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LES CARACTÈRES ET LE STYLE

Des trois chapitres précédents il résulte que l'observalion des mœurs contemporaines est la torce vive et la propre originalité du théâtre d'Emile d'Augier. A la comédie de caractères ou d'intrigue il a bientôt substitué la pièce morale et sociale avec une opiniâtreté courageuse en son temps, et qui le serait encore aujourd'hui. L'équilibre dramatique en a été un peu modifié. La peinture des mœurs domine véritablement cette œuvre puissante, dont le principal acteur , partout invisible et présent, est le siècle avec ses erreurs, ses convoitises, et ses préjugés nouveaux. Nous avons vu combien cette comédie venait à point, et qu'elle est l'expression même d'une époque où, toutes les espérances étant légitimées, et toutes les classes prenant contact davantage, les individus ont perdu de leur personnalité, les caractères de leur relief, émoussés par l'universel frottement des mœurs.

Mais cela ne suffit pas à expliquer l'impression qu'on éprouve, lorsqu'à la tin d'une étude sur ce théâtre, on

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entreprend, après avoir analysé les questions qui s'y agitent, d'étudier les personnages qui y sont mis en mouvement. Cette impression est vive et complexe, et assez délicate à démêler. C'est tout à la fois le sentiment de la perfection souvent approchée, d'une peinture tout ensemble audacieuse et tempérée, d'une composition mesurée et sobre avec, aussi, des traits ou des types d'une étonnante vigueur. Et pour peu qu'on y songe, l'art y apparaît plus simple et plus compliqué : car on y découvre encore, et par surcroit, des caractères d'une touche discrète et hardie en même temps, et qui se développent selon une gradation très savante, estompés d'abord et presque effacés, jusqu'à ce qu'ils se détachent en saillie impétueuse. Et puis, tout se mêle laissant d'une part le souvenir de procédés classiques, et de figures agréables et reposées, celui de caractères plus tranchés et d'une teinte encore douce, tandis que de tous les coins de ce théâtre se dressent des types hardiment campés, et rudement brossés par les procédés les plus modernes. Enfin, et pour tout dire , types et caractères se pénètrent , et tout se fond en des nuances infinies, comme dans la vie qui serait concentrée et ordonnée. De sorte que, si vous vous demandez après une lecture d'ensemble, quels sont les plus remarquables caractères de l'œuvre, aussitôt Poirier, Olympe Taverny, Giboyer, d'Estrigaud, Maître Guérin , Sainte-Agathe, Séraphine Pommeau s'emparent de votre mémoire. Persistez dans votre songerie, et doucement occupent votre esprit Franz Millier, de la Pierre de Touche, Philippe Iluguel de la Jeunesse y André Lagarde de la Contagion, Jean de Thommeray, et Bernard des Fourchamhault : vous en venez à réfléchir que ceux-ci ont presque la vigueur des autres, avec un charme différent, qui est une certaine abondance de cœur ingénue et facilement surprise. Mais s'il est question de cœur, de droiture, de sentiment naturel et réservé, voici que beaucoup d'autres, presque tous les autres, apparaissent comme dans un

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défilé patriarcal, les soutiens de la famille, les braves gens inoifensifs, et presque toujours victimes, jusqu'à ce qu'ils triomphent par la force même du bon sens et de la morale ; les pères de famille, qui vivent à petit bruit, et avec l'intime volupté de se sentir sur la terre pour le bonheur des autres, les Pommeau, les TeViaucier ; les amis dévoués, qui sont un peu pères, les Spiegel, les Michel Ducaisne, et les bonnes mères comme Madame Guérin, et les dignes femmes, comme la comtesse de ïhommeray, sans compter les jeunes filles tendres et attristées^ comme Philiberte ou Frédérique, ou la délicieuse et résignée Francine Desroucerets. Naturellement, vous considérez qu'Emile Augier, qui est le poète de la famille, a peut-être voulu que ces derniers fussent les premiers, et qu'il est au moins étrange, qu'ils s'insinuent dans votre mémoire seulement à la suite des autres, et à leur tour ; et, si vous avez l'esprit critique (dont Dieu vous garde !) vous concluez, avec M. Weiss, que les caractères sont la partie la plus faible de ce théâtre (1); et vous risquez d'avoir spirituellement tort ; ou bien, plus respectueux de l'auteur et avec moins de parti pris, vous penchez à croire qu'il a caressé certains types avec un tel amour (2), que même au second plan ils ont envahi la scène, s'imposant à son imagination, forçant sa plume et rompant ses desseins ; et peut-être n'avezvous pas entièrement raison.

La qualité maîtresse d'Emile Augier réside en un équilibre constant^ et la sûre possession de soi-même. Il est donc sage de croire qu'il a toujours écrit ce qu'il voulait écrire, et que cette contrariété apparente dans la composition des caractères n'est qu'apparente et à la surface de l'œuvre. En réalité, il est classique par la conception de ses personnages comme de ses pièces mêmes ; il a la sobriété et la mesure, et il use de la lo-

(1) Le Théâtre et lex Mœurs, 248.

(2) V. article cité sur Emile Augier, par M. Lcop^ld Lai.our.

gique dramatique sans abus. Ce qu'il semble chercher surtout, après la vérité de l'observalion, c'est l'harmonie de la composition : elle éclate précisément dans la peinture des caractères. Poussez un peu l'analyse de Pommeau ou de Thommeray, du bonhomme Roussel ou de Giboyer, c'est la même méthode mesurée, serrée, et une gradation toujours sensible grâce à des traits qui se détachent de proche en proche et achèvent le dessein. Aucun ne va droit devant lui, comme dans le théâtre voisin ; mais ils vont, se mêlent, se coudoient, recevant l'intluence d'autrui, exerçant la leur et gardant surtout une physionomie propre. Ils ne subissent, ni ne recherchent les situations ; ils les font simplement, et s'y engagent naturellement. Oui, c'est toute la facture de Molière, avec des distances moins accusées d'un personnage à l'autre, avec quelque chose de plus uni, de plus uniforme même dans l'ensemble : ' et la différence foncière entre tous ces caractères, c'est que des vices moraux qui les dominent et les régissent les uns sont imbus, les autres déjà atteints, et d'autres enfin imprégnés à peine. Les premiers sont presque tous devenus des types, les seconds forment la transition entre les plus insolents et séduisants exemplaires de la contagion moderne et les braves et honnêtes gens, qui représentent la famille, ses antiques sentiments et ses classiques traditions. Faut-il s'étonner que les Vernouillet, les d'Estrigaud paraissent doués d'une originalité plus saillante, alors qu'ils ont pour eux la nouveauté du vice à la mode, l'éclat de l'impertinence élégante, et tout le charme justement contraire aux humbles et modestes vertus de la vie régulière ? Que voulez-vous ? La vertu au théâtre a des attraits modestes ; elle n'inspire qu'un enthousiasme réfléchi et des sympathies assez calmes. Le vice, en revanche, y paraît toujours brillant, et excite d'autant plus vivement l'intérêt qu'il bénéficie d'une ardente curiosité pour les dessous de l'époque et des mœurs. Il est tout naturel que Vernouillet soit un type ; mais il n'est pas composé

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d'autre façon que Pommeau, qui est un caractère. Et ce qu'il convient d'admirer davantage ici, c'est l'art sobre et tempéré qui a réduit l'observation à une parfaite mesure,, qui a peint avec la même précision la réalité morale ou immorale, n'a point forcé le contraste ni jeté un abîme entre l'un et l'autre, qui a représenté les honnêtes gens et les vicieux du jour avec la même vérité sans exagération, qui a trouvé des caractères indécis et intermédiaires, faits à ménager la transition, avec toutes les nuances délicates et partout indiquées de l'honnêteté qui impose certaines réserves au vice, et du vice qui effleure de son atteinte l'honnêteté même. Car tout cela est dans les caractères et les types d'Emile Augier ; tout cela est le grand courant des mœurs qui circule partout dans son œuvre, et en fait l'unité et la vie. Oui, ces trois catégories de personnages, les honnêtes gens, les plus modernes, et ceux qui oscillent entre les deux, ont un côté commun, qui est l'harmonie de la composition et l'art discret qui préside à l'exécution des figures les plus simples ou les plus réalistes.

Dans la famille moderne, telle que l'a représentée Emile Augier, les pères sont communément des financiers, mais ils ne sont pointée qu'au théâtre on appelle des ganaches. Ils tiennent pour le principe d'autorité sans réussir toujours à le maintenir. Même dans les familles de vieille roche, il s'est singulièrement adouci ; et l'on peut voir que le marquis de Puygiron, du Mariaqe d'Olympe, pardonne assez aisément à Henri sa mésalliance, et que le comte de Thommeray envoie sans trop de rigueur son fils à Paris pour le distraire. Je no parle pas de Michel Forestier, qui, en artiste qu'il est, vit avec son fils sur le pied d'un camarade plus âgé. Les banquiers ne sont guère plus rigides. Mais gens de noblesse et gens d'argent tiennent à l'honneur ou à la probité, qui est la sauvegarde de la famille ; il est vrai que l'honneur est plus exigeant et la probité plus accommodante. Tous, en somme, sontassez enclins à par-

donner les étourderies et à réprimander un peu haut leurs enfants, pour avoir l'illusion qu'ils commandent. C'est Chrysale qui a fait école, surtout chez les financiers. Ils sont de braves gens, qui ont eu une erreur dans leur vie, qui, ayant eu l'esprit d'amasser de la fortune, ne mettent point d'opiniâtreté à s'en reprocher l'origine, et cherchent volontiers à l'oublier en préparant l'avenir des leurs. Us sont tous bons pères, voire un peu faibles, Roussel de Ceinture Dorée gâte sa fille ; rien n'est trop coûteux pour elle. Tenancier promène les bébés de la sienne ; Charrier aussi aime sa Clémence, pour laquelle il rêve un avenir doré. Ne sont-ils pas venus à Paris en sabots ? Et n'est-il pas assez naturel que leurs fils portent des souliers vernis, cambrés et pointus? Ils sont capables de sacrifier leur fille par bonté d'âme ; pour leur fils ils ont une sévérité indulgente. Il faut bien qu'ils aient un rang et prennent du plaisir, ces demi-genlilshommes, qui sont nés du plus grand financier de Paris. Cela flatte l'amour-propre paternel, encore que cela entame le cofîre-fort, mais si peu! Aussi, une fois l'an, l'autorité reprend ses droits, à l'échéance des lettres de change souscrites par Télourdi et payées par son banquier naturel. C'est une cérémonie qui commence sur le ton grave et se termine sur le mode plaisant.

CHARRIER

a Asseyez-vous, Monsieur. Votre grand-père était un pauvre petit percepteur à Saint- Valéry...

HENRI

Je sais bien.

CHARRIER

Veuillez ne pas m'interrompre. Quand j'eus achevé mes éludes au collège de Rouen, il m'embarqua pour Paris, avec quinze louis dans ma bourse, et une lettre de recommandation pour Laffitte. Savez-vous ce qu'il me dit en me quittant ?

HENRI

Parfaitement. Tu me le répètes chaque fois que tu...

CHARRIER

Je vous prie de remarquer que je ne vous tutoie pas.

K.Mir.i: Ai'diKi

HENRI

Parl)leu! Tu es fâché contre moi, qui ai fait des lettres de change ; mais moi, je ne le suis pas contre toi, qui les as payées. Je n'ai aucun motif de te parler sévèrement.

CHARRIER

Et croyez-vous que ce soit en faisant des lettres de change que, parti de rien, j'en suis arrivé où j'en suis ? Non, Monsieur; c'est par le travail, la conduite, Péconomie! A votre âge je vivais avec douze cents francs par an, et je ne faisais pas de dettes !

HENRI

Je crois bien, c'est toi qui les aurais payées.

CHARRIER

Et aujourd'hui même, Monsieur, je ne dépense pas tant que vous!

HENRI

11 ne manquerait plus que cela.

CHARRIER

Comment?

HENRI

Vas-tu comparer le fils d'un pauvre diable de percepteur avec celui du premier banquier de l'époque (l) ? »

Comme le fils touche juste et chatouille le lég-itime orgueil et l'ambition de ce père armé de foudres, les foudres tombent, l'orage se calme. Henri retourne à ses plaisirs, et Charrier, et Tenancier à leur c isse. Ils sont assez fiers d'avoir un sacripant, qui a si bon air, ils ont l'argent, leurs fils auront l'argent, et leurs filles se marieront à l'argent, à moins que l'amour ne brouille les cartes, ou que leur fortune ne nuise à leur renommée, et n'éloigne à la fois l'argent et l'amour. En ce cas, comme ils sont pères, ils s'exécutent, quoiqu'il leur en coûte ; ils paient leurs dettes comme celles de leurs fils, n'étant pas encore des Vernouillet ou des Guérin, c'est-à-dire des égoïstes effrontés ou fripons, ou les deux ensemble.

Les mères sont nombreuses dans l'œuvre d'Emile Augier. Il n'en pouvait être autrement dans un théâtre élevé à la gloire de la famille. Leurs travers et leurs

(1) Les Effronlés, I, 2. Édition Calmanu-Lévy.

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préjugés y sont tracés trune main plus discrète quo jamais ; mais à larges et belles touches l'auteur a représenté l'amour maternel, capable d'héroïsme et de dévoûment, qui est le meilleur titre de la femme au respect et à l'admiration.

Elles ont des physionomies très distinctes ; mais presque toutes valent également par le cœur. Je laisse de côté la marquise de Grandchamp, qui brusque trop volontiers la timidité de Philiberle ; Madame Dernier d'un Beau Mariage, qui par faiblesse pour sa fille heurte la respectable fierté de son gendre ; Madame Maréchal, qui est une Gabrielle sur le retour, et cette margrave de la Pierre de Touche, qui m'a l'air d'avoir assez sottement élevé son enfant avec une autorité plus hautaine qu'éclairée. « Bleu de ciel ou bleu de Prusse, vous ferez ce que je jugerai convenable. Vous avez assez d'esprit, Dorothée, pour savoir que vous n'en avez pas (1). » Celles-là sont plutôt des belles-mères, c'est-à-dire le type devenu classique de ces femmes qui ne sont ni belles ni mères. Je rappelle aussi, et pour mémoire, Madame Fourchambault, à qui l'office maternel ne sert que de parade et d'attitude ; son égoïsme y trouve son compte ; elle est moins une mère attendrie qu'une épouse incommode et récriminante, ce que les latins appelaient la matrone « dotée et aboyeuse. » C'est l'exception dans le théâtre d'Emile Augier. A côté de Madame Fourchambault, voyez madame Bernard. Celleci est une mère. Elle représente le dévoûment, l'autorité respectée et capable de toutes les tendresses, l'amour maternel enfin, qui est tout cela en même temps, sans éclat et sans effort.

Noble femme qui consacre sa vie à racheter un égarement de jeunesse, et après s'être tout entière attachée à la fortune de son fils, qui est à la fois son orgueil et sa honte, l'espoir caressé de savieillesseet le souvenir vivant desafaute^l'obligeàsauver l'homme qui l'a trompée, elle,

(1) La Pierre de Touche, II, 3. Calmann-Lévy, éditeur.

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