LES JEUNES GENS
dextérité, pour marquer ces nuances moyennes sans les forcer. Il les fait voir, ces femmes, victimes du luxe, de la mode, de l'ennui, de la tolérance mondaine, prêtes à succomber, déchues même ; mais il trouve jour, ou peu s'en faut, aies tirer de l'erreur, et à les réhabiliter à peu près. En vérité c'était une mesure difficile que la réalité, plus cruelle, ne garde pas toujours. Elles forment un cortèg-e troublant et attristé : Gabrielle, dont l'humeur romanesque et l'esprit inquiet ont failli compromettre à jamais le bonheur ; la marquise AnnetLe Galeolti (1) que les g-oùts excentriques, l'élég-ance effrénée, le désir de suivre le mouvement, et je ne sais quelle bourg-eoise fureur de jouer avec le feu ont engagée dans le piège d'un fring-ant fripon, d'où elle s'échappe par miracle, et guérie; la marquise d'Auberive (2) mariée trop jeune à un marquis trop vieux, fatiguée sans doute parles prétentions et les paradoxes du \ieillard, femme exquise, et qui a succombé à la séduction de la jeunesse et du talent de Sergine, et puis, femme esseulée, inquiète, qui se redresse au moment de glisser sur une pente fatale, de l'irrégularité dans la coquetterie, et peut-être de la coquetterie dans le vice ; et aussi Lca de Clers (3), une veuve déçue, abandonnée, dont l'imagination travaille, dont les sens égarent la raison, et qui ne reprend conscience d'elle-même qu'après la faute; et enfin (car Emile Augier a encore quelque ménagement pour celle-ci) Madame de Montlouis (4) qui, après avoir dans une heure de caprice transformé un gentilhomme en un agioteur, et modernisé le breton de Thommeray à outrance , déplore son ouvrage , et pâtit cruellement, sitôt que le caprice en son cœur a fait place à l'amour. Et toutes ces femmes, plus ou moins dévoyées, ayant accès dans la famille et le salon, y importent la contagion des mœurs
(1) J.a Contagion.
rZj Les Effrontén.
(3) Paul Forestier.
(4) Jean de Thommeray.
modernes, dont elles sont plus ou moins dupes ou victimes.
Les jeunes gens, qui y sont réfractaires, sont rares. Je les aurai tous nommés et peut-être un de trop, en citant Maximilien (i), le secrétaire de M. Maréchal, et l'explorateur Champlion (2), deux amoureux de l'ancien répertoire, dont le dernier encore ne sait pas résister aux petites fêtes et aux invitations d'amis. Tous les autres, au premier ou au second plan, traversent leur crise d'honnêteté ; et leur jeunesse, leur conscience, leur probité sont soumises à d'étranges épreuves, et travaillées par de rudes compagnons.
Ils ont des docteurs de sagesse, et des maîtres de toutes les élégances pour les assouplir et les styler. Il faut fléchir au temps; les caractères, en fléchissant, se transforment, — ou se déforment. Tous bàlis sur le même modèle. Ils sont un composé de candeur et d'indifférence, de bon sens et de paradoxe, d'enthousiasme et de scepticisme, d'honnêteté naïve et d'immoralité factice : ils s'évertuent à détruire en soi la nature. Quelques-uns y réussissent à grand effort, et sans retour. Témoin, ce Franz Milher, de la Pierre de Touche, un pauvre musicien d'avenir, dont nous voyons qu'un héritage inattendu dessèche le cœur et tarit le génie. Tant qu'il a vécu dans le modeste atelier de Spiegel, entre son ami et Frédérique, il écrivait des symphonies larges d'inspiration, et il aimait sa cousine, ou du moins il croyait l'aimer. Car sa quiétude était traversée de désespoirs violents, d'impatiences fiévreuses. Il rêvait la fortune pour illustrer son génie, puisque l'un végète et succombe sans l'autre. Il la possède enfin. Elle lui est venue sous la forme d'un testament notarié, providentiel. Il est riche, très riche ; il est en proie à l'argent. Et le voilà oscillant, tiraillé entre ses désirs et ses scrupules, sa sotte vanité et ses liens d'autrefois, sa manie
(1) Fils de Giboycr.
(2) Lions et Renards.