FORESTIER
Non, car le mariage est une chasteté.
Je n'entends pas bannir les tendresses humaines ;
Seulement, je les veux profondes et sereines ;
Je veux qu'au travailleur servant de réconfort,
Au lieu d'être un orage elles lui soient un port.
Laisse aux gens de loisir, laisse aux cervelles creuses
Les plaisirs énervants et les amours fiévreuses
Le désordre au talent est mauvais compagnon. (1)
Oui, la recelte est universelle. C'est une panacée de santé morale pour tous les gens honnêtes, artistes,
(1) Paul Forestier I, 2. Cf. I, 8. Edition Calmann-Lévy. Tant qu'il vous aimera, c'est justement le point ! Car l'amour n'étant pas éternel par essence, Seteint avec l'ardeur qui lui donna naissance, Quand la paternité, son complément divin. Ne vient pas le doubler d'un sentiment sans fin. — C'est la force et l'honneur de ce vieux mariage. Que seul il peut forger ce solide alliage. Et qu'en dehors de lui les enfants, s'il en vient, N'étant qu'à l'un des deux, ne sont pas un lien.
Oi EMTLB AUftlER.
poètes, avocats ou marchands. En même temps qu'il Cf^lébrait le bonheur de la famille, et qu'il en imposait l'obligation, Emile Augier en sauvegardait ies droits, et dévoilait les préjugés à la mode ou les tendances d'opinion qui en entament l'intégrité. De là cette curieuse comédie de ['Ave?itur2êre, à laquelle il gardait assez de tendresse, pour Ja refondre après dix ans, bien qu'elle eût réussi à son apparition. De là aussi le Mariage cCOlympe, une reprise en prose de VAventwnère, avec je ne sais quoi de plus âpre, et d'une inspiration plus réaliste, qui n'est point l'ordinaire de l'écrivain. La famille est un sanctuaire, dont l'entrée est interdite aux profanes, c'est-à dire aux déclassées. Pour y trouver le bonheur, il y faut apporter la candeur qui, une fois atteinte, ni ne se répare ni ne se refait. Il y a là des droits imprescriptibles, qui sont ceux des ascendants et de la postérité, du passé et de l'avenir, et qu'on ne viole pas impunément. Elle représente une solidarité d'honneur, qui en est l'implacable sécurité. iN'est-elle pas assez menacée d'ailleurs, pour que la porte en soit sévèrement gardée et consignée aux femmes qui ont débuté par la fuir? Et, insensiblement, l'auteur était porté à agrandir le cercle de la famille et le cadre de sa comédie. Fendant qu'il en défendait les droits, il arrivait par une pente naturelle à en étudier les devoirs. De la comédie bourgeoise il s'élevait à la comédie sociale^ si l'on peut ainsi dire, et s'il est vrai que la société idéale ne soit que l'image agrandie de la maison, et que les vices dont soulfre l'une, atteignent l'autre directement. C'est l'époque des grandes pièces, les Liotmes pauvres, les Effrontés, le Fils de Giboyer, Maître Guéri?i, la Contagion, Lions et Renards, Jean de Thomrneray : quelque chose comme la haute Comédie d'Emile Augier. Elles ont un même but et répondent à un même besoin très noble, qui est d'attaquer et de battre en brèche les vices élégants et les sophismes distingués, qui aboutissent fatalement à la ruine d'un foyer ou d'un État. Ce sont des plaies se-
ÉVOLUTION UP: son THEATItP'..
crêtes, des ulcères^ comme dit l'auteur, qu'il importe de révéler, n'eùt-on point la prétention de les guérir. Le luxe etTréné des femmes, le règne de l'argent, l'intrigue politique ou religieuse, et Tescobarderie, et le scepticisme, et ce qu'on a depuis appelé d'un mot si français, la blague et les capitulations, et les compromissions, et la prostitution de la conscience, et toutes ces perversions effrontées du sens moral, étaient une riche matière à un esprit puissant et droit. Qu'on ne nous dise pas que nous rassemblons ici en un seul groupe des œuvres d'ordre différent. Les attaques dont presque toutes ont été l'objet démontrent surabondamment une communauté d'origine. La censure a interdit les Lionnes pauvres, la coterie de la basse finance et de certains dévots s'est acharnée contre les Effrontés, et \ç.Fils de Gihoi/er. Oui, Emile Augier avait découvert un heureux filon d'oeuvres de grande portée et de morale générale. Quelques-unes ont passé pour des pièces politiques; et j'accorde que certaines gens ne manquaient pas de raisons pour les qualifier ainsi; je reconnaîtrai même, si l'on veut, qu'il n'était pas jadis pour déplaire à la cabale que Tartufe parût la caricature immodeste de la vraie dévotion. Une comédie, qui est un pamphlet, ne dure guère : elle donne prise à trop d'attaques intéressées. Le Fils de Giboyer, Lions et Benards ont tenu bon : Emile Augier nous a expliqué pourquoi. « Quoi qu'on en ait dit, cette comédie n'est pas une pièce politique dans le sens courant du mot : c'est une pièce sociale. Elle n'attaque et ne défend que des idées, abstraction faite de toute forme de gouvernement, (t) » C'est que tous ces ouvrages sont le terme d'une même inspiration, que la politique est ici un simple ressort, et (quelquesuns encore en doutent) un accessoire d'actualité; mais qu'au fond de tout cela s'agitent l'honneur, le bonheur et l'intégrité morale de la famille ; que Vernouillet lui
(1) Filt de Qiboyer, préface. Edition Calmann-Lévy.
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est lin péril, au même titre que d'Estrigaud ; que tous ne rêvent que riches mariages et dressent leurs audacieuses machines ; que M. de Sainte-Agathe, pour être plus désintéressé, n'en est pas moins dangereux, et que leurs sourdes et habiles menées, si le succès n'en était contrarié, auraient des etiets désastreux pour la société tout entière. Place aux honnêtes gens, et à eux seuls, dans la maison comme dans l'État, si faire se peut! Qui donc assure que cette partie de l'œuvre d'Augier est à la veille de vieillir?
Cependant il a écrit, à diverses époques de sa carrière, des pièces d'un aspect particulier, que ne suffiraient à expliquer ni la pure ifantaisie, qui fut sa première manière, à laquelle il est revenu par intervalle et comme par délassement, ni l'honnêteté familiale, qu'il a célébrée dans la plus belle partie de son théâtre. Tandis que les autres semblent former deux lignées distinctes, celles que je veux dire ont un air d'isolement, et marquent dans son œuvre des étapes et des temps d'arrêt. Il s'agit de Diane, et aussi du Mariage d^Oljpnpe, qui est d'une étrange audace ; enfin de Madajïie Caverlet^ et même des Fourchambault. Celles-ci sont plus militantes. H semble que l'auteur n'y ail pas seulement mis en œuvre ses propres idées, mais qu'il ait aussi lutté contre certaines théories littéraires ou dramatiques. Aussi ne sont-ce pas toujours les meilleures de son théâtre ; deux d'entre elles accusent un peu d'outrance soit dans l'invention, soit dans Texécution : ce qui n'est point le défaut ordinaire de son talent très mesuré.
Pour comprendre Diane, il faut se rappeler les rudes et mordantes critiques dont fut victime Gabrielle. Comme on l'a raillée dans le camp romantique, cette
pièce de bon sens, dont il était à craindre qu'elle ne fît école ! C'était la mort de la poésie que l'avènement d'une poésie embourgeoisée. On n'était pas alors disposé à prendre pour des accents lyriques les glouglous du pot-au-feu qui mijote. Scribe avait excité les ressentiments: après Gabrielle, on n'y tenait plus. On dé-' coupait le dernier vers en deux hémistiches; « 6 père de famille » amenait un ricanement; « 6 poète, je Caime » provoquait une tempête. M. Jacquerie a écrit là-dessus quelques pages d'une brûlante indignation, sans doute calmée maintenant.
« Gabrielle devait nécessairement plaire au public, surtout au public du Théâtre-Français. Le sens de la pièce est que la passion et la poésie sont des chimères ridicules, et qu'il n'y a de poètes que les bourgeois. Quel poète que M. Augier (1)! Quand on caresse ainsi les bas instincts de la foule, quand on prend son parti contre l'idéal et contre les aspirations hautaines de l'àme à l'étroit dans le corps et dans la vie, quand on ajoute la raillerie comme une pointe de plus aux clons dont le monde crucifie les gra)ids cœurs tnarlyrs, quand on rime humblement les vers, la rêverie et les étoiles, quand on se résigne à convenir avec les notaires et les avoués épanouis dans leurs stalles, qu'ils valent bien les poètes, et qu'il n'existe pas sous le ciel d'autre poème que le Code, — c'est bien le moins que les avoués et les notaires répondent par un sourire au gracieux auteur qui se met ainsi à genoux pour leur chatouiller la plante des pieds.
« 11 y a des esprits qui entendent autrement la mission du poète. Ils croient que sa tâche n'est pas de suivre la multitude, mais de la conduire. Ils se font les conseillers d.u public, et non ses domestiques. Mais ces austères professeurs d'idéal, d'amour et de pensée sont souvent
(1) C'est d'ailleurs ua feuilleton plein d'esprit, de verve, où certaines remarques sur la composition de la pièce portent. Mais quelle ardeur 1 Quelle colère! V. Profils et Grimaces, p. 85.
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mal reçus de la foule, dont ils choquent et humilient les idées vulgaires et les appétits médiocres. Le terreà-terre et la platitude sont plus sûrs. Rien n'est d'un effet plus immanquable, au théâtre, que les maximes de morale, les appels à l'union des ménag-es, les dithyrambes contre l'adultère, l'éloge exalté de la fidélité conjugale, l'admiration des chemises qui ont tous leurs boutons, le lyrisme du pot-au-feu. C'est étonnant les fibres que cela remue dans le commun des spectateurs. Qu'est-ce que l'âme, qu'est-ce que l'infini, auprès d'une chaussette bien raccommodée?
« Au fond, M. Emile Augier appartient à l'école de M. Scribe. M. Scribe s'est concilié l'estime du bourgeois en frappant de réprobation toute autre passion que celle de l'argent, tout autre amour que les tendresses paraphées de M. le maire. M. Augier vient après le maître, et semble destiné à versifier la prose de M. Scribe. Mais en mettant la versification de côté, comme M. Scribe est supérieur ! Quel autre intérêt dans l'action, quelle autre imagination dans les scènes ! Quelle autre vie dans les figures ! Gabrielle, c'est les Premières Amours^ moins l'esprit ; c'est Etre aimé ou mourir, moins la réalité ; c'est Une chaîne, moins le drame (1). »
Le coupdut être d'autantplussensible à Emile Augier, que l'attaque était plus vive, et fournie d'une main habile. Comme on l'accusait d'avoir refait une pièce de Scribe, il prétendit sans doute à montrer qu'il était capable aussi de refaire un drame de Victor Hugo. En quoi peut-être il se trompait. Diane es[ un pastiche médiocre de Marion Delorme, parce que l'auteur y a forcé son naturel, ou plutôt parce qu'il y a mis plus de malice que de talent. A y regarder de près, on dirait d'une parodie critique, où l'écrivain, pour faire pièce à son devancier, s'est ingénié, malgré l'analogie du sujet, à ne
(1) Remarquons que cette observation de M. Vacquerie est fort juste. La situation dans Oahrii4li> rappelle l'intrigue A' Une Chaîne, à cette réserve près que Gabrielle est et reste innocente, et que la morale est sauve. Or, c'est le fond de la comédie d 'Augier.
rassembler que des gens verlueux, et à g^loritier la morale. Au lieu de rendre Richelieu ridicule, il en fait un ouvrier deg^énie, attaché à une grande œuvre, dont on pénètre mal les desseins. Diane n'a pas les accents de Marion ; mais elle n'en a pas non plus le passé inquiétant ; sou dévoùment est moins pathétique, mais sa chasteté est aussi moins douteuse. Paul épouse Marguerite, une petite bourgeoise riche, belle, et en tout digne d'être recherchée, même par un de Mirmande. Rien de poussé, de lyrique, ni d'aventureux ; tout y est familial et reposé, en dépit de l'aventure fâcheuse du duel, du placard romantique où se dissimule l'un des combattants, de l'intervention de M. de Latfemas, et de sa sinistre escorte. Un seul personnage, de Cruas, a insulté une jeune fille, après la messe de minuit, à la mode espagnole. Il l'emporte bientôt en paradis. Et tout cela forme, à bien dire, un drame assez terne, oii il y a plus d'esprit que de poésie, et qui ne nous intéresse guère aujourd'hui que par l'ingénieuse confusion des moyens scéniques de Victor Hugo et des tendances morales d'Emile Augier. Encore, faut-il tirer hors de pair Grandin, le conspirateur timoré, prompt à déclamer, lent à agir, qui est comme l'esquisse ou l'épreuve avant la lettre du bonhomme Poirier, le bourgeois ambitieux, futur pair de France. — La tentative ne fut pas heureuse, comme il arrive toutes les fois qu'une œuvre dramatique, compliquée de préoccupations étrangères au théâtre, poursuit manifestement une polémique plutôt qu'un succès désintéressé.
Le Mariage d'Olympe rappelle unautre moment de sa carrière. Quoique l'idée del'ouvrage s'adapte aisém,ent à la formule morale, qui explique la plus grande part de ses comédies de mœurs, la pièce diffère des autres par la conception, et aussi par la facture. M. J.-J. Weiss a fait remarquer naguère (1) que l'œuvre ne se suit pas, que les principaux rôles ne sont pas des caractères et
(1) Le Théâtre et les viœvrs. J.-J. Wei?s, 244, sqq. (Calmann-Lévy).
fiO fMlLE AIT.IEH.
manquent de vérité, a Le public sent bien, dit-il, que les personnages en scène ne font entrer ni ne peuvent faire entrer dans son esprit aucune explication admissible de tout ce qui se passe et de tout ce qui se fait sous ses yeux. Il s'ensuit que l'intérêt tombe. On ne s'intéresse
pas à ce qu'on ne s'explique pas — La courtisane
mariée au gré de son calcul restera, autant que vous
voudrez, sans moralité et sans principes Aucune
d'elles (les courtisanes), une fois glissée dans le monde, n'y commettra les fautes de tactet n'y étalera le mauvais ton incurable, que M. Emile Augier attribue faussement à Olympe mariée. La promptitude à se transformer selon les milieux est -une des qualités maîtresses de la nature féminine. Et Irma, la mère d'Olympe, la mère vraie ou par destination ? Ou se demande si c'est timile Augier qui a conçu cette Irma, ou si ce n'est pas plutôt quelque i^liacin échappé d'hier des saints parvis. » — La critique est sévère et juste. Mais ce qui demeure inexpliqué, c'est qu'Emile Augier, dont le génie naturel se plaît surtout à la composition et la mesure, ait conçu et exécuté une pièce et des personnages, d'où, comme on le voit, ces qualités précisément sont absentes. Oui, le sujet est bien de lui et à lui : à savoir que la réhabilitation de la courtisane par le mariage légitime est une faute et une duperie. On n'introduit pas la honte dans une maison, qui a des traditions d'honneur séculaire. On n'épouse pas Olympe, quand on est né de Puygiron ; on ne l'insinue pas lâchement dans une famille, où il y a un oncle et une tante qui ont droit au respect de leurs préjugés ou de leurs vertus, et une cousine sensible et chaste (comme dans la JeiniessCj la Pierre de Touche) qui mérite la déférence et les égards dûs à son inclinatlou et à sa chasteté. Cela est dans la veine d'Emile Augier. Il semble qu'il ait là tout son jeu en main. Et la pièce est mal bâtie, et les caractères sont incohérents, et certaines scènes y paraissent surchargées, à dessein, d'un naturalisme artificiel et invraisemblable. Pourquoi cette erreur ou cet écart, si contraires
à la nature de l'écrivain ? Ne serait-ce pas que \q Mariage d'Olympe est une pièce de circonstance, comme Diane, écrite surtout contre un certain théâtre, très différent, cette fois, de celui de Victor Hugo, une manière de manifeste dramatique contre le réalisme, tout de même que Diane était une sorte de protestation contre le romantisme? Et, de même que, dans Diane, le mélange des deux genres, celui de l'auteur et celui de ses rivaux, se combine mal et laisse une impression confuse; ainsi dans le Mariage d Olympe le réalisme de M. Alexandre Dumas lils jure avec le hourgeoisisme (si j'ose dire) d'Emile Augier, et laisse une impression fâcheuse. Tout le premier acte est d'Augier ; les deux autres sont inspirés d'autre part ; ils ne sont qu'une imitation malhabile, à moins qu'ils ne soient une critique trop raffinée. Le drame se dessine tard ; et il est d'une audace outrée, qui cadre mal avec le début. Il est aisé d'observer la même discordance entre les caractères. Le marquis et la marquise de Puygiron, Philémon et Baucis, comme le dit irrévérencieusement Olympe, derniers exemplaires de ces unions saintes, que la mort seule disjoint et qui vivent de tendresse et de déférence, après que l'amour et la jeunesse s'en sont retirés ; Geneviève, cette jeune fille d'esprit charmant, enfant choyée et fine, tout cela est encore d'Emile Augier. Mais Olympe, la courtisane épousée, et Irma, sa truculente maman, concierge honoraire, tireuse de cartes, chaperon inutile et compromettant, tout cela aussi vient d'ailleurs, et semble forcé, alourdi, presque à dessein. Quelque chose comme du réalisme
ingénu ou travesti. Au fond, il y a Tun et l'autre.
Mais le malheur est que le public avait plus d'une bonne raison pour s'y tromper, car il n'entre pas dans toutes ces finesses, et qu'Emile Augier a paru entiché d'un genre, qu'il me semble plutôt avoir malignement pastiché.
A vrai dire, il n'a guère subi l'influence de son heureux rival, M. Alexandre Dumas fils, et surtout je n'irais
62 ÉMILK AUGIKK.
pas en relever les traces dans les pièces, où on les cherche le plus. A peine en trouverait-on la marque dans la structure d'une ou deux comédies dramatiques, comme Paul Forestier. Encore n'y a-t-il là que l'emprunt de quelques procé.lés et de quelques scènes à effet. M. VVeiss, qui a l'aversion innée du réalisme, tel que certains l'entendant, pourrait bien avoir sing-ulièrement exagéré Faction de cet encombrant voisinage. Je n'en voudrais pour preuve que Madame Caverlet et les Fourchambault, les deux dernières œuvres d'Emile Augier. Il y a montré une indépendance plus rassise et plus expérimentée. Chacun des deux sujets serait assurément avoué par M. Alexandre Dumas : une antinomie entre la loi écrite et la loi naturelle, entre la morale et les préjugés, voilà qui s'accorde parfaitement avec les théories, où excelle l'auteur du Fih naturel et àiQ Francillon. Nulle part, toutefois, Emile Augier n'a gravé plus profondément J'originalité de sa manière et de son genre.
Madame Caverlet fat écrite en 1876, quelque temps avant la promulgation de la loi sur le divorce. C'était, s'il en fut, une pièce d'actualilé. La question allait être portée à la tribune ; l'écrivain prit les devants, et la mit au théâtre. Jl tàtait ainsi l'opinion, qui d'ailleurs parut plus gênée que récalcitrante. Mais il faut reconnaître qu'il y avait mis les formes. Il ne la brusque point ; il l'apprivoise. Il n'accumule pas les contradictions; il les éclaircit. La solution apparaît à latin, sans éclat, avec infiniment de prudence et de ménagement. 11 n'a point choisi un cas poignant, une atfau-e scabreuse, qui tiraille la raison, et précipite les coups de théâtre, qui nous prenne par les entrailles, et nous accule dans une impasse où la conscience se révolte violemment contre la loi ou le préjugé. Il n'a pas scruté la Gazette des Tribunaux. Il a choisi une situation simple, naturellement fausse et aisément vraisemblable. Et il a ramassé, tempéré la crise, et amorti les chocs. Henriette, qui passe aujourd'hui pour l'épouse
de Gaverlet, fut mariée jadis à Merson, un viveur élégant, prodigue et besoigneux, époux infidèle, et père très oublieux de sa paternité. L'auteur avait à sa portée plus d'uu moyen propre à soulever des émotions violentes, en faveur de la thèse qu'il aurait pu soutenir et brandir. Il lui était loisible, par exemple, de faire, en un premier acte, sous forme de prologue, le tableau d'une union mal assortie, où la femme seule est honnête, et vit, avec ses enfants, triste et condamnée dès les premiers temps à une douloureuse solitude ou à des promiscuités plus pénibles encore. Il lui était commode de nous faire assister, comme dans Y Ami des Femmes^ aux sollicitations perfides et ravalantes, dont une épousH abandonnée est l'objet et parfois la victime. Il lui était aisé de nous montrer, en des scènes pathétiques, les révoltes de l'honneur, les brutalités du mari, les recherches empressées et la tactique galante des aspirants. Il y avait certes matière à plus d'une péripétie. Emile Augier s'est bonnement réglé sur la nature, sans sermonner ni étonner. Il nous a moins intéressés à la femme qu"à la mère, et surtout il a pris le parti des enfants, c'est-à-dire, ici encore, qu'en un sujet si différent de ceux qu'il préfère, il a songé au bonheur et à l'avenir de la famille disloquée. Il a concentré l'intrigue autour du frère et de la soeur, choisissant de préférence l'heure où se décide la vie de l'une et de l'autre, de l'une par le mariage, de l'autre par l'approche de la majorité, c Voilà le point noir du divorce, dit Barge... la situation qu'il crée aux enfants. Pour des calvinistes comme vous et moi, ma chère dame, c'est la seule objection sérieuse. >> La discussion et la crise se réduisent au strict nécessaire ; et à celte comédie sociale l'auteur aurait pu donner ce sous-titre : « De l'utilité du divorce pour reconstituer la maison. » Aussi dans un sujet si délicat, Emile Augier n'a-t-il fait entrer que des caractères foncièrement honnêtes. Merson même est un égoïste léger plutôt qu'un sacripant. « C'est un viveur, dit Gaverlet, à qui manque absolument le sens mo-
64 KMILE AlKilER.
rai (1) ». Le théâtre contemporain est plein de ces élégants gentlemen, très détachés des larmes qu'ils font couler autour d'eux. Et j'en sais plus d'un encore (jui obtient son pardon à la fin (2). Il est vrai que Merson court après les héritages, et se contente d'un dédit pour renoncer à ses droits d'époux et de père, dont il s'est avisé sur le tard. Mais il est visible aussi qu'Kmile Augier l'a dessiné d'une main légère et presque charitable, ne voulant point mettre d'ombre trop noire au tableau. Quant à Henriette Merson et Rodolphe Caverlet, c'est l'honnêteté môme. Ils se sont rencontrés en Bretagne, où Henriette, après sa séparation, avait fait retraite avec ses enfants.
« Elle restait à vingt-cinq ans seule et sans ressource?, car son mari avait à peu près mangé sa dot, et ne lui servait même pas la pension à laquelle il était condamné. Elle se retira à Avranches chez une vieille tante fort riche, très dévote et très avare, dont elle était l'unique héritière, et avec qui elle s'est brouillée pour me suivre... Je l'ai rencontrée sur les côtes de la Bretagne, dans un village alors très ignoré des touristes, nommé Saint-Enogat, à deux pas d'une plage déserte et charmante. Que vous dirai-je? Nous nous sommes aimés... mais d'un amour sans faiblesse comme il était sans espoir. — Ah! mon ami, j'ai vu là ce que c'est qu'une honnête femme ! Je maudissais et j'admisais celte chasteté invincible que ne pouvaient égarer ni les rophismes d'une passion partagée, ni les défaillances d'un cœur en détresse, à qui ne restait pas même l'appui d'un devoir! J'étais désespéré; l'heure des adieux avait sonné ; Henriette, pâle et résolue, m'avait serré la main pour la première et la dernière fois, quand on lui apporte une lettre. Elle la lit, et fond en larmes. C'était sa tante qui lui signifiait qu'elle eût à ne plus remettre les pieds chez elle , puisqu'elle avait un amant. — Et il n'en était rien, — sur l'honneur ! (3) »
Ainsi poussés l'un vers l'autre, ils ont constitué une famille irrégulière et patriarcale. L'effort n'est-il pas
(1) Madame Caverlet. I, 1. Edition Calmann-Lévy.
(2) Cf. de Sauves de l'Age ingrat par M. Edouard Pailleron.
(3) Madame Caverlet, I, 8. Édition Calmann-Lévy.
manifeste, qui tend à atténuer la cruauté des circonstances par un pathétique inoffensif et calme ? Les témoignages abondent. x4u moment le plus pénible des aveux, ce qui coûte le plus à Caverlet^ c'est d'expliquer les mensonges inséparables d'une situation fausse, les supercheries inévitables à d'honnêtes gens qui ont vécu dans l'isolement, comme des parias volontaires, évitant l'intimité du monde, qu'ils étaient condamnés à tromper. Même, pour assurer le bonheur des enfants, ils sont prêts à un sacrifice héroïque, et assez fermes en leur assurance, pour l'accomplir sans éclat, sinon sans regret. La seule scène violente, qui s'imposait, a lieu entre Rodolphe Caverlet et Henri Merson, quand celuici a revu son père, qui lui a tout appris. Et Rodolphe et Henri souffrent tant dans leur entière honnêteté, qu'ils tombent aux bras l'un de l'autre, et s'étreignent avec effusion. Ils ne font pas de la logique ; ils s'abandonnent à leur affection, qui est fondée sur l'estime réciproque. Ils ne maudissent pas la vie ; ils la subissent, en attendant qu'ils la puissent contraindre. Jl est si vrai qu'Emile Augier s'est efforcé ici, plus que jamais, à la peinture mesurée des sentiments intimes et moyens, qu'il a concentré l'intérêt de l'œuvre sur les enfants, au point de déplacer la crise, dont Rodolphe et Madame Caverlet semblaient naturellement destinés à traduire les angoisses. Elle éclate en effet au moment où Reynold, tîls du juge de paix Rargé, déclare son amour pour Fanuy, et délègue son père pour demander la main de sa voisine. C'est cette idylle contrariée par la fâcheuse posture des parents, que l'auteur a surtout développée avec un art exquis, suivant en cela l'exemple de son maître, Molière, qui a éclairé le sombre drame de Tartufe de l'inclination charmante que sent Valëre pour Marianne, et Marianne pour Valère. Toutes ces scènes sont faites d'un tact très-siir ; et la tendresse ingénue de ces enfants, et leurs confidences d'autant plus libres que l'éducation suisse leur permet plus d'essor et de franchise, et leurs projets, et leur obstination sou-
mise, et leurs ingénieuses combinaisons, et tout ce roman brusquement interrompu, délicieusement renoué, sont d'un etfet immanquable, qui impose la question du divorce, sans même la poser. Ils sont les vrais protagonistes d'une comédie, qui eût inévitablement tourné au drame, sans leur aide, et surtout sans le génie naturel d'Emile Augier, qui se plaît aux émotions moyennes, et qui s y tient ici à grand effort. Reynold avait mis le feu aux poudres par son amour ; il prévient le désastre par son ingéniosité. C'est lui qui découvre une issue à cette situation compliquée, et l'issue en est simple, comme on pouvait l'attendre d'un amoureux. Merson sera désintéressé par une forte somme ; madame Caverlet, qui se fait naturaliser, bénéficiera du divorce, qui existe déjà en Suisse. Elle épousera Rodolphe, Reynold épousera Fanny, le bonhomme de juge épousera l'idée de son fils, dont il s'attribuera le mérite, et, au lieu d'une liaison irrégulière, voilà deux ménages fondés, destinés à mener de compagnie une existence tranquille et honorée, dans le recueillement des montagnes, et l'attente du petit Daniel, que berceront bientôt le ranz rustique et le carillon des clochettes. Or, c'est un problème bruyant de morale sociale, qui, mis à la scène avec mille précautions, agrémenté d'une innocente idylle, se résout ainsi dans ia sérénité souriante du cercle de famille.
Emile Augier est ià tout entier, avec toute sa dextérité simple et sobre. Il ne serait pas malaisé de faire voir que le sujet des Fourchamhault poussait droit au drame le plus moderne ; qu'il n'était pas sans analogie avec le Fils naturel ; que l'écrivain l'a traité avec les mêmes ménagements, et que le moment où il semble cédera l'influence de son rival est précisément celui où il se ressaisit tout entier, et donne l'exacte mesure de sa morale et de son talent. Si sa carrière soutfre mal d'être divisée en périodes très distinctes, qui donnent la clarté à une biographie, mais risquent de mettre dans les esprits une notion fausse du développement qu'a
suivi son th(^âtre, peut-être avons-nous réussi à analyser l'évolution lente et assez complexe de sa pensée, à montrer qu'attentif plus que soumis aux théories et aux tendances du voisin, Emile Augier a composé une œuvre très-variée, qu'il a moins fait une série logique qu'une suite de pièces en apparence assez diverses, les unes de fantaisie, quelques-unes d'opposition, d'autres enfin, les plus nombreuses et aussi les plus élevées, empreintes d'une saine philosophie, d'une poésie domestique ( au meilleur sens du mot), comédies de mœurs qui aboutissent par une naturelle gradation aux comédi<^s sociales^ depuis Gaô/'^V/Zé- jusqu'aux Effrontés, depuis le Fik de G/./^oyer jusqu'aux FourchambauU, qui terminent sa carrière et résument son talent.
r^mile Augier l'avait apparemment senti, puisqu'alors il s'est condamné au repos.
SA FORMULE DHAMATIQUE.
.S; I. — i.ES PIÈCES EN VERS. — PhUibcrte.
M. Weiss, quia poussé l'amour de Regnard jusqu'à l'idolâtrie, a dit d'Emile Augier : «. C'est un second Regnard,.... plus original en ses combinaisons, plus varié en sensations poétiques, plus pénétrant et de plus de portée que l'autre. (1) » Il est vrai que d'Emile Augier M. Weiss ne goûte, à peu de chose près, que les pièces en vers^ et, à travers celles-ci, ses ressouvenirs du tantaimé Regnard, dont l'obsession le hante et le poursuit.
Ce jugement, très contestable en soi, lorsqu'il s'agit des pièces en prose, donne l'idée la plus approchée du genre dont Emile Augier a composé ses œuvres en vers. Si l'on excepte celles qui, comme Diane ou Paul Forestier, témoignent par leur facture dune influence voisine fet plutôt combattue que subie), l'écrivain relève de la méthode classique^ non pas même celle de Ponsard et de Legouvé, mais de Regnard et de Molière aussi. A peine, dans ses comédies en vers, metil à profit les progrès réalisés par Reaumarchais et le drame romantique. L'intrigue s'y complique discrètement, s'y démêle avec aisance, sans recherche d'habileté, La couleur locale y tient si peu de place que l'ien. Même,
(1) Le Théâtre et les mœurs, p. 347. (Calmann-Lévy.'
dans la plupart des cas, il n'excède sensiblement ni l'unité de lieu ni celle de temps. Gabrielle se développe en l'espace d'un jour ; la Ciguë exige quelques heures, PhUiberte pas davantage ; et, pour les autres, à peine songe-t-on à demander l'heure, pas plus qu'on ne s'intéresse au changement du décor. Sa fantaisie a d'autres matières où s'exercer. Elle se meut à l'aise sur la scène, sans la collaboration complaisante ou ingénieuse des années ou du machiniste. C'est que, même en vers, il est toujours maître de son sujet ; que, fidèle à la formule classique, il saisit le moment le plus proche de la crise, qu'il développe avec sobriété: ce qui s'appelle, aujourd'hui encore^ composer solidement.
PhUiberte en est le plus curieux exemple. On n'y trouverait peut-être pas une seule liberté prise avec les règles de composition suivies par Regnard et fixées par Molière. L'époque même qu'a choisie fauteur donne immédiatement à l'œuvre un air classique. La pièce se passe en Dauphiné, au château de Grandchamps, vers 1775. Elle se développe dans un même salon, qui est du temps deLouis XVI, et, parles portesde fond, on aperçoit un parc, qui est un hommage rendu à AVatteau. A peine un détail romantique,un duel rapide, sans témoin, entre deux scènes, au bout du jardin, et quidure juste le tempsd'aller, de mettre un bras enécharpe.et de revenir. Tout le reste se passe en spirituels entretiens, comme chez Gélimène, je vous assure. Le sujet en est si simple en soi, et partant si classique ! Rappelez-vous la scène qui ouvre la comédie des Femmes savantes : Henriette veut se marier, Armande l'en détourne, et les deux sœurs discutent sur la dignité de l'amour conjugal, en attendant qu'elles se disputent l'amoureux. Ici, deux sœurs aussi, au début de cette comédie, dont l'une se marie sans amour, tandis que l'autre désespère d'être aimée et de se marier. C'est assez dire que l'une est belle, coquette, femme enfin, et que l'autre ne se résigne pas à être femme, parce qu'on la dit laide et qu'elle se sait riche, et que quiconque la recherche en veut à sa
70 EMILE ATTOER.
fortune plutôt qu'à sa personne. C'est au moins ce qu'elle croit, l'aimable Philiberte; car elle estaluiable. Elle a été élevée par une mère, qui lui fut peu douce, dans la foi de sa laideur et de son insignifiance, et elle a grandi dans cette croyance, triste, timide, effacée. Si elle en souffre, vous le pensez ; et dans son entourage elle n'a personne qui l'aide à être ce qu'elle est vraiment, ou qui la console de ne l'être point, comme on le lui répète ; personne, à part sa soeur, pourtant, sa cadette, etquise marie. Maiscomme Julie, qui toujeurs lui fut préférée, a eu dès longtemps le droit de tout voir et de tout dire, elle a beaucoup réfléchi sur ces matières ; et, comme elle est belle, elle s'entend à la beauté et lui déclare gaîment que les autres ne savent pas la regarder, que l'opinion est ridicule quand elle n'est qu'une sotte tradition, que Philiberte n'est plus une enfant, qu'elle est charmante, oui, charmante (c'est le mot qui fait l'unité delà pièce), charmante, non pas jolie, charmante, non point belle, charmante enfiu. Elle a la beauté du diable, qui serait un ange. Et elle a, sans s'en douter, séduit un de ses voisins, noble et pauvre, Raymond de Taulignan ; sa sœur a tout découvert, elle le lui dit ; et Philiberte est toute confuse de renaître à l'espoir d'être aimable et aimée.
Une fois le contrat signé par les témoins, Un mariage est fait?
PUILIBiiRTE.
Mais à peu près, du moins.
JULIE
Je serai mariée... à peu près dans une heure : Quand j'y songe! — Faut-il que je rie ou je pleure, A ton avis ?
PHILIBERTE
Ne prends conseil que de ton cœur.
JULIE
Mais à ma place, enfin, que ferais-tu, ma sœur? Mon futur te plaît-il?
PHILIBERTE
C'est à loi qu'il doit plaire.
JULIE
Il est vrai. Mais du moins te plaît-il pour beau-frère
PUILIBERTE.
Pour beau-frère, assez.
Je m'en doutais.
Bien, pour mari, pas du tout.
PHILIBERÏE.
Pourquoi me demander mon goût ?
Que t'importe? Tu sais, ma sœur, que nos idées Sur ce point-là jamais ne se sont accordées. Toi, dont la beauté fraîche épand comme un partum. Qui lis ta bienvenue aux regards de chacun. Tu n'as pas tort d'aimer la joie extérieure Qui s'empresse au devant de tes pas à toute heure : Faite pour le triomphe et pour la royauté. Il faut un appareil de cour à ta beaulé ; Le comte d'OUivon est donc fait pour te plaire : Jeune, élégant et froid jusque dans sa colère, S'il en avait jamais , esclave du bon ton, Un peu trop à cheval sur le qu'en-dira-t-on, Peut-être, mais d'humeur à la tienne commode C'est l'époux idéal d'une femme à la mode. Et je ne lui sais pas vraiment d'autre défaut Que d'être avec excès le mari qu'il te faut.
JULIE
Mais toi, ma sœur?
PHILIBERÏE.
Oh ! moi, je suis une sauvage.
Je voudrais un bonheur fait comme un esclavage, Et je l'emporterais, pour le rendre plus sûr. Ainsi que la lionne, au fond d'un antre obscur. Là, seule à posséder celui qui me possède
JULIE
Achevé
PUILIBERTE.
J'oubliais déjà que je suis laide.
Et qu'un homme ne peut désirer mon hymen Que pour le million que j'ai dans chaque main.
Te voilà triste, et c'est par ma faute, peut-être !
PHILIBERÏE.
C'est la mienne. Un captif doit fermer sa fenêtre Et tâcher d'oublier, par folie ou raison, Que l'univers existe autour de sa prison.
72 ftWlLE ALMilEK.
JULIE
Kh bien, tu peux laisser cette fenêtre ouverte ; Je t'apporte la clef des champs, ma Philiberte.
PUILIBERTE.
Comment?
JULIE
J'ai découvert deux choses^ chère sœur, Que tu n'apprendras pas, j'espère, sans douceur ; Et la première, c'est que vous êtes charmante, Mademoiselle.
PHILIBERTE
Moi ?
JULIE
Nouvelle surprenante, N'est-ce pas? Tu l'entends pour la première fois, Et je me sais bon gré que ce soit par ma voix.
PHILIBERTE
Si c'est un badinage, il est cruel, Julie,
Très sérieusement, je te trouve jolie?
Non, ce n'est pas le mot, j'avais mieux dit d'abord. Je te trouve charmante, et c'est bien plus encore. Il semble à travers toi que ton âme transpire : Ton accent est plus doux que ta voix, ton sourire Plus joli que ta bouche, et ton regard plus beau Que tes yeux : la lumière efface le flambeau. Eh bien, te voilà rouge et tout embarrassée?...
PHILIBERTE
Je démêle mon lil.
JULIE
Le lîi de ta pensée?
Les premiers compliments l'emmêlent, en efl'et ; Mais en très peu de temps, tu verras, on s'y fait.
PHILIBERTE
Tu veux me consoler ; je ne prends pas le change. Je reconnais bien là ta chère amitié d'ange. Mais si c'était réel, ce que tu prétends voir. Tu ne serais pas seule à t'en apercevoir.
JULIE
Bah ! l'on te trouve laide ici de confiance ;
Tu l'étais, en effet, dans ta première enfance,
Et personne, depuis, ne t'observant que moi,
Ta laideur est passée en article de foi.
De plus, je suis la seule encor dont la présence
Laisse à tes mouvements leur charme et leur aisance
Ma' s sois un peu toi-même à la barbe des gens
Et tu plairas bientôt, même aux moins indulgents, El déjà pour ma part je sais quelqu'un qui t'aime.
PIIILIBERTE.
Oui, toi.
JULIE
Bien plus que moi, peut-être, et pas de même. En tout cas.
PHILIBERTE
Et quel est ce mortel surprenant?
JULIE
Notre pauvre voisin, Raymond de Taulignan.
PUILIBERTE.
Lui?
JULIE
Lui. Cette nouvelle est-elle bienvenue?
PUILIBERTE.
Est-ce qu'il te Ta dit?
JULIE
Question ingénue !
S'il osait Tavouer, je ne le croirais pas. Non, non ; j'ai des garants plus sûrs: son embarras Devant toi ; sa rougeur, quand je fais ton éloge ; Lorsque tu n'es pas là. ses regards à Thorloge, Et cent autres détails observés chaque jour. Voilà les vrais témoins d'un véritable amour.
PUILIBERTE.
Si je croyais Mais non! Tu te fais une idée ;
Car jamais il ne m'a seulement regardée ;
Et je me souviens bien qu'un jour dans le bosquet,
Nous suivant il n'a pas ramassé mon bouquet.
JULIE
Tu l'avais donc laissé tomber?
PUILIBERTE.
Oui, par mégarde.
JULIE
Pour qu'il fût ramassé par notre arrière-garde. Mais Raymond est timide, et nous étions trop près ; Il sera revenu le prendre ud'» heure après,
PUILIBERTE.
Mais pour avoir d'un mot la question vidée. S'il m'aimait, à ma mère il m'aurait demandée.
JULIE
Il est pauvre.
PUILIBERTE.
Il m'aurait avoué son amour.
EMILE AUtilEK.
k.milp: algier.
Tes froideurs l'ont bien pu dépiter à son tour. En somme, voudrais tu qu'il t'aimât?
rUlLIBERTE.
Que m'importe?
Tiens, ne ranime pas une espérance morte. Aux désenchantements je ne veux plus m'ofîrir. Aimer sans la beauté, c'est chercher à souffrir (1).
Cette délicieuse scène, ce caquetage de Julie, cet espoir inquiet et vague de Pliiliberte, encore trouble et rougissant comme sa grâce naissante, tout cela forme une exposition rapide, nette et poétique, qui est l'image de la pièce entière. La fantaisie en sera réduite et sobre. C'est la composition aisée de Regnard, avec un peu de la sentimentalité douce et affinée de Marivaux, quelques jeux de scène de Molière donnant à tout cela l'unité et l'allure du vieux répertoire.
En un sujet aussi simple, Emile Augier était inévitablementconduit à reprendre lamiseen œuvre classique, oii son imagination disciplinée inclinait naturellement. Il s'agit en somme d'éclairer un point de psychologie féminine, qui est l'élatd'àme d'une jeune fille, à qui vient l'esprit avec la beauté. Elle va éprouver des impressions nouvelles, qui se succéderont vives et rapides, et d'autant plus touchantes qu'elle s'en défiera davantage. L'auteur a développé en trois actes cette délicate genèse, cettecrise délicieuse de la tleur qui s'entrouvre et s'épanouit. Dans le premier, Philiberte, encore craintive et défiante, prend tout de travers les hommages qu'elle reçoit. Dans le second, elle commence à y croire, naïvement, imprudemment, avec l'avidité de soncœurinnocent. Et elle est heureuse et elle est nerveuse, et, par une disposition symétrique du dessin, elle est repoussée de Raymond, qu'elle a rebuté tout à l'heure. Enfin, au troisième acte, elle croit, elle est désabusée ; tous tombent à s^.s genoux, et répètent à l'envi :
(1) Plidibcrlc, I, 1. Ediiioa Calmann-Lévy.
Elle est charmante ! Elle est charmante ! Elle est charmante !
Tous, sauf Raymond, qui reste fier et amoureux, et qui l'épouse. Les personnages sont groupés aussi simplement que la pièce est faite. A part Julie, qui rachète par sa bonté les brusqueries aveugles de la marquise, deux des prétendants, le duc et son neveu (l'un qui cherche femme sur l'ordre du roi, l'autre qui, par désœuvrement, se prend à requérir Philiberte d'amour d'abord, et la recherche en mariage ensuite,) ne sont là que pour lui prouver qu'elle peut être aimée, qu'elle est désirable, et que Raymond de Taulignan l'aime en vérité (1). Chaque déclaration lui est une révélation, jusqu'à ce que son cœur soit édifié. Pour suivre et marquer ce progrès, Emile Augier s'est servi des moyens classiques, et a refait avec originalité les scènes vingt fois faites par Molière et Regnard. Agnès aussi, dans VEcole des Femmes, s'instruit à chaque entretien d'Iloi-ace. Et, comme dans le Dépit amoureux, l'auteur dispose, d'acte en acte, les aveux, les dépits, les brouilles, les malentendus, les retours et les réconciliations. Seulement, la fantaisie fait ici plus de place aux poétiques digressions, qui sont l'agrément de cette fine et ingénieuse broderie. Même le classique procédé des monologues apparaît à plusieurs reprises dans son agréable candeur, lis sont comme les jalons de ce petit sentier, tout parsemé de roses. A l'exemple d'Arnolphe, tous aiment ici à faire le bilan de leurs émotions, en tête à tête avec eux-mêmes et le public. Ecoutez Philiberte, après que le vieux duc lui aolfert sa main d'un ton de bonhomie distinguée et cruelle.
PEiLiBERïE, seule.
« Que sacrifiez-vous en devenant ma femme ? » Rien ! Rien ! Il a dit vrai ! Je n'ai d'autre avenir
(1) Cf. La Souris de M. Edouard Pailleron, qui a repris le même développement. Seulement, il s'agit de Max, un célibataire de 40 ans, qui aime et craint de ne plus inspirer l'amour. Il passe par les mêmes situations, et arrive au môme déuoûment.
76 ÉMIf.E VUGTER.
Que ele voir mes beaux ans s'effeuiller et jaunir, Comme un arbre frappé par le froid, qui ne donne Ni ses fleurs au printemps ni ses fruits à l'automne. Ah ! puissé-je bientôt méteindre de langueur, Avec moi dans la tombe emportant tout mon cœur ! Et je sens là pourtant une force de vie, Que tous les dévoùments n'eussent pas assouvie ; Etre S(Bur, tille, épouse et mère, c'était peu Pour servir d'aliment à ce cœur plein de feu !... Se peut-il queje sois à ce point déplaisante Qu'à se laisser aimer par moi nul ne consente ? Le visage est donc tout ? — Ah! pauvre laideron, Que ne peux-tu porter ton âme sur ton front!
— Sa femme ! Non, jamais plaisanterie aiguë De ma disgrâce ainsi ne m'avait convaincue ; Je n'avais pas encorreçu coup de poignard Pareil à la pitié de ce pauvre vieillard.
— Pourquoi souffré-je tant? Est-ce donc un déboire? Ah ! ma sœur, tes discours, je n'y voulais pas croire Tantôt ; mais par le mal que ce vieillard m'a fait.
Je sens que malgré moi j'y croyais en effet (ij.
Leduc et Talmay, son neveu, ont à chaque acte une entrevue avec elle, qui Téclaire davantage sur le charme qu'elle répand et sur son injustice à l'égard de celui qu elle saurait aimer, si elle osait. Il faut bien qu'elle ose, à la fin. Raymond que, dans une minute de nerveux dépit, elle a fait juge enlre les deux autres soupirants, se bat pour elle au moment que, froissé dans son honneur et son amour, il voudrait l'oublier; et de même que la première scène débutait par un souvenir des Femmes Savantes^ la dernière se modèle sur le dénoûment de la même pièce. Le notaire fait son entrée, muni du contrat, oii il a laissé le nom du g-endre en blanc. La hautaine marquise s'est prêtée à ce jeu, que n'avait pu empêcher l'impérieuse Philaminle, dont elle est un peu la petite fille, quoique marquise.
Mais, en plus des deux rivaux, il v a ici un troisième larron, qui s'appelle Raymond et triomphe, grâce à la cadette Julie, qui a pris le parti de l'amoureux un peu
(1) Pkiliberte, 1,11 Éditioa Caloiaaii-Lévy.
Philiberte.
LES PIÈCES EN VKIiS. 79
plus que lui-même, ou du moins un peu plus qu'il ne le laisse paraître.
LE DUC
Mais voici les contrats Les deux, chère marquise.
LA MARQUISE
Les deux ! Ma complaisance est peut-être sottise ; Mais Philiberte a su si bien m'envelopper, Qu'en cette extravagance il m'a fallu tremper. J'en rougis.
TALMAY.
Pourquoi donc? Vous l'auriez accordée Au premier de nous deux qui l'aurait demandée, Je suppose ?
LA MARQUISE
Il est vrai, Monsieur.
TALMAY.
Par conséquent, Lui permettre le choix n'est pas extravagant.
LA MARQUISE
Puisqu'il vous plait ainsi, je n'ai plus rien à dire.
Mais c'est donc vrai, Monsieur, qu'elle a su vous séduire ?
LE DUC
Etes-vous donc la seule à n'apercevoir pas
De quelle grâce elle est pleine et de quels appas?
LA MARQUISE
Elle n'est plus si mal; voilà tout, ce me semble.
TALMAY.
C'est modestie à vous, car elle vous ressemble
(.4 part.) En très beau.
LA MARQUISE
Vous trouvez ?
TALMAY.
Regardez donc ces yeux !
LE DUC
Cette bouche !
JULIE
Ce front !
LA MARQUISE
C'est ce qu'elle a de mieux .
LE DUC
Pour nous plaire, il suffit de cet air de famille.
LA MARQUISE
C'est possible, après tout. Embrassez-moi, ma fille.
PHILIBERTE
0 ma mère! merci !
LA MARQUISE, (à part.)
Très gentille, en effet :
Je ne sais vraiment pas comment cela se fait !
LE DUC. (à parti.
Voilà comment l'on force à parler la nature.
LA MARQUISE
Asseyons-nous, Messieurs; on va donner lecture Des contrats.