‹ Émile AugierChapitre 15 sur 24 · CÉCILE · texte numérisé non relu

CÉCILE

Je ne veux pas vous séparer de votre hls,

MADAME GUÉRIN

Que m'importe, s'il est plus heureux sans moi ? Je. n'ai pas besoin qu'il soit là pour le voir : je n'ai qu'à fermer les yeux [i). »

Cette paysanne, qui est une mère, a, dans son dévoûment, l'instinct de toutes les délicatesses. Se sacrifier est peu ; il faut encore que le sacrifice soit acceptable et même séduisant pour la coquette Madame Lecoutellier. Non-seulement Madame Guérin consent à disparaître sans bruit, sans que personne s'en doute ; mais elle imagine un alibi, qui est une ingénieuse concession à ce monde qui la regarderait en pitié. Oui, la métairie de Frémineau est une trouvaille, une attention raffinée de la mère aux abois, Frémineau, cela n'écorche pas trop les oreilles ; elle vivra dans sa métairie, et on la croira dans sa terre. Vous direz : Madame Guérin est dans sa terre de Frémineau. Sainte femme! C'est tout simplement un trait de génie, qu'elle a rencontré sans eflort au fond de son cœur. Si elle est capable de courage pour assurer une union, qui ne lui sourit guère, vous pensez qu elle ferait plus encore, s'il s'agissait d'un mariage qu'elle a désiré. En effet, lorsque Louis a

(1) Maître Guérin, lil, 9. Edition Calmann-Lévy.

reconnu son erreur, lorsqu'il a découvert et déjoué les menées équivoques de ]\P Guérin, lorsqu'entin il a refusé la main de Cécile pour demander celle de la douce Francine,et qu'il est ruiné, déshérité, et chassé, alors elle se redresse fièrement sous la menace, et d'un seul mot révèle tous les affronts dévorés et la force de cet amour maternel, qu'elle renfermait précieusement, et qui était sa dignité.

« Oui, monsieur, dit-elle à M- Guérin, nous avons un compte à régler. Voilà trente-cinq ans que je courbe la tête devant vous, je la relève enfin... Je dis que je suis lasse d'être votre soufTi-e-douleiirs. J'ai tout supporté sans me plaindre, même des outrages que vous croyiez secrets .. J'avais un respect superstitieux pour le père de mon fils ; je ne vous séparais pas de mon fils dans ma tendresse et dans mon admiration. Aujourd'hui je vous ai jugé (I). t

Et elle se retire droite sous l'œil qui jadis la courbait d'un regard, fièreau bras de son fils en grand uniforme, qui est tout pour elle, et sans qui tout ne lui est rien. Car c'est la propre beauté de ces passions muettes, qu'elles apparaissent dans toute leur grandeur dès qu'elles cessent de se contraindre. C'est aussi un rare mérite chez un écrivain, que de deviner ces caraclères et de les mettre en leur vrai jour, avec une délicatesse de sentiment et d'expression, qui les effleure sans les effaroucher. Ah ! la bonne, l'excellente bonne vieille que Madame Guérin !

Cette touche discrète est si bien dans le jeu d'Emile Augier qu'à plusieurs reprises il a esquissé des caractères d'époux et d'épouse, dont le cœur n'a pas une ride, et qui se reposent du sentiment de l'amour sur celui d'une douce et réciproque affection. Il se plaît à peindre les crépuscules, aussi volontiers, et plus même, que les ardeurs des midis rayonnants. Faut-il rappeler le marquis et la marquise de Puygiron, si respectueusement tendres l'un pour l'autre, et qui

(1) Maître Guérin, V. 9, Éditiou Calmann-Lévy.

LK9 CAI'.ACTÈIÏES. 193

confondent leurs souvenirs en une mutuelle vénération? Devant la compagnie, ils ont une dignité souriante, et qui se réserve ; ils s'appellent marquis, et marquise, se donnent du vous comme Oreste à Pylade, jusqu'au prochain détour du chemin, qui les isole dans la vie, et leur permet de se tutoyer affectueusement.

Faut-il citer aussi le comte et la comtesse de Thommeray, plus jeunes, dont les caractères sont à peine indiqués, et qui laissent une vive impression de tendresse douce et sereine? Plus jeunes encore, les époux étroitement unis s'appellent Hubert et Mathilde, tous deux sains de cœur comme d'esprit, qui s'abandonnent à l'amour comme à la vie, répandant autour d'eux un parfum de bonheur loyal, sans mélange, ni raffinement. Leur passion n'est ni compliquée, ni mystérieuse, ni exaltée. Ils mettent dans leur amour le bon sens et la bonne foi de la bonne nature. c( Moi, dit Hubert,

Moi, je passe mes journées

A la fraîche senteur des terres retournées. Aux prochaines moissons travaillant avec Dieu, Des puissances d'en bas je m'inquiète peu : Toute servilité de mon âme est exclue, Et mes blés mûriront sans que je les salue. Comment le temps charmé passe-t-il ? Je ne sais ! Ma journée est trop courte à tout ce que je fais. Je rapporte à ma femme heureuse et souriante La fatigue des champs saine et fortifiante, Et, riche le matin, le soir plus riche encor, Sur mon frais oreiller j'admire mon trésor (1). »

Mais cet amour si simple et si sincère n'est-il pas un neu trop raisonnable ou artificiel? Et, en particulier, les jeunes femmes, les épouses dans ce théâtre sont-elles des caractères vrais ou même vraisemblables? Est-ce donc ainsi qu'on aime? Avec cette rectitude, et pi'esque cette exactitude digne des soins du ménage ? Ces

{i) La Jeunesse, V, 1. Édition Calmann-Lévy .

EMILE AXJGIER. 0

femmes sont-elles des femmes? Ou ne sont-ce pas plutôt des idi'^es abstraites, des maximes de la vie domestique, coilTées, avenantes, relevées de falbalas, de petits amours de salle à manger, ou des jouets articulés et brevetés avec la garantie de la raison pratique et de la saine morale? Gabrielle, Antoinette, Camille (1) ontelles connu l'amour? Les romantiques n'en veulent point convenir. — Vous voyez bien, disent-ils^ qu'elles s'y essaient trop prudemment.

Vit-on jamais passion si prosaïque, ou lyrisme si bourgeois? Que dites-vous? Passion? Elles s'engagent avec infiniment de sagesse dans une manière de sentiment, oi^i entre un peu d'orgueil et de jalousie, avec un goût pour la ligne droite et l'existence régulière, qui ne les mènera jamais à aim.er d'amour. Elles surveillent leiir cœur, et l'écument, comme leur pot. — Il est vrai que les naturalistes sont venus, qui ont crié de toutes leurs forces. — « La femme qui aime d'un amour reposé ou fier, qui mêle à ce sentiment celui du devoir modestement accompli, tout cela est de pure convention; et la nature ne s'accommode point de cette poésie, si séduisante qu'elle soit. La nature n'est qu'exceptions, toutes ennemies de la règle. Il s'agit bien de famille, d'honneur ou de fierté, quand il s'agit d'aimer! Ces femmes-là ne sont bonnes qu'à faire d'honnêtes femmes. » — Or, cela n'est pas tout à fait un éloge, dans une certaine littérature qui prétend serrer la réalité de près.

11 faut avouer qu'Emile Augier a rêvé pour la femme un idéal de passion très honnête, familier, et qui se laisse atteindre. Il convient encore de reconnaître que même les femmes qui ont été victimes du caprice ou de l'erreur (j'en excepte pourtant Olympe et Séraphine) (2), sont des figures empreintes d'une tendresse qui rachète la faute, qu'elles la paient d'une souffrance

(1) GahritUe. Le Gendre de M. Poirier. Paul Forestier.

(2) Le Mariatje d'Ohjrnpe. Lr.s Lionnes Pauvres.

intime et d'une tristesse inavouée, et que les plus irréprochables, (ce qui ne veut pas dire les plus heureuses en leur ménage), avaient conçu l'amour à la façon d'un mutuel devoir et d'un délicieux contrat. Elles y ont apporté la fortune, la jeunesse, et une ingénuité contiante, une droiture de cœur, qui tient à leur éducation môme, et au milieu dans lequel elles ont grandi. Et franchement, n'est-il pas permis de se demander qui a côtoyé la vérité de plus près, de ceux qui ont exalté ou ravalé la passion à plaisir, peignant les uns et les autres des cas de l'amour plutôt que l'amour même, et de l'écrivain qui, ayant pris position dans le monde bourgeois, la classe moyenne, donneauxjeunes femmes les qualités moyennes de ce monde où elles sont nées? Elles ne sont pas lyriques? M. Charrier ni M. Pommeau ne l'étaient, qui les ont élevées. Elles sont douées d'une faculté de raison et de prévoyance, qui exclut la poésie et les préserve des faiblesses? C'est que, toutes petites, elles ont appris à voir, et à compter, et aussi à raisonner, plus isolées dans la maison du banquier que la fille du peuple dans sa chambre ou les princesses dans leur palais. Et, si encore Emile Augier leur a donné le charme de l'honnêteté (car pourquoi l'honnêteté n'aurait-elle pas son charme et sa poésie?), un cœur franc, des préjugés un peu démodés, qui assurent leur foi dans le mariage, avec une fierté de caste naissante qui les met à l'abri des molles complaisances ou des lâches concessions ; je dis qu'il a essayé de créer des caractères de femmes, qui fussent de leur temps et de leur compagnie, avec une sensibilité discrète, qu'elles tiennent de son fond de nature et de son talent, à lui. Elles sont toutes en ces quelques lignes du Gendre de M. Poirier, Le reste n'est que nuances, plutôt que différences.

« A la bonne heare, dit Gaston, vous n'êtes pas romanesque. » — « Je le suis à ma manière, répond la jeune femme ; j'ai là-dessus des idées qui ne sont peut-être plus de mode, mais qui sont enracinées en moi, comme toutes les impressions d'enfance : quand j'étais petite fille, je ne

comprenais pas que mon ppre et ma mère ne fussent pas paronts ; et le mariage m'est resté dans l'esprit comme la plus tendre et la plus étroite des parentés. L'amour pour un autre homme que mon mari, pour un étranger, me parait un sentiment contre nature. » — t Voilà, reprend Gaston, des idées de matrone romaine, ma chère Antoinette ; conservez-les toujours pour mon honneur et mon bonheur. »

« Prenez garde, réplique-t-elle, il y a le revers de la médaille I Je suis jalouse, je vous en avertis. Comme il n'y a pour moi qu'un homme au monde, il me faut toute son affection. Le jour où je découvrirais qu'il la porte ailleurs, je ne ferais ni plainte ni reproche, mais le lien serait rompu ; mon mari redeviendrait tout à coup un étranger pour moi.,., je me croirais veuve (1). »

Ainsi parle Antoinette, la petite pensionnaire, qui vient de se révéler, une reine déguisée en bourgeoise, ou, pourmieiix dire, une femme de cœur et de raison avec toute la fierté de la femme et les pudeurs de la jeune fille. C'est tout juste cette transformation, ce point de maturité qu'Emile Augier a touché avec infiniment de tact, dans ses caractères féminins, ce mélange de candeur et de jugement, de tendresse et d'orgueil, de naïveté confiante et d'inflexible jalousie, qui découvre l'enfant dans la femme, toujours subsistant et délicat. Ce sont ces préjugés, comme dit Antoinette, qui la rattachent à la jeunesse, et en même temps l'affermissent dans la vie. Ils sont à la fois la source de sa tendresse ingénue, de son désintéressement, et au=;si de cette fierté qui résiste à l'affront. C'est le fond du caractère; et tout cela se dérobe harmonieusement sous les dehors d'une grâce aisée et simple. Les souvenirs d'enfance ont fait d'Antoinette une femme ; c'est la gratitude qui a formé le cœur de Thérèse (2), et ce premier sentiment développé on elle remonte à ses plus jeunes années. Pupille de Pommeau, elle a été élevée, dotée, mariée par le brave homme, que les sacrifices attirent ; elle a

(1) Z<j Gendre de M. Poirier, III, 1. Édition Calmana-Lévj.

(2) Les Liomies Pauoris.

épousé un avocat, M. Léon Lecarnier, lui a donné un fils, et ces trois êtres, le bienfaiteur, le mari et l'enfant, sont la trinité chère à son cœur, sa religion, et sa foi. Maisson mari est infidèle et porte le déshonneur au foyer du bienfaiteur. Quand elle apprend que son époux la trahit et la ruine, son orgueil et sa raison se révoltent. Elle n'est pas une femme de grands sentiments. Elle est, de son propre aveu, une honnête femme et rien de plus. Honnête femme, cela ne signitie pas seulement attachée à son devoir, dévouée à sa maison. Cela veut dire aussi une conscience droite, un peu bourgeoise, oui, sans doute, et qui conçoit que l'amour est un engagement, qui lie au môme titre qu'un bienfait. Et c'est pourquoi elle s'emporte d'abord à l'idée qu'elle est trompée doublement, dans ses espérances et dans ses droits, qu'elle a une rivale, mais aussi qu'elle est dépouillée par elle ; et dans sa honte d'être victime entre quelque colère d'être dupe. Oui, elle est bourgeoise dans son premier transport ; mais le second mouvement est d'une femme, en qui persiste l'amour filial de l'enfant : et c'est là ce qui l'élève au-dessus des natures vulgaires et donne à cette figure un attrait de poésie douce et jeune. Lorsqu'elle a découvert que c'est Pommeau, son tuteur, son père, qui est trahi comme elle, tout d'un coup son cœur s'épure, son amour blessé cède la place à l'affectueuse pitié, et elle a le courage de se taire, de se résigner à l'affront, pour épargner la vieillesse et les illusions du brave homme. Elle méprise son mari moins qu'elle n'adore son tuteur. Et c'est décidément un caractère très féminin que tant de courage aUié à tant de bonté.

« J'ai l'orgueil de ce que je vaux, dit-elle à son mari. Aussi n'est-ce pas, croyez-le bien, une sotte revendication de mes droits d'épouse que je poursuis : chacun rêve pour soi un destin différent de celui des autres, et le sort de chacun est le même pour tous. On se récrie d'abord, on se résigne ensuite, et j'aurais accepté de vous, puisqu'il lo fallait, tous ces crève-cœur que la jeunesse nous prépare

en nous abandonnant ; mais ici l'outrage est double, et ce qui m'en révolte n'est pas ce qui m'en touche. Que tout le monde n'ait pas pour le plus excellent, aujourd'hui le plus à plaindre des êtres, la piélé filiale que je lui ai vouée, je le veux bien; mais ce n'était donc pas assez de lui dérober sa femme, de piller son trésor; par delà le mari, c'est la dignité même de l'homme qu'il vous fallait atteindre, voilà ce qu'à mon lit de mort je ne vous pardonnerai pas, ce que, lui vivant, je n'oublierai jamais; et puisse le ciel l'aveugler jusqu'au bout, car le moment venu, entre lai et vous je n'hésiterais pas (1). »

Elle hésitera cependant, à l'heure de la crise, parce que, si elle est fille, elle est mère aussi, et que Ténfant représente l'espérance, partant le devoir le plus fort. Plus jeune, élevée dans nn milieu plus artiste, Camille Forestier, lorsqu'elle apprend que Paul s'enfuit avec Léa de Clers, dont elle est presque la nièce, Camille, avec moins d'expérience, a autant de sensibilité naïve et de ferme décision. Son premier chagrin est d'être trahie; mais le second de l'être par cette tante chérie.

Moi qui vous aimais tant, Léa ! (2)

C'est son seul reproche et le mot dont elle l'accueille. Elle tombe du haut de son amour, mais aussi de ses croyances d'enfant. On lui dérobe sa foi de femme et de jeune lille. Et comme la jeunesse est plus prompte en ses desseins, elle se résout à mourir et fait le sacrifice de ses rêves et de ses souvenirs.

0 II n'est plus ici-bas de bonheur pour moi-même; Ma vie est un obstacle à deux êtres que j'aime ; Dieu me pardonnera : ce n'est pas mon malheur Que je vais abréger en mourant... C'est le leur! Oh! quelle volupté de mourir de la sorte! Cnmme ils se souviendront de leur petite morte ! Comme ils en parleront, et diront en songeant : Elle nous aimait bien pourtant, la pauvre enfant ! (3)

(1) Lrs Lionnes Pauvre.^, V, 1. Édition Calmann-Lévy

(2) Paul Forestier, IV, 9. Édition Calmann-Lévy.

(3) liid. IV. 10. Édition Calmann-Léyy.

LES CAnAC.TÈRES. 199

De sorte qu'il est aisé de voir à présent l'idée qui domine ces caractères féminins. Emile Augier les a pris dans leur milieu, leur en a prêté les qualités et les préjugés, avec une nuance de sensibilité touchante, qui est Tàme même de la jeune fille et ajoute au charme de l'épouse. C'est-à-dire que l'observation concourl avec la poésie pour donner à ces aimables figures le relief de la vérité, fût-elle un peu bourgeoise, sans faner cette fleur de jeunesse, cette fraîcheur de sentiment, qui se conserve au cœur de la femme par les souvenirs d'enfance et la pratique de l'honnêteté.

Les jeunes filles, qui abondentdans le théâtre d'Emile Augier, sont précisément les cadettes de leurs aînées. L'écrivain montre leurs qualités de cœur, plutôt qu'il n'en analyse les mystères. Elles aussi sont à la fois douces et résolues, avec un bon sens de famille, à qui peu de chose échappe. Et elles rêvent comme celles de Musset, mais elles rêvent dans la vie d'ici-bas, qu'elles tâchent de fléchir à leur gré, sans fermer les yeux, ni s'abandonner à la pure fantaisie. Si l'ambition, la question d'argent, ou l'effronterie viennent effaroucher leur rêve, elles se résignent avec courage à la réalité, parce qu'elles ont le cœur sincère et l'esprit droit. Et tout cela leur donne un charme poétique, sans équivoque, et assez voisin de la vérité pour l'embellir sans l'altérer. Ne parlons plus des filles trop riches (1), dont la fortune a tué les illusions ; n'insistons pas davantage sur deux ou trois caractères à peine esquissés, et qu'une éducation maladroite ou trop moderne a convertis à la niaiserie ou à l'impertinence. C'est Dorothée, de la Pierre de Touche^ qui vous épouse son cousin Conrad pour l'uniforme bleu de ciel ; Clara Jonquière, dans Jean de Thommeray,(\w.v a retenu du couvent des Oiseaux ce que sont sinople et merlette, entichée de noblesse, farcie de mots anglais, et qui dit le plusnaturellement du monde : « Non, papa, je n'ai pas flirté » ; Blanche Fourcham-

(1) Voir. Cliap. V, p. 1.

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bault, qui se marie pour faire une fin, tout comme si elle était Monsieur son frère, avec qui elle vit d'ailleurs sur le pied de franche camaraderie, dont elle reçoit toutes les confidences, et àqui elle emprunte par surcroît quelques tours de blague et les mots courants de l'argot. La jeune lille selon le cœur d'Emile Augiern'estnisi sotte, ni si délurée. Elle s'appelle Frédérique, Francine, Geneviève, Cyprienne, Catherine, Marie (1), Henriette Caverlet, et surtout Clémence, des Effrontés. Elle aime naturellement, comme la fleur s'épanouit ; elle aime de toute sa jeunesse souvent contrariée par les exigences de la vie, telle que la société moderne l'a faite ; elle aime enfin dans un monde on l'imagination est limitée et ne risque guère de s'égarer en des transports lyriques. Elle est douce, sans être trop sentimentale, sérieuse non jusqu'à la tristesse, franche sans impertinence, et résolue sans entêtement. Elle est telle que Dieu et le monde bourgeois l'ont voulue : c'est à savoir jeune et sensible, mais clairvoyante et capable de courage ainsi que de raison. Elle ne s'épuise point en songes creux ; mais elle n'est pas non plus la poupée de l'ancien répertoire, qui dit : papa et maman. Elle réserve son sentiment, et connaît son cœur. Que voulez-vous? Elle est peut-être un peu moins jeune que fille. Mais encore une fois l'honneur en revient à la société, qui évalue l'amour légitime au taux de la dot placée à 3 ou à o 0[0. Cela même est d'observation ; et le talent de l'écrivain est de les avoir faites ainsi, sans qu'elles cessent d'être aimables et encore charmantes. Elles le sont par le dévoùment obstiné, comme Francine Desroncerets, par la soutTrance noblement supportée comme Maïa (2), par une affection tendre et déçue, comme Geneviève, par leur amour rebuté et lier, comme Frédérique, par leur âme patiente et douce, comme Clémence, Tout cela n'est pas précisément le délice mystérieux de l'a-

(1) Pierre de Touche. Maître 6f"érm. Le Mariage (V Olijmpe. La Jeunesse. Lions et Iteiiards. Jean de Thommeray.

(2) Les FourcJtamhault.

mour virginal. Gela est un délice pourtant, un autre, quelque chose, en radouci, comme celui qu'eût peut-être prêté Corneille à ses jeunes héroïnes, s'il eût vécu à notre époque. Car c'est une brave petite fille, que Clémence, et comme elle est bien née, cette bourgeoise ! Comme elle ressemble en effet à la Pauline du vieux tragique, dont elle a la raison et le cœur ! Elle aimait Sergine, tout bas, sans mot dire ; elle avait cru voir aussi qu'il ne se détournait pas d'elle. Elle apprend à la fois qu'il n'est pas libre et que Vernouillet la demande. Et voici comme elle en parle à son frère, simplement, sans phrases, à bout de forces, non de courage.

CLÉMENCE

« Quelle chaleur dans ce salon ! J'ai cru que j'allais me trouver mal.

HENRI, à part.

Pauvre petite!

CLÉMENCE

Ce n'était qu'un étourdissement. Voilà qu'il passe.

IIENRL

Veux-tu que je te ramène à la maison ?

CLÉMENCE, avec tine gnité forcée.

Non, je m'aoïuse beaucoup ; le bal est charmant. J'ai des invitations jusqu'à demain matin. Quel dommage que papa me défende de valser! Tu devrais bien lui faire entendre raison là-dessus. Il y a maintenant beaucoup de demoiselles qui valsent.

HENRI

Espères-tu me persuader que la valse le tient si fort au cœur ?

CLÉMENCE

Ce n'est pas tant la valse ; mais on a l'air d'une sotte quand on refuse.

HENRI

Tu ne me donnes pas le change, ma pauvre Clémence. Tu as beau te bassiner les yeux avec de l'eau fraîche, je vois bien que tu as pleuré. Va, ne te gêne pas pour moi, ma chérie ; ta fausse gaîté me fait plus de peine que ne m'en ferait ta tristesse. Si tu te plaignais à moi, cela te soulagerait du moins, et je te serais bon à quelque chose. CLÉMENCE, sérieuse.

Qui te dit que je ne veuille pas me donner le change à moi-même ? Je ne suis pas une enfant gâtée, mon cher

Henri ; j'ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours et j'ai compris que je n'ai pas le droit de me consacrer à ma tristesse. Je ne peux pas faire ce chagrin là à notre pauvre père ; mes rêves évanouis ne doivent pas détruire les siens, et comme je suis résolue à accepter le mari qu'il me choisira, je travaille à rallermir mon cœur.

HENRI

Quoi ? Tu te résignerais ?

CLÉMENCE

Ilya autre chose que l'amour dans la vie d'une honnête femme. J'estimerai mon mari et j'adorerai mes enfants (1). »

Il parait bien qu'il y a autre chose, puisque tout l'attrait de ces honnêtes femmes et de ces jeunes filles est dans les vertus accessoires, qui aident à supporter l'amour. Ainsi va le monde, disent les optimistes, qui en prennent leur parti et ont passé l'âge d'aimer. Emile Augier a été plus attentif à ces peines, et il a eu le regard assez pénétrant et la main assez déliée pour effleurer la poésie cachée et un peu triste de cette société qui a fait l'amour si difficile, comprimant le cœur des vierges et déchirant celui des femmes. Et, comme il était né pour la peinture de ces vertus modestes et un peu effacées, il a fait de ces caractères des personnages vivants, qu'il a su animer de sentiments vrais, touchants, sans faux éclat ni trivialité, et en quelque sorte mitoyens et moyens (non pas, certes, médiocres) comme la bourgeoisie qui les a produits.

Voilà sans doute aussi pourquoi, parmi ces peintures tempérées, il a donné une si large place à un sentiment malaisé à définir et délicat à mettre sur la scène, un genre d'affection que notre époque a rendu plus rare, et qui est l'exacte mesure des cœurs et des talents. (( Si on me presse de dire que je l'aimais, écrivait Montaigne, je sens que cela ne peut se dire qu'en répondant : parce que c était hn, parce que c'était ynoi. w Emile Augier a plus d'une fois représenté cette volupté des cœurs délicats, ce commerce raffiné des âmes, capa-

(1) Les Effrontés, IV, 2. Édition Calmauu-Lévy.

LES CARACTÈKES. 203

blesde haute vertu et de faiblesse ; et il a créé de véritablesamis, qui ne sont point seulement des théoriciens, dos sermonneurs ou des confidents. Le Duc, dans le Gendre de M. Poirier, Spiegel dans la Pierre de Touche, Michel Ducaisne dans un Beau Mariage, en sont trois types sing-ulièrenient caressés et retouchés : le Duc, ami franc et droit comme un g-entilhomme, qui s'est fait soldat; Spiegel, ami paternei et dévoué jusqu'à l'abnégation ; Michel, ami fidèle et opiniâtre jusqu'à l'héroïsme.

« Mes œuvres, mon sacrifice ! dit le peintre Spiegel au musicien Franz Millier. Il n'y a pas grand mérite, va! Nous avions associé nos pauvretés. Nous vivions à cheval sur l'art et le métier, risquant tort de nous trouver par terre entre deux. Tu ne donnais pas assez de leçons de piano pour vivre, tu en donnais trop pour avoir le recueillement nécessaire à une grande œuvre; moi, j'interrompais à chaque instant mon tableau pour faire des portraits .. dinatoires ; nous étions en train d'avorter tons les deux... Alors je me suis dit: « nous av^ns un mur à escalader,

montons ensemble, elle chavirera Que Franz monte le premier, je lui tiendrai l'échelle d'en bas et, quand il sera arrivé, il me la tiendra d'en haut. » Tu vois que ce dévoûment sublime est tout simplement un calcul.

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