‹ Émile AugierChapitre 21 sur 24 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

Ce crâne fut toujours de cire sous vos doigts (3). »

(1) Gabrielle, I, 1, 2. Edition Calmann-LéTy.

(2) Michel Forestier, que ses camarades appellent Michel Ange.

(3) Ihane, II, 1, Édition Calmann-Lévy.

Mais il a la faculté de sentir vivement le bonheur calme, et de l'exprimer dans une langue prise à la vraie source, populaire et savoureuse. En cela il rappelle Regnard ; et si son style est en effet moins pur, il est du moins de la même qualité, abondant en images familières, en digressions exquises, en vers pétillants de verve, et qui perlent comme les vins généreux.

J'ai l'âge d'un vieillard et le sang d'un jeune homme. Les rides de mon front n'ont pas atteint mon cœur ; Poudreux est le flacon, mais vive est la liqueur, Et qu'il passe un rayon à travers la bouteille, Elle redevient jeune aussitôt et vermeille (1).

Et puis, il a le don du rire, même en vers, du rire sain et prolongé comme celui de nos ancêtres, et non point pincé, rapide et sec, tel qu'il s'esquisse à peine à fleur de nos lèvres. Lisez-moi ce petit morceau sur le bâillement, qui est pourtant le symptôme contraire du rire, et dont l'écrivain s'amuse avec la bonne gaîté d'un style franc et d'un bel estomac.

Mais après un bon mois de neveu quotidien,

Mon ennui me revint, enjolivé du sien.

C'est très contagieux le bâillement, marquise.

Lorsque le bâilleur peut bâiller avec franchise.

Un jour, mon héritier bâillait, et par dedans

Me montrait le palis de ses trente-deux dents :

Ah ! me dis-je, en bâillant moi-même à claire-voie.

Ces trente-deux dents-là laissent tomber leur proie.

J'étais vaincu, marquise, et me mis à chercher

A quelle blanche main je pourrais m'accrocher (2j.

Et puis, avec cette santé morale, cette fantaisie honnête, cette richesse d'images familièreset de tours aisés, il avait tant de verve naturelle et de sensibilité délicate, tant de clairvoyance dans l'observation, que j'avoue le préférer encore lorsqu'il est délibérément moderne, et qu'il écrit en prose.

(1") Aventurière, I, 1. Édition Calmann-Lévy. (2) Philiberte, I, 4. Édition Calmann-Lévy.

D'abord son goût y est plus pur, parco qu'il n'a le loisir de s'attarder ni aux jolies choses, ni aux développements agréables. Il est plus maître de son sujet, parce que son sujet est là, qui le saisit, qui le presse, et lui coupe l'envie de s'amuser aux menus détails de la fantaisie. Quand d'Estrigaud se montre devant lui, le moyen de tlâner parmi les délices de celte garçonnière ou de dénombrer les curiosités du cabinet d'antiquités ? Alors le rythme dramatique s'accélère en un mouvement rapide, serré, qui ne s'arrête ni aux à côté ni aux ravissantes bagatelles du développement. Le principal mérite de cette prose est dans l'ordonnance unie et la composition sévère, presque austère, du sujet. J'ai rappelé plus haut (I) la façon dont Emile Augier fixait dans son esprit jusqu'aux moindres phrases de ses comédies de mœurs, se reposant sur la mémoire du soin d'élaguer ce qui n'est qu'ornement. Il y paraît. Chaque fois que se fait une reprise de ses grandes pièces, les coupures concernent des allusions démodées, ou des tirades qui datent : mais il est de ceux à qui l'on ne retranche rien, sans nuire à l'ensemble. La raison en est simple : il commençait par oublier lui-même et laisser tomber le superflu, avant d'écrire. Au théâtre celte rigueur de composition est plus que du talent; c'est la probité même du style.

De là vient que l'écrivain n'a besoin, pour produire l'elfet attendu, ni des crudités téméraires ni des audaces concertées. Dans les scènes les plus osées de la Contagion, des Lionnes Pauvres, vous ne relèverez point un trait de méchant goût, un mot de mauvaise compagnie. L'ordre même et la suite des pensées donnent au développement tout son relief. Faites bien attention que c'estla marque d'un art supérieur, en vertu duquel la forme n'a toute sa valeur que parce qu'elle disparaît. Ceux qui s'élèvent contre l'abus du style, au théâtre, ont raison mille fois, à la condition d'en user ainsi avec le mouvement et la pensée.

(1) Chap. II.

Au l'ait, il n'a pas, à proprement parler, de style (et je ne l'entends point comme ses détracteurs). A part quelques tirades un peu rédigées, où la déclamation est relativement nécessaire, il donne la parole à ses personnages, et se garde de les faire écrire. Gomme il a tous les genres d'esprit, il lui manque précisément l'esprit d'auteur. A peine trouverait-on un ou deux mots décide là, qui accusent la complaisance d'un écrivain en coquetterie avec le public. L'excès est rare, tant la verve est jaillissante. Il a, autour d'une table de célibataires en liesse, dans la Contar/ion et Jean de T/iommeray ^ jeté l'esprit à pleiues poignées, sans compter, du pire et du meilleur, en homme qui a observé de près ces promiscuités delà gaudiioleel du plaisir. M. Poirier a une façon d'être spirituel, qui n'est pas celle de Gaston de Presles, lequel n'a pas encore le flegme de d'Es'trigaud. Il y a au juste entre ces trois sortes d'esprit la différence qui sépare un boutiquier enrichi, d'un gentilhomme un peu sur ses fins, et d'un ruffian très moderne. Ils blaguent également, mais chacun selon sa nature et à sa manière. M. Poirier donne dans la trivialité, Gaston prend le ton gouailleur, et d'Estrigaud affecte l'ironie dédaigneuse et blasée. Ce sont nuances délicates. « Vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau (l) » dit le bourgeois parvenu. Amas de substantifs, mauvaise humeur. Avec quelle finesse pincée Gaston se joue, à son tour, des prétentions artistiques de son beau-père, et détaille, et distille la raillerie !

Quant à d'Estrigaud, il frappe ses maximes à son effigie, avant de les mettre en cours. « La sœur d'un ami m'est aussi sacrée que sa femme... ni plus ni moins (2). » Cela s'appelle n'avoir point de style, ce qui équivaut, au théâtre, à une forme de style supérieure. Là-dessus

(1) Z^ Gendre de M. Poirier, III, 2.

(2) La Contagion, HT, 3.

croyons-en Beaumarchais, qui s'y connaissait, je vous assure, s'il n'y réussissait pas toujours.

Cet instinct du mouvement dramatique, soutenu d'une verve impersonnelle et souple, suffît à expliquer qu'Emile Augier n'ait jamais bronché dans les narrations ou les théories, par la raison qu'il les sait couper, lancer dans le train de la scène, et que, n'étant pas des ressorts ou des artifices inanimés^ elles reflètent toujours un caractère, quelquefois deux. Je sais un récit — Je plus joli du monde — qui se débite parmi les fusées du rire, qui s'interrompt, se poursuit, se reprend, se rattrape d'une bouche en l'autre, et s'achève enfin sur les lèvres de celui qui l'a commencé. L'aventure, au fond, reste la même ; mais que la forme et l'esprit changent, selon celui qui a le dé ! Voyez plutôt.

CHATEAUVIEUX

a Nous sortions de chez Laurent, au Palais Royal, où je venais d'acheter une tabatière.

BOISLANGEAIS.

Pour ta maîtresse ?

CHATEAUVIEUX

Si Boislangeais persiste dans son système d'interruptions, je quitte la tribune.

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