‹ Émile BlémontChapitre 3 sur 21 · LE PARNASSE · texte numérisé non relu

LE PARNASSE

hologie, on disait des vers, on chantait des chansons de la vieille France, on jouait sur le piano Scîiumann, Berlioz, Wagner, et l'on rentrait à l'aube, la tête vibrante de musique et de poésie. Ce qui n'empêchait pas Me Petitdidier de plaider ensuite à la 3e ou 4e chambre du Tribunal civil telle petite affaire intéressant Dumas fils ou Catulle Mendès.

Blémont s'était lié plus intimement avec Mérat et Valade, qui avaient visité l'Italie et brûlaient d'y retourner. Mn l'été de 1869, ils partirent tous les trois ensemble. Ce voyage fut un enchantement, une initiation. Le jeune poète reçut au cœur la vive commotion de l'art italien, sous le merveilleux épanouissement de cette limpide et chaude lumière. Toute la nuit on voyageait, et l'on courait tout le jour à travers les villes de marbre, les villes de beauté. On vit Turin, Milan, Padoue, Vérone, Venise, Pise, Florence, Bologne, Rome, Naples. Et il rentra, poussiéreux, harassé, brisé, mais rapportant à Paris, sur les feuilles de son carnet, en rimes griffonnées au crayon, cette Italie conquise au pas de charge, en vingt jours ! Tous ses Poèmes dit sauf la grande pièce finale : Béatrice Cenci, ont été composés sur place ; à Venise, il rimait en gondole.

Après les vacances, il reprit la robe noire et ne put d'abord mettre au point ses rimes italiennes. Et puis, son père voulait le marier, affirmant qne la vraie poésie, c'était le ménage et les enfants. Blémont n'avait pas de prévention contre le mariage, estimait au contraire (fue ie devoir et le bonheur d'un homme honnête, d'un citoyen loyal, consistent à être un digne père de famille. Mais il ne partageait pas les

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idées et les goûts de son père ; cela rendit vaines plusieurs négociations. Il y eut des entrevues au théâtre, des rencontres au musée du Louvre, des promenades au bois de Boulogne. Salvetat s'était ligué avec le père. Des parents, des amis, des négociants, d'autres avocats, offrirent leurs bons offices ; et un beau jour, il se i fiança à la fille d'un grand industriel parisien. Le len-i demain des accordailles, la guerre était déclarée entre la France et l'Allemagne.

Le Journal du Siège

«A Berlin! Vive la Guerre! » criait-on. Un soir, Blémont faillit être écharpé avec quelques camarades, pour avoir crié : « Vive la paix ! » On renversa leur table au calé Riche, parmi des huées, des menaces ; les « blouses blanches » montraient le poing. Il eut une discussion épique avec le belliqueux Charles Cros. Puis, ce furent les fausses nouvelles de victoires, les fausses joies, et les lendemains sinistres, les défaites précipitées ; enfin, Sedan, l'écroulement de l'Empire, le Quatre-Septembre où Paris ensoleillé avait un air de iète, où les gardes nationaux marchaient vers le Palais-Bourbon, où le drapeau rouge flottait aux candélabres de la place de la Concorde, pendant que des jeunes gens, des enfants, chantaient la Carmagnole, et que les gendarmes faisaient semblant de barrer le pont qui mène au Corps législatif.

La vie de Paris était peu changée. Blémont faisait sa cour à sa fiancée ; il plaidait presque tous les jours. Il corrigeait les épreuves des Poèmes d'Italie ; le dernier feuillet porte : « Achevé d'imprimer le 26 août 1870. » Sedan et le Quatre-Septembre empêchèrent la mise en vente ; toute l'édition lut placée en réserve pour un moment plus iavorable ; elle ne devait voir le jour qu'un an plustard : c'est en juillet 1871 que le livre fut annoncé dans le Journal de la Librairie.

Le mariage, fixé pour la fin de septembre, dut être ajourné. La bourgeoisie parisienne s'affolait, beaucoup de familles partaient. Michelet, malade, s'en alla ; Renan comparait Paris à Jérusalem assiégée par Titus ; Hugo, après dix-neuf ans d'exil, accourait. Le père et la mère de Blémont emmenèrent les deux fils du frère aîné aux Sables d'Olonne. Mais notre poète voulut rester dans l'appartement de la rue La Bruyère ; sa future belle-mère et sa fiancée demeuraient aussi dans leur pied-à-terre de Paris, tandis que le futur beaupère allait surveiller son importante usine d'Arpajon.

Et les longs mois sinistres commencèrent. Dans la 3e compagnie du 116e bataillon de la garde nationale, levé quartier Fontaine, Blémont fut élu sergent-four, rier. D'anciens militaires instruisaient les recrues. Blémont s'occupait de l'équipement et de l'habillement des hommes de sa compagnie, et il portait le drapeau, quand, par l'aube pâle, au vent frais du matin, après avoir pris le mêlé-cassis au square Vintimille, on descendait en armes, le long de la grande avenue déserte, occuper le poste cie la porte Saint-Ouen. Le service lui prenait une partie de la journée. A titre de fourrier, il avait le privilège de rentrer coucher chez lui. La fiancée et la future belle-mère parfois venaient voir s'il avait l'allure vraiment martiale sous le képi et la vareuse galonnée.

Quand Paris se sentit définitivement cerné, il y eut chez, les assiégés un singulier sentiment de malaise et d'inquiétude. Puis chacun tâcha de s'organiser; assez vite, on s'habitua à cette vie nouvelle, malgré les alertes, les angoisses, la famine, le mauvais pain noir de paille

EMILE BLEMONT EN SERGENT-FOURRIER (Par Félix Régamey)

hachée. On apprenait les vains efforts extérieurs par les pigeons voyageurs, aussi par les communications calculées des assiégeants. On allait vers l'inconnu sombre, dans une nuit sans fin, pleine de frissons, de rumeurs, d'écroulements, et tout à coup déchirée d'éclairs aveuglants. La nouvelle de l'infâme reddition de Metz déchaîna l'esprit révolutionnaire.

Blémont, dans les notes qu'il traçait au jour le jour, raconte les faits dont il fut témoin le 31 octobre. Il put pénétrer avec les manifestants dans l'Hôtel de Ville, jusqu'à la salle des délibérations où siégeaient Favre, Simon, Ferry, Garnier-Pagès, Trochu. Quelle foule houleuse, quel tumulte ! Des cris, des motions, des applaudissements, des invectives. Survint Gustave Flourens, que Blémont n'avait pas revu depuis le lycée. Flourens lut une liste de citoyens candidats aux élections communales, liste acclamée, disait-il, par six mille personnes ; et il ajouta : « Les membres du gouvernement devront donner leur démission, x Debout sur la grande table verte, il aperçut Trochu assis piteusement à ses pieds, ridicule et plat. Il ne put s'empêcher de rire. Favre refusa de démissionner. Huées et vacarme. Flourens, avec des tirailleurs de Belleville» fit évacuer la salle. Blémont, en sortant avec la foule, aperçut Blanqui installé dans une autre salle, à une autre table verte. Millicre aussi était là. Dehors, il pleuvait à torrents.

Blémont remonta péniblement le boulevard Sébastopol, la tète brisée, et dîna chez son frère. Le soir, il voulut rejoindre des amis sur la rive gauche, et ne rencontra personne. Au boulevard Saint-Michel, il tra-

versa des groupes discutant les incidents de la journée ; aux quais, il vit des colonnes de mobiles défder silencieusenent.La place Saint-Michel et les ponts étant occupés,! revint par le Pont-Neuf, rentra chez lui. Ordre était venu de rejoindre sa compagnie, place Vendôme ; il s'y rendit, minuit sonnant, ne trouva aucune trace de son bataillon ; des gardes nationaux lui apprirent que les membres du gouvernement étaient libres, que Floureis avait quitté l'Hôtel de Ville après un compromis Vers trois heures, il regagna son appartement, accabË de fatigue. Les partisans de l'action énergique n'ava'ent pas réussi à prendre la direction des affaires; le scjI mouvement capable de sauver Paris venait dNchouer ; c'était, à bref délai, la capitulation.

31émont tenait plus ou moins régulièrement un « ournal du Siège ». Quand le bombardement de la rve gauche commença, Léon Valade quitta sa maison di boulevard Montparnasse pour se réfugier près de hi, rue La Bruyère. Là, le soir, ils faisaient parfois de a politique et de la stratégie en chambre avec quelques camarades, ou relisaient les poètes. Même ils rimèrent ensemble quelques vers.

« 25 novembre. — Ce soir, je suis revenu tard avec Valade ; et c'était une impression singulière que de traverser ce Paris muet et solitaire, sans gaz, sans bruit de voitures, où ne vibrait que le grondement lointain du canon. Au retour, nous fîmes un peu de feu pour nous dégeler ; et nous profitâmes du feu pour rimer une parodie du fameux Crépuscule des Contemplations, sous le titre de Crépuscule obsidional... »

Le « Journal » fut interrompu quelques semaines,

par suite des exigences du service, de l'exaltation puis de l'accablement qu'éprouva son auteur lors des batailles sur la Marne. Il ne fut repris qu'aux derniers jours de l'année. En voici quelques extraits :

« 27 décembre. — On ne sait ni nous l'aire vivre, ni nous faire mourir. Si la France est sauvée, ce sera peut-être grâce à Gambetta, ce ne sera pas giâce à Trochu.

« 7 janvier. — ... Trochu affirme qu'il ne capitilera pas. Je ne crois pas en lui. Quelle que puisse être l'issue, c'est un homme étroit et médiocre.

« 8 janvier. — Ceux qui savent le mieux tuer, les maîtres du inonde. Et pourtant, ceux qui sav€ mieux mourir, ne gouvernent-ils pas l'humanité m fond de leur tombeau?

« 15 janvier. — Valade fait tranquillement des vers Toujours la canonnade. Toujours des enterrements de petits enfants.

« 16 janvier. — Soirée chez ma future belle-mère. On a joué du Mozart, avec le canon allemand à la cantonade. »

Le 18, il passe une heure au café-concert, y entend le Sire de Fich-ton-kan, Rendez-moi mon militaire. La salle est pleine de mobiles en uniforme et de iemmes. « Ah ! dit-il, comme nous avons de la peine, en France, à prendre au sérieux les choses les plus sérieuses, même la guerre, la ruine et la mort ! >

Le 20, il attend Verlaine et Valade, inutilement ; il va dîner chez sa future belle-mère, et sa fiancée chante des airs de Mireille. Le 21, il va voir le pauvre corps foudroyé d'un cousin, tué à Montretout, et con-

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soler sa tante, rue de l'Ecole-de-Médecine, sur cette rive gauche où tombe la mitraille allemande. Le lendemain, c'est l'enterrement au cimetière Montparnasse : des obus sifflent, éclatent à quelque cent pas. Au retour, dans la rue de Rennes, on voit la chaussée trouée par la chute des bombes. Certaines boutiques ont leurs volets de fer brisés. La mitraille fait fureur derrière nos gens et semble les poursuivre; machinalement, ils se retournent, puis allongent le pas ; au-delà de Saint- Germain-des-Prés, on est à peu près hors d'atteinte.

Le 24, c'est la mort de Regnault, à vingt-sept ans. « Pourquoi ce cruel aveuglement du destin? N'importe ! faisons le bien, aimons le beau. » La bombardement redouble. Le 26, on traite, on va capituler. « On se sent devenir polonais. »

Le 1er février, Blémont va rejoindre Valade au café du Gaz, en face de l'Hôtel de Ville; il y rencontre Edmond Lepelletier, en caporal ïignard.Lepelletier s'était engagé, il avait passé cinq mois aux avant-postes.

Le 6, le futur beau-père vient chercher sa femme et sa fille, qu'il emmène à Arpajon, où son usine est sauve. Blémont reçoit une lettre de son père : tous les parents et amis des Sables d'Olonne sont en bonne santé.

Le 12, il va passer deux jours à Arpajon, non sans quelques difficultés, les trains ne marchant pas encore» mais là, dans la famille de sa fiancée, quel bon lendemain de tant de tourmentes !

Le 15, il dîne avec Camille Pelletan, qui, partant pour le sud-ouest, se charge des lettres et des photographies destinées aux parents de Blémont. Le 24, thé chez Verlaine, quai de la Tournelle, au coin de la rue

du Cardinal-Leir.oine. Blémont a rimé quelques vers en marchant, Gloutonnerie dangereuse, un rude cri contre la vorace Allemagne ; puis ce Baiser filial où frémit l'amour de la patrie, et qui est ici publié pour la première fois :

Tandis que la Mère Nature Berce l'enfance du Printemps, Paris, qui cache sa blessure A ses ennemis insultants,

Sous le ciel léger d'azur tendre Où ruissellent des nappes d'or, Secoue à l'air plus doux la cendre De la bataille. On voit encor

Les traces noires de la poudre Sur ses murs, dans les trous béants Qu'avec le fracas de la foudre Ont creusé les canons géants...

Paris, cité libératrice, Immortelle et sainte cité, Je baise, hélas ! la cicatrice Qui vient d'ennoblir ta beauté.

Le 26 février, il lui semble que dans Paris monte une sourde colère. Le lendemain, est publié un armistice de quinze jours. C'est la défaite subie. Toute la journée on manifeste place de la Bastille. En haut de la colonne de Juillet, au bras du Génie, flotte le drapeau rouge. Blémont voit un long détachement de mobiles qui descend vers la colonne ; leurs étendards sont voilés de deuil ; ils vont au pas, en silence. « Une émotion poignante m'a serré le cœur; les

larmes me sont venues aux jeux. » Mais des gens rient dans des groupes, on ne sait pourquoi. « Vaste scène de tragi-comédie, pleine de petitesses et de grandeur. »

Le 1er mars, les Allemands occupent les Champs- Elysées et les Tuileries. Blémont va chercher Verlaine à l'Hôtel de Ville, tous deux descendent la Seine en bateau jusqu'aux ponts de la Concorde et du Point-du- Jour ; ils reviennent par les quais de gauche, jusqu'au Palais-Bourbon entouré de soldats et de gendarmes français ; ils reconnaissent Théophile Gautier, traversent le fleuve au pont des Tuileries, gagnent la place de la Concorde, où les soldats allemands se dandinent comme des ours. Un de ces lourds vainqueurs ricane en voyant leur petit bouquet d'immortelles ; Blémont le regarde fixement, l'Allemand se détourne. Ils passent; aucun bruit ; on parle bas, comme dans une maison mortuaire. Ils reviennent affreusement tristes. Après dîner, Blémont monte à la butte Montmartre. Paris dort sous la lumière pâle de la lune, comme dans les blancheurs d'un linceul.

Le lendemain, avec quelques braves gens, il réussit à dégager deux olficiers allemands en bourgeois, place de l'Hôtel de Ville. On les avait reconnus, on criait : A l'eau ! Ils avaient peur de la mort, et pleuraient.

L'ancienne vie reprenait son cours. On oubliait déjà. « Quel cataclysme faudrait-il donc pour que ce peuple cessât de se corrompre et de se démoraliser? » Cependant on sentait de l'orage dans l'air parisien.

Le 9 mars, ce lut le retour des parents. Le 17, Blémont rendit visite à Mérat, qui, malade, avait quitté

Paris avant le siège. Soirée chez Verlaine, d'où il s'en revint avec Lepelletier, qui lui confiait ses ambitions administratives et politiques. Le 18 mars, c'était la guerre civile I

Le 19 fut calme. Le 22, troubles, luttes, morts et blessés. Blémontalla rejoindre en armes ses camarades du 116e dans la cour du Grand Hôtel ; mais rien de sérieux. On i-entra par les rues désertes, entre les boutiques closes. Le 26, élections municipales : il vota pour Gambetta, Ranc, Ulysse Parent, etc..

Le 29 mars : « Je viens de griffonner assez follement des vers politiques. A quoi bon? Voici l'aube. Bonjour, jour ! Mais je vais reposer quelques heures ; j'en ai grand besoin. Du calme ! »

Nous avons pu copier ces vers jusqu'à présent inédits :

Ma parole d'honneur ! ces hommes-là sont fous, Fous à lier, fous à mettre sous les verrous. Quand Garibaldi vint vers eux, la plume au feutre. Ils crurent que c'était la fin du monde. Un pleutre Se leva sans vergogne et lui dit : « Taisez-vous ! i Or, le héros, voyant tous ces pauvres hiboux Cligner des yeux, resta pensif, et sans réplique Partit, ne pouvant plus servir la République. Hugo voulut parler. Des faiseurs de procès Crièrent : « Ce bavard ne sait pas le français. » Martyre au cœur divin, France, France meurtrie, De l'Idée et du Droit immortelle patrie, 0 Mère, n'est-ce pas, ces hommes-là sont fous! Quand l'aveugle destin s'acharnait contre nous, Quand, épuisé de faim, de combats, de souffrances, Mais gardant sous le deuil les lières espérances,

Paris, frappé, brûlé, souillé par l'Allemand, Saignait encor, Paris leur parut alarmant. . Ils dirent : < Ce tte ville émeutière et fatale Nous déplaît. Il nous faut une autre capitale, Moins tragique, moins grande, ayant des appétits Moins énormes. Nous y paraîtrons moins petits. » Paris, plein de dédain, les laissait dire et faire, Et songeait. Mais un jour, la cité du tonnerre, Les voyant qui venaient l'outrager sans pudeur, S'est redressée enfin de toute sa hauteur, Et quoiqu'elle prévît leurs promptes représailles, Les a fait reculer, pâles, jusqu'à Versailles... »

Le 1er avril, Peyrouton proposa à Blémont d'accepter avec lui les fonctions de délégué de la Commune au Ministère de l'intérieur ; il demanda à réfléchir. Le 2, grave engagement à Courbevoie. Le 10, Flourens a été tué ; une affiche annonce un décret de levée en masse. Blémont cède aux sollicitations du père, aux larmes de la mère : il quitte Paris.

Il arriva chez ses futurs beaux-parents, près de sa fiancée, à Arpajon, au moment où renaissait la nature, où les paysans reprenaient leurs travaux. Il se mit à lire Diderot, à traduire Shelley, pour ne point penser aux canonnades entendues parfois. Mois une fièvre d'anxiété l'énervait. Il lut encore Proudhon, et d'autres, cherchant l'oubli. Le 20 mai, le canon gronda depuis quatre heures du matin. Le 21, Blémont recueillit un Appel au peuple des campagnes, — bien tardif, bien inutile, émané de la Commune, et qu'éparpillait làhaut un ballon rouge au col noir. Puis, ce furent les Versaillais par les rues, les massacres, les incendies Le 24, dans la nuit, la capitale était en feu.

On reçut, le 25, une lettre du père, alors en Lorraine, où il était allé voir le village natal. Bismarck y avait occupé, pendant trois jours, avec son fils, chez la tante Nanette, la chambre même où couchait autrefois Blémont entant, près du lit de sa mère.

A Arpajon, on savait l'horreur des exécutions sommaires. Le 27, Blémont écrit avec sa clairvoyance coutumière : « Les journaux de Versailles ont des joies et des ricanements infâmes. Quand l'histoire établira les responsabilités, ce n'est peut-être pas pour les naïfs et misérables Fédérés que la postérité aura le plus de malédictions. En attendant, on les fusille comme des chiens enragés. Sancho fait assassiner don Quichotte. Comme cela, les temps héroïques seront vraiment clos. » — Oui, l'histoire, l'Histoire impartiale va bientôt fixer les responsabilités. Vous avez vu clair, Blémont ; et votre poésie : les Fous, a exprimé exactement l'état d'âme de Paris au 18 mars et l'héroïque colère d'un peuple trahi.

Il ajoute, le 28 : « La France a été frappée de la foudre ; mais elle reverdira, elle refleurira, avec sa confiance tenace, la grande, l'éternelle patrie de l'idéal et de l'amour. »

Autour du poète, la nature resplendit de sa vie toujours neuve.

Le 3 juin, il rentre dans Paris, court chez Verlaine, qui lui décrit l'incendie de l'Hôtel de Ville, vu de ses fenêtres, puis la bataille, les balles qui brisaient les pierres de son balcon. Mme Verlaine mère, effarée, ayant vu fusiller cinquante fédérés qui, munitions épuisées, refusaient de se rendre, criant : « A Sedan,

les capitulards !.. » Blémont alla voir l'Hôtel de Ville. Les ruines offraient un aspect grandiose et tragique. Tout près, la terre du square de la tour Saint-Jacques était grosse de cadavres. Des Tuileries, seuls quelques murs restaient debout. Et les cafés regorgeaient d'officiers, de filles. Les Versaillaises, aussi revenues, riaient ! « Ce matin, en traversant cette ville mortuaire, cette ville en deuil, je croyais être dans un cimetière ; ce soir, on est dans un bouge. »

Le 8, il déjeuna chez Verlaine, avec Valade. Verlaine avait gardé son emploi à l'Hôtel de Ville en avril et mai, et l'on recherchait les employés civils de la Commune. Blémont s'inquiétait pour lui.

Le lendemain, 9 juin, Alphonse Leraerre mit en vente les Poèmes d'Italie. Trop tard, hélas ! Ou trop tôt!

Salvetat, réfugié aux Sabîes-d'Olonne, près des Petitdidier, fut nommé, à son retour, préfet des Alpes- Maritimes. Blémont refusa d'être son secrétaire de préfecture. Alors Salvetat lui abandonna ce qu'il pourrait garder de sa clientèle. D'autres séparations, d'autres départs s'effectuèrent. Léon Cladel s'en allait à Montauban; Verlaine, à Fampoux. Blémont n'avait guère le temps ni le cœur de songer à son nouveau livre. Il loua un appartement rue de Trévise ; et, le 22 juillet, il se mariait.

Là, naturellement, finit le Journal intime du Siège.

L'Italie

Les Poèmes d'Italie ! Peu de livres ont subi autant de tribulations que ce volume de vers. Achevé d imprimer à la veille de Sedan et paraissant au lendemain de la semaine sanglante, il était condamné à passer i presque inaperçu. Pourtant, que de bonnes et vives qualités il offrait, qui eussent été si remarquées dans une période de paix!

Nous pénétrons, baignés de rayons éclatants, Dans la patrie où l'Art est roi, la Beauté reine, Dans l'antique Italie, encor jeune et sereine Sous les baisers vermeils de ses nouveaux printemps.

Entre deux larges mers d'azur, aux flots chantants, Elle s'allonge au pied des monts, et sur l'arène Sommeille au grand soleil, ainsi qu'une sirène Dans un coup de filet prise par les Titans.

Mais parfois le sol chaud tremble. L'ombre de Dante Passe ; voici son front pensif, sa lèvre ardente. Un long frisson le suit, un cri part . Liberté !

Le Vésuve, l'Etna, ces deux larges mamelles, Inondent l'horizon de leurs flammes jumelles, Et la douleur emplit le ciel ensanglanté.

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