deux conventions tacites: primo, accepter les gens pour ce qu'ils paraissent ; secundo, ne pas voir à travers les vitres tant qu'elles ne sont pas cassées (1). »

Pour le monde, celles de Vernouillet ne sont que fêlées. Cela se répare avec un peu d'esprit. Et il en a, du meilleur, je veux dire de celui qui consiste à mater l'opinion en l'achetant d'abord, et pour essayer, en la vendant plus tard, au numéro ou à l'abonnement, en chroniques ou en feuilletons. Oui, du même coup Emile Augier mettait le doigt sur une des plaies terribles de notre époque. Si la presse, aux mains des honnêtes gens, est une sorte d'enseignement public et quotidien on ne songe pas sans effroi à ce qu'elle peut êlre dans les griffes des fripons. Vernouillet lui-même, une fois possesseur de son journal, s'effraie de sa puissance, sur l'honneur! Et comme la crainte est le commencement de la sagesse, ceux qu'il ne tient ni par de menus services ni par les négociations et les affaires, il les réduit à l'estime par l'effroi. Charrier, un honnête homm?, dont la conscience est un peu engourdie, a eu aussi jadis son procès. Il donnera la main, qu'il refusait d'abord. L'étreinle a eu lieu devant témoins : pourquoi serait-on plus fier que Charrier, surtout si le journal s'offre aimablement à servir une ambition, une amitié, ou un caprice. M. d'Isigny, et Henri Charrier lui-même donnerontla main à Vernouillet, et aussi le bras. Alors l'homme taré triomphe : il n'a même plus besoin de Teffronterie, qui était une arme de combat; il lui suffit d'un peu de réserve, de quelque désintéressement calculé, pour être accueilli dans les familles et dîner à la table du ministre. Le voilà installé dans l'Etat, où il est

(1) Les Uf routés, I, 6. Edition Calma -Lévy.

L\ QUESTION d'argent. 151

une force, et bientôt assis au foyer, oii il est déjà un parti. Dans cette comédie, ce que j'admire Je plus, c'est cette double peinture des mœurs de la famille et de l'Etat, qui se développe parallèlement, sans effort. C'est encore Ceinture Dorée et Maître Guérin, et c'est aussi autre chose ; car les coups frappent plus haut et atteignent les mœurs sociales en même temps que les mœurs domestiques. De concessions en capitulations, de ménagements en absolutions, le monde en vient à redouter et à saluer en ce fripon un homme puissant et un fiancé possible. Les hommes, qui ont au fond de leur conscience dos souvenirs fâcheux qui sommeillent ou des ambitions démesurées qui brûlent d'éclater, les hommes, dis-je, ont bientôt cédé. Yernouillet n'a plus à vaincre que les femmes : et c'est d'elles en effet, plus étrangères au condit des intérêts, que lui vient le coup fatal. Je me suis longtemps demandé par quelle raison Emile Augier avait choisi, pour venger la société, la marquise d'Auberive, qui vit dans une posture regrettable, séparée de son mari et unie au journaliste Sergine pai- une liaison discrète que le monde tolère. C'est que cette situation équivoque d'une mondaine, orgueilleuse et honnête, donne barres à Yernouillet sur les femmes. La marquise est reçue partout, et presque digne de l'être. Tout dans sa conduite fait voir que si elle avait recontré Sergine plus tôt, elle l'aurait épousé. Mais la faute reste une faute, encore qu'elle soit entourée de respect ou de complaisance : et ce sont les erreurs des marquises qui ouvrent les portes dessalons aux Vernouillet.il ne s'y trompe point ; et cherche d'abord à gagner celle-là. Pour épouser la fille de Charrier, l'appui de cette marraine noble et honorée serait d'un grand poids. Et il ferait beau voir que la belle marraine ne capitulât point comme les autres, puisque comme eux elle a un secret public à ménager. Seulement Yernouillet s'est trompé. Car l'honneur delà race, même entamé par une situation irrégulière, est fait de courage et de droiture, et triomphe de l'effronterie. C'est

152 EMILE Al'flIER.

Vernoiiillet qui est compromis par la chronique du Chien compromettant. La marquise le démasque, et le vieux voltigeur, le mari, après s'clre amusé de lui, l'exécute, Cliarrier remboursera ses actionnaires autrefois lésés, la marquise rentrera chez son paternel époux. Mais il était grand temps que le courage revînt aux honnêtes gens, car je vois derrière tous ces personnages une petite fiUe qui allait être sacrifiée en holocauste à la fortune, et bien au-dessus d'eux un ministre dupé, le public exploité, et la société tout entière dominée par cet effronté fripon.

Plusieurs, imprudents ou intéressés, vont répétant que cette comédie d'Emile Augier a vieilli. Plût au ciel ! Elle est si jeune encore, à quelques tirades près, qu'elle est d'hier, et peut-être de demain. C'est le marquis d'Auberivequia vieilli, avec ses poussées de rancune rai sonneuseet ses élans de fier dévoùment, qui accusent, à tout prendre, une belle et respectable naïveté. J'ai même peur qu'il n'en soit mort. Sergine aussi n'est plus jeune. Les pessimistes affirment qu'il n'écrit plus guère, parce que le Courrier de Paris ne reçoit ses articles que rarement, et à correction. Mais, encore une fois, ce sont les mauvaises langues qui disent cela. La vérité est qu'il n'a plus le genre de talent qui convient pour faire le grand reportage, la Chronique financière, et la Gazette des Tribunaux. A son âge, on n'est plus si gourmand, comme dirait Emile Augier.

Telle est la place qu'occupe la question d'argent dans son théâtre, et dans la peinture qu'il a faite des mœurs de son temps. Là son observation a été vigoureuse, et son talent a eu de la force. On peut dire qu'il y a mis une rude et opiniâtre honnêteté. Car il n'a pas goûté un plaisir amer à pousser la satire. 11 n'y a là-dessous ni envie ni rancune. Quand il a rencontré l'occasion de montrer quels services peut rendre à la société la fortune charitable et irréprochable, il n'y a point manqué. Dans Lions et Renards, c'est une jeune fille enthousiaste des grandes œuvres qui met sa bourse à la disposition

LA QUESTION d'aRGENT. 153

d'un explorateur ; et ici même, dans les Effrontés^ c'est le vieux Marquis d'Auberive qui apporte à sa femme, quoique séparé d'elle,, les cent raille francs, dont l'a dépouillée Vernouillet, et qui comble, sans phrases, les brèches ouvertes par l'agioteur. Seulement, ce sont les gens de vieille richesse qui, dans ce théâtre, font le bien par l'argent. Combien de mal les autres ont fait à nos mœurs et à nos esprits, il nous reste à l'étudier.

Le gendre de M. Poirier. — La Contagion. — Jean de Thommerag — Le Fils de Giboyer.

« Doucement, maître Roblot! s'écrie Jean de Tliommeray. Le magicien ce n'est pas vous, c'est Paris ! C'est la fournaise où tout flambe à la fois, le cerveau, le cœur et les sens, oii les préjugés fondent comme cire, où l'esprit pétille, où l'argent ruisselle, où le plaisir déborde » (1)! Ainsi parle un jeune homme de vingtcinq ans, débarqué à Paris depuis six mois, en proie à cet enchantement vertigineux, à cette ivresse capiteuse des plaisirs goûtés sans mesure et de l'argent conquis

(1) Jean di' Thommeroy, III, 1. Edition Calmann-Lévy. — Remarquez qu'Emile Augier, dans cette apologie accusatrice de Paris' est conséquent avec lui-même, et que dans GairielleW avait débuté par faire l'éloge de la province, comme il a fait celui de la vie des cliamps dans la Jeunesse.

On dirait à vous entendre tous, Que les départements soient des pays de loups! .)e vous jure. Monsieur, que ce sont des contrées Habitables à l'homme et point hyperborées ; Les naturels n'ont pas le cerveau plus transi, Et l'esprit ne s'y perd ni plus ni moins qu'ici.

(Gabrielle, II F, 2.)

Cf. La Jeunesse, Y. 1, où il a posé un problème social repris et agité encore aujourd'hui.

Belle morale 1 — Eh bien, c'est ainsi qu'à Paris Sont contraints de penser les plus sages esprits ; La cause? Encombrement des carrières civiles ! La cause? Emportement de nos champs vers les villes, Des villes vers Paris...

sans effort, dans la fièvre de la spéculation et du jeu. Et c'est tout justement la Contagion. Nulle part Emile Augier n'a exprimé avec plus de verve cette crise, qui ravage la raison, dessèche le cœur, et déracine en nous ce qu'ily a de plus résistant et de meilleur, c'est à savoir quelques sentiments très primitifs qui nous font hommes, et que les âmes simples appellent des croyances, tandis que les esprits très forts les nomment des préjugés.

L'argent n'a pas de préjugé, ni d'odeur ; et il estréfractaire au senlimeat. Sentir vivement et s'enrichir vite sont deux: l'un fait tort à l'autre. Le jeu du cœur est un jeu à la baisse, qui se liquide toujours à perte. Turcaret, de son temps, avait compris tout cela, et que l'indifférence est une arme puissante aux mains d'un beau joueur, et que, pour gagner à coup sûr, il n'est que d'arrêter les battements du cœur, d'être sourd aux lamentations de la misère larmoyante, et de se débarrasser, comme disait déjà Tartufe, de la « criaillerie ». M. Turcaret, s'il avait eu plus de distinction et d'assurance dans sa démarche, devançait son siècle de cent cinquante ans. Mais il avait été commis, et cela se voyait trop. Et puis, il était féru de la gentilhommerie, et avait pour elle du respect ; il n'était pas encore de plain-pied avec elle, c'est sa faiblesse. Aujourd'hui il usurpe un titre à petit bruit; et s'il n'est pas bongentil-

Et plus loin, même scène :

... Rien ne coûta ici des choses de la vie; Notre table est toujours abondamment servie : C'est la chasse qui paie aven la basse-cour. Nous avons neuf chevaux, des chevaux de labour, Si tu veux, mais qu vont encore à la voiture, Et même n'y font pas trop mauvaise figure. Nous avons cinq valets, valets de ferme, soit! Mais dont le dévoûmcnt à rien n'est maladroit. Le pain se fait chez nous, et chez nous la lessive; Et la terre est si bonne envers qui la cultive, Qu'elle nous donne encore, outre tous ses produits. Notre provision de bois, de vin, de fruit.

Ces vers rappellent Virgile. C'en est un ingénieux rajeunissement. Cette aimable iMathilde parle comme le vieillard de Tarente, et à plus de titres que lui, elle égale la richesse des rois ; car il y a moins d'égoïsme et moins d'isolement dans son bonheur.

homme, il est un parfait genLlemau. Cette légère précautioa lui évite mille déboires. Est-il en galanterie avec la baronne (1), il conduit cette opération aussi froidement que les autres ; et lorsque vous le verrez soutenir l'équipage de sa noble maîtresse, veuillez croire qu'il y trouve son compte, qu'elle fait partie de son train et que cet accessoire de son luxe est une garantie de son crédit. A ces fortunes bâties en l'air, et qui n'ont point d'assises, une façade au moins est nécessaire, qui est l'élégance et le genre.

C'est par là que la contagion a d'abord prise sur les âmes naïves. Ce luxe, cette distinction, cette vie dorée et d'un goût parfait ne sout-ils pas d'une séduction troublante. Et qui se défendrait au fond de soi-même, de n'en avoir été un instant ébloui? On est timide en présence de la splendeur. C'est le premier sentiment, qui ne cède qu'à la réflexion, et après que de cette richesse on cherche l'origine ou l'on contrôle la solidité.

ANDRÉ, examinant le salon d^Estrigaud.

« Il est certain qu'un gaillard logé comme çà n'a pas lieu d'être timide; c'est un autre homme que le pauvre diable qui loge en garni.

LUCIEN

Parbleu ! Les philosophes ont beau dire, l'écaillé fait partie du poisson.

ANDRÉ

On ne peut pas se défendre d'un certain respect pour le propriétaire de tant de belles choses.

LUCIEN

Et c'est juste : la richesse est une puissance dont le luxe est la présence visible.

ANDRÉ

Je n'avais pas idée d'un luxe-pareil.

LUCIEN

Et ce que tu vois n'est rien. En fait de luxe, le plus raffiné et le plus cher est celui qui ne saute pas aux yeux. (2) »

(1) Voir Turcarct, de Le Sage.

f2) La Cuntaijïon, III, 5. Edition CalmannLévy.

Mais ce luxe n'est que 1 enseigne qui attire les badauds, c'est-à-dire les honnêtes gens. Les financiers de la vieille école comme Roussel, Charrier et d'autres n'en font pas étalage, parce qu'ils vivent sur la routine, et aussi parce que leur situation est solide et reconnue. Oubliez le procès, qui fut le point de départ de leur fortune, et ils ont l'air de braves gens, que les affaires n'ont pas trop gâtés. C'est la finance assise. Mais celle qui est debout, qui s'escrime aux convoitises, aux désirs, aux angoisses du jeu, à la fièvre de la cote, celle-là a tout changé, pour aller plus vite. Elle s'arme d'élégance et d'aplomb, et, comme elle a modifié les mœurs, elle a aussi renouvelé son style ; car elle a un style, qui n'est ni fleuri, ni sublime, ni surtout tempéré, mais qui est bien moderne. C'est le luxe de sa conversation. Et ce luxe, comme l'autre, couvre la marchandise. C'est proprement la création d'une langue spéciale, qui excelle à déguiser toutes les misères morales, toutes les capitulations de conscience, toutes les élégantes infamies de la richesse improvisée sous les dehors brillants d'un scepticisme utilitaire, ironique et froid, quelque chose comme la philosophie gouailleuse de ces joueurs, qui chaque jour mettant au hasard l'honneur et le reste, ont trouvé plus ingénieux et commode de le bafouer que de le sauver. Cette nouvelle contagion s'appelle la blague.

« Blague, dit Lucien de Chellebois, qui en est un peu entiché, est un mot français. S'il n'est pas encore au Dictionnaire de l'Académie, il y sera, parce qu'il n'a pas d'équivalent dans la langue. Il exprime ungenre de plaisanterie toute moderne, en réaction contre les banalités emphatiques, dont nous ont saturés nos devanciers (1). » Vous entendez à merveille que ces banalités emphatiques sont, à n'en pas douter, ces vieux mots de devoir et d'honneur trop longtemps ressassés, et certaines maximes d'une morale attardée, comme : Croissez etmul-

(Il La Contagion,!, 2. Edition Calmann-Lévy,

tipliez. — Travaillez, prenez de la peine. — // ne faut pan juger des gens sur l apparence. — iV2 l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. — Mourir pour la patrie est un si digne sort, qu'on briguerait en foule une si belle mort. » Et il faut avouer que tout cela est vieilli, et mérite qu'on s'en moque pour s'en affranchir. D'oîi, la blague.

La blag-ue est une manière de pyrrhonisme indifférent et détaché, à la portée d'un chacun. Elle représente le triomphe de l'esprit sur la conscience. Elle a sur la langue des moralistes l'avantage d'être plus rapide et plus séduisante. Elle ne possède que deux maximes qui se complètent réciproquement. La première est qu'il ne faut rien prendre au tragique ; et la seconde qu'il n'y a de sérieux que l'argent. Vous voyez que ce scepticisme a le mérite d'être simple, d'avoir un objet précis, et de comporter des applications universelles. Soumise, comme le reste, aux variations de la mode, la blague tanlôt s'exaspère jusqu'au pessimisme, et tantôt se répand en une gaité impitoyable. Mais le fond est le même. C'est le doute provisoire, complaisant, point du tout méticuleux, et qui fléchit au monde sans la moindre obstination. Elle consiste, pour en prendre la manière en la définissant^ à exalter Sardanapale, le grand incompris, à célébrer, en joyeuse compagnie, les joies de la famille et les douceurs du foyer, à dire d'un honnête homme qu'il est un homme de Plutarque, ou qu'il a la vertu des vieux âges, et de Brutus qu'il a une àme antique avec la candeur du monde naissant. Elle est comme le maquillage des consciences défraîchies ou surmenées : par excellence, article de Paris.

Or, la blagué est le charme le plus puissant et immédiat de la Contagion, avec ses airs d'élégance et de hauteur. Emile Augier l'a rencontrée sur son chemin dès le début de sa carrière, et depuis, il n'a cessé de la combattre par le ridicule. Déjà, dans le Gendre de M. Poirier, le gentilhomme viveur qui a trafiqué de son titre pour réparer ses brèches, lorsqu'il se retrouve en

LA COINTAGION. 459

présence d'un ancien compagnon de fêtes, aujourd'hui duc et brigadier, se prend à blaguer le galon de laine et le chauvinisme (1). D'un crayon rapide, l'auteur avait, dès cette époque, esquissé ce trait de nos mœurs qu'il devait développer plus tard avec acharnement.

Les jeunes gens, victimes désignées de cette séduisante duperie, n'ont pas pour la plupart ce scepticisme assez avant imprimé au cœur, pour qu'à l'occasion ils ne le puissent secouer. Ils renoncent à ces trésors d'esprit, quand ils rompent en visière à la compagnie des fripons qui les exploitent. Alors, comme le Duc, ils reprennent pied en eux-mêmes. D'autres, comme Gaston, mettent le temps à s'en débrouiller, enfoncés qu'ils y étaient comme en un bain de boue très aristocratique; pour d'autres, enfin, il est trop tard: ils se sont jetés à l'eau, la blague à Heur des lèvres, et ils s'y noient, en compagnie de leurs guides, à moins d'un miracle, comme on en voit au théâtre.

JEAN

« Mon cher, la patrie est un grand mot, que je croyais comprendre autrefois et que je ne comprends absolument plus. Le patriotisme me parait la plus haute facétie qu'aient inventée les hommes. C'est le total d'un tas de billevesées, dont j'ai appris le néant à votre école, mes bons amis.

CBATEAUVIEUX.

As-tu donc pris au sérieux le scepticisme que nous avions sur les lèvres ?

JEAN

Sur les lèvres? Vous croyez donc h la famille, vous autres? à l'amour? au désintéressement? au sacrifice?

CHATEAUVIEUX

Oui, nous y croyons, et la preuve c'est que nous croyons à la patrie, et nous nous dévouons pour elle. Depuis nos désastres, as-tu entendu d'un seul de nous une raillerie contre les grandes vertus?

JEAN

Si votre scepticisme n'était que sur vos lèvres, il fallait m'avertir. Il est trop tard maintenant, c'est fait. N'en parlons plus(2j ! »

(1) l.e Gendre de M. Poirier, I, 2.

(2) Jean de Thommeray, V, 2. Edition Calmann-Lévy.

Parlons-en, au contraire, puisque aussi bien Emile Augier s'y est repris à deux fois pour peindre les funestes effets de ce scepticisme adroitement utilisé par les hommes d'argent, les d'Estrigaud et les Roblot, puisqu'il a écrit deux comédies en cinq actes sur le même sujet, comme si le premier coup n'avait pas suffisamment porté, etpuisqu'au lendemain d'une année inoubliable, il n'a pas craint d'en attribuer les désastres à ce fléau de nos croyances et de nos mœurs, et de faire, si j'ose dire, la preuve de la Contagion par Jean de Thommeray . Parlons-en donc, au risque d'être taxé de naïveté nous-même, pour en étudier dans la première pièce les progrès, dans la seconde les effets.

Tenancier est un brave homme, qui a gagné beaucoup d'argent, et qui y a mis assez de temps pour demeurer honnête. Il est de la vieille école, tandis que son fils, qui vit en gentilhomme, avec des coulissiers, est de la jeune. C'est ce père démodé qui définit au début la Contarjion, avec une pointe de déclamation que je lui pardonne et qui est de son âge, depuis que les jeunes gens blaguent et ne déclament plus.

« Les grands mots représentent les grands sentiments, et du dégoût des uns on glisse facilement au dégoût des autres. Ce que vous bafouez le plus volontiers, après la vertu, c'est l'enthousiasme, ou simplement une conviction quelconque .... Non que vous fassiez profession de scepticisme, Dieu vous en garde ! Vous n'allez pas plus haut que findifférence, et tout ce qui vous dépasse vous semble un pédantisme. Ce détestable esprit a plus de part qu'on ne croit dans l'abaissement du niveau moral à notre époque. La dérision de tout ce qui élève l'àme, la blague, puisque c'est son nom, n'est une école à former ni honnêtes gens, ni bous citoyens (1). »

Tenancier la définit ; d'Estrigaud, l'homme fort, l'homme trempé, l'homme moderne la répand. Il a mis la main sur Lucien; il ne serait pas éloigné de s'établir

1^1) La Contagion, I. 3. Edition Calmann-Lévy.

LA CONTAGION. IGl

cliez lu. sœur, uno jeune l'cuime reliée veuve, avec des enfants, une fortune et un litre, qui vit avec son frère en camarade, partant accessible à la Contagion. Il a endoctriné l'un, pour séduire l'autre. Il a ménagé sourdement ses intérêts et ses plaisirs ( n minant et modernisant la conscience de son jeune ami. Il l'a pétri de ses mains, initié à son scepticisme, orné de ses maximes, et il le croit assez fort et de taille à protéger une cour discrète faite à la sœur pour Vautre motif. Le maître avait trop présumé de l'élève, qui ne demande qu'à progresser, mais sans avoir pu secouer encore tous les préjugés et les scrupules classiques, qui sont une tare bourgeoise et tenace. Enfin Lucien regimbe, quand Annelte est en question. S'il s'agissait de la sœur d'un autre, il serait suffisamment stylé déjà pour en « rire un peu » ; mais il s'agit de la sienne, que diable! Et c'est une scène curieuse que celle qui met en présence le maître et l'élève, et nous montre les menées ingénieuses de la Contagion.

LUCIEX.

tt Le mariage est-il absolument exclu de ton programme, oui ou non?

d'esïrigaud.

Absolument, non

LUCIEN

Eh bien, si tu admets la possibilité de te marier, voilà le moment. Tu peux encore choisir, dans quelques années tu ne le pourras plus. J'ai un parti pour toi, une veuve de vingt-cinq à trente ans, fort riche, très-belle, avec un nom aristocratique.

d'estrigaud.

Taratata ! Tu ne m'as pas laissé développer ma pensée. (// se lève.) Le mariage est pour moi la manœuvre désespérée delà frégate qui s'échoue à la côte, plutôt que d'amener son pavillon. C'est l'expédient suprême auquel je ne recourrai qu'à la dernière extrémité ; et, si je m'y prends en effet trop tard, il me restera toujours la l'essource héroïque du capitaine : je me ferai sauter.

LUCIEN

C'est ton dernier mot?

D ESTRIGAUD.

Le premier et le dernier.

LUCIEN

Alors, mon cher Raoul, je te prie amicalement de modérer tes assiduités auprès de ma sœur.

d'estrigaud.

Comment! C'est d'elle qu'il s'agissait ? Tu voulais être mon frère, petit Caïn ?

LUCIEN

Ce m'eût été une grande joie, je l'avoue; mais, ne pouvant être ton frère, je liens à rester ton ami; et c'est pourquoi je te prie

d'estrigaud.

Bien, bien ! C'est convenu. Je ne croyais pas mes assiduités excessives ; si tu en juges autrement, il suffit.

LUCIEN

Tu ne m'en veux pas. j'espère ?

d'estrigaud.

Au contraire, je serais désolé de compromettre une femme quelconque, à plus forte raison la sœur. Mais, dis-moi, estce qu'elle n'est plus résolue à rester veuve?

LUCIEN

Si bien, mais nous l'aurions fait changer d'avis à nous deux.

d'estrigaud.

Je n'ai pas la fatuité de le croire Elle a de trop bonnes raisons de ne pas se remarier! Je m'étonne même que tu l'y pousses. Je comprendrais plutôt qu'au besoin tu l'en détournasses dans l'intérêt de ses enfants comme dans le sien propre.

LUCIEN

Noie bien que je ne tiens pas autrement à la voir se rengager. Je dirai même que je ferais une guerre acharnée à tout autre prétendant, qui ne serait pas loi. d'estrigaud.

Merci, mon cher, mais permets à un homme absolument désintéressé de la question de te faire une petite observation.

LUCIEN

Va!

d'estrigaud.

Moi, si j'avais une sœur dans la position de la tienne, et si, en qualité d'homme pratique, je lui interdisais un second mariage, je ne me croirais pas le droit de venir ensuite, en qualité d'homme vertueux, gêner la liberté de ses mouvements.

LUCIEN

Qu'entends-tu par ces paroles?

d'estrigaud

Le monde vit de sous-entendus, mon cher. Il y a une foule de circonstances dans lesquelles un homme de bon ton doit fermer les yeux, tant qu'on ne l'oblige pas à les ouvrir.

LUCIEN

Sais-tu que tu es horriblement immoral?

d'estrigaud.

Pas plus que toi ; seulement je suis logique. Suppose, par impossible, que ta sœur, qui est jeune, qui est libre, se laisse aller à un entrainement bien naturel, en somme, que ferais-tu ?

LUCIEN

Ce que je ferais? Je l'obligerais à épouser son amant.

d'estrigaud.

Et, si elle refusait de ruiner ses enfants ?

LUCIEN

Je me brouillerais avec elle, donc ! Et je souffletterais le monsieur.

d'estrigaud.

Ce serait la conduite d'un pédant, et non d'un gentleman.

LUCIEN

Pédant, tant que tu voudras On voit bien que tu n'as

pas de sœur ^1). i

Oui, il paraît que d'Estrigaud est immoral, l'homme qui est « plus grand que nature », le maître de toutes les élégances, l'éducateur incomparable, l'ami rare, « la lame d'acier dans un fourreau de velours. » Il l'est, et Lucien s'en aperçoit, et n'allez pas croire qu'il lui en tienne rigueur, au moins. Des leçons, que vous venez d'entendre, il recueille la fleur, les préceptes elles paradoxes brillants et avantageux, qui n'atteignent que les sœurs d'autrui. Vous rappelez-vous comment le Bourgeois Gentilhomme, à peine sorti des mains du maître d'armes et du maître de philosophie, est tout fier et vain de se sentir supérieur à l'humanité ? Souvenez-vous

(1) La Contagion, III, 3. Edition Calmann-Lévy.

j64 EMILE AUCilER.

comment il redit à sa femme eL à sa servante les leçons qu'il vient d'entendre, et prend un petit air dédaigneux, qui est délicieux à voir ? il rougit presque de vivre ainsi entouré de sottes gens (1). Lucien, comme M. Jourdain, succombe à la vanité, seulement, il relient mieux les leçons de d'Estrigaud, et les répète sans s'y embrouiller. En disciple dévoué il avait pris sur le sien pour annoncer au maître une mésaventure fâcheuse. — « Navarette te trompe. — Est-il possiljle ? — Avec ce petit drôle de Gantenac. — En estu bien sûr ? — Si tu veux des preuves — Merci,

mon cher enfant. Ou je le sais, ou je l'ignore. Si je l'ignore, tu troubles inutilement ma douce quiétude ; mais si je le sais,.... regarde-toi dansla glace. » — Ainsi répond d'Estrigaud, l'homme unique, d'un ton paternel et tendre, éludant avecautorité une question, qui, au fond, tout au fond, si l'on y regardait avec soin, intéresse sinon son honneur, au moins son honorabilité. Décidément, c'est un homme fort. Mais Lucien aussi le deviendra. Voyez plutôt comme il s'y applique. Un ami d'enfance s'est aperçu que d'Estrigaud fait le possible pour compromettre la jeune veuve. « Gela saute aux yeux les moins clairvoyants, dit-il au frère. Tant que j'ai cru que c'était pour le bon motif, je ne t'ai rien dit, et pourtant il y aurait eu peut-être beaucoup à dire. Mais du moins ne faut-il pas que ton amitié pour ce faux ami t'aveugle ici plus longtemps. » Et Lucien de sourire imperceptiblement, de dresser la tète, d'allonger le bras, d'ouvrir les doigts, comme d'Estrigaud. — < Mon bon, ou je le sais, ou je Tignore. Si je l'io-nore... — Je te l'apprends. — Oui, mais si le sais.... regarde-toi dans la glace. — Si tu le sais, c'est toi que je regarde, et entre les deux yeux.... Allons \ voilà encore que je donne dans le panneau! Je me couvre de ridicule comme toujours.... mais franchement, pouvais-je m'atteiidre à une charge, quand il

(1) Bourgeois Gentilhomme, HT, 3.

s'ag-it de ta sœur? » — Ainsi profitent les pires enseignements. Un geste, un mot à etîet, quelque chose de crâne dans le tour de phrase ou l'attitude, le moyen de résister à cela ! L'amour-propre s'y intéresse, et chacun sait que l'amour-propre est le plus sûr agent de contagion. Mais Lucien est depuis longtemps entamé. Au contraire, André, son camarade de l'Ecole Polytechnique, un ingénieur qui a fait merveille en Espagne, et revient avec une grande idée, est entièrement neuf sur cette aimable dépravation. Il a avec lui sa sœur, qu'il avait confiée à uu pasteur. Comme ils sont depuis longtemps liés aux Tenancier, la jeune fille s'installe chez eux, pendant qu'André fera des démarches pour intéresser les gens de finance à son entreprise.

Donc, voici un homme laborieux, intelligent, qui adore sa sœur et lui sert de père, qui a passé sa jeunesse dans les écoles, ou sur les chantiers de Madrid, tout à fait ignorant d'une certaine vie, et qui, avec la naïveté des esprits sérieux, a l'habitude, lorsqu'on lui dit : il pleut, d'entendre qu'il pleut en effet. Au pays de l'argent et de la contagion, c'est un sauvage, ou un contre-maîLre. Mais s'il a une idée, s'il y croit, s'il la veut mener à bien, pour la gloire de sa patrie et l'honneur de son nom, c'est un barbare. On le lui fait bien voir.

« Ah çà, dit-il, en revoyant Lucien, tout le monde s'embrasse, excepté nous, c'est injuste. » — « Dans mes bras, sur mon cœur ! » répond Lucien avec emphase. La blague ! Tenancier l'accueille, offre l'hospitalité à la jeune fille, cordialement. « Pardonnez, cher monsieur, à ma reconnaissance de ressembler à de fahurissement, » dit André confus. — « Bien rédigé, ami Chauvin AU right (1) ! » repart Lucien en souriant. La blague! C'est elle qu'il rencontre à son abord, elle qui faccueille dans la bouche d'un camarade, qui est presque un frère, mais que les boulevardiers et les

{1) La Cuii:agion, III, 5, Edition Calmanu-Lévy.

d66 EMILE AUGIER.

coulissiers, les d'Estrigaud et les Gantenac, ont poli et civilisé. Elle lui réserve d'autres surprises.

Tout le monde s'acharne à le former. C'est une éducation à faire. Lucien s'y attache par amitié, et les amis de Lucien par intérêt. L'un en veut faire un homme civilisé, les autres le civilisent pour en faire une dupe. Et il accomplit des progrès rapides, comme tous les timides qui jouent d'audace. Lucien le prépare à la vie selon la méthode de d'Estrigaud. 11 y a plaisir à le dresser, à lui rendre la main, à lui tenir la bride, en haute école.

ANDRÉ

« Oui, je t'en voulais de ta légèreté sur un point qui touche de si près à l'honneur. Je te méconnaissais.

LUCIEN

Hélas! le sort des belles âmes n'est-il pas d'être méconnues de leurs contemporains ? Vois Aristide !

ANDRÉ

Et Cartouche !

LUCIEN

Dis donc, toi! Sais-tu que tu marches à pas de géant!

ANDRÉ

Que veux-tu ! Tu m'as prouvé qu'on peut rester vertueux

sans être toujours à cheval sur le sérieux des choses Je

mets pied à terre (1). »

C'est un acheminement à désarmer. Passe encore pour le sérieux, qui risque toujours d'être pris pour le pédantisme. Mais l'idée rêvée, l'ambition, l'honneur espéré d'attacher le nom de son pays et le sien propre à une grande œuvre, oh ! que les financiers vont goûter cela d'emblée, et caresser ce rêve, et encourager cette espérance ! Et comme Lucien le prépare par son ironie à des déboires plus amers 1

LUCIEN

« Ce ne sera pas désagréable, non! dans un an ou deux, d'avoir vingt bonnes mille livres de rente I

(1) La Contagion, III, 5. Edition Calmann-Lévy.

ANDRE

A la rigueur!... Mais d'abord, mais surtout, de mettre mon idée en œuvre, d'attacher mon nom là une grande

chose, à un grand pourquoi ne le dirais-je pasV à un

grand bienfait !

LUCIEN

Oh ! oh ! la gloire ?

ANDRÉ

Eh donc ! S'il y a un orgueil légitime, n'est-ce pas celui d'être utile ?

LUCIEN

Utile et décoré, nous y voilà ! Eh ! t'imagines-tu, créature primitive et printanière, que le monde accorde la moindre attention à un homme utile ? Apprends qu'il s'incline, non pas devant les gens qu^il estime, mais devant ceux qu'il envie. La richesse ou la célébrité, pour lui tout est là.

ANDhÉ.

Mais je serai célèbre.

LUCIEN

Le canal de Gibraltar le sera, et non pas toi ! Qui connaît en France le nom de Riquet? Vois-tu, mon pauvre bonhomme, les œuvres d'utilité pratique sont condamnées à rester anonymes (1). »

— Et après les théories critiques, les maximes qui réconfortent.

LUCIEN

« Parbleu! la frugalité n'est qu'une impuissance, comme les autres vertus.

ANDRÉ, avec un rire forcé.

Eh ! eh ! eh !

LUCIEN

Brûler la chandelle par le plus de bouts possible, voilà le vrai problème de la vie. De tous les sages de Tantiquité, Sardanapale est le seul qui ait eu le sens commun!

ANDRÉ

Ah ! ah ! ah !

LUCIEN

Aussi, comme sa mort enfonce celle de Socrate !

ANDRÉ, timidement.

Oh!

LUCIEN

L'un meurt piteusement, par obéissance aux lois, trépas

(1) La Contagion, III, 5. Edition Calmann-Lévy.

168 ÉMII.E AIT.IER.

de robin monomane I L'autre, révolté sublime, se fait un bûcher de son palais et y traîne avec lui les voluptés dont le destin vainqueur croyait le séparer !

ANDRÉ

Tu es lyrique un peu lyrique

LUCIEN

Eh bien, Sardanapale, c'est d'Estrigaud (1). »

Ea effet, il n'entend ici que l'écho des leçons du maître. Mais il est tout préparé ; et d'Estrigaud en personne peut l'entreprendre maintenant. D'Estrigaud, qui a perdu à la Bourse, a besoin, pour surnager, de cette affaire du canal de Gibraltar. Il la revendra aux Anglais avec bénéfice ; et il paiera ses différences. Le canal ne sera jamais percé. Qu'importe? si l'idée est assez cher payée. Mais il faut d'abord venir à bout des scrupules de l'ingénieur ; et, pour y parvenir, il convient de faire au plus vite table rase de ses préjugés. D'Estrigaud l'introduit du premier coup chez Navarette, « dans le temple même de la blague. » L'affaire presse : il n'y a point de remise ni de tempérament possible. Toutes les mesures sont prises pour qu'André suive gaiment le parti des rieurs et des affaires. On vous le soumet à une rude épreuve. Les invitées sont pleines d'entrain ; les invités pétillent de verve ; et les uns et les autres "sont tarés, ou peu s'en faut. Mais ils le sont avec tant d'esprit I La petite fête commence par des calembours, qui sont les hors-d'œuvre de la blague, et cela va gaîment, rondement, jusqu'à l'ivresse delà raison, oij sombrent les convictions naïves et les pudeurs de la conscience. Déjà, au milieu de la conversation générale, se détachent des bouts de dialogue, comme ceci :

ANDRÉ

a Moi stoïcien ? Allons donc ! Les casuistes ont beau dire messieurs, voilà la vraie vie !

CANTENAC

Bravo, monsieur de Lagarde !

(1) La Cuntajinn, Itl, 5. Edition C'aLnann-Lévy.

ANDRE

Qu'est-ce que vous avez tous à m'anoblir ?

LUCIEN

Ne fais donc pas ton enfant du peuple Ton grand'père

avait la particule.

ANDRÉ

Je crois bien qu'il Pusurpait.

NAVARETTE

Eh bien, en fait de noblesse, usurpation vaut titre.

LUCIEN

Je vous dénonce mon ami comme démocrate et libre-penseur.

ANDRÉ

N'en croyez pas un mot, mesdames.

LUCIEN

Alors, reprends ta particule

ANDRÉ

Va donc pour de Lagarde ! me voilà du faubourg il) ! »

L'œuvre de démolition va bon train et mène grand bruit, je vous jure. Tous sapent en sablant, et sablent en sapant. André cède pied à pied, et abjure une à une ses croyances, dans un fou rire, dont il se grise nerveusement. Autour de lui tombent drù comme grèle les mots du jour, les nouvelles à la main, les coqs à l'àne d'opérette, et la blague est déchaînée, ravageant au passage tous les fondements de la morale, les rengaines du sentiment.

d'estrigaud.

« Ludovic vient d'entrer à la Trappe.

CANTENAC

A moi, Auvergne !

valentine.

Où avez-vous appris cela?

d'estrigaud.

Parbleu 1 C'est tout au long dans la Gazette des Cocodès.

NAVARETTE

Ce pauvre Ludovic! Je n'en reviens pas.

d'estrigaud.

Voilà ce que c'est, mesdames, que d'avoir une àme tendre.

(1) La Contagion, IV, 1. Édition Calmann-Lévy.

EMILE AUGIEB,

•J70 ÉMILF, AUGIEH.

CANTE.XAC.

Une àme tendre, lui ? Mon casque me gêne.

ANDRÉ

Quel casque?

CANTENAC

Vous n'avez donc pas vu les Argonautes ?

VA.LENTL\E.

Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il portait à son cou une médaille que lui avait donnée sa maman.

CANTENAC

Aïe ! aïe ! aïe ! la croix de ma mère !

AURÉLIE

Et quand il avait trop diné, il n'avait qu'un mot : « Je trompe ma famille ! Je trompe ma famille !

LUCIEN

N'avait-il pas, en effet, une famille à la vertu ?

AURÉLIE

Ayez donc des parents honnêtes I d'estrigaud.

Ne me parlez pas de l'éducation de famille.

CANTENAC

Et de la famille donc ! Pour moi je n'en reconnais qu'une : ce sont mes amis.

d'estrigaud.

D'abord, c'est celle dont on se débarrasse le plus facilement.

ANDRÉ

Messieurs, je demande grâce pour l'amitié.

d'estrigaud.

Pourquoi pas aussi pour l'amour ?

ANDRÉ

Ma foi, pendant que j'y suis :

Dieu lui mùme

Ordonne qu'on aime

Je vous le dis en vérité

CANTENAC

Honneur et pairie! C'est un disciple de Béranger.

AURÉLIE

Vn cœur d'or !

NAVARETTE

La jeunesse et la liberté, voilà ses dieux.

d'estrigaud.

Vous crovez encore à ces vieilleries-là ?

LA CONTAGION. 17 j

ANDRE

Il ne faut pas? Non? Je le veux bien (1). »

Toute la scène est le tableau le plus spirituellement lamentable, la peinture la plus saisissante de cette contagion qui infecte les âmes. Cependant, d'Estrigaud guette sa victime, l'enveloppe, propose son marché un instant compromis, et tient enfin son affaire et sa dupe. C'en est fait. André lui-même s'entraîne à redire la leçon mot à mot, sur la parole du maitre, de même que les enfants dans les écoles scandent les phrases apprises avec un enthousiasme rival et factice. Il vend son idée, ses désirs de gloire, son honneur mémo, avec l'illusion dernière (qui laisse subsister en lui un germe d'honnèleté et quelque espoir de retour), de sauver sa soeur d'un esclandre, sournoisement préparé. 11 est pris et il éclate. Il répète les maximes et atteste l'honneur de d'Estrigaud. Il s'égare en des subtilités, qui sont les dernières révoltes et les suprêmes faux fuyants d'une conscience éperdue :

« Je ne suis pas un Brut us, moi Si j'étais seul en

cause, je ferais le sacrifice tout inutile, tout absurde

qu'il est je le faisais, vous en êtes témoin ! Mais, diable !

Je n'ai pas le droit de sacrifier ma sœur à mon chauvinisme. N'est-ce pas votre avis, à vous qui êtes un homme d'honneur?

d'estrigald.

Complètement.

ANDRÉ

D'ailleurs, ce marché qui ne fait de tort à personne,

il faut bien le reconnaître, ce n'est pas même moi qui le conclus, c'est vous!

D'ESTRIGAUD.

Parbleu! — Enfin, si cet argent doit vous brûler les doigts, il y a une chose bien simple : ne prenez que la dot de votre su'ur, et laissez-moi le reste. ANDRÉ, embarrassé.

Oh ! mon Dieu !

(1) La Contagion, IV, 1. Éditioa Calmaun-Lévj.

172 EMILE AUGIKR,

D ESTRIGAUD.

A tant faire que mettre les doigts au feu, vous préférez en tirer les marrons, n'est-ce pas ?

ANDRÉ

Que feriez-vous à ma place ?

d'estrig\ud.

Je ne déclamerais plus.

ANDRÉ

Oh ! c'est bien fini (ij ! »

Oui, c'est fini ; et fini aussi de ressembler à un contremaître, qui serait un honnête homme, d'avoir des idées de génie, une àme tendre, une sœur aimée et respectée, à l'abri de tout soupçon, à l'écart d'un monde qui effleure sa réputation rien qu'à parler d'elle, et éclabousse son nom à le prononcer seulement ; fini de vivre modestement, sans amertume, sans fièvre, dans l'attente du succès légitime, qui est le terme naturel du travail utile et opiniâtre ; fini de déclamer, mais fini de produire, de faire œuvre profitable ; tout à la blague maintenant, au luxe d'origine équivoque, aux labeurs stériles, au maniement chanceux de l'argent des autres, au jeu, à la Bourse ! Emile Augier n'a pas voulu que ce naïf fût terrassé. Une crise terrible, le nom de sa mère jeté dans cette compagnie, l'y arrache; il se reprend enfin, et rentre par un violent effort en possession de lui-môme.

a Vous pensiez bien avoir mis la gangrène dans mon honneur ! s'écrie-t-il. Mais votre piqûre se guérit comme les autres avec le fer rouge. Adieu, messieurs! Conscience^ devoir, famille., faites litière de tout ce qu'on respecte. Il vient lin jour on les vérités bafouées s'affirment par des coups de tonnerre. Adieu ! Je ne suis pas des vôtres (2) I •

Dans la Contagioîi, Emile Augier a surtout dénoncé le mal à la mode ; il l'a décrit et analysé, cherchant à en préciser les symptômes. Par les scènes citées et

(1) La Contagion, IV, 3. Édition Calmann-Lévy. {2)Ibid. IV. 4

d'autres encore il est aisé de voir que l'écrivain a visé à étaler toutes les séductions de ce scepticisme dangereux, à mettre en œuvre la verve, les saillies qui en sont l'ordinaire, et les lieux communs qu'il exploite ; car ne sont-ce pas aussi des lieux communs que ces paradoxes à outrance, que ces tirades d'une morale à rebours, qui est l'envers et la parodie de l'autre ? Aussi bien cette comédie est-elle une peinture de mœurs, et surtout le pastiche d'un certain esprit. Les victimes de la contag^ion restent au second plan; sur le premier sont les maîtres de la blague, avec leur prestige, leurs finesses, et leur brio. Il y avait beaucoup d'esprit; peut-être yen avait-il trop, ou bien était-il prématuré.

L'auteur est revenu à la charge, avec une tactique un peu différente. Après avoir décrit la contagion, il en montre les effets. Cette fois, la victime est sur le devant de la scène. Il y a moins d'esprit, et plus de psychologie. Le pastiche y tient moins déplace; mais les effets du mal sont étudiés davantage, et la peinture du caractère principal est plus poussée et plus minutieuse. La pièce de Jean de Thommeray est moins un tableau d'ensemble, qu'une étude serrée et graduée des dégâts que fait la contagion dans une âme jeune et bien née.

Jean est l'ainé des fils du comte de Thommeray. Il appartient à une vieille maison bretonne, dont les traditions d'honneur sont séculaires, et oîi règne le culte de la famille et de la patrie. Le comte a fait un mariage désintéressé, il a épousé, riche, une jeune fille pauvre qu'il aimait, a La comtesse pourrait dire en quelques mots toute l'histoire de sa vie : elle a été l'unique amour d'un honnête homme, quelle a uniquement aimé[{). » Voilà pour la famille. De cette union sont nés trois fils. Et depuis le grand'père, qui fut un vendéen, tous les enfants mâles servent leur pays, sans lui rien demander ; ils s'engagent à dix-huit ans, partent pour

(1) Jean de Thommeray. I. 5, Édition Calmaaii-Lévy.

l'Afrique, et reviennent soldats. « J'ai fait comme avaient fait mon grand' père et mon père, dit Jean ; mes frères ont fait comme moi, et nos fils feront comme nous (1). » Voilà pour la patrie. Or, Jean vit dans le vieux château, fiancé à Marie, une jeune fille qui l'aime comme son futur époux, et qu'il aime, lui, comme une sœur. Breton de race, il s'ennuie dans le manoir de ses pères, et court monts et vaux pour dépenser un besoin pressant de vivre qui l'agite, et secouer les désirs croissants d'une existence moins paisible. Tout ce premier acte est un tableau calme de la vie familiale, avec une scène délicieuse d'amour tendre et sans éclat, comme sait les faire Emile Augier, quand il s'abandonne un moment à rêver de poésie et d'idylle. Marie s'est aperçue que, depuis un temps, Jean est distrait et triste; elle ne trouve plus en lui l'exaltation des lettres qu'il lui adressait d'Afrique; et elle s'en inquiète, affectueuse et douce. Et lui s'en explique simplement : il l'aime bien, mais cette immuable sérénité de l'existence lui pèse un peu; il l'aime encore une fois, mais il ferait volontiers un voyage, pour rompre la monotonie du château ; il l'aime enfin, et il la rassure, la « bonne petite sœur ! » mais tout bas il s'avoue qu'il s'ennuie bien. Dans cette famille si unie, toute à la joie de revoir ce même jour les deux cadets qui reviennent du régiment, arrive Madame de Montlouis, une parisienne capricieuse et coquette, que Jean intéresse par son air un peu sauvage, et qui le ravit par son élégance raffinée. Cependant la fête commence ; les frères arrivent ; et la famille de Thommeray célèbre le retour des enfants de la patrie.

Jean a été envoyé à Paris pour se distraire. Jeune, trempé par une éducation austère et virile, il a embrassé Marie au départ, et lui a engagé sa foi de revenir bientôt. II semble être à l'abri de la contagion, celuilà; et c'est sur lui que nous allons étudier les effets du

(l)Jea)i de Thommeray, I, 5, Edition Calaianu-Lévy,

rapide, effroyable poison. A Paris, il a retrouvé Hortense de Montlouis ; elle s'est laissée aller à son caprice ; et il est violemment épris d'elle. Leur passion a pris naissance dans le contraste qui semblait les séparer. Maintenant, il la voudrait moins coquette, et elle le désirerait plus moderne; et à mesure qu'il va se moderniser, elle l'aimera jusqu'à la douleur, avec le cuisant regret de l'avoir voulu tel. Elle l'a lancé dans le monde, que fréquente M. de Montiouis, abandonné à la compagnie des coulissiers, des joueurs et des agioteurs^ remis aux mains d'un pied-plat de bas étage, qui fait tous les métiers avant de trouver le bon, et qui, dévoré de la fureur de s'enrichir, accapare Jean, comme un fétiche, et se charge de le déniaiser. Il est vrai qu'il en vient vile à bout, et qu'il en fait bientôt un homme fort, qu'il lâche parmi les plaisirs, et que les hasards de la Bourse s'empressent à les mettre tous deux sur le pied d'élégants viveurs.

Pauvre Marie ! Il n'est plus question d'elle dans les déjeuners somptueux que donne Jean à ses amis du turf. Madame de Montlouis elle-même est négligée. Que dire de la famille, et du vieux château tapissé de lierre, et de la lande, oii retentit vainement le rappel des binious ? Inquiels, le comte et la comtesse viennent l'arracher à Paris , puisque Paris ne le veut point rendre : ils tombent dans le fringant hôtel, pendant une de ces fêtes intimes où la blague sévit avec rage, oiî l'argot fait fureur, un dialecte qui diffère étrangement du patois et du bas-breton. Le père et la mère se sont retirés tristes et songeant à la petite Marie, qui là-bas attend et se désole. Mais les mères ont la persévérance et le courage ; et les femmes de cœur sont solidaires. La comtesse revient dans cet endroit maudit ; c'est la scène capitale de l'œuvre, celle de l'honneur aux prises avec la contagion.

LA COMTESSE

« Hélas I on nous a dit la vérité ; ta maison seule téinoi-

gnerait contre toi. D'où te vient ce luxe ? Comment le soutiens-tu ?

JEAN

Je gagne beaucoup d'argent.

LA COMTESSE

Au jeu?

JEAN

A la Bourse. Je fais des affaires, mais je les fais en galant homme, soyez-en sûre. Je ne m'expose pas à perdre ce que je ne pourrais payer, je joue mon argent et non mon honneur.

LA COMTESSE

Je ne t'ai jamais fait l'injure d'en douter; mais ne senstu pas que cela même n'est digne ni de toi, ni de nous ?...

JEAN

.. Je vis des idées de mon époque, comme vous avez vécu des idées de la vôtre ; voilà mon crime. Si vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m'y verriez en bonne et nombreuse compagnie. Le temps n'est plus des patrimoines Jentement accrus et transmis religieusement ; on n'amasse plus la fortune.

LA COMTESSS.

On la ramasse I

JEAN

Pas dans la boue, croyez-le bien. Je ne suis pas tombé si bas que vous l'imaginez.

LA COMTESSE

Soit I Mais tu tombes de si haut !

JEAN

Du haut des illusions dans la vérité.

LA COMTESSE

La vérité ? Il n'y a rien de vrai que nos croyances, et ne vois-tu pas que les tiennes ne sont plus à la hauteur des nôtres quand tu places l'argent sur lautel où nous plaçons l'honneur ?

JEAN

J'ai le culte de Fhonneur aussi bien que vous, mais il n'est pas plus immuable que toutes les autres lois. Ne nous défend-il pas aujourd'hui des choses qu'il permettait à nos pères? Eh bien, par contre, il nous en permet qu'il leur défendait. L'homme d'honneur doit suivre les variations de l'honneur, comme l'homme à la mode suit les variations de la mode, sans résistance et sans exagération.

LA COMTESSE

0 mon fils, qui a pu en si peu de temps détruire l'influence de tant d'années? Qui a pris sur toi plus d'influence

que ta mère?... Jean, mon fils, arrache-toi à ce milieu empoisonné, il en est temps encore. Remonte à ta vertu première, reviens te purifier près de Marie. Tu ne réponds pas !

JEAN

JeTépouserai un jour.

LA COMTESSE

Non ! Tu ne l'épouseras pas ! Tu feras un mariage d'argent ; voilà où tu vas.

JEAN

Je viens de refuser une dot d'un million cinq cent mille francs.

LA COMTESSE

Tu l'accepteras demain! Du mépris de l'amour au mépris du mariage il n'y a qu'un pas. Au nom du ciel, entends-moi ! Ecoute ta vieille amie ! Si c'est trop que de te demander un retour définitif, accorde-nous un mois, accorde-nous huit jours ! Viens te retremper dans l'atmosphère de la famille! Si la pure lumière de ta vie d'autrefois ne chasse pas de ton cerveau troublé les hallucinations de la fièvre, eh bien ! tu nous quitteras... et cette fois pour toujours... Tu ne peux pas me refuser cela (1) !

Jean a promis de partir et ne part point. Madame de Montlouis elle-même, bien punie de sa faiblesse par la passion dont elle soulTre à présent, est aussi impuissante à le retenir sur la pente où il glisse. De l'amour, il tombe dans le vice, et au terme de ses chutes est celle que lui a prédite sa mère, et que prépare Roblot : le parjure, le mariage d'argent, l'union d'un ïhommeray, à une Jonquière et C'^ Par deux fois il recule ; il prend du champ pour mieux sauter. Et de glissade en recul, de recul en glissade, savez-vous oii il en vient, le fier Breton, le sauvage d'hier, le « Jeune Mohican? «A mentir à M. de Montlouis, à recevoir une leçon de dévoûmentd'une courtisane, à paraître très petit garçon devant l'indignation de la femme qui Ta dévoyé, et qui répare sa faute par sa souffrance, à courber la tête devant tous , devant maître Roblot, qu'il traitait si cavalièrement, qu'il avait accepté comme un compagnon

(1) Jean de Thommeray, III, 4, Édition Calmann-Lévy.

d'aventures, devant un courtier de bas étage, lui, le gentilhomme ! Et comme il a joué à la hausse, il est ruiné ; et ruiné,, il vend sou nom et son cœur à la fille d'un financier véreux ! Mais la chute ne serait pas complète, s'il se contentait de se ravaler à un mariage, qui est une trahison. Après avoir oublié sa famille, il méprise sa patrie ; il renie les deux cultes dans lesquels il fut élevé, La guerre éclate : et lui, soldat d'Afrique, fils et petit -fils de soldats, il reste à Paris, pendant que tous ses amis s'en vont faire leur devoir. Roblot lui a proposé une affaire magnifique et tout à fait française, (c II a flairé que le siège fera la fortune des marchands de comestibles... Il a loué une boutique et des caves ; il fait entrer un amas de conserves de toutes sortes, du beurre surtout... il paraît que le beurre se vendra au poids de l'or. Il y a là un million à gagner (1). » Or, il aurait le courage de le gagner, si le papa Jonquière n'avait ajouté aux conditions du mariage celui d'un départ prudent, qui assure la tranquillité des futurs époux. Heureusement les Bretons arrivent à point nommé, biniou en tête, commandés par le comte : et Jean de Thommeray, « qui demande à bien mourir après avoir mal vécu », rentre dans l'honneur et dans le rang. On a pu critiquer le dénoùment de la pièce, et observer avec quelque raison, que le théàlre doit s'obhger à la réserve sur certains sujets, et ne mettre en scène la patrie et le patriotisme qu'avec beaucoup de ménagements. Je suis d'avis aussi qu'une si grande idée souffre mal les défilés et la parade sous les frises ; et je comprends que les Athéniens aient un jour condamné un poète, qui avait pris la liberté de représenter sur le théâtre tragique la perte d'une de leurs villes et d'y exploiter le souvenir d'une défaite. Mais avouons qu'à une chute si profonde il fallait une réparation exemplaire, que l'auteur y a gardé la mesure, y a mis toute la discrétion désirable, et qu'après avoir dessiné avec

(1) Jean de Thommeray, V, 2. Édition Calmann-Lévy.

une rare vigueur et développé avec une impitoyable logique les effets de la contagion moderne, il avait peutêtre le droit, au dénoùment comme au début de la pièce, d'identifier la famille à la patrie , de faire paraître qu'elles sont solidaires, et que trahir l'une mène à déserter l'autre.

Il ne serait pas difficile de suivre le fil d'une même pensée jusque dans la pièce sociale, qui a nom le Fils de Giboj/er. C'est encore une contagion qui atteint les convictions et les ébranle ; c'est le scepticisme aventureux ou intéressé qui engendre la politique de ces salons, politique étroite, de coterie, de rancune et d'intrigue. Il est impossible, dans un ouvrage comme celui-ci, de pousser avant l'analyse sur ce point. Je ne puis pourtant me défendre d'observer que, dans cette comédie, Emile Augier a peut-être dépassé son sujet, et qu'il a peint surtout les politiciens, plutôt qu'une politique. Par un contraste piquant, l'homme qui a des convictions et des idées en fait litière pour vivre de sa pluma et servir les idées et les convictions des autres. Son fils, qui a encore les croyances de la jeunesse, est un secrétaire réduit à recopier ou à composer des discours contradictoires. Quant aux autres, croyez-moi, ils sont sceptiques, et représentent les différentes variélés du scepticisme^ rancunier et gouailleur chez le marquis d'Auberive, ambitieux et bourgeois chez Maréchal, tandis que Couturier de la Sarthe promène de soirée en soirée son irrésolution influente, et que dans l'eau un peu trouble la baronne Pfeffers cherche à pêcher un mari, dont la fortune et le nom encouragent sa foi. Seulement la blague s'habille ici de phrases pompeuses et affecte volontiers le style sublime et les mouvements à effet.

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