LES JEUNES GENS ET LES TYPES
Les plus directement exposés à l'influence des mœurs modernes sont les jeunes gens. Cela s'entend de reste.
Sans cesse alternant entre la sérénité calme de la famille et l'existence agitée du dehors, ils affrontent le vice avec la superbe insouciance de la force neuve et du sang- qui bout. Mais comme l'expérience n'est pas la compagne ordinaire de la jeunesse, ils s'engouent aisément de tout ce qui leur parait supérieur ; pour eux tout ce qui brille est or, et tout ce qui est or, à savoir le vice à la mode, le langage du jour, la philosophie de demain, jette à leurs yeux un éclat qui les fascine et les éblouit. Et puis, comme ils reviennent de temps en temps s'asseoir au foyer, ils y sont les naturels intermédiaires entre la modernité séduisante de la haute vie et la moralité attardée et un peu uniforme de la maison. Ils ont des pères, qui pestent contre leurs espiègleries et les habitudes d'élégance qu'ils apportent d'ailleurs, et qui au demeurant sont pétris d'indulgence et pleins de mansuétude, des sœurs veuves, à qui ne pèse point trop la liberté, et qui s'initient sans chagrin aux mystères de l'indépendance ; des sœurs, non mariées encore, et qui s'accoutument aux demi-confidences imprudentes, aux révélations de la Terre promise. — D'autres, qui n'ont ni le loisir ni la fortune nécessaires au plaisir ou au dilettantisme, sont en proie à la fièvre de la lutte, aux désirs impatients, aux soudaines tentations, et dans le tourbillon leurs yeux se
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noient, leurs consciences se troublent ; les exemples dang-ereux du vice en brillante posture leur donnent le vertige. Ils ont derrière eux un passé d'honneur, de travail, d'honnêteté, d'austérité même, qui leur donne plus d'orgueil que d'espérance : proie facile à la séduction de la morg-ne brillante et parvenue. Ajoutez quelques femmes isolées, ennuyées, ou dépareillées, Irop jeunes pour la société oi^i elles ont vécu, et aussi pour renoncer à vivre, assez tendres et assez belles pour plaire, et d'une condition qui leur ouvre toutes les portes : vous comprendrez qu'Emile Augier a très habilement choisi ces truchements entre le vice et la morale, ces caractères de transition entre les personnages qui représentent la droiture, elles autres, les parangons des mœurs contemporaines, les agents pernicieux de l'immoralité, qui menacent l'honneur delà famille et en bouleversent les traditions. Du même coup vous découvrirez la composition solide et simple qui unit étroitement toutes les figures de cette œuvre, qui les môle sans désordre, les frotte les unes aux autres, les rassemble parfois sur un terrain neutre, tel que le salon cosmopolite des petitsfils de nos aïeux, reflétant en raccourci une image bar-' monieuseet vraie de la société moderne.
Tous ces caractères intermédiaires ont un trait commun. Ils valent mieux que leurs paroles, — et parfois que leur conduite. Ils ont gardé de la première éducation une droiture de cœur, des scrupules de conscience, dont ils se moquent plus aisément qu'ils ne s'en défont. Les femmes même qui, perverties ou simplement égarées par la fantaisie ou la passion, ouvrent aux coquins les rangs des bonnettes gens, subissent des crises et des révoltes qui leur donnent droit à l'indulgence ou au pardon. Il y a un abîme encore entre elles et les Séraphine, de même qu'une barrière se dresse à la fin entre André et d'Estrigaud. L'auteur les a traitées avec quelque douceur, les abaissant juste assez pour montrer la puissance du vice, sanscouper toute retraite derrière la faute. Et ce n'était pas trop de sa souplesse et de sa