‹ Émile BlémontChapitre 4 sur 21 · L' ITALIE · texte numérisé non relu

L' ITALIE

A Venise, dans l'église du Rédempteur, le poète remarque les vierges de Giambellini, blondes, au doux regard. Il se remémore l'ancien rêve, quand à vingt ans on s'enthousiasme de cette Italie, deux fois resplendissante au cours des âges. Ce qu'il admirait alors de la reine de l'Adriatique, c'était la Venise ancienne, superbe, vivante, triomphante ; celle qu'il voit maintenant a connu l'adversité, mais il l'en aime mieux encore. Elle a d'ailleurs toujours la pureté de l'azur, l'eau qui brille, ses femmes, ses gondoles, tout un rythme harmonieux qu'il sait retrouver autour du lion de Saint-Marc :

Aujourd'hui le lion près des palais déserts Repose, l'œil noyé dans l'infini des mers, Vieux, triste, ayant tordu sous l'éclair des épées Ses ailes, dans le sang et l'écume trempées. Ils sont passés, les soirs voluptueux, les soirs Pleins d'élai:s, d'abandons et de doux nonchaloirs, Où Venise, gagnant d'un pied léger les marches De ses escaliers b'.ancs encadrés par les arches, Appelait ses rameurs d'un accent argentin, Et soulevant du doigt son masque de satin, Rieuse, promenait au tiède clair de lune L'harmonie et l'amour sur sa gondole brune !..

Toute la pièce est fort belle de lyrisme, d'une pensée a la fois vigoureuse et rêveuse, d'un rythme doux et fort de ballade « où l'âme aux souvenirs lentement s'abandonne ». Elle est digne de figurer dans les bonnes anthologies classiques.

À Vérone, le poète visite Saint-Zénon :

L'église qu'au dehors inondait de clarté L'éblouissant et chaud soleil des moissons mûres, Etait pleine au dedans de fraîcheur, de murmures, D'ombre et d'intimité familière...

Il va ensuite à l'aventure, dans cette ville pleine des monuments du Moyen-Age. Du musée de Bologne, il emporte la vision d'une Madone aux grands yeux célestes, lourds d'amour.

Sous le regard limpide De cette Vierge au front maternel et candide, Le cœur, divinement ému, n'est pas troublé.

Florence : le Persée de Benvenuto lui inspire une poésie sculpturale :

On dirait que cette statue, Avec son regard souverain, Sa splendeur, son glaive qui tue, Son immobilité d"airain,

Est l'image de l'Art lui-même, Dont le bras nerveux en suspens Vient d'étouffer dans son blaspbème L'Envie au front ceint de serpents.

"Voici, d'après des tableaux, les deux grands poètes primitifs. Pétrarque a l'air d'un doux diplomate...

Comme sur une source pure Qui pleure dans un bois profond, Sur son âme au divin murmure Il pencha longuement son front...

l'italie 51

Et Dante semble un inflexible soldat...

Il créait au fond de ses peines Des enfers et des paradis, Peuplés des amours et des haines Dont il avait vécu jadis...

Puis, en alexandrins solides et sonores, s'affirme cette impression du rêveur déconcerté :

Florence, la cité des noirs palais massifs, Etonne, et rend beaucoup de voyageurs pensifs. On s'attendait à voir une ville fleurie, Pleine de chants ; et l'on reconnaît la patrie De l'austère sculpteur Michel-Ange...

La triste Pise, avec sa tour de marbre et son Campo- Santo, apparaît solennelle et silencieuse. A Rome, dans les campagnes de la Sabine, vingt siècles de ténèbres et de ruines planent sur la funèbre nature :

Rome, Rome n'est plus la Rome d'autrefois !

Les dieux païens, vaincus par le Dieu de la Bible, sont évoqués en une poésie mélancolique, grave, soutenue de recueillement, de réflexion, de vision antique. La Rome papale, qui sent le cimetière, ferait presque regretter les Césars :

Rome, réveille-toi ; tout combat et tu dors !

Et les peuples nouveaux, qui sont dans la carrière, À ton grand corps gisant en travers du chemin Trébuchent. Faudra-t-il retourner en arrière ? Non ! relève-toi donc aux cris du genre humain, Et marche à l'Avenir dans ta robe guerrière I

Voilà qui ne manquait pas de l'accent prophétique, puisque, deux ans après l'écriture de ces vers, Victor- Emmanuel apportait dans Rome capitale la vie nouvelle de l'Italie.

Près d'A//;a/io, merveilleux coucher de soleil sur les champs et la ville. A Naples, le soir, au pied du Vésuve sombre et fumant, les jeunes Napolitaines dansent, deux à deux, la tarentelle. O l'adorable pays d'amour et de paresse !

Les femmes n'y sont pas de frêles sensitives, Qu'un rayon brûle et qu'un souffle ternit, des fleurs Peuchantes. qui pour vivre ont besoin de nos pleurs Et sans notre soutien seraient vile abattues ; Elles ont l'œil ardent, les mamelles pointues, Le teint mat et doré comme l'est un fruit mur, Le cœur tendrement fier sous le sein large st dur, Et sur le front l'orgueil de la beauté suprême.

Suivent des Portraits et Légendes : César Borgia, d'après Léonard de Vinci, figure étrange que fait revivre le poète, et qu'il commente par l'histoire du sombre drame familial des Borgia, simplement raconté ; — puis, Béatrice Cenci, d'après le Guide, autre évocation belle et sinistre en des scènes de passion criminelle et d'impitoyable châtiment.

Tel est ce livre, ardent et sincère, qui parut à une si triste date, aperçu seulement des fins lettrés, parmi la buée des massacres et la fumée des incendies de la Guerre et de la Commune. Blémont y est encore romantique, lorsqu'il fouille le Moyen-Age et qu'il rapporte des impressions étrangères sous l'aile de l'enthousiasme : un de ces poètes voyageurs qu'a suscités

Page 1