S EMILE AIT.IER
qui l'a abandonné, lui, et à reconnaître enfin ce père qui n'a pas eu le courage de légitimer son enfant. « Il le faut, je leveux^ lu le dois (i)! » s'écrie-t-elle en se levant de toute sa hauteur, puisant la force et l'autorité jusque dans l'aveu de son infortune et de son erreur. Mais, dès que l'honorabilité du père, même parjure et marié ailleurs, est en question, c'est aussi la dignité du fils, même abandonné, même oublié, qui est en jeu ! Est-ce qu'une mère se résout à cela? Est ce que cet homme n'est pas le père de son enfant ? Est-ce que cet enfant de son âme et de sa chair n'est pas tout pour elle ? Est-ce que l'honneur de ce fils peut courir des hasards avec celui de ce père encore innommé ? Est-il enfin pour cette femme un sacrifice trop coûteux à sa fierté dès longtemps blessée, une souffrance trop cruelle à son cœur meurtri, pourvu que d'un aveu, si pénible qu'il soit, elle pare à une autre déchéance, qui, atteignant même indirectement son fils, serait cette fois pire que la sienne propre? Les beaux sentiments ! Et puisés aux sources vives de l'humanité ! Qu'Emile Augier a eu raison d'exalter Thumilité vaillante de ces mères qui honorent la femme, et pour qui l'héroïsme est une accoutumance 1 Oui, il excelle à la peinture de cette sainteté douloureuse et modeste, de cette passion qui se concentre dans le souvenir et s'efforce à la réparation. De tels caractères sont le plus beau plaidoyer qu'un auteur puisse faire en faveur de la famille. Emile Augier l'a fait, avec plus de sensibilité vraie que d'éloquence et d'éclat.
Nous avons vu ailleurs les luttes que soutient Madame Gaverlet, et avec quelle courageuse résignation elle en triomphe, dès que l'avenir de ses enfants l'exige. Cette figure, si touchante pourtant, m'émeut moins encore que celle d'une vieille paysanne, en bonnet rond, en robe de toile, qui se dissimule et s'efface, et dont je veux forcer la réserve, au risque de troubler sa contenance. Ah ! la bonne vieille ! La digne femme que Madame
(1) Les Fourchamhaxdt, II, 8. Calmann-Lévy, éditeur.
Guérin ! Qu'elle a une belle âme de mère, cette ménagère timide, qui fait fonction de domestique parce que la domestique ne fait pas fonction de servante, qui a des recettes pour le soufflé, qui est humble, prévenante, trottant menu, se coulant à la dérobée, et qui sent en elle quelque chose de grand, de démesuré, d'inattaquable: Famour de son fils, le commandant, le colonel ! Pour lui elle souffre, en silence, le hautain mépris de M'' Guérin, les privautés de Françoise, et tout enfin, tout ce qui n'est rien auprès du sentiment qui la console etla récompense largement ! Elle respecte son mari par réverbération, si j'ose dire, parce qu'il est le père de son grand homme! Elle supporte de l'époux autoritaire et ingrat mille avanies, avec une conscience disciplinée, par déférence pour son officier, son supérieur, qui est aussi celui de W Guérin. L'amour de ce fils, c'est son orgueil et sa force intimes. Au reste, elle est si timide et réservée, qu'il faut lui faire violence, pour l'isoler et l'analyser un moment. Mais prenez garde qu'un caractère comme celui-là est plus moral et plus vrai dans sa simple tendresse que plus d'une héroïne raisonneuse de nos drames lyriques ou logiques.
GUÉRIX.
... « Souvenez-vous que la femme de César ne doit pas épousseter les meubles. Ne cherche pas à comprendre, va, ce n'est pas ton affaire.
MADAME GUÉRIN
Je sais bien que je suis une bête, et que tu as en moi une pauvre compagne; c'est pourquoi je cherche à me rendre utile d'une autre façon.
GUÉRIN
Cest bien!... Tu t'es rendue suffisamment utile en me donnant un fils. Le sage ne demande rien de plus à une femme.
MADAME GUÉRIN
Que Dieu a été bon de m'accorder un mari comme toi et un fils comme lui !
GUÉRIN
Ta, ta, ta, ton fils ! Ne dirait-on pas? Ce n'est pas un génie non plus, ma mère ?
190 ÉMILK AUGIF.R.
MADAME GUERIN
Pas un génie ! Colonel à trenle-trois ans !
GUÉRIN
D abord il n'est que lieutenant-colonel.
MADAME GUÉRIN
Mais tu sais bien qu'en parlant à un lieutenant-colonel, on dit : colonel (1). »
Ah! la bonne, la bonne vieille ! Voyez-vous comme elle se redresse en parlant du colonel, et comme elle serait tentée d'approcher sa main de sa coiffe pour saluer M" Guérin militairement ? Au moment où elle apprend qu'il va revenir, ce fils, la voilà toute bouleversée. « Ah ! ila eu raison, dit-elle, de me faire prévenir ! Si je l'avais vu là, tout-à-coup, devant moi, je crois que j'aurais eu une suffocation (2) ! » Il est là ; elle va pour l'embrasser ; et elle s'arrête avec terreur. Elle a découvert au front une cicatrice, inaperçue des autres. Elle a de bons yeux, Madame Guérin, des yeux de maman. Et elle rit, et elle pleure, réjouie par son fils, rabrouée par son mari. Mais elle est trempée à toute épreuve. Louis s'est laissé prendre à l'élégante coquetterie de la châtelaine voisine, Madame Lecoutellier. Encouragé tout d'abord, il est bientôt rebuté. Madame Guérin a tout appris ; elle n'a pu supporter l'idée d'un chagrin ou d'un affront pour ce fils tant aimé ; elle n'a pu voir sans frémir le spectacle du colonel rentrant pâle, jetant son chapeau, cachant son visage dans ses mains, pendant que de grosses larmes coulaient entre ses doigts. Elle a pensé tout de suite, la chère femme, que c'était la mère qui faisait tort au fils, et que la paysanne éloignait la grande dame; elle a pris aussitôt sa résolution, et elle va trouver celle qui fait pleurer Louis. Jusqu'ici elle a vécu dans la soumission; elle est toute prête au sacrifice.
MADAME GUÉRIN
« C'est vrai, madame : vous ne pouvez pas être la bellefille d'une pauvre paysanne comme moi.
(1 Mciîirc Gatr.n, II, 1. É litioa Cahii mn-Lcvy. (2; Ibld. II, y.