‹ Émile AugierChapitre 19 sur 24 · LES JEUNES GENS · texte numérisé non relu

LES JEUNES GENS

de noblesse et la foi jurée à Frédérique. De l'art il n'est plus question. De la symphonie il n'a cure. De l'amitié il se détache peu à peu, halluciné par les grandeurs, fasciné par un baron ruiné, une margrave besoigneuse, qui lui fait miroiter aux yeux, avec l'honneur de la main de sa fille, la faveur d'un rang dans le monde et à la cour. Placé entre Spiegel qui l'a nourri, Frédérique qui l'a aimé, le baron qui l'adopte par intérêt et la margrave qui, frustrée dans la succession, le veut pour gendre, il hésite un instant, puis penche enfin vers les amis les plus nobles, je veux dire les plus titrés, parjure, égoïste et ingrat, décidément perverti par la fortune : caractère intermédiaire, notez-le, encore qu'au premier plan, mais cœur au-dessous du médiocre.

Tous les jeunes gens n'échouent pas dans une grandeur si misérable. Mais tous, quelle que soit l'importance de leur rôle dans la pièce, sont ainsi attirés par des exemples contraires, hésitant entre le prestige un peu terne de l'honnêteté et le bel air des coquins ou l'assurance des parvenus. Leurs fluctuations de conscience sont le ressort même de la comédie et l'équilibre de l'intrigue. Plusieurs sont légèrement atteints, et à la surface. Ils n'ont souvent que le vernis du vice, qu'il suffira de gratter. Variables selon la température et l'atmosphère qu'ils subissent, ils sont toujours d'après d'autres, alternativement persuadés par la vérité qui est la jeunesse, la foi, la probité, qu'ils portent en eux-mêmes, ou alléchés parles sophismes des mœurs nouvelles et de la morale aventurière. C'est Philippe Huguet, dont la jeunesse est dévorée d'ambition et se consume dans la fièvre de l'argent ; c'est Lucien de Chellebois, qui rougirait de ses bonnes actions, s'il n'y avait pas quelque inélégance à rougir, et qui, pour se rompre aux belles manières et aux opinions distinguées, recherche les conseils d'un Ruffian ; Léopold Fourchambault, un gandin qui a du genre, au point qu'on croirait qu'il manque de cœur ; l'ingénieur André, qui tra-

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verse la fournaise et s'en sauve un peu flambé ; et de tous le plus éprouvé, le plus partagé, le plus endoctriné, le plus secoué et le plus bellement guéri est Jean de ïliommeray, que maître Roblot a conquis laborieusement à la honte, jusqu'à ce qu'une poussée de patriotisme le rende à l'honneur. Il est le plus vigoureux de ces caractères flottants, le plus poussé de ces personnages indécis, dont le courage se brise, la fierté s'humilie, et la conscience capitule, parmi les tentations et les assauts des plaisirs faciles, de l'argent aisé, et des théories accommodantes. « Est-il bon, est il méchant?» disait Diderot. Il est l'un et l'autre comme à peu près tous les jeunes gens de ce théâtre ; seulement il est lui, campé à l'avant de la scène, tout près de la rampe, à mi-chemin entre le côté cour qui est la famille, et le côté jardin, enceinte réservée aux mœurs modernes, aux méchants, aux pervertis, aux brillants représentants du luxe équivoque, de la fortune louche, de l'ambition effrénée, du scepticisme écœuré, et de la morale meurtrière, aux Séraphine, aux Vernouillet et aux d'EsLrigaud, qui donnent la main aux Poirier, aux Giboyer et aux Sainte Agathe. Et tout cela est d'une composition assez simplifiée, somme toute, et en parfait équilibre.

Cet équilibre eût été manifestement rompu, si à la vigueur de l'observation Emile Augier n'avait ajouté la sobriété, qui est la marque classique de son talent, et une philosophie foncièrement honnête, qui en est la base solide. Ce que j'admire le plus dans les admirables rôles qui représentent les concupiscences du jour, et incarnent les diverses maladies sociales, ce n'est certes pas qu'ils soient devenus les types de ce théâtre, mais que l'écrivain leur ait fait leur part, à force de goût et de robuste raison ; c'est qu'ils n'aient point envahi la scène par le privilège même de leur éclat et de leur nouveauté ; qu'ils ne l'aient pas encombrée, comme la tentation en était grande, de leurs machines habilement dressées et de leurs paradoxes à effet; c'est, en un mot,

qu'ils soient les types de la comédie de mœurs, mais noQ des traîtres renforcés et noircis, qui cependant faisaient ravage dans le mélodrame. Il y a là beaucoup de mérite et de vérité profonde. En présence du vice triomphant, il est sag-e de croire à la loi universelle des compensations, plutôt que d'abdiquer toute croyance, et de passer à l'eanemi. Mais surtout il est réconfortant dassister au spectacle d'un écrivain qui dénonce le mal sans faiblesse, mais sans outrance, avec une audace mesurée, ég^alement exempte de complaisance pour son public et pour son talent. Le triomphe du g-oiit, c'est qu'il ait mis ces caractères à leur place, qu'il ait su résister au désir de la leur faire trop g'rande, et qu'il ait eu quelquefois le courage de les refouler au second plan. Sans doute, ils dominent la scène, comme les mœurs modernes qu'ils personnifient ; mais c'est une domination limitée, atténuée par la conscienco clairvoyante, et l'observation sûre d'un génie qu'aucun brillant n'éblouit. Ils n'en perdent rien de leur relief. Et c'est peut-être, après tout, à cette sobriété méritoire que ces caractères doivent d'être dans l'imagination populaire devenus des types. Qui dirait que Tartufe l'est aussi devenu à ce prix, ne nous étonnerait pas autrement.

Oui, ils sont là six au moins, qui rappellent la galerie de Molière, et qui révèlent aussi leur époque.

Deux femmes sont d'un dessin plus délibérément réaliste. Même nous avons vu qu'Olympe Taverny est d'un crayon forcé (1). Car, il y a des réserves à faire sur ce caractère de courtisane épousée, et qui a la nostalgie de la boue. Aussi a-t-elle davantage vieilli, surtout depuis que le goiit de la rédemption nous a passé, et je veux croire qu'avec Tâge, elle se serait, comme son siècle, assagie ou assouplie.

Séraphine Pommeau est un type d'hier et d'aujourd'hui. Elle est prise sur le vif, sans concession, et surtout

(1) V. Ch. III. L'Évolution de son Théâtre &i la critique de M. Weiss.

sans exagération. L'auteur a tracé avec une prudente vigueur ce caractère de femme pervertie par la fureur du luxe II l'a faite froidement lâche, et perversement égoïste. Mais remarquez que plus la tentation était grande « de faire une peinture de cette dépravation graduelle (l) », plus grand aussi était le mérite de ne point céder à ce plaisir raffiné, qui eût pu être un habile calcul. Séraphine se dresse devant nous, décidée en sa démarche, effrayante d'impudeur, sans remords, sans fierté, sans amour, sans plaisir, statue de marbre où rien ne bat. Et c'est pour l'avoir prise au point précis de sa chute, oii la manie du luxe dévoile cette absence de cœur, cette ignorance du sens moral, qu'Emile Augier a créé sa Célimène bourgeoise, à lui, la Célimène de l'âge d'argent (2).

« Le plaisir et le luxe sont les dieux qu'on nous prêche de parole et d'exemple : quand nous les adorons, on nous traite de monstre ? — Monstre, soit! Si j'en suis un, prenezvous en à qui de droit. Je ferais une concession au respect humain en restant avec vous : elle ne vous suffit pas ; chassez-moi donc Je ne suis pas embarrassée de moi (3). »

Moins pervers est M. Poirier, mais non moins égoïste. Dans ce demi-siècle de bourgeoisie, il est non pas le bourgeois gentilhomme, (car s'il est féru de noblesse, c'est par-dessus le marché, et seulement pour flatter et servir son égoïsme), mais un vieil ambitieux. Il Test avec passion, avec délices ; son moi, longtemps emprisonné, s'est évadé, dilaté, élancé vers les brillants espoirs et les vastes pensers. M. Jourdain , au fond, était un brave homme, quoiqu'il eût l'air d'un grotesque. M. Poirier a l'air d'un brave homme ; il a la mine modeste, et il est plein de superbe ; ouverte, et il est concentré : toute la mine enfin de ce qu'il n'est point. D'en faire un imbé-

(1) V. Préface des Lionnes Pauvres.

(2) Ou comprend que nous devons nous borner, dans ce livre, à replacer seulement ce caractère dans son milieu sans Insister sur les admirables beautés de détail.

(:^) Lionupst Pauvres, IV, S. Edition Calmann-Lévj.

cile, rien n'était si aisé ; l'auteur s'est astreint à en faire un type, je veux dire un bourgeois enrichi, madré, personnel, vaniteux, et point sot. Il est d'une époque, et il est un caractère. Il a l'aulorilé finaude et intransigeante du boutiquier parvenu. C'est son vice. Verdelet, sa fille, son gendre, il ne les considère que comme des associés inférieurs ou avantageux, qui concourent à ses fins, à savoir la pairie. Il n'est point avare ; il est négociant. Il consent aux sacrifices utiles, et, si énormes qu'ils paraissent, il ne rogne sur la dépense qu'au moment oii il est obligé de réduire ses visées. Son gendre est une valeur qu'il a achetée à la hausse, quand elle était négociable., et qu'il liquide, dès qu'elle n'est point de rapport. Et comme au fond de l'égoïsme il y a toujours un levain d'orgueil démesuré, après avoir risqué le bonheur de sa fille en un mariage à lui profitable, il brûle d'assurer le malheur de son enfant par une séparation qui vengerait son amour-propre joué. Esprit court, d'une intelligence très spéciale, qui croit s'étendre à tout, d'une opiniâtreté finassière, qui pense prétendre à tout, sec, vain, mais non pas sans mérite ; amoureux de soi, dédaigneux des autres, et confiant dans l'avenir, M. Poirier restera le représentant d'une époque oii la richesse a poussé de l'épaule la noblesse, pour la remplacer au pinacla et s'y tenir. Et tout cela est d'un goût sûr et souple.

La discrétion du talent n'apparaît pas moindre dans la peinture des Effrontés. D'abord Vernouillet.

Quand le Scapin de Molière mourut, l'ingénieux artiste de duperies, il laissait un fils, Grispin, d'une folle gaîté, mais de naissance suspecte, et de sentiments un peu bas. Grispin engendra Frontin, un valet de hasard et porté sur l'argent. De la même lignée était issu Figaro, qui se fit tribun, pour être quelqu'un. Figaro avait de l'esprit ; il en faisait surtout.

Il fit souche d'hommes d'esprit, comme lui, qui en eurent même davantage, ou du moins l'eurent plus positif et le firent fructifier. Ses rejetons portèrent leurs

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gages à la Bourse, et dépouillèrent la livrée. — Tel est précisément l'arbre généalogique de Yernouillet. — Au reste, il n'est pas, comme M. Poirier, un parvenu : ce qui implique peines, labeurs, patience et longueur de temps. Il n'est même pas un homme qui se pousse. Il est un homme pressé. Il s'improvise et s'impose par un coup d'éclat, dût l'éclat fêler les vitres, selon la spirituelle remarque du marquis d'Auberive. Oh ! que cela était vu, à l'époque où parut Vernouillet ! Et que cela ne serait point trop mal observé , aujourd'hui qu'on assure que Vernouillet a vieilli ! Mais qui ne frémirait en songeant de quoi est capable un homme de cette trempe, avec la complicité de la fortune ? Est-ce que morale, honneur, famille, patrie sauraient résister à cet industrieux et décidé coquin ? Et n'est-il pas probable qu'Emile Augier, dès qu'il l'eut découvert et dressé en pied, dans son imagination, en dut être effarouché ? Le moyen de jeter cette espèce dans une comédie, sans en faire un traître de drame, ou de mélodrame? Ici se marque la véritable empreinte du talent. Faire de Vernouillet un fripon, un coquin, en passe d'arriver à tout, même à prendre l'allure d'un honnête homme, cela était neuf et singulièrement périlleux. L'écrivain étail-il maître d'un pareil personnage, et se pouvait-il promettre à l'avance de défendre la société contre ses funestes menées ? Le trait de génie est d'en avoir fait un etfronté, ce qui est précisément le contraire d'un homme courageux, et conséquent dans ses audaces. L'effronterie procède par boutade ; si elle a l'œil provocant, c'est qu'elle craint parfois de le baisser. L'effronterie est une attitude. Elle est aussi quelque chose comme de la défiance surmenée. Croyezle bien : son extraclion pèse à Vernouillet, et lui courbe le front dès le premier échec. Un homme de cette origine estcapable de toutes les témérités, parce qu'il ne saurait retomber au-dessous de l'étage, d'où il s'est élevé; mais à la première mésaventure, le voilà désemparé, parce qu'il est mal né, parti de trop bas, parce

qu'il a du sang de valet dans les veines, et qu'il est hanté des coups de bâton endossés par ses ancêtres. En vain il s'habille en g-entiihomme : il y a du laquais là-dessous, vous dis-je. Au premier choc c'est un bonheur pour lui qu'il rencontre un marquis, qui le redresse, le remette en selle, et lui fasse la leçon. Mais attendons la fin. Et, en effet, le personnage est double. Il a repris son aplomb, le petit-lils de Fronlin ; il a même du flair et beaucoup d'ingéniosité, le petit-neveu de Figaro. Par exemple, il achète un journal pour faire l'opinion, au lieu de la subir. A la bonne heure ! Et il s'est mis en tête de jouer le désintéressement ; il refuse la subvention du ministre pour accroître son crédit. C'est fort bien joué ! Repousser les présents d'Artaxercès, c'est le piquer au jeu. Pour rentrer en grâce avec les hommes, il a l'idée do conquérir les femmes. Il veut être digne, ce forban ; et sa dignité ne saurait être consacrée que par un riche mariage, qui l'installe confortablement dans le monde. Bravo, mon cher, on n'est pas plus habile. A seule fin d'obtenir la fille, il flatte le père, cajole le fils, manœuvre auprès de la marraine, une noble dame un peu irrégulière, mais partout reçue, elle et ceux qu'elle protège. Tout cela est d'une rare sagacité, et les cartes sont adroitement filées. Mais prendre une marquise par l'argent, et, si, renseignée sur le procédé, elle se fâcheuse fâcher autant qu'elle, et se venger bassement, et l'afficher dans le journal. Monsieur Vernouillet, je marque une école. Fi ! que cela est mesquin! C'est le manant qui reparaît, et qui triche au jeu de l'effronterie. Elle ne vous réussit pas, votre histoire de chien compromettant. La gente dame visée, qui a de la race, vous porte un coup droit en plein salon ; et l'on dirait que vous, qui décidément n'en avez point, vous faiblissez un instant, et que Scapin n'est pas à l'aise devant la marquise. Prenez garde que c'est vous exécuter vous-même (1).

•Il Lei Effroniés,lY, 13.

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Je vois bien que vous ripostez, mais brutalement. Et la brutalité avec les femmes n'est de mise que dans votre monde. Vous êtes, dites-vous^ enchanté de ce duel, qui sera votre brevet de gentleman, outre qu'un bras en écharpe intéresse singulièrement une petite fille. Cela est mieux raisonné, on vous retrouve. Encore une fois, vous avez del'esprit, je l'avoue, mais qui n'est pas de qualité. Car enfin, au moment où contre votre mariage vous avez indisposé la marraine et le frère, comment pouvez-vous imaginer que vous réduirez cellelà au silence par une chronique gouailleuse, et l'autre (ceci est votre plus lourde faute, Vernouillet, et prouve décidément que votre nature n'est pas à la hauteur de votre imagination), par un article d'antan, qui rappelle le procès du père, un procès identique au vôtre, et qui ne vous saurait profiter. Que n'avez-vous songé que Charrier cédera aux instances de son fils, et qu'il réparera l'honneur, quel que soit le sacrifice ; car sa conscience a traversé un long sommeil dans un rêve doré, mais il n'est point un effronté, lui, et il a fait de son fils un gentleman plus accompli que vous. — Sauf erreur, je crois démêler assez aisément les diverses nuances de ce type complexe et moderne, qui sont les atténuations morales du rôle, d'une vérité plus profonde, à tout prendre, que les abstractions raisonneuses, et les caractères d'une rigueur absolue. Et puis, que deviendraient les honnêtes gens, si les effrontés mêmes n'avaient leurs faiblesses ?

Cet autre est franchement un gueux. Aussi est-il plus populaire. Il a nom Giboyer (2). Emile Augier, qui lavait plus d'une fois rencontré dans la vie, le jette un jour dans une pièce, et le relègue au second plan. Un artiste se rencontre, qui donne un tel relief à cette figure que du premier coup il en fait un type des plus saisissants, des plus actuels, et tout à fait selon les

;2) Les ESFrohtês et le FiU de Giboyer.

traditions de notre littérature (I). C'est le même comédien qui nous rendit avec tant de talent le personnage de Maître Palhelin, et qui jadis, à l'hiColeiNormale, faisait revivre, devant un public qu'il tenait sous le charme de ses leçons, Féblouissant, le fantasque, le déclassé Panurge. Or Glboyer est précisément leur progéniture, une épave de la Révolution. Remarquez qu'il n'est guère que cela dans la comédie des Effrontés. Fils de portier, doué d'une rare intelligence, il fut envoyé à Paris, pour y recevoir, comme on dit, les bienfaits de l'éducation. C'était un enfant prodige, destiné aux plus grands succès scolaires. Recueillez plutôt sa biographie de ses lèvres mêmes.

« Tant qu'ont duré mes études, j'ai vécu comme un coq en pâte. Je remportais tous les prix, et les marchands de soupe (il a le langage des cours... de collège) se disputaient votre serviteur comme une réclame vivante, si bien qu'en philosophie j'avais obtenu de la concurrence une chambre,

à part, avec la permission de fumer Mais le lendemain

il fallut en rabattre Mon bieufaiteur m'offrit une place

de pion à six cents francs ; mais il me supprima la chambre, la pipe et les permissions de dix heures. Ça ne pouvait pas durer ; je lâchai l'enseignement, et je me jetai dans les aventures, plein de confiance en ma force, et ne soupçonnant pas que ce grand chemin de l'éducation, où notre jolie société laisse s'engouffrer tant de pauvres diables, est un cul-desac... . Savez-vous comment j'ai vécu, moi, qui pourrais soutenir une thèse, comme Pic de la Mirandole, de omni re sci' bili ? Tour à tour courtier d'assurances, sténographe, commis-voyageur en librairie, secrétaire d'un député du centre dont je faisais les discours, d'un duc écrivassier dont je bâclais les ouvrages, préparateur au baccalauréat, rédacteur en chef de la i?a.'«6oc//^, journal hebdomadaire, vivant d'expédients, empruntant raum(')ne, laissant une illusion et un préjugé à chaque pièce de cent sous, je suis arrivé à l'âge de quarante ans, le gousset vide et le corps usé jusqu'à l'àme (2j. »

(1) Cet artiste est M. Got. Le rôle lui échut un peu par hasard, d'après ce qu'il a bien voulu nous conter lui-même. Il était premièrem'ei:t destiné à l'acteur Monrose. 11 doit une partie de sa fortune à son excellent interprète.

(2) Les Effrontés, III, 4. Edition Calmann-L'':vy.

EMILE AUGIER. in

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C'est le pendant de Vernouillet ; avec cette réserve que l'un a fait ses études à balayer le cabinet d'un agent de change, étant plus pressé, et aussi plus pratique; que l'autre a eu l'illusion qu'une demi-instruction mène à tout, et que la souplesse des aptitudes supplée à la direction de la volonté: l'un confiant dans la force brutale de l'argent, même mal acquis, l'autre dans la supériorité du savoir, même incomplet; l'un effronté, l'autre déclassé. Des deux lequel est plus dangereux ? L'avenir le dira. — Mais Giboyer a une faiblesse : il est bon fils. Laissez-le vieillir: il sera bon père. C'est sa tare, un penchant à la sentimentalité qu'il a hérité aussi de Figaro, et voilà comment il est socialiste, mais d'un socialisme plutôt critique qu'eificace, irrité contre les abus plutôt qu'éclairé sur les remèdes, l'espèce d'hommes la plus misérable et la moins haïssable pourtant, quand elle se mêle d'être honnête à sa manière, et de joindre une certaine naïveté foncière et très dissimulée à une effronterie très sceptique. Le mal que peut faire un tel personnage, dont l'esprit et la plume sont à vendre, iL,mile Augier l'avait indiqué dans la première comédie ; il l'a fortement marqué dans une seconde, le Fils de Giboyer. Là, ce gueux, ce forban de lettres, ce corsaire du journalisme, cette intelligence à toutes fins, capable de composer le plus bel ouvrage, et d'écrire les pires insanités, de s'élever aux plus hautes conceptions, et de sombrer dans les plus infâmes besognes, de penser avec élévation et de plonger dans les bas-fonds des industries vaseuses, de concevoir le plus grand discours sur les réformes de l'enseignement et de brocher la harangue contradictoire avec un talent égal, là, dis-je, Giboyer est un père, un père d'élite, qui oublie les vilenies de son existence aventureuse dans les rêves qu'il forme pour ce Maximilien, à qui il a donné

de l'instruction et de l'honneur « comme si ça

ne coûtait rien, » en qui il compte revivre d'une vie respectée et glorieuse à effacer « jusqu'au souvenir

Ii.lniond Got, doyen de la Comédie FraH<^aise,

de la sienne . » Là celte figure s'agrandit étrangement ; elle prend un relief incroyable et révèle la plus étrange contradiction qu'ait pu produire notre siècle, de l'instruction poussée à ses pires conséquences et du cœur qui se redresse naturellement. « C'est la courtisane, a dit Emile Augier, qui gagne la dot de sa fille. » Et qui ne voit que ce type saisissant est conçu avec la même mesure que tous les autres et que le sentiment paternel est la seule sauvegarde qui reste à la soriété pour l'assurer contre un pareil homme? Quand Rabelais eut deviné Panurge, il est probable qu'il craignit de le montrer au naturel, comprenant à quels crimes pourrait pousser ce spirituel bandit : il l'atTubla d'un costume grotesque, et lui chaussa le nez de lunettes ridicules, pour lui donner un air inoiïensif. Quand É iiite Augier vit Vernouillet et Giboyer, il est manifeste qu'il en eut peur ; et, pour rassurer les honnêtes gens, à l'un il donna l'àme d'un valet, à l'autre le cœur d un père.

Quant à M. de Sainte-Agathe, il l'a affligé d'une bosse: oui, d'une bosse ronde, exhaussée, déviée, au beau milieu de la colonne vertébrale. Cette bosse est le point de départ de sa carrière, « le point de mire de toute sa vie,» le point d'arrêt de son avancement dans la légion, oii il a pris du service, et ne sera jamais que soldat. Il appartient à cette compagnie qui a sa tête à Rome, et ses-membres partout. Madame Hélier, sa sœur, analyi-e finement ce personnage mystérieux. La cause de son affiliation est donc une rivalité d'enfance plutôt qu'une conviction sincère et respectable.

a Votre rival à vous, c'est notre frère l'Évêque. Sa brillante destinée a toujours été à la fois votre rêve et votre cauchemar. Mais autant il est beau, éloquent, sympathique

par sa droiture et sa bonté autant vous, vous n'êtes

rien de tout cela. C'est pourquoi, n'étant pas organisé comme lui pour marcher à ciel ouvert, vous vous êtes résigné aux routes souterraines ; tandis qu'Ambroise avait le faste du pouvoir, vous en avez sourdement atteint la réalité ;

et ce fut un beau jour pour vous, quand votre taupinière le fit buter dans sa route, qu'il fut obligé de compter avec vous et de subir votre protection envieuse (1). »

Il est précepteur du jeune vicomte de Valtravers, dans une famille qui a des accointances avec la maison succursale d'Uzès. Il est humble, il est modeste, il n'a pas de besoins. Il fume rarement, et seulement quand les dents le font souffrir. Il est souple, patelin et insinuant. Il est capable de la diplomatie la plus subtile, à moins qu'il n'y ait nécessité qu'il prenne un ton impérieux. Et il le prend. Il a des euphémismes confits en douceur. Il sait à propos mettre en pratique la maxime d'Onuphre, suivie par Basile. <rUne petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ses pieux desseins ; et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection (2). » Il s'empresse d'ailleurs à désarmer, sitôt que les gens se sont rendus à lui. Il se rétracte en toute humilité; il avait mal entendu le propos qu'il a redit à loisir ; il déplore béatement ce qu'il appelle « la médisance de ses oreilles. » Il n'est ni trop sévère, ni pas assez sur la moralité de son élève, juste à point,, selon les cas de sa conscience, et les nécessités de ses plans mystérieux. Catherine de Birague, dont il recherche les millions pour la Compagnie, et la main pour le jeune Adhémar, n'aime point les ingénus. Avec la grâce du ciel sa discipline s'humanise ; et voici le petit sermon qu'il tient au fiancé récalcitrant, dont il est le directeur :

... Quand je dis grâce au ciel, Monsieur, c'est que je reconnais un dessein de la Providence dans des égarements passagers qui sont peut-être le chemin du cœur où vous êtes appelé à rapporter la lumière. Poussez donc plus avant dans cette voie mystérieuse ; revendiquez le détestable honneur d'un duel (3). »

(1) Lions et Renards, I, 6. Edition Calmann-Lévy.

(2) La Bruyère, ctiap. De la Mode, Onuphre.

(3) Lions et Renards, IV, 5. Édition Calmann-Lévy.

C'est l'homme le plus minutieux, le plus informé, le plus calme, et le plus doué de logique. Il excelle à prendre les gens dans ses filets par persuasion; et il a une éloquence si convaincante, qu'il suffit de l'entendre un quart d'heure pour apprendre qu'il débrouille le chaos de voire vie mieux que vous-même, qu'il en connaît les moindres détails, surtout ceux qu'on croyait le mieux cachés (1), et qu'il pratique le pardon des pires fautes, dont le repentir s'affirme par une entière soumission. D'ailleurs, incapable d'abuser de ses dossiers et de sa victoire au-delà de ce qu'exigent les intérêts de la Compagnie, dont il est le plus dévoué serviteur et le plus humble des membres. Si vous demandez à cet homme à quoi il tient sur la terre, il vous répondra qu'il aime Dieu et ses frères ; mais, après cela, si vous croyez que cette aliénation de la volonté, ce renoncement au moi, sont exempts de passion, de jouissance et d'orgueil, frémissez, et instruisez-vous.

a J'obéis..., à une passion que vous ne soupçonnez pas, vous autres, les voluptueux, les heureux du monde ! A une passion qui sèche toutes les autres celle de la domination. Que pourrais-je, moi chétif, avec ma liberté individuelle ? Je fai abdiquée pour épouser une volonté collective etla servir aveuglement. Pauvre être ignoré, que m'importe ! J'immole mon esprit et ma chair à l'omnipotence de l'ordre, qui est mon assouvissement ; et, quand on me portera en terre après une vie d'obscurité et de privations, le monde ne se doutera pas que ce cadavre sans nom a fait des orgies de pouvoir, qu'il a senti passer dans ses os les plus acres voluptés du despotisme (2) ! »

Tout cela dit d'un ton doux, détaché , inoffensif et irrévocable. Ici la touche est si déliée et mesurée, que ce caractère, tracé de main de maître, s'est un peu effacé derrière la figure plus populaire, mais non plus expressive de Rodin (3), et l'immortel baron d'Estrigaud.

(1) Voir l'admirable scène 7 de, l'acte IV.

(2) Lions et Rcnardx, IV, 7. Edition Calmann-Lévy.

(3) Personnage d'Eugèue Sue.

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Il n'y a qu'un baron — et j'ai soupçon qu'il est de fraîche date; mais il y a deux d'Estrigaud^ dont Tun fait suite à l'autre, à moins que ce ne soit le même, un peu mûri, et rassis. Nous avons vu le premier, à propos de la Contagion, dans tout le charme de son insolence et l'éclat de sa terrible immoralité. Il s'est dressé devant nous, brillant, fringant, souriant, vêtu à la dernière mode, meublé avec luxe, galant avec les femmes, un peu hautain avec les hommes, froid débiteur d'aphorismes modernes, qu'il frappe en médailles, et dont il favorise le cours au mieux de ses intrii^ues ou de ses intérêts. 11 est un maître des belles manières, de la séduction et de la 6%/fe sceptique et distinguée. 11 se couche à dix heures pour être reposé à deux, et gagner au cercle tout ce qu'il veut. Il joue à la bourse sur les indications d'une actrice Navarelle, qui lui transmet les sûrs renseignements du coulissier Cantenac. Un iugénieurarrive à Paris avec une idée, qui peut être une fortune. Il l'attire dans son demi-monde, le lance dans la grande orgie de la vie parisienne, avec l'espoir de l'amener à lui vendre cette affaire, qu'il cédera aux Anglais, à bénéfice. Il a un jeune ami, dont il a fait son élève, sûr que tous ses enseignements sont répétés à la sœur, qu'il recherche par caprice d'abord, pour son salutensuite — à la nouvelle de sa débâcle. Et cet homme est, en effet, terrible, à mesure qu'il est plus séduisant. Eh bien, à celuilà aussi, à ce fanfaron de vices, qui a l'intelligence assez vigoureuse pour tenir tous ceux qui l'approchent sous sa main, le terrain manque enfin, parce que ce caractère est maté par deux faiblesses. D'abord, il est dupe de son immoralité, et de Navarette, qui est plus rouée que lui; et puis, mon Dieu, oui, Emile Augier a la foi sincère que tous ces gens-là manquent de cœur — ce qui veut dire tout justement que, comme Vernouillet, d Estrigaud manque de courage. Et l'un est la conséquence de l'autre. Cet orgueil de l'immoralité n'est que fumée et vaine apparence : cela est observé, bien observé, et cela est heureux pour la société.

Celui qui annonçait à tout venant^ d'un air détaché, que le jourdesa ruine serait celui de sa mort, ne faisait qu'excuser par des phrases un train de vie d'origine équivoque et d'une honnêteté douteuse. Il perd à la Bourse, et il n'a que le courage de se survivre. Il mène sur le terrain des gens qu'il veut tuer, et il a la prudence de leur laisser croire qu'il s'agit d'un duel pour la forme ; il s'ahaisse à jouer la comédie, et consent à tomber en pâmoison pour une blessure feinte; mais soyez assurés qu'il fait moins une concession au respect humain, qu'au respect de sa vie. Décidément, il n'est pas si crâne, le baron: la société, avertie et édifiée, a encore de beaux jours devant elle. Il n'est que d'être en garde.

Le d'Estrigaud de Lions et Renards a pris un peu d'âge, et il a l'expérience des chutes. Il ne considère plus le mariage comme un pis-aller, mais comme un capital à réaliser de suite et sans hasard. Lui aussi, il aspire aux millions de Catherine, et traverse ainsi les desseins de M. de Sainte-Agathe, [l est devenu plus prudent dans ses démarches; il exerce une séduction plus-iniiinuante et enveloppante; il ne songe plus à attirer chez lui la femme qu'il a remarquée ; il se rencontre au théâtre avec elle dans une loge d'amis, se fait présenter, offre ses hommages, saisit le "prétexte d'une visite et apporte lui-même,] par une attention dont le sens est assez clair, un objet, un livre, un souvenir, un rien curieux. Il compromet Catherine discrètement, ingénieusement, pour l'épouser finalement. Il ne dresse plus d'embuscades avec^ la leste impertinence d'autrefois ; il fait le siège de la place, et creuse ses tranchées. Il a raison : ilest né général. S'il ne réussit point à Paris, il sera plus heureux à Rome. Il faut lire la scène entre Sainte-Agathe et lui (1), pourvoir combien il est devenu plus souple, plus adroit, et moins cassant. Cette fois, je le crains davantage. Il incline à l'hypocrisie, comme

(1) Lions et Renards, IV, 7.

don Juan. Kt il calomnie comme Basile. Et il fera sa retraite comme les bons Pères. C'est la dernière ressource de l'intrigue aux abois. Il est vrai qu'Emile Augier ne pouvait guère s'en débarrasser autrement. Vaincu par M. de Sainte-Agathe, il renonce au monde, qui le quitte, à la pauvreté, qu'il redoute ; quand le diable devient vieux, et qu'il n'est point trempé contre les vicissitudes, il prend un biais, qui a l'air d'une résolution : il se fait ermite.

a Assez d'erreurs et de scandales ! Mes yeux se sont ouverts, je renonce au siècle. — Merci, général. — Oh ! dans dix ans. — Peut-être (Ij. »

Voilà donc ces caractères qui personnifient au plus haut point le vice moderne, et sont devenus naturellement les types de ce théâtre. Est-ce à dire que l'écrivain était porté par nature à mieux peindre les méchants que les bons ? Non certes ; mais il y était amené par l'observation pénétrante de nos mœurs, et il n'a point eu trop de son talent, de son goût sobre et sûr, pour maintenir l'harmonie dans son œuvre, et conserver à sa comédie la véritable portée morale, qui en est le début et la conclusion, c'est à savoir un effort incessant pour défendre l'intégrité de la famille, et renseigner sur ses propres excès la société contemporaine, telle que la Révolution l'a constituée.

(1) Ibid. V, 7.

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