‹ Émile AugierChapitre 8 sur 24 · RAYMOND · texte numérisé non relu

RAYMOND

C'est pousser un peu loin cette plaisanterie.

Finissons.

JULIE

Vous avez raison, finissons-en.

Et vous. Monsieur, mette/ Raymond de Taulignan (1).

Yoilà nos gens rejoints, Philiberte transfigurée, charmante au gré de tous, gentille, même aux yeux de sa mère, et joyeuse de triste qu'elle était, et d'insignifiante devenue piquante, agréable d'esprit ; et ce changegement s'est fait de scène en scène, à mesure qu'elle a cru en elle, en sa beauté, en son amour, qu'elle s'est épanouie naturellement, de tout son être, ainsi que d'acte en acte, de scène en scène, s'est ouverte au monde et à la vie son autre sœur Agnès, par une pente insensible, parune douce gradation dont les moindres progrès sont aisément perceptibles chez Emile Augier comme dans Molière. Mais le mariage est ici plus qu'un dénoûment, il est une consécration : or cela est toute la pièce, et cela n'est point de Molière.

Est-ce à dire que toutes ses pièces en vers soient rigoureusement taillées sur le patron classique? Evidemment, non. Mais, outre que ce qu'il a su ajouter aux modèles dont il est imbu, éclate plus manifes-

li P/nliberte.lll. !*. Édition '"a'mann-Lévy.

tement dans ses comodies en prose^ peut-être n'était-il pas inutile de marquer combien peu, quoi qu'on en ait dit et malgré tout ce qui s'en dit encore, (telle est la force des opinions anonymes!) Emile Augier a subi l'influence romantique. La preuve, faite pour P/iiiiôerie, serait aussi aisée à produire pour ï Aventurière. Or, l'usage s'est établi de considérer V Aventurière comme une conciliation, comme un compromis entre deux genres ennemis, et de publier que si le vers en est tout classique, le cadre, la couleur, et certains jeux de scène en sont fort romantiques. Et l'usage est un tyran irresponsable (I). Emile Augier et la couleur locale dans V Aventurière\ Le beau chapitre à écrire, où l'on ne mettrait rien du tout, mais rien de rien ! « La scène se passe à Padoue, en 15... » dit la brochure. En voilà le plus clair et le plus pittornsque. Toute la couleur locale, ou peu s'en faut, se résume en cette indication. D'ailleurs aucune description, peu ou point d'effets de décor, imposés par le poème, s'entend. Je vous jure qu'on en trouverait davantage dans Bajazet. La scène est à Padoue, comme elle était à Athènes dans la Ciguë, à Carthage dans le Joueur de flûte, juste assez pour donner carrière à la fantaisie, et d'une apparence de iiclion protéger le fond même de l'œuvre et la saine morale qui y règne. Il est également vrai que Monte-Prade est un Arnolphe vieilli et moins égoïste, Horace et Célie deux amoureux à la façon de Valère, de Cléante, d'Eraste, de Marianne et de Lucile. N'importe. La tradition est fondée. On ne résiste pas à cela. Et pendant quelques années encore, les manuels et les monographies iront répétant àl'envi que V Aventurière est une conciliation... et le reste. Mais Annibal, donc? le frère de doua Clorinde, le cousin de don César de Bazan, cousin de don Salluste. Oui, Annibal ressemble à don César, à moins qu'il ne rappelle Sbrigani, ou tout autre chaperon de

(1) Les imitations se réduisent, en somme, à la forme extérieure de quelques tirades, qui rappellent A. de Musset ou Victor Hugo, Y. ch. X : du iStyU).

8'2 KMILE AUdlK»,

cape et d'épée, tel qu'il se pourrait rencontrer dans Molière même, et ailleurs. Mais enfin Annibal se grise, comme certain abbé galant de Musset, A la bonne heure ; et aussi comme Sgauarelle

Qu'ils sont doux, Bouteille chérie,

Frère Jean, et Panurge, qui parmi les beuveries déraisonne lamentablement; et tous ensemble représentent une même lignée, hélas! que ni Molière ni Rabelais n'ont

créée. Mais enfin l'Aventurière est une comédienne

oui, à peu près comme dans le Roman comique de Scarron. J'ose même ajouter sans paradoxe, c'est une comédienne lasse des aventures, avide de repos et d'honorabililé et que cela n'a rien de romantique, ni même de romanesque, et que c'estjustement le contraire du romanesque et du romantique. Ce qui n'empêche pas V Aventurière d'être une conciliation... et cœtera. Pourquoi ? Pourquoi encore?

Ces pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais,

La vérité pourrait un jour se réduire à ceci : qu'Emile Augier était plein de ses modèles classiques ; que sa morale s'accommodait aisément de leur formule dramatique, que ses pièces en vers en font foi, et que s'il a été plus riche en ses combinaisons, c'est qu'il arrivait immédiatement après Scribe.

§ 2. Les pièces en prose. — Le Gendre de M. Poirier.

A part deux exceptions, la Jeunesse et Paul Fo'estier, ses grandes comédies sont en prose. On comprend qu'il ait repris par deux fois la forme du vers, pour exprimer les ardeurs qui bouillonnaient en l'àme d'un jeune homme ou d'un artiste. Mais il parait bien que, la cause de sa philosophie pratique unefois gagnée, il relégua au

LES PIÈCIÎS EN PliOSE. 83

second plan rimagination et la fantaisie, qui ne lui étaient plus une parure nécessaire. Alors il entre dans le grand courant des vices domestiques et sociaux, et là encore sa poétique est foncièrement classique, avec quelque chose de plus.

S'il a emprunté à Scribe le goût delà pièce bien faite, fortement composée, et habilement dénouée, il garde de l'ancien répertoire une tendance à serrer de près la crise dès le début, sans allonger l'exposition outre mesure ou l'éloigner trop du moment de l'action. Chez lui point de prologue (1), ni de premier acte à sensation, où l'esprit pétille, sans que l'intrigue se dessine. Il a conservé l'usage des procédés un peu naïfs, mais naturels, qui aident au développement dramatique sans y chercher finesse. Lettres d'amour ou d'excuses, la ruine inattendue de la famille, les coups de foudre d'une passion soudaine, les procès, les plaideries, tout l'attirail de la vieille comédie y est remis à neuf, sans prétention, comme une machine un peu antique, qui, réparée, peut encore rendre des services. Dans les Lionnes pauvres, une de ses pièces les plus osées et les plus modernes^ il se sert d^me revendeuse à la toilette, M"^'' Chariot, qui n'est autre que M"" La Ressource, rajeunie. Mais surtout il emprunte à l'ancienne formule ~ dramatique l'équilibre, ou, pour mieux dire, le système debasculequ'a si ingénieusement mis en œuvre Molière. Il y a, en elïet, au moins deux sortes de composition au théâtre. L'une, plus récente peut-être (encore Corneille en est-il le père), qui consiste à mettre en présence des intérêts et des personnages divers^ et, par la force d'une irréductible logique, à les conduire droit au dénoùment. Ils passent par un certain nombre de situations prévues et nécessaires, qui sont les étapes dudéveloppement et les moments pathétiques de la crise. Le rival d'Emile Augier, M. Alexandre Dumas fils, y a excellé pendant toute sa carrière. Cela est saisissant,

(1) Excepté Jenii de Thoinmrray

EMILK AUGIER.

et, pour peu que les caractères soient vigoureusement dessinés, IVlTet est immanquable. Une autre méthode, qui est celle de Molière, et qu'a renouvelée habilemonl Emile Augier, consiste à rechercher l'équilibre plutôt qu'à pousser la déduction, à mettre en présence des personnages et des intérêts divers, et à les frotter, plutôt qu'à les heurter, à leur faire suivre une courbe plus volontiers que la hgne droite, à les faire triompher tour à tour, selon que leurs sentiments ou leurs opinions on leurs moyens sont à leur tour plus puissants, comme cela se passe un peu dans la vie. Cer la vie n'est point faite de théorèmes ; il nV a guère de vérité absolue; c'est le contlil des probabih'tés. L'art d'Emile Augier au théâtre a été, après Molière, d'équilibrer les contlils, de peser tous ces mobiles à une balance très sensible, dont les deux plateaux montent et s'abaissent successivement. Il en montre les oscillations, jusqu'à ce qu'au dénoùment le fléau se fixe enfin. Pour y réussir, il faut plus de souplesse que de logique, plus de sensibilité el d'ouverture d'esprit que d'àpreté et de décision. C'est l'alternative des possibilités, plutôt que la rigueur de la déduction. Enfin, pour parler pédant, le syllogisme s'assouplit en un dilemme. Cette composition renferme moins de pathétique que de vérité ; elle saisit moins, et contente peut-être davantage. Le raisonnement est moins rigoureux ; mais il est plus fécond, et montre mieux les différentes faces des hommes et des choses. Encore une fois, c'est un équilibre instable, jusqu'à l'instant de conclure. Et cette méthode de composition est, en somme, si proche de la vérité, qu'aujourd'hui les plus modernes d'entre les modernes semblent vouloir la simplifier encore, et, renonçant au rythme équilibré, en noter seulement les alternatives, et découper la réalité en scènes presque isolées, où la logique n'a rien à voir, où les contradictions seulessubsistent. Pour un peu plus, on reviendrait aux comédies à tiroirs, qui sont le squelette de la comédie classique, et aussi peutêtre le théâtre de demain.

On comprend aisément ce qu'Emile Augier a dû empruntera Molière, retenir de Scribe, et ajouter à tous les deux, pour rajeunir cette composition. C'est d'abord, nos mœurs et nos personnages se compliquant tous les jours, une plus grande richesse de combinaisons scéniques, où personnages et mœurs se puissent dévoiler sous toutes leurs faces et apparaître, dans ce mouvement alterné, sous leurs jours dilîérents. Nul théâtre en effet, en des sujets très familiers, n'est plus fécond en situations. C'est un des grands mérites d'Emile Augier. Un autre est d'avoir su tempérer ces situations de telle sorte, qu'elles ne s'opposent point violemment, par d'insolubles antithèses , mais que plutôt les coups de théâtre s'amortissent les uns les autres par une préparation ingénieuse et adroitement ménagée. Les scènes de transition sont à peine visibles, tant elles résultent naturellement de la péripétie qui précède, et s'acheminent à la péripétie contraire qui va suivre. C'est une diversité presque rythmée, en un balancement régulier et à peine apparent. Et le mouvement est si souple et délié, que la diversité seule des situations apparaît, sans qu'on y sente trop la main qui tient la balance et la meut. 11 est vrai qu'un rien presque sufiit à la mouvoir : un mot jeté en passant, un peloton de laine qui tombe et qu'on ramasse ou qu'on feint de ramasser, un duel dans l'air, une ombrelle oubliée sur un meuble, une de ces mille trouvailles, dont abonde la comédie d'Augier, et qui ne sont point de mince importance, si l'on en croit Pascal. « Le nez de Cléo/jàtre, s'il eiit été plus long, la face du monde était renversée. »

La grave difficulté de cette formule dramatique est dans le dénoiiment. La comédie classique en a fait bon marché parce qu'elle se bornait à l'étude des caractères; et l'on voit que Molière s'en souciait peu, et que la conclusion venait tant bien que mal au bout de la pièce, quand chaque personnage était achevé, et qu'il se faisait temps de mettre le point final. La comédie de mœurs est

86 ÉMILF: AUGIER.

plus exigeante, et, les combinaisons étant plus compliquées, l'intrigue veut un dénoùment, qui soit franchement une solution. Emile Augier fut en cela heureusement servi par la conception même de son théâtre. Le mariage, si souvent banal ou invraisemblable chez les autres, est chez lui une conclusion nécessaire, et comme la morale obligatoire. L'intérêt s'accroît de toutes les contrariétés que le mariage a subies, chemin faisant, ou des désirs qu'il a inspirés, La fille trop riche pour se croire aimée, si elle rencontre enfin un homme qui l'aime, après mille indécisions en vient logiquement à l'épouser. Ce n'est plus seulement l'accessoire, c'est la pièce même. C'en est la fin. dans tous les sens du mot. llserait regrettable que Valère n'épousât pointMarianne; mais il estsurtoutintéressantqueTartufe soit expulsé de chezOrgon. Au contraire, il est indispensable que dans les Fourchambault Bernard épouse Maïa ; car l'oeuvre tout entière ne va qu'à relever les irréguliers de naissance, et à leur concéder le devoir, comme aux autres, de fonder un foyer. Une œuvre oii la famille est en jeu aboutit nécessairement au mariage, qui en est la première base. Notez que le dénoùment est aussi logique et aisé, quand il s'agit d'une union d'abord troublée, qui semble mal assortie, et dont les nœuds se resserrent enfin. La rentrée en grâce des époux, c'est la consécration de la maison et de son avenir. Après le mariage à l'église, l'union au foyer. Et, bien que cette issue résulte, sans effort, de la conception même de ce théâtre, lorsque les obstacles sont insurmontables, Emile Augier n'a pas hésité à dénouer ses pièces autrement, et à rompre l'union immorale ou odieuse. Témoin le coup de pistolet, qui a tant déconcerté le public à la fin du Mariage dOlympe, et le farouche désespoir de Pommeau dans les Lionnes pauvres. L'épouse, indigne, s'en est allée : le ressort de vie s'est brisé en lui ; et, au moment où il quitte le théâtre, le pauvre homme est prêt à mourir. Maître Guérin aussi reste seul, dans son étude, parmi ses paperasses nota-

LES PIÈCES liN PROSE.

liées et ses actes d'une probité louche, cependant que sa femme et son fils abandonnent ce toit, oii l'avarice et l'adultère feront désormais un fâcheux ménage. Ces audaces sont la vraisemblance même ; c'est une autre manière de glorifier la famille, qui est l'unité de la pièce.

De ce système, à la fois classique et original, le Gendre de M. Poirier est l'œuvre la plus connue ; elle en est aussi l'application la plus simple à définir.

Un jeune marquis, d'authentique noblesse, « orphelin à quinze ans, maître de sa fortune à vingt, a promptement exterininé son patrimoine (1) ». A ce prix il possède l'art de toutes les élégances, et, s'il est léger d'argent, il est plein de grâce et de distinction. En quête d'un prêteur, il a rencontré un beau-père, M. Poirier, (v Je ne lui offrais pas, dit-il, assez de garanties pour quil fit de moi son débiteur ; je lui en offrais assez pour qu'il fit de moi son geindre (2) ». C'est l'ancienne et très véridique histoire de la noblesse qui fume ses terres, comme on disait jadis, et court les hasards d'une riche mésalliance, pour réparer le lustre terni du blason Seulement, le régime de l'égalité est survenu, et le bonhomme de beau-père, le M. Poirier, digne de son nom, « modeste et nourrissant comme tous les arbres à fruits » , ne se contente plus de « fournir aux desserts d'u?i gentilhomme ». M. Poirier est devenu l'égal de M. le marquis devant la loi, et de là à lui vouloir être supérieur, il n'y a que l'épaisseur de quelques millions gaspillés par l'un et ramassés par l'autre. Gaston de Presles a épousé une dot. Mais M. Poirier a acheté une influence et des relations. Il a marié sa fille pour lui autant que pour elle, suivant la maxime accoutumée en bonne bourgeoisie. M. Poirier paie les dettes de son gendre, dans l'espoir que son gendre sera une valeur négociable auprès du gouvernement. M. Poirier est ambitieux. M. Poirier

(1) Gendre de M. Poirier, I, 2. Edition Calmann-Lévj.

(2) Ibid.

aspire à la pairie. De sorte que, depuis M. Jourdain, la situation a bien changé, et depuis Georges Dandin aussi. Oui, le bourgeois amiùlieux et le noble besoi^neux ont fait tous deux une affaire, dont le ridicule l'es éclabousse également. Emile Augier n'avait pas, en vérité, à prendre parti pour celui-ci ou celui-là, et c'est le triomphe de la composition qu'une comédie ainsi départagée avec d'infinis ménagements.

En effet, l'équilibre en est curieux. C'est un jeu de bascule, qui tantôt donne l'avantage à Poirier, et tantôt à son gendre, selon que l'élégante et coupable insouciance de l'un, ou les calculs de l'autre, longuement ourdis et déjoués à l'épreuve, sont mis en balance. Pendant tout le premier acte, Gaston est le plus spirituel exemplaire du bonheur distingué, inconscient et capricieux. Poirier fait le gros dos autour du gentilhomme, qui a pour lui « des familiarités quilna pas pour tous les autres domestiques » . L'un tient la scène, mais, déjà, l'on sent que l'autre .prépare la sienne. « // faut, dit le parvenu, être coulant en araires ». Le second acte est indivis. Gaston triomphe. Mais Poirier a son plan de revanche. Le troisième consacre la victoire du beau-père, encore qu'un instant le gendre se soit joué de lui. Le quatrième enfin est à l'amour, qui met l'un et l'autre à son plan ; Gaston aspire à faire le bonheur de sa femme et à devenir un époux digne d'elle, et Poirier rêve de faire le bonheur de son pays, en lui donnant un pair de France expérimenté. Ces ménagements de la composition apparaissent jusque dans la disposition des personnages. Tous les rôles sont doublés, comme pour adoucir les chocs. A côté de Poirier, Verdelet, un marchand de drap, qui n'a pas tant aune qu'il n'ait beaucoup lu, moins égoïste et plus doux ; à côté de Gaston, le Duc, un ancien camarade de fêtes, qui, au lieu de refaire son patrimoine par une mésalliance, s'est engagé dans un régiment d'Afrique et porte fièrement les galons de laine de brigadier : un vrai Duc, celui-là. Ils sont comme les confidents de la comédie, et pré-

viennent les heurts qui en rompraient trop violemment l'équilibre. Verdelet console Antoinette et retient Poirier; le Duc retient Gaston et console Antoinette. Et tout cela est d'un rythme sobre, souple, et très classique, et d'un esprit fertile en combinaisons et en situations dramatiques.

Et donc, M. Poirier, ancien négociant en gros, plusieurs fois millionnaire, a marié sa fille, Antoinette, à M. le Marquis Gaston de Presles, dont le titre et les dettes sont authentiques. Le Duc arrive, et Gaston, après l'avoir plaisanté sur la casaque militaire, le renseigne sur le mariage qu'il a fait, sar le trésor de beaupère qu'il croit avoir découvert, avec quelques mots sur sa femme, et force détails sur la vie qu'il mène, la grande vie, la vie d'autrefois.

« Tu te figures, parce que j'ai épousé la fille d'un ancien marchand de drap, que ma maison est devenue le temple de r ennui, que ma femme a apporté dans ses nippes une horde farouche de vertus bourgeoises, et qu'il ne reste plus qu'à écrire sur ma porte: « Ci-git Gaston, marquis de Presles! » Détrompe-loi : je mène un train de prince, je fais courir, je joue un jeu d'enfer, j'achète des tableaux, j'ai le premier cuisinier de Paris, un drôle qui prétend descendre de Vatel, et qui prend son art au grand sérieux ; je tiens table ouverte, entre parenthèses tu dineras demain avec tous nos amis, et tu verras comment je traite ; bi-ef, le mariage n'a rien supprimé de mes habitudes, rien... que les créanciers (1) ».

Nous savons même qu'il y a un duel dans l'air, « un joli petit duel, comme do nu le bon temps », à propos d'une M™° de Montjay, une comtesse à tout faire. Après ces confidences arrive le « beau-père an complet, avec so?i ancien associé , so7i ami Verdelet». Onlui présente le Duc ; on le prie de veiller à l'installation d'Hector, de tenir à ses ordres le coupé bleu, celui de M. Poirier, tout cela gaîment, et d'un petit air de supériorité sans

Il Gendre de M. Poirier, I, 2. Édition Cahnann-Lévy.

90 KMILE AlGIEIl.

brusquerie, et Ton quitte Poiricret Venlelet ()our visiter les écuries : entre son beau-père et son pur sang Gaston n'hésite point. A tous ces légers froissements Poirier acquiesce, ronronne et ne souffle mot. C'est alors que Verdelet l'entreprend sur le ton ironique et lui dit: <( Je trouve tongendre obséquieux avec toi. y) Il lui reproche de la faiblesse avant le mariage, de la platitude après; il est le parrain d'Antoinette, il a pour elle une aff"eclion par • tagée, et il pressent que l'avenir estgrosdumalheur desa filleule et de la ruine de son associé. Poirier se rattrape sur Verdelet des familiarités de son gendre, s'assied, prend son journal, \e Cotistitutio/uiel, et laisse percer le bout de l'oreille : « Encore un d'arrivé ! M. Michaud. le propriétaire de forges, est nommé pair de France {Y) \ » Voilà l'explication de ce mariage, qui prend assez mauvaise tournure. M. Poirier songe à la pairie ! Cependant arrive Antoinette, qui rêve au bonheur entrevu, qu'elle n'a pu encore goûter, un peu inquiète de l'indifférence étourdie et hautaine de Gaston, qu'elle finit par avouer à son parrain, et aussi à son père. C'est l'onnui, dit M. Poirier. Ton mari s'ennuie. Qu'il s'occupel 'Qu'il ait une situation officielle! Une ambassadg ! Un poste d'honneur, enfin ! Qu'il soit un gendre influent, un gendre utile ! Tout cela s'entend. Rentrent le Duc et Gaston, et, parmi ce cadre d'une vie luxueuse, les personnages se détachent décidément avec leur physionomie et leur contraste. Gaston a fait l'acquisition d'un tableau. Tous l'examinent et l'apprécient, Gasto'n et le Duc avec une élégance entendue, Antoinette avec sentiment, Verdelet avec beaucoup de sens. Poirier avec la sentimentalité dogmatique et niaise du parvenu.

POIRIER

ce Çà n'est pas intéressant, ce sujet-là, çàne dit rien. J"ai dans ma chambre une gravure qui représente un chien au boi'd de la mer, aboyant devant un chapeau de matelot... à la bonne Iveure ! çà se comprend, c'est ingénieux, c'est simple et touchant.

(1) Le gendre de M. Poirier, I, i. Édition Calmann-Lévy..

GASTON

Eh bien, Monsieur Poirier, puisque vous aimez les tableaux touchants, je vous en ferai faire un, que j'ai pris moi-même sur nature : il y avait sur une table un petit oignon coupé en quatre, un pauvre petit oignon blanc ! Le couteau était à côté... Ce n'était rien, et çà tirailles larmes des yeux.

VERDELET, boS.

Il se moque de toi.

POIRIER, bas.

Laisse-le faire.

LE DUC

De qui est ce paysage?

GASTO.V.

D'un pauvre diable plein de talent, qui n'a pas le sou.

Et combien avez-vous payé çà?

GASTON

Cinquante louis.

POIRIER

Cinquante louis ! le tableau d'un homme qui meurt de faim ! A l'heure du diner, vous l'auriez eu pour vingt-cinq francs (1). »

Cette exposition est rapide et complète, et, dès la troisième scène, l'action est engagée, puisque nous savons et les manquements de Gaston et les projets de AI. Poirier. Mais il s'agit de décider le brillant marquis à ne considérer pas l'oisiveté comme un héritage de famille et à faire figure dans le monde autrement que par des équipées coupables. La lutte est engagée entre l'ambition madrée et la légèreté aristocratique.

Le second acte débute par un conseil de famille. a Diantre, cher beau-père , dit Gaston plaisamment , voudriez-vous me faire interdire^ par hasard ? » C'est un siège en règle, maladroitement conduit par Poirier, où tous s'avancent et se découvrent, pendant que le Marquis s'échappe par une profession de foi commode en toute occasion. « Ilny a que trois positions que mon nom me permette : soldat, évêque ou laboureur. Choisissez )). A-t-il raison, le fringant Marquis? Non. Et

(1) Le Gendre de M. Poirier, I, 6. Édition Calmann-Lévy.

92 ÉMILK AUGIKR.

les autres? Pas davantag-e. Il s'est habilement retranché derrière ses convictions, dans une posture d'où on ne saurait le débusquer, et tous les efforts oi!i ses conseillers se dépensent sont autant de fausses manœuvres. Ji,mile Augier ne sacrifie personne, ne force aucun trait. 11 oppose les uns aux autres, en équilibre. La scène a fatigué Gaston ; les suivantes l'énervent. M. Poirier va recevoir les créanciers de son gendre, et, en homme d'atTaires, s'en tire au mieux de ses intérêts avec les usuriers. Il obtient quittance pour la moitié des sommes dues. Mais les Gobsocks délèguent Ghevassus auprès de Gaston, qui apprend la ruse de M. Poirier, et la comédie indigne qu'il a jouée, menaçant ces messieurs d'envoyer son gendre à Glichy, plutôt que de payer -les billets intégralement ; et c'est Antoinette, que son mari traitait à la légère tout à l'heure, qui signe un billet payable sur sa dot pour désintéresser ces lamentables fripons. « Tiens, toi, je t'adore ! (1) » dit Gaston. Autre combinaison, qui maintenant va traverser les desseins et soulever la colère de M. Poirier. Gaston a les yeux dessillés ; il est à l'instant d'aimer sa femme ; il l'enlève, l'emmène au bois: les voilà heureux. Mais le beaupère a tout appris. 11 ne soutTrira pas que son gendre ruine sa tille. Puisqu'on se refuse à être utile, qu'on cesse de nuire. Et le fruit modeste et nourrissant devient amer. Assez fait la patte de velours! assez plié, assez temporisé ! On ne ruine point M. Poirier. M. Poirier a l'étoffe d'un pair de France, et il tient à en conserver la fortune. Le portier reçoit l'ordre de mettre Técriteau sur la porte: « A huer présentement un magnifique appartement au premier étage, avec écuries et remises », — l'appartement de M. le Marquis, l'écurie des pur sang. M. Vatel, le cuisinier, comparaît ; et comme, au nom de son ancêtre, il se refuse à mettre plus de simplicité bourgeoise dans son menu, il reçoit ses huit jours. Cette fois, c'est la guerre déclarée entre

{\) Le Gtudrc de M. Puiricr. II, G. Éditiou Caliuanu-Lévy.

l'aristocrate et le bours^eois. « M. le marqiih de Presles, on va vous couper vos- talons rougres ! (1) » Et cependant le marquis se promène émerveillé, en compagnie de sa femme, qu'il découvre, qui se révèle à lui, et qui sera tout à l'heure son juge et sa partie.

Oui, il revient, au 3*" acte, enchanté de sa promenade, des boutïées du printemps, des senteurs d'avril, et ravi de l'excursion qu'il a faite dans l'esprit et le cœur de son épouse. Quelle surprise ! Quelle joie ! 11 s'est enlin avisé qu'Antoinette n'est pas une pensionnaire ébaubie de sa métamorphose et qui joue à la marquise; il a compris qu'elle ne tient de J\I. Poirier que sa dot, à laquelle il paraît qu'elle ne tient guère. Cette petite bourgeoise est simplement une petite âme délicieuse, plus délicieuse que M""® de Montjay. Et M. le Marquis ne se sent pas de joie. Le voilà parti à l'aimer. Il est embarqué^ il ne songe pla^ que fêtes grandioses, où sa femme éclipsera toutes les autres femmes. Mais il a songé sans M. Poirier, qui paraît avec son plan de réformes. C'est la grande scène de délibération de la pièce. Elle est faite et filée de main d'ouvrier.

GASTOiN.

... Eh bien! cher beau-ppre, comment gouvernez-vous ce petit désespoir? Etes-vous toujours furieux contre votre panier percé de gendre? Avez-vous pris votre parti?

POIRIER

Non, Monsieur, mais j'ai pris un parti.

GASTON

Violent?

POIRIER

Nécessaire.

GASTON

Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander ?

POIRIER

Au contraire, Monsieur, c'est une explication que je vous dois... En vous donnant ma fille et un million, je m'imaginais que vous consentiriez à prendre une position.

(I) Le gendre de M. Poirier, II, 9.

94 EMILE AUOiER.

GAèTON.

Ne revenons pas là-dessus, je vous prie.

POIRIER

Je n'y reviens que pour mémoire Je reconnais que

■'ai eu tort d'imaginer qu'un gentilhomme consentirait à s'occuper comme un homme, et je passe condamnation. Mais, dans mon erreur, je vous ai laissé mettre ma maison sur un ton que je ne peux pas soutenir à mni seul ; et, puisqu'il est bien convenu que nous n'avons, à nous deux, que ma fortune, il me parait juste, raisonnable et nécessaire de supprimer de mon train ce quMl me faut rabattre de mes espérances. J'ai donc songé à quelques réformes que vous approuverez sans doute.

GASTON

Allez, Sully! Allez, Turgot!... coupez, taillez, j'y consens! Vous me trouvez en belle humeur, profitez-en !

POIRIER

Je suis ravi de votre condescendance. J"ai donc décidé, arrêté, ordonné

GASTON

Permettez, beau père : si vous avez décidé , arrêté , ordonné, il me paraît superflu que vous me consultiez.

POIRIER

Aussi ne vous consulté-je pas ; je vous mets au courant : voilà tout.

GASTON

Ah ! vous ne me consultez pas?

Cela vous étonne?

GASTON

Un peu, mais je vous l'ai dit, je suis en belle humeur.

POIRIER

Ma première réforme, mon cher garçon.

GASTON

Vous voulez dire : mon cher Gaston, je pense ? La langue vous a fourché.

Poirier.

Cher Gaston, cher garçon c'est tout un De beaupère à gendre, la familiarité est permise.

GASTON

Et de votre part, Monsieur Poirier, elle me flatte et m'honore Vous disiez donc que votre première réforme ?....

POIRIER, se levant.

C'est, Monsieur, que vous me fassiez le plaisir de ne plus me gouailler. Je suis las de vous servir de plastron.

GASTON

Là, là, Monsieur Poirier, ne vous fâchez pas !

POIRIER

Je sais très bien (jue vous me tenez pour un très-petit personnage et pour un très petit esprit, mais....

0(1 prenez-vous cela?

POIRIER

Mais vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau.

GASTON

Ah ! fi ! voilà qui est trivial vous parlez comme un

homme du commun.

POIRIER

Je ne suis pas marquis, moi !

GASTON

Ne le dites pas si haut, on finirait par le croire.

POIRIER

Qu'on le croie ou non, c'est le cadet de mes soucis. Je n'ai aucune prétention à la gentilhommerie, Dieu merci ! Je n'en fais pas assez de cas pour cela.

GASTON

Vous n'en faites pas de cas ?

-. » POIRIER

Non, Monsieur, non! Je suis un vieux libéral, tel que vous me voyez ; je juge les hommes sur leurs mérites et non sur' leurs titres ; je me ris des hasards de la naissance, la noblesse ne m'éblouit pas, et je m'en moque comme de l'an quarante : je suis bien aise de vous l'apprendre .

GASTON

Me trouveriez-vous du mérite, par hasard ?,

Non, Monsieur, je ne vous en trouve pas.

GASTON

Non ? Alors, pourquoi m'avez-vous donné votre fille ?

POIRIER, interdit.

Pourquoi je vous ai donné.... ?

GASTON

Vous aviez donc une arrière-pensée?

POIRIER

Une arrière pensée ?

, , GASTON

Permettez ! Votre fille ne m'aimait pas, quand vous m'avez attiré chez vous; ce n'étaient pas mes dettes qui m'avaient valu l'honneur de votre choix ; puisque ce n'est

KM ILE AllilKR.

pas non plus mon titre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arrière-pensée.

POIRIER, se rasseyant.

Quand même, Monsieur !... Quand j'aurais tâché de concilier mes intérêts avec le bonheur démon enfant ! Quel mal y verriez-vous? Qui me reprochera, à moi qui donne un million de ma poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dédommager de mon sacrifice, quand d'ailleurs il est aimé de ma fdle ? J'ai pensé à elle d'abord, c'était mon devoir; à moi ensuite, c'était mon droit.

Je ne conteste pas, Monsieur Poirier. Vous n'avez qu'un tort, c'est de manquer de confiance en moi.

POIRIER

C'est que vous n'êtes pas encourageant.

GASTON

Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries? Je ne suis peut-être pas le plus respectueux des gendres, et je m"en accuse, mais dans leschosessérieuses, je suis sérieux. Il est très juste que vous cherchiez en moi l'appui que j'ai trouvé en vous.

POIRIER, à part.

Comprendrait-il la situation ?

GASTON

Voyons, cher beau-pére, à quoi puis-je vous être bon, si tant est que je puisse être bon à quelque chose ?

POIRIER

Eh bien, j'avais rêvé que vous iriez aux Tuileries.

GASTON

Encore ! C'est donc votre marotte de danser à la cour?

POIRIER

Il ne s'agit point de danser. Fait3S-moi Thonneur de me prêter des idées moins frivoles. Je ne suis ni vain ni futile.

GASTON

Qu'êtes-vousdonc, ventre saint-gris ! expliquez-vous.

POIRIER, piteusement.

Je suis ambitieux.

On dirait que vous en rougissez ; pourquoi donc? Avec l'expérience que vous avez acquise dans les affaires, vous pouvez prétendre à tout. Le commerce est la véritable école des hommes d'Etat.

POIRIER

C'est ce que Verdelet me disait ce matin.

GASTON

C'est là qu'on puise cette hauteur de vues, cette éleva-

tion de sentiments, ce détachement des petits intérêts, qui font les Richelieu et les Colbert.

POIRIER

Oh ! je ne prétends pas

GASTON

Mais qu'est-ce qui pourrait donc bien lui convenir, à ce bon Monsieur Poirier ? Une préfecture? Fi donc ! Le Conseil d'Etat ? Non ! Un poste diplomatique? Justement l'ambassade de Constantinople est vacante...

POIRIER

J'ai des goûts sédentaires ; je n'entends pas le turc .

GASTON

Attendez! Je crois que la pairie vous irait comme un gant.

POIRIER

Oh ! croyez-vous ?

GASTOX.

Mais, voilà le diable ! Vous ne faites partie d'aucune catégorie... Vous n'êtes pas encore de l'Institut.

POIRIER

Soyez donc tranquille ! Je paierai, quand il le faudra, trois mille francs de contributions directes. J'ai à la banque trois millions qui n'attendent qu'un mot de vous pour s'abattre sur de bonnes terres.

GASTON

Ah ! Machiavel ! Sixte Quint ! Vous les roulerez tous !

POIRIER

Je crois que oui.

GASTON

Mais j'aime à croire que votre ambition ne s'arrête pas en si bon chemin ? Il vous faut un titre,

POIRIER

Oh ! je ne tiens pas à ces hochets de la vanité : je suis, comme je vous le disais, un vieux libéral.

GASTON

Raison de plus. Un libéral n'est tenu de mépriser que l'ancienne noblesse; mais la nouvelle, celle qui n'a pas d'aïeux

POIRIER

Celle qu'on ne doit qu'à soi-même !

GASTON

Vous serez comte.

Non. Il faut être raisonnable. Baron seulement.

GASTON

Le baron Poirier !.... cela sonne bien à l'oreille.

98 KMlLf: AUGIER.

POIRIER

Oui, le baron Poirier.

GASTON. (// le regarde et part d^ un éclat de rire). Je vous demande pardon, mais là, vrai, c'est trop drule ! Baron, Monsieur Poirier!.. .Baron de Gatillard ! POIRIER, à part [i).

Je suis joué! »

La scène est faite de deux mouvements habilement balancés; M. Poirier débute par le ton sec, cassant et décidé, jusqu'à ce que, son gendre ayant, comme par mégarde, trouvé le défaut de la cuirasse, il se livre, se découvre, passe du ton décidé au ton radouci, puis modeste, et de la modestie à l'espérance, de l'espérance à la joie, de la joie à la convoitise^, et de la convoitise à la déception et à rhumiliatioii. Il est joué; il perd la partie, en attendant que la chance lui revienne et que, par une symétrie de composition très comique, il reprenne l'avantage de la position et gouverne ce petit désespoir au gré de sa rancune, qui crie vengeance, dût le bonheur d'Antoinette, à peine ressaisi, s'envoler encore. C'est chez l'auteur un parti pris de ne point prendre parti et d'opposer les travers de l'un et de l'autre jusqu'au dernier acte, à force égale. Dès maintenant. M, Poirier, après avoir été bafoué, revient à la raison, c'est à dire qu'il se reprend à réaliser ses réformes, à défaut de son rêve.

GASTOX.

« Arrive donc, Hector ! arrive donc ! — Sais-tu pourquoi Jean-Gaston de Preslesa reçu trois coups d'arquebuse à la bataille d'ivry? Sais- tu pourquoi François-Gaston de Presles est monté le premier à l'assaut de la Rochelle ? Pourquoi Loui<-Gaston de Presles s'est fait sauter à la Hogue ? Pourquoi Philippe-Gaston de Presles a pris deux drapeaux à Fonlenoy '.' Pourquoi mon grand-père est mort à Quiberon ? C'était pour que M Poirier fût un jour pair de France et baro n .

LE DUC

Que veux-lu dire ?

(1 Le Gendre (h M. Poirier, III, 2. Edition Caliiiann-LéTy.

GASTON

Voilà le secret du petit assaut qu'on m'a livré ce matin.

LE DUC , à part .

Je comprends.

POIRIER

Savez-vous, Monsieur le Duc, pourquoi j'ai travaillé quatorze heures par jour pendant trente ans? Pourquoi j'ai amassé, sou par sou, quatre millions, en me privant de tout ? C'est afin que Monsieur le Marquis Gaston de Presles, qui n'est mort ni à Quiberon, ni à Fontenoy, ni à la Hogue, ni ailleurs, puisse mourir de vieillesse sur un lit de plumes, après avoir passé sa vie à ne rien faire.

LE DUC

Bien répliqué, Monsieur ! » (1)

Oui, Monsieur Poirier loue son appartement, loue ses écuries et ses remises, prend une cuisinière, traite la rue de la Bourdonnais et son vieil ami Ducaillou, et vit une bonne foia pour lui, sur le pied qui lui convient ; et si ce train bourgeois déroute l'élégance de monsieur son gendre, tant pis, ou plutôt tant mieux.

Maintenant, les événements se précipitent, les situations se multiplient. Gaston, qui venait de découvrir sa femme, renonce aux avantages de sa découverte. Il se bat en duel demain. Il retourne chez M""^ de Montjay à l'instant même. Que dis-je? Il y court; il est en retard. Et ce n'est pas trop des deux confidents, le Duc et Verdelet, pour ralentir la marche du drame et en maintenir l'équilibre en calmant l'exaspération des partis. La victime de cette lutte entre l'aristocratie et la bourgeoisie, c'est Antoinette, qui apprens son malheur et l'infidélité de son mari, qui reçoit une lettre de M"*^ de Montjay à l'adresse de Gaston, et qui a la faiblesse de l'abandonner aux mains de son père, lequel ne se gêne pas pour la décacheter, heureux de tenir sa vengeance. Car il la tient. Et il faut que Gaston s'humilie, qu'il consente à ce qu'il refusait le matin même, qu'il renonce à son oisiveté pour faire réparation à l'honneur de sa femme outragé. Poirier exulte froidement, raisonnablement. Il traî-

(1) Le gendre de M. Pglrier, III. 3. Edition Calniana-Lévy.

100 é.AllLE AUGIER.

nera M. le Marquis devant les tribunaux. Il a une arme, qui est cette lettre par lui violée. Il Ta, il la garde, il la veut garder, tandis que sa fille, pour la deuxième fois chevaleresque et vraiment marquise, la reprend, la déchire, et, inconsolable, inflexible, répond aux prières de Gaston : « Je suis veuve^ Monsieur ! » La victoire est à la bourgeoisie^ en attendant qu'elle reste définitivement à l'amour.

Poirier en abuse avec un entêtement égoïste et rancunier. Au quatrième acte, il poursuit sestracasseries; ila mis le château de Presles en vente, et il s'obstine, pour bien venger sa tille et se consoler de certain quart d'heure non oublié, à rendre entre elle et son gendre tout rapprochement impossible. Heureusement, Verdelet est là et le Duc, qui servent de trait d'union dans ce discord réparable. En dépit de Poirier, l'amour fera le reste. Le Marquis en est aux adieux. Il part demain avec M. deMontmeyran pour l'Afrique, oi^i il se fera soldat, lui aussi. Il contient son cœur prêt à s'humilier encore, Antoinette le sien, prêt à pardonner. Le Duc tente une dernière fois de les rapprocher. « Madame, dit-il, il va se battre. » — <f Ah! Tony, sa vie est en danger ! » Poirier rentre à temps pour rattraper sa vengeance, qui lui échappe. Un duel? Pourquoi? Pour qui ? Pour M™^ de Montjay ? Et recommence la campagne du bourgeois oflensé, qui s'acharne sournoisement au malheur de sa fille et au scandale de sa maison. Pour accorder son pardon, Antoinette exigo une preuve d'amour, celle qui coiite le plus à un gentilhomme, dont le cœur est bien situé. Gaston fera des excuses, ou elle ne le reverra plus. Et Poirier de s'ingénier aux perfides insinuations, et Gaston de se délîattre dans les angoisses de son légitime orgueil, et Verdelet de démasquer Poirier, et le Duc de presser Gaston,dans une scène rapide, mouvementée, rythmée, graduée, et d'une émotion poignante.

GASTON

« Je ferais le sacrifice de ma vie pour réparer mes fautes,

mais celui de mon honneur la marquise de Presies ne

Taccepterait pas.

ANTOINETTE

Si vous vous trompiez, Monsieur! Si je vous le demandais ?

GASTON

Quoi? Madame, vous exigeriez?

ANTOINETTE

Que vous fassiez pour moi presque autant que pour M"»"' d(; Montjay ? Oui, Monsieur. Vous consentiez pour elle à renier le passé de votre famille, et vous ne renonceriez pas pour mui à un duel à un duel qui m'offense ?

Comment croirai-je à votre amour, s'il est moins fort que votre vanité ?

POIRIER

D'ailleurs, vous serez bien avancé, quand vous aurez attrapé un mauvais coup ! Croyez-moi, prudence est mère de sûreté.

VERDELET, à part.

Vieux serpent!

GASTON

Voilà ce qu'on dirait, Madame.

ANTOINETTE

Qui oserait douter de votre courage? N'avez-vous pas fait vos preuves ?

POIRIER

Et que vous importe l'opinion d'un tas de godelureaux ? Vous aurez l'estime de mes amis, cela doit vous suffire.

GASTON

Vous voyez, Madame, on rirait de moi vous n'aimeriez pas longtemps un homme ridicule.

LE DUC

Personne ne rira de toi. C'est moi qui porterai tes excuses sur le terrain, et je te promets qu'elles n'auront rien de plaisant.

Comment? Tu es aussi d'avis ?

LE DUC

Oui, mon ami; ton duel n'est pas de ceux qu'il ne faut pas arranger, et le sacrifice dont se contente ta femme ne touche qu'à ton amour-propre.

GASTON

Des excuses, sur le terrain !

POIRIER

J'en ferais, moi

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