LE GÉNIE DU PEUPLE. — L'AME ÉTOILÉE
Des innombrables voix de la nature immense ; C'est un chant fait d'espoir, de candeur, de clémence, Accord suprême, élan d'invincible retour, Où bat le rythme saint de l'éternel Amour.
En face de la nature toujours nouvelle, une sérénité maît dans l'âme, l'élève, la transfigure ; c'est la Fin
i jour :
Ce qu'en l'âme j'avais d'obscur et de petit, Ce qu'à mon horizon j'amassais de nuages, S'est fonda : l'égoïsme aux grondements sauvages, La vanité, la baine et l'ardent appétit.
Mon rêve, en son essor que rien n'appesantit, Monte. Le soleil rouge emporte les orages. Le lirmament surgit, au-dessus des outrages ; La terre diminue et le ciel s'agrandit.
Oh ! fuir vers ces clartés que nul œil ne dénombre ! L'argile où j'ai vécu va bientôt choir dans l'ombre ; Que la paix l'enveloppe, et l'éternel oubli !
Mais puissent les accords où mon haut espoir vibre, Où respire un cœur pur, d'amour loyal empli, Flotter parfois dans l'air sur l'humanité libre !
'Inutile Poésie, ce fier sonnet signalé dans la Saison à oulgale, clôt le livre.
Une vie droite, dont les efforts quotidiens ont tou- >urs tendu vers le beau, le bien et le vrai, épure àme jusqu'à lui donner la douceur, la limpidité des eux constellés qui répandent sur nos solitudes, )mme une irradiation d'oubli, les bonheurs surnatu- ;ls, les consolations divines. L'Ame ètoilée n'a plus de uages, ses calmes profondeurs scintillent sur les assions de l'homme et n'en sont plus troublées. Si
l'œuvre de sentiment se reflète encore en quelques fraîches idylles, en quelques saluts à des amitiés chères, en ce rappel surtout d'une inguérissable douleur paternelle, le poète, devant l'infini, ne s'attarde plus aux signes de la terre ; il ne varie plus dans ses élévations ; il voit, il sait.
Parmi les compositeurs qui ont mis en musique des poésies de Blémont, je relève les noms de Claudius) Blanc (Mélodies orientales, tirées des Poèmes de Chine)l Léopold Dauphin (plusieurs recueils de mélodies), Paufl Puget, Gabriel Dupont, Gustave Ferraris, Ernest BocJ quet, Guarini, Gustave Charpentier, Martin Lazare^ Antonin Marmontel, H. Bemberg, Silvio Lazzari, André} Messager... Cette floraison de musiciens autour de] cette œuvre poétique suffirait à démontrer combien Blémont possède l'âme, l'esprit, la voix et le rythme, de la muse populaire.
Emile Blémont a encore à publier, en poésie :} Douce France ; la Chanson bleue : les Poèmes d'Edgar Poe, interprétés en vers français ; Anthologie des Poèmes\ français sur thèmes populaires, avec Paul Sébillot ; — \ en prose : Artistes et Penseurs, où sont évoquées les] grandes figures des deux derniers siècles ; Histoire da Victor Hugo ; Contes de la Saint-Jean, nouvelles et lé" gendes dont la moitié a paru en divers périodiques ; Mémoires d'un poète; — au théâtre : Libres Cœurs, drame légendaire en cinq actes en vers, avec Daniel de Venancourt; la Belle Aude, drame héroïque en cinq actes en vers; les Canonniers de Paris, drame révolutionnaireen cinq actes en prose ; le Chevalier d'amour, drame lyrique en trois actes en vers avec Daniel de Venancourt;
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Rome libre, opéra en cinq actes, avec Raoul Gineste pour les paroles et P.-V. de la Nux pour la musique. ]
Je rappelle que, dans son théâtre publié, diverses pièces n'ont pas encore été représentées : Roger de Naples, Mariage pour rire, la Couronne de Roses, Molière en bonne fortune, Au Bât d'argent, et la Petite Rosange.
L'Idée
Dans une de ses études sur les poètes anglais et américains du xix* siècle, Emile Blémont remarquait : « Apprécier l'œuvre d'un poète est chose essentiellement délicate ; sur quelles balances peser l'inspiration ? où trouver le diapason du bon goût? comment doser la sincérité, le sentiment, l'émotion ? » Voilà qui était excellent à livrer, une fois, aux méditations des gens qui écrivent sur la poésie sans autre faculté que celle, pour ainsi dire mécanique, des systèmes ordonnés et transmis par les professeurs de lettres. S'ils veulent démontrer que telle fleur est une rose, ils comptent et mesurent ses pétales, son calice, décrivent sa forme, sa couleur, analysent son parfum ; or, la meilleure appréciation, en pareil cas, est celle d'une femme qui, sans aucune science, sait choisir, parmi des fleurs, les roses, et parmi ces roses, la plus belle ou la mieux odorante.
J'ai dit pourquoi les études de Blémont étaient nécessaires; je les ai même déclarées urgentes, au sujet d'écrivains étrangers, parce qu'en France nous nous isolons trop volontiers dans notre littérature et qu'il était temps, vraiment, de connaître mieux les idées et les œuvres étrangères du xixe siècle. J'espère donc une-
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communauté de sentiments, lorsque, poussant plus loin que lui son opinion déjà sévère, je demande à la plupart des chroniqueurs du livre et des arts : — Même une critique qui sait apprécier un poète, peser son inspiration, trouver le diapason du bon goût, doser la sincérité, le sentiment, l'émotion, à quoi cela sertil? Une seule chose, de cet habile labeur, reste véritablement bonne : ce sont les citations produites. Que nous importe la rhétorique entassée autour ? La critique, faite sans autre objet que de discourir sur un écrivain, peut intéresser des confrères ; mais le public, qui déjà vient si lentement aux sources, aux ouvrages des poètes, s'attache fort peu aux commentaires de ces ouvrages ; d'autre part, ce procédé, qui prétend propager les auteurs, les gêne au contraire, puisqu'il ac" cumule d'inutiles publications entre ce public déjà surmené de lectures et ces auteurs généralement étouffés sous leurs analystes. Des études semblables sont donc vaines toujours, et souvent préjudiciables. Pour ce motif, bien des critiques du xixe siècle ne se lisent plus, et les seuls qui subsistent sont ceux qui purent, dans leurs descriptions ou leurs explications de livres, en faire ressortir des enseignements publics, ou des arguments pour des idées communes à proposer ou à défendre.
Si vous étudiez un auteur, si vous en racontez la vie, rarement séparable de l'œuvre, et si vous donnez par des commentaires et un choix de citations, l'essence de cette œuvre, que ce soit toujours pour un autre dessein qu'un simple compte-rendu, celui-ci fût-il un superbe morceau de prose. Marchez vers un résultat :
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lutte d'opinions, campagne d'idées, principes nouveaux à définir et à répandre. Si vous avez vu juste, et que par surcroît vous ayez bien exprimé votre vision, vous pourrez passer à la postérité autant que votre auteur, car votre travail est de ceux dont la postérité profitera. Autrement, vous avez perdu votre temps.
C'est pour une lutte d'opinions que Blémont a entrepris de nous parler de certains écrivains français : son choix le prouve. Et c'est pour des principes nouveaux à définir et à répandre qu'il s'est donné la peine, après la Guerre et la Commune, de nous présenter des écrivains étrangers.
Pour moi, dans mes études, si je n'avais en vue que de îouanger ou blâmer des littérateurs, la supcrfluité de cette tâche m'en détournerait vite ; les citations que je fais, seule qualité d'une telle sorte de critique, ne suffiraient pas à me convaincre. Mais on a vu, dans mes examens précédents, que j'ai un but : celui de contribuer à la formation logique et harmonieuse d'une nouvelle époque littéraire, en dégageant, de certains écrivains du xixe siècle ou d'aujourd'hui, ce qui me semble déterminer l'orientation et constituer l'intellectualité de cette nouvelle époque désormais ouverte. Aussi, pour Emile Blémont, si je ne voulais que discourir sur ses écrits, je vous dirais : Lisez-les ! — et mon étude serait finie en ces deux mots ; ce serait même la meilleure des critiques de ce genre, étant la plus courte. Or, il existe chez lui deux qualités importantes qui m'ont décidé et qui doivent susciter l'attention publique : il fut un des précurseurs des lettres
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actuelles, et de plus son action est de celles qui relient deux siècles littéraires.
La forme, dans sa poésie, offre toujours cette façon personnelle d'être et de paraître qui constitue un des caractères du vrai poète et permet de le reconnaître, souvent même en l'absence de sa signature. Iviais dans les Contes et féerie, elle avait largement emprunté aux mouvements passionnés et à l'allure pittoresque du Romantisme ; l'art et son culte, exclusifs chez les Parnassiens.sonl prédominants dans les Poèmes d'Italie ; le goût des paysages ondoyants, des couleurs lumineuses, des nuances, de la musique, qu'affectionnèrent des écoles plus récentes, se reconnaît dans les Portraits sans modèles et les Poèmes de Chine ; le lyrisme simple et pur, se laissant aller jusqu'à la chanson naïve, s'affirme aux Pommiers en fleur ; la gaîté française, l'esprit de la race, sont restaurés ou maintenus par la Belle Aventure. Parallèlement, le langage épique républicain, au lendemain de nos désastres et à coté de Victor Hugo, renaît dans Wattignies et les autres poèmes révolutionnaires et patriotiques. Enfin la poétique, avec En mémoire dun Enfant, les Gueux d'Afrique et VAme ètoilée, atteint pleinement la seule expression humaine, — et c'est justement là notre forme, à nous qui acceptons toutes les bonnes indications des siècles antérieurs, mais qui nous sommes délivrés de toutes leurs influences particularistes.
Le fond, aussi, est toujours constitué par cette inspiration naturelle que les poètes apportent en naissant, et par cette orientation spéciale de l'âme qui individualise chaque poète. Mais l'imagination excessive et
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la passion surtout extérieure l'emportent dans Contes et Féerie ; la préférence du passé s'inscrit aux Poèmes d'Italie, où déjà cependant l'homme s'éveille devant la vie présente à redresser ; le sentiment lutte contre le souci d'art dans les Portraits sans modèles et les Poèmes de Chine, et parfois il le dompte ; avec les Pommiers en (leur, triomphent l'amour, la vie, la nature, et la Belle Aventure reconquiert l'âme française. En même temps, Wattignies et les autres poèmes de cet ordre retrouvent l'énergie de la Révolution et relèvent les caractères. Enfin la pensée, avec En mémoire d'un Enfant, les Gueux d'Afrique et l'Ame étoilée, reconnaît le but le plus haut de tous, la vision idéale qui seule fait agir au nom de l'humanité, — et c'est justement là notre fond, à nous qui acceptons toutes les idées éternelles des siècles antérieurs, mais qui nou» somrr.es délivrés de toutes leurs conceptions passagères.
La prose de Blémont présente la même ligne évolutive. Ses études étrangères, ses chroniques sont principalement une campagne romantique ; il y élargit et éclaire le domaine intellectuel du xixe siècle. Ses études françaises, certaines pages aussi des études étrangères, l'Esthétique de la Tradition et la Tradition poétique, fouillent notre passé pour mieux deviner, pour mieux préparer notre avenir ; elles sont, par les conseils qu'elles renferment et les réflexions qu'elles suggèrent, un grand et sage effort de marche en avant. L'Esthé- Uque de la Tradition encore, et le Génie du Peuple, rejoignent cet avenir; le rappel du sentiment religieux, sans préoccupation d'anciens dogmes, et l'affirmation
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de l'idéal populaire, voilà de l'action qui ne sert plus Tordre social antérieur : elle appartient tout entière au programme du xx? siècle.
D'autre part, l'œuvre d'Emile Blémont, dans ce qu'elle eut de romantique, n'apparaît pas seulement idéaliste. Le réalisme du xixe siècle lui donne incessamment une base solide. On le rencontre dans sa poésie, avec son sens du vrai, sa connaissance de la tradition, sa lucidité devant son temps. On le trouve dans sa prose, dans ses nouvelles et croquis pleins de réalité amenuisée, lumineuse, comme chez Alphonse Daudet; et dans sa critique où, à côté de l'âme qu'il dégage, il sait décrire avec exactitude les gestes spéciaux des types étudiés, et les influences, les circonstances qui aidèrent à les façonner. Il a donc appartenu au Romantisme tout entier, soit idéaliste, soit réaliste, avant de venir au xxe siècle.
Enfin, par son action, il s'est mis en parfait accord avec son œuvre. Actif parnassien et bon patriote, il publie la Renaissance ; ami d'Hugo et démocrate, il ranime l'épopée révolutionnaire; esprit de clairvoyance et de mesure, il fonde la Tradition ; il comprend la nécessité de fortifier la France ailleurs qu'au centre, et dirige la Revue du Nord ; dévoué aux arts et aux lettres, il relève des renommées, rend des hommages, provoque des commémorations et des monuments. Et maintenant le voici avec nous, faisant campagne à nos côtés, détendant un peuple héroïque contre une cohue de marchands avides, et combattant pour la nouvelle jeunesse, la nouvelle génération, le nouveau siècle.
N'est-il pas davantage qu'un précurseur, celui qui, et
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non des moins actifs, des moins ardents, lutte à nos côtés? Or, la facture et l'aspect sommaires de celte œuvre reconnus, voyons l'ensemble intellectuel où elle eut ses origines et commença de grandir.
Le Romantisme — c'est-à-dire tout le xix* siècle littéraire, y compris le Parnasse et le Naturalisme — fut la littérature de la Bourgeoisie triomphante. Comme elle, on le vit tantôt croj'ant ou athée, tantôt impérialiste, royaliste ou républicain ; avec elle, il remonta vers des sources communes, en ce Moyen-Age où il retrouva l'esprit aventureux et discoureur gaulois mêlé à l'âme épique et romanesque germaine, dans le décor naïf et sublime de l'Eglise et dans l'ombre des châteaux farouches de la Féodalité : il en tira son fonds de verve puissante, et sa forme si pittoresque, échevelée et broussailleuse chez les uns, gaillarde et matoise chez d'autres, épique ou lyrique ou dramatique chez les meilleurs. Il voulut tout voir, tout connaître, tout écrire ; mais, lié à la fortune de la Bourgeoisie, il commença de décliner avec elle, en plein triomphe, dès 1848 : c'est vers ce temps qu'il toucha ses extrêmes limites, d'un côté avec ceux de ses spiritualistes qui tentèrent de restaurer l'idée religieuse, soit en renouant la tradition chrétienne, soit en cherchant une formule mieux appropriée à notre ère démocratique; de l'autre, avec ceux de ses matérialistes qui voulurent célébrer l'avènement du peuple, les droits de la femme, l'instauration de la paix : trois choses en dehors de la littérature bourgeoise aussi bien que de sa politique.
Ces romantiques qui ont ainsi dépassé, quelquefois, Jes limites spiritualiste et matérialiste de leur époque,