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LE STYLE. — CONCLUSION

Quelques mots du style et de récrivain.

Selon qu'ils sont plus attachés à la tradition classique, ou plus curieux de la comédie moderne, les critiques préfèrent dans l'œuvre d'Emile Augier les pièces en vers ou celles en prose. Et il est véritable que dans celles-là, qu'il donna presque toutes à ses débuts, ils parut très nourri des grands modèles, et très connaisseur de leur langue, — quelquefois trop. Autant il serait excessif de prétendre, comme on l'a fait, qu'Emile Augier a commencé par se borner aux pastiches de Regnard et de Molière, autant il est juste de reconnaître que sa langue poétique s'est affranchie lentement de l'imitation. Et je ne dis point seulement qu'il a sans hâte renoncé à imiter les classiques, dont il était rempli, mais quelquefois même, plus rarement les romantiques, dont la forme et la couleur, — sinon le lyrisme et la poétique même — n'ont pas laissé que de le séduire. Si parfois, dans Paul Forestier^ on rencontre des vers comme celui-ci :

Tudieu! Quelle gaillarde aux tentations prompte (1) !

on trouverait dans V Aventurière plus d'un couplet qui résonne à la façon de certaines tirades d'Alfred de Musset:

(1) Cf. A. la tentation je ne suis point si prompte, dit Dorine dans Tartufe.

■2'2S HMILE A MOI EH.

Ventrebleu ! plus je bois et plus ma soif redouble !

Regardez-moi ce jus, l'abbé, ce jus divin

Que le monde a nommé modestement du vin !

C'est le consolateur, c'est le joyeux convive,

A la suite de qui toute allégresse arrive!

Au diable les soucis, les craintes, les soupçons...

Quand je bois, il me semble avaler des chansons (1)!

et dans le Joueur de flûte quelques morceaux qui ont l'éclat (à défaut de l'envergure) de Victor Hugo ou d'Alexandre Dumas père.

J'ai quitté mon pays par haine d'être esclave. Trouvant qu'une racine est encore une entrave, Et las de ressembler au triste tournesol, Dont la tête voyage et le pied tient au sol. Depuis, j'ai promené partout malibre vie, Vagabond dédaigneux de tout ce qu'on envie, M'endormant quelquefois au milieu du chemin Sans souvenir d'hier, sans souci de demain.

Tout un monde invisible à mes yeux a brillé : Monde de voluptés, de parfum, de lumière. Dont l'éclat rayonnait autour de ta litière ; Monde resplendissant, aux jours d'été pareil, Dont ta fière beauté me semblait le soleil (2) !

Mais parmi ces imitations mômes il est aisé de surprendre la marque propre du style en vers d'Emile Augier. Il a de l'imagination, de la fantaisie ; il est riche, somme toute, en sensations poétiques ; mais d'abord il est poète dramatique, c'est-à-dire que sa période prend de soi et d'emblée l'allure du théâtre, qui est un rythme particulier, etnonpas, comme chez les lyriques, Finfînio variété des rythmes. Il a, sans effort, le mouvement qui convient à la scène^ et sa tirade s'y plie sans peine, par un don de nature qui fait que l'on naît auteur dramatique, « comme on est blond ou brun. » Si vous essayez de démonter en ses moindres parties la

(1) Avenluriè)-e. II, 5. E lition Calmann-Lévy.

(2) Le Joueur de flûte. Scèue X. Édition Calmann-Lcvy.

plus longue période de Molière, le couplet de Cléante au premier acte Ao, Tartufe, par exemple, vous serez étonné de voir que la pensée s'émietle, se précise, de deux en deux vers, ou de quatre en quatre — rarement plus d'haleine — et que l'idée du morceau se dégage de l'ensemble, jusqu'à ce qu'elle se résume en un trait final qui arrive au public, vibrant, concis, et comique. La pensée procède en sa démarche à la façon de l'entretien ordinaire, oii l'idée parfois ne se dégage qu'au terme de la phrase, cependant que toutes les incises ne sont qu'arguments accumulés ou nuances notées rapidement. Emile Augier a eu ce don dès le début ; il possède instinctivement le rythme, peul-être moins arrêté de contours que celui de Molière, mais aussi net d'ensemble, et toujours dans le mouvement de la scène. C'est la première qualité de son style poétique, qui se fortifie encore dans la prose.

J'ajoute qu'il a, sinon inventé, du moins mis en relief avec originalité la poésie bourgeoise et modeste. Il y était porté par la philosophie de son théâtre. Mais cela encore était nouveau, et assez audacieux après les tirades de Hernani, à côté môme du classicisme éloquent et indiscret de Ponsard. Songez que toute une école est sortie de là, quia encore ses partisans et ses renommées (1). C'est la poésie des humbles, le chant des joies domestiques, des intimités, des honnêtes misères, du travail, du ménage, de la campagne, de la province.... et de la banlieue, l'hymne familial des peines récompensées, de la vie régulière et de l'avenir consolidé.

J'ai quinze mille francs chez Lassasse ; dix mille Chez Blanche, hypothéqués sur sa maison de ville : Ma réputation prend un rapide essor ; Un ministre — et celui de la justice encor ! — Sur le seul bruit que fait ma petite éloquence, D'un gros procès qu'il a m'a donné la défense ;

(1) Françjis Coppée; — Eugèue Manuel.

Et cela met un homme en posture au Palais.

Mais, ma foi ! si tout va de si belle façon, Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon. . . . . A propos, notre tante Adrienne Ne passe-t-elle pas ce dimanche à Lucienne ? Veille aux provisions, car l'oncle Tamponet, Malgré sa poésie, est gourmand et gourmet. Fais-lui faire, tu sais, ce machin au fromage... (1).

Le luxe d un garçon, et \e machin au fromage sont les exagérations voulues d'unauleur débitant dans un genre qui nous paraît juste le contraire d'une audace aujourd'hui. Et c'en était une pourtant, que d'écrire à cette époque des pièces en vers, où l'on vit simplement, 011 l'on compte, et oii l'on mange, et de mêler la poésie aux épices du pot-au-feu.

Emile Augier l'y a mise, parce qu'il a en vers une imagination saine, mais souple, et quin'exclut ni le sentiment du bien-être, ni l'amour du gîte, ni les sensations un peu égoïstes de la santé physique et morale. On peut lui reprocher des vers prosaïques, ou des mots d'un esprit un peu entortillé ou sans gêne :

Permettez à vos pieds. Madame, qu'on se jette.

Je m'appelle Michel, et quand on ajoute Ange,

C'est qu'on veut me gratter où cela me démange (^).

Quelques métaphores enchevêtrées ou qui font long feu :

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