‹ Émile AugierChapitre 3 sur 7 · CLÉ ON · texte numérisé non relu

CLÉ ON

Ah! bah! embrassons-nous!

C'est plus alerte et plus ironique.

M. Augier demeurait, au surplus, Parisien, contemporain, Gaulois plutôt, je le répète, jusque dans ces comédies athéniennes. Il partait pour Corinthe et voulait écouter la flûte thessalienne de Chalcidias; mais, en chemin, il se souvenait de son grand-père et la verve haute en couleur de Pigault-Lebrun venait s'ébattre sur le pavé de mosaïque de Laïs. Gustave Planche, qui n'était point doux, reprochait alors à M. Augier son ignorance des passions contemporaines et renvoyait ce jeune homme à l'école de la vie. Mais Planche ne voyait pas que le poète alors cherchait, interrogeait, attendait. Sous les vêtements grecs de ses gens

d'Athènes, comme avant peu, sous les pourpoints de soie de ses Padouans [V Aventurière), M. Augier les faisait vivre déjà, ses contemporains. Il entrevoyait Olympe mariée dans cette Clorinde qui emporte d'assaut le cœur et la maison du vieux Mucarade. Il avait essayé déjà de la comédie moderne. L'Homme de bien, qui est comme récrin de Maître Guérin, n'avait réussi qu'à demi ; mais Gabrielle, bientôt, Gabrielle, cette sœur bourgeoise de la Jeunesse, allait être un succès, et quel succès ! Il était dit que ce rude manieur de fer rouge devait, avant toutes choses, essayer de guérir les plaies sociales avec des compresses mouillées de larmes. L'opération ne réussissant pas, plus tard il a bravement amputé.

Lorsque M. Emile Augier entra à l'Académie française, à trente-six ans, il ne s'était point d'ailleurs, affirmé encore comme chirurgien. L'intrépide coup de pistolet final du Mariage d'Olympe semblait — le premier soir — avoir tué la pièce en même temps que l'héroïne. Le temps a montré que les deux mortes sont bien vivantes. Au moment de la tempête à? Olympe, Augier allait du Vaudeville au Gymnase, où l'on donnait le Gendre de M. Poirier, se con-

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soler, le même soir, et comme se laver les oreilles des sifflets d'Olympe avec les applaudissements de Poirier. Cétait, cette Olympe, une partie à recommencer. Un autre ne Peut pas essayé peut-être, et se fût endormi sur ses palmes vertes comme sur des lauriers bien gagnés. Mais il y a vraiment du lutteur dans M. Augier. Il tint bon, et, dès la première année de sa réception, il donna à la fois la Jeunesse, une pièce hardie, et les Lionnes pauvres, une pièce audacieuse.

Dès lors, ce fut chose dite : M. Augier était entré tout à fait en possession de son talent et de son public.

Son style s^tait singulièrement enrichi — grossi des scories pittoresques de la conversation du jour — et fortifié comme un soldat qui vient de faire campagne. L'auteur de Philiberte plongea, cette fois à fond dans la vie contemporaine, rapportant dans sa main des joyaux et de la vase, comme tous les plongeurs, comme tous les sondeurs des mers et des âmes. Depuis, ses succès se comptent par ses pièces : les Effrontés, le Fils de Giboyer, Maître Guérin, la Contagion, Paul Forestier, les Fourehambault, Madame Caverlet, — ■ drame mâle

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et profond, — une série d'œuvres vivantes et hardies qui ont affirmé la comédie sociale et inauguré la comédie politique, après les triomphes de V Ecole du bon sens.

Le bon sens, dont Fauteur de la Cigiie, l'ami de Ponsard, fut un moment le disciple, c'était le passé. Emile Augier ne devait pas s'y attarder longtemps. L'auteur de Diane, ce magnifique tableau historique d'une puissance rare, avec une scène hors de pair, dans un drame admirable, — le duel d'héroïsme entre Richelieu et Diane, — l'auteur de la Piètre de Touche, devenu le satirique, de la Contagion, ce cri de révolte et de Lions et Renards, cette œuvre de bataille, allait être le créateur de Giboyer, ce Figaro maculé et barbouillé de la science du xixe siècle, en un mot, Augier était l'homme de F avenir, du théâtre social et de la vie vivante.

Il était fait pour le théâtre à la Balzac, avec l'amour de l'humanité pour correctif; il était né pour dire la vérité aux gens et la crier sans faiblesse. Il n'a jamais pactisé, en effet, pas plus que Dumas, avec les caprices de la foule et il regrette encore le dénouement de Paul Forestier qu'il ne trouve pas assez violent. Il se

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reproche d'avoir fait là une concession à la douceur publique, qui n'est point dans l'accent général de la pièce. Et Dieu sait si Augier est rhomme des concessions !

On le retrouverait tout entier dans cette Contagion, qui reste un de mes fiévreux souvenirs de théâtre, comédie de combat, galerie de portraits peints ou crayonnés de main de maître : Mercadets élégants, pétris d'esprit et de séduction, ou de chic, vivant de hasard et viveurs d'habitude, barons menant train de princes, s'étourdissant eux-mêmes en se répétant qu'à l'heure du désastre et du krach on se fait sauter la cervelle, et qui, l'heure venue, n'hésitent pas entre la mort et l'infamie (ils choisissent l'infamie); actrices apprenant à se classer tandis que les grandes dames se déclassent; bourgeoises toutes prêtes à jeter leur chapeau par-dessus les moulins; jeunes gens raillant eux-mêmes leur enthousiasme éteint et leur jeunesse bêtement gâchée; tripoteurs d'affaires sans foi et agioteurs sans honneur, dont les moins coupables sont ceux qui sacrifient les sentiments vieillis et bourgeois : patrie, amour, dévouement, non à la négation mais à la blague!

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Je me rappelle encore quelle tempête éclata dans la salle lorsque, par les lèvres de Got, le héros de M. Augier, André Lagarde, jeta à ces spectateurs frémissants cette phrase qui semble aujourd'hui une terrible prophétie : « Il vient un jour où les vérités méconnues s'affirment par des coups de tonnerre! » Le moraliste devinait juste ; le satirique, comme tous les poètes, voyait de loin Forage venir. Mais, en vérité, la foudre a frappé trop fort.

Les censeurs avaient beaucoup taillé dans la Contagion.

Emile Augier a toujours eu maille à partir avec la censure. Elle lui reprochait dans Diane de pousser aux allusions politiques violentes ; elle lui demandait dans la Pierre de Touche de couper des maximes qu'elle trouvait subversives : « Le riche, dans les desseins de Dieu, n'est que le trésorier du pauvre, » ce qui est d'un évangélisme admirable ; elle interdisait, un moment, le Mariage d'Olympe ; elle coupait des strophes entières dans l'opéra de Sapho, écrit pour Gounod ; elle signalait, chose étrange, une scène de la Jeunesse ou un des personnages « se déclarait légitimiste « ; elle voulait que dans les Lionnes pauvres, l'auteur « défigurât »,

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au nom de la morale, Séraphine Pommeau, a pour la punir de sa perversité » .

« Oui, disait-on à Fauteur, cette femme est trop vicieuse. Il faut lui donner une leçon. Supposez qu'entre le quatrième et le cinquième acte, elle soit atteinte de la petite vérole. Quel châtiment pour une coquette! »

Mais Augier trouvait le dénouement trop banal et trop niais dans sa moralité enfantine.

« Allons donc ! répondit-il gaiement. Ce que vous me proposez là est impossible : Séraphine a été vaccinée! »

Cequi n'empêchait point Emile Augierde passer alors pour un auteur agréable au pouvoir, lui qui allait, au moment du Fils de Giboyer, de cette pièce vigoureuse qui fit jeter ce cri : « Le théâtre social est inauguré », avoir à lutter encore contre les convenances, le goût, la morale publique, etc., pour emprunter le style de la Commission d'examen.

Dans Sapho, Topera dont Gounod composa la musique, la censure n'avait-elle point biffé, comme, inadmissible, cette ode du poète Alcée aux jeux Olympiques :

Tremblez, tyrans, forgeurs de chaînes, Mangeurs de peuples, pâlissez!

Du sang qui coule dans nos veines Monstres si longtemps engraissés!

Il vient une heure où chaque fibre Se révolte au cœur généreux Et crie à l'homme qu'il est libre Et n'a pour maîtres que les dieux!

Que le bras se lève Pour les maux soufferts!

A défaut de glaive Brandissons nos fers !

Et dans la Contagion, que de détails impitoyablement marqués au crayon rouge, que de jolis mots sacrifiés! Je n'en citerai que quelques-uns :

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