LE GÉNIE DU PEDPLE. — L'AME ÉTOILÉE
tient surtout à la transmission orale, laquelle n'a cure du nom des poètes. Mais ce que des poètes ingénus ont réalisé d'un jet, d'autres plus savants l'ont parachevé en tirant de ces idées flottantes la haute poésie littéraire, C'est un échange incessant, du peuple aux poètes et des poètes au peuple, qui, toutefois, ne s'opère guère entre pays étrangers : « Tel air que Paris iredonne aujourd'hui, vibrait déjà, il y a vingt ou trente siècles, sur les bords de l'Euphrate ou du Gange ; tandis que la poésie est la création exclusive d'un peuple, l'essence de ses joies et de ses douleurs, la vision idéale où il se survit à jamais. »
On peut suivre dans l'histoire l'influence de la poésie populaire sur celle des lettrés ; la part de la tradition y est énorme ; et sans elle, bien des types, bien des héros, bien des scènes d'écrivains célèbres n'existeraient pas. Le peuple est le grand trouveur, l'inventeur du merveilleux. En France, il a d'abord formé la langue, puis les chansons, les poèmes épiques, les romans d'amour où l'auteur, en érudit, montre une première renaissance : la Renaissance celtique. Mais cette poésie naturelle fut supplantée par une poésie courtoise, de plus en plus factice, et le xvie siècle tourna le dos au Moyen-Age. Maintenant qu'on y est revenu, l'Anthologie des poèmes français sur thèmes populaires, que prépare Emile Blémont avec Paul Sébillot, et qui groupera les manifestations successives de cette grande âme du pays, est vraiment désirable ; elle s'ouvrira par ce chapitre, dont le savoir et la clarté sont dignes de l'Esthétique de la Tradition populaire.
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Tout l'ouvrage, d'ailleurs, est écrit dans cette bonne prose française, élégante et précise, souple et imagée, que n'ont pu détruire les grossièretés naturalistes ni les convulsions décadentes. Blémont y ajoute des qualités personnelles, de tact, de mesure, de finesse, et ces deux éléments : la justesse d'information, la sincérité souriante et avisée, qui font courir un bon frisson de vie aussi bien dans ses études profondes que dans les prestes légendes par lui restaurées. Son idée aussi, que le peuple est un grand poète anonyme et que même la poésie littéraire vient de lui, est si vraie, si nettement éclatante, qu'il semble redire une vérité historique ; et pourtant elle reste nouvelle, car les poètes littéraires ont la prétention de n'exister que par eux, oubliant que rien n'existe par soi. — Qu'importe à Emile Blémont ? Il suit la voie de sa pensée générale ; et qu'il l'exprime en des poésies, du théâtre ou des études, cette pensée est toujours formée d'éléments naturels qui la préservent de l'erreur, qui la guident vers les beautés réelles et simples de la Terre, vers les grandeurs réelles et sublimes du Ciel. Il va vers l'avenir en restant uni au passé.
Spécialement, ici, c'est le peuple qu'il remet en possession de son génie, trop longtemps nié ou pillé. Et il expose la constitution de ce génie ; ainsi, dit-il, « ce n'est pas l'art, c'est le sentiment, c'est l'âme, qui donne du prix à la chanson populaire. » Il a tout mesuré, tout aperçu, dans la masse anonyme : « Le peuple élé. mentaire et profond, dit-il encore, le peuple aux innombrables âmes, le peuple sans nom et sans gloire, n'a-t-il pas, en vérité, plus de génie que Shakespeare,