ITALIE
la muse mondiale dès les débuts du xixe siècle. Mais ce n'est plus le pittoresque qui domine ; c'est la forme choisie, cultivée, qui s'entend chanter ; et par là ce recueil est principalement un acte de parnassien ; c'est même un des meilleurs, il est temps de le dire. S'il fut effacé d'abord par des recueils qui firent tapage, c'est que les plus retentissantes des œuvres ne sont pas toujours les plus méritoires, et que la modestie, la bonhomie de certains auteurs retarde parfois leur succès. Pourtant, ce que je préière en ce livre, c'est l'homme jeune et enthousiaste qu'attira la vision d'un pays encbanté. Il y alla doux et souriant; mais presque partout il rencontra un passe mort, des nécropoles d'héroïsmes, des ruines de palais. Un rimeur pessimiste n'eût eu que des lamentations ; lui, resta fidèle aux souvenirs de sa croyante adolescence, à son illusion première. Traversant, presque toujours sans s'y attacher, les choses modernes, planant sur les ruines et, si la cité était morne, vantant le paysage, il retrouva en lui, il vit, il chanta ses rêves : l'Italie antique. C'est elle qu'il reconnut, qu'il persista à vouloir reconquérir, l'admirant de toute sa jeunesse amoureuse d'art et de grandes idées. Il se révéla poète optimiste,ému certes devant les décombres, mais célébrant l'autrefois pour amener un bel avenir digne de cet autrefois ; et si quelque vie éclatait, si quelque belle fille s'animait, alors il y voyait joyeusement un présent vigoureux encore. Et çà et là, devant des tableaux vieillis ou d'actuelles figures, par des récits de jadis ou des paysages nouveaux, il se montrait peintre sagace et délicat en même temps que songeur doux et alerte.
Plus tard, Adolphe Pelleport lui écrivit : « J'ai lu vos Poèmes d'Italie. J'en suis enthousiasmé... J'ai revu le noble lion ailé dans votre poésie qui, elle aussi, a de la fauve énergie et des ailes. » (22 juillet 1873). Arsène Houssaye (X. de Villarceaux), dans L'Artiste de février 1874, disait : « J'ai été charmé de faire tout un voyage en Italie dans mon fauteuil, grâce à M. Emile Blémont. Jamais on n'a mieux peint en vers, en beaux vers, les aspects de cette Italie toujours chère aux rêveurs... M. Blémont a le sentiment de la vérité comme le sentiment de la poésie, de la poésie méditative qui ressuscite le passé avec l'âme de l'avenir. Ceux qui vont en Italie feront bien d'emporter ces poèmes qui sont déjà l'Italie ; ceux qui n'y vont pas la verront par ce mirage lumineux... »
Plus tard encore, dans la Plume du 15 mars 1897, Louis Labat écrira : « Ce que M. Emile Blémont voit mieux que tout, ce dont, remarquez-le, il souffre, et sincèrement, pour son compte, c'est la misère de cette Italie que deux maîtres se partagent, et dans l'âme de qui s'agitent de si généreux ferments de rénovation... L'Italie de son livre, c'est une Italie formelle, d'une certaine minute historique, en mal de nouvelles destinées, sur laquelle il s'est penché, dont il a écouté le cœur battre, pour laquelle son propre cœur a battu. » Enfin le professeur Aniceto Specchio (Gran Mondo, 1er août 1903) remarquera : « ... On peut considérer Emile Blémont comme un trait-d'union entre la dernière période littéraire et celle d'aujourd'hui, car, ayant su s'assimiler toutes les qualités les plus précieuses des grands poètes français d'hier, il répand
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maintenant autour de lui un large rayonnement qui montre la voie à la génération nouvelle. Aussi, dans mon volume : La France et son mouvement littéraire, ai-je assigné à Emile Blémont une des plus hautes places, ayant pleine conscience de son grand mérite poétique... Nous lui devons d'ailleurs une double reconnaissance : d'abord parce que son œuvre est humaine et sociale ; ensuite, parce que dans ses Poèmes d'Italie il témoigne, pour notre ciel, notre caractère, notre dignité, notre histoire, un enthousiasme qui dément une fois de plus le mot de Lamartine : — L'Italie est la terre des morts ; — la formule de Metternich : — L'Italie est une expression géographique, — et linjure du général pontifical Christophe de La Moricière : — Les Italiens ne se battent pas ».
Récemment, Gaston Deschamps(/e Temps, 5marsl905) rappelait qu'Emile Blémont fait partie du chœur des poètes ayant dignement chanté l'Italie.
La Renaissance et le Rappel
Après les événements de 1871, Blémont avait repris sa robe d'avocat. Il plaida en Cour d'assises et devant les Conseils de guerre, sans négliger ses relations littéraires. Il correspondait avec Verlaine, se rapprochait d'autres camarades parnassiens. Le 27 avril 1872, il londa, avec Jean Aicard, Léon Vaiade et Pierre Elzéar, une Revue hebdomadaire : La Renaissance littéraire et artistique (bureaux, 42, rue Jacob). Blémont était rédacteur en chef. Ses collaborateurs furent Victor Kugo, Michelet, Sainte-Beuve, Banville, Charles Asselineau, Léon Cladel, Sully Prudhomme, François Coppée, Ca' mille Pellelan, Albert Glatigny, Stéphane Mallarmé, Albert Mérat, Paul Verlaine, Ernest d'Hervilly, Charles Cros, Antony Valabrègue, et d'autres : on peut dire tout ce que la littérature comptait alors de bons auteurs ou d'auleurs célèbres, anciens et nouveaux. Le programme, ce fut une lettre de Hugo, insérée au numéro du i mai ; je la cite textuellement, car elle éclaire le noble but d'aider à relever la patrie qu'avait Emile Blémont; et, par le lait, elle commente une page d'histoire :
« Paris, 1" mai 1872.
« Mes jeunes confrères,
« Ce serrement de main que vous me demandez, je vous l'envoie avec joie. Courage. Vous réussirez. Vous n'êtes pas seulement des talents, vous êtes des
consciences ; vous n'êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de fermes cœurs. C'est de cela que l'heure actuelle a besoin.
« Je résume d'un mot l'avenir de votre œuvre collective : devoir accompli, succès assuré.
« Nous venons d'assister à des déroutes d'armées ; le moment est arrivé où la légion des esprits doit donner. Il faut que l'indomptable pensée française se réveille et combatte sous toutes les formes. L'esprit français possède cette grande arme : la langue française, c'està-dire l'idiome universel. La France a pour auditoire le monde civilisé. Qui a l'oreille prend l'âme. La France vaincra. On brise une épée; on ne brise pas une idée. Courage donc, vous, combattants de l'esprit.
« Le monde a pu croire un instant à sa propre agonie. La civilisation sous sa forme la plus haute, qui est la république, a été terrassée par la barbarie sous sa forme la plus ténébreuse, qui est l'empire germanique Eclipse de quelques minutes L'énormité même de la victoire la complique d'absurdité Quand c'est le Moyen-Age qui met la griffe sur la Révolution, quand c'est le passé qui se substitue a l'avenir, l'impossibilité est mêlée au succès, et l'ahurissement du triomphe s'ajoute à la stupidité du vainqueur. La revanche est fatale. La force des choses l'amène. Ce grand xixe siècle, momentanément interrompu, doit reprendre et reprendra son œuvre ; et son œuvre, c'est le progrès par l'idéal. Tâche superbe. L'art est l'outil, les esprits sont les ouvriers.
« Faites votre travail, qui fait partie du travail universel.
« J'aime le groupe des talents nouveaux. Il y a aujourd'hui un beau phénomène littéraire qui rappelle un magnifique moment du xvie siècle Toute une génération de poètes lait son entrée. C'est, après trois cents ans, dans le couchant du xixe siècle, la pléiade qui reparaît. Les poètes nouveaux sont fidèles à leur siècle ; de là leur iorce. Ils ont en eux la grande lumière de 1830 ; de là leur éclat. Moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever de cette constellation d'esprits sur l'horizon.
« Oui, mes jeunes confrères, oui, vous serez fidèles à votre siècle et à votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous êtes de ceux qui combattent quand ils raillent, et votre rire mord. Rien ne vous distraira du devoir. Même quand vous en semblcrez le plus éloignés, vous ne perdrez jamais de vue le grand but, venger la France par la haternité des peuples, défaire les empires, faire l'Europe. Vous ne parlerez jamais de défaillance, ni de décadence. Les poètes n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigués.
« Je suivrai des yeux votre effort, votre lutte, votre succès. C'est par le journal envolé en feuilles innombrables que la civilisation essaime. Vous vous en irez par le monde, cherchant le miel, aimant les fleurs, mais armés. Un journal comme le vôtre, c'est de la France qui se répand, c'est de la colère spirituelle et lumineuse qui se disperse ; et ce journal sera, certes, importun à la pesante masse tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage ; la légèreté de l'aile sert la furie de l'aiguillon ; qui est agile est terrible ; et,
dans sa Forêt-Noire, le lourd caporalisme allemand, assailli par toutes les flèches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien connaître le repentir que donnent à l'ours les ruches irritées.
« Encore une fois, courage, amis.
« Victor Hugo ».
Emile Blémont publia dans la Renaissance, sous le titre : La Poésie en Angleterre et aux Etats-Unis, des études fort différentes de cette critique froide et sans but qui se borne à photographier les ouvrages et leurs auteurs. Elles animèrent les œuvres présentées, en donnèrent l'intime pensée, et révélèrent un domaine d'idées que l'on connaissait à peine en France : Swinburne, Tennyson, Walt Whitman, l'Ecole préraphaélite, les Poètes spirites d'Amérique, Robert Browning, les Poétesses anglaises, les Parnassiens britanniques, Longfellow, John Payne. Blémont fut des premiers, et le premier en certains cas, à faire connaître chez nous ces écrivains anglo-saxons que, quinze à vingt ans après lui, on parut découvrir.
Il donna aussi des « Choses de la Semaine », actualités vibrantes, où, tantôt il soulignait des excès de la brutalité allemande en Alsace, et tantôt, à Francisque Sarcey ayant écrit : « Où sont les jeunes gens? » il répondait : « Les jeunes gens travaillent, luttent, produisent ; mais ils succombent la plupart du temps devant l'indifférence ou la mauvaise volonté... La jeunesse s'arrête, dévoyée, désespérée... C'est pourquoi l'on voit les forces vivaces, qui devraient régénérer la patrie, ne servir, par une fatalité lamentable, qu'à l'accabler de deuils, de ruines et de ténèbres, s II com-
mentait l'anniversaire de Corneille, il brossait un petit ; tableau pittoresque de l'inauguration de la statue de J Ronsard à Vendôme, à laquelle il avait assisté. Je cite j encore, dans cette série : « L'Homme-Femme », où il ! redressait avec logique les errements passionnels de I Dumas fils ; « Sur la tombe de Théophile Gautier » ; « L'Année terrible appréciée par Swinburne » ; « le Théâtre de bric-à-brac », « le Théâtre faisandé ». « On s'habitue aux capitulations de conscience, s'écriait-il. Toujours l'exécrable svstème du fait accompli, toujours la négation de la morale et de la justice, poussent les sociétés de chute en chute et d'abîme en abîme. »
Le 7 septembre 1872 parut de lui une poésie : Grâce! pour les proscrits de la Commune. Le 19 octobre, dans la Critique et le Théâtre, à propos de l' Artésienne, je lis : « Messieurs nos critiques ordinaires se sont doucement habitués au spectacle alléchant des victoires que remporte, en chair et en os, le vice insolemment paré des attraits féminins. Ils ne peuvent plus se passer de courtisanes sur la scène... Hélas ! la littérature, le théâtre souffrent, comme tout en France, de l'accaparement persistant des places par le déplorable personnel du régime déchu... Nous ne pourrons réellement marcher vers de nouvelles destinées que quand nous serons purgés de ce poison de fièvre et de mort. Pour d'autres œuvres, il faut d'autres hommes. »
Le 8 février 1873, après une courte interruption, la Renaissance continua en précisant ainsi son programme : o. ... Par ces temps de triomphes frelatés et de gloires factices où le mercantilisme menace de taire de tout art et de toute littérature une simple et impure
exploitation, nous n'aurons souci ni du succès vulgaire ni de l'injustice de certains insuccès. Honorant hautement la vraie poésie et la vraie vérité, nous tâcherons d'en inspirer le respect à ceux qui l'ont oublié ou ne l'ont jamais appris... Nous aurons ainsi l'occasion de réfuter les doclrines odieuses de quelques sceptiques intéressés, qui se complaisent à prêcher la décadence de leur patrie, La France, si cruellement trahie par le destin, n'a rien perdu de sa suprématie dans les luttes de l'art et de la pensée. »
L'administration fut confiée à Richard Lesclide.
Le 15 février, Blémont publia une solide étude sur Marion Delorme. De lui encore : le 22 mars, la Messe des Anges; le 26 avril, le Mariage d'Octave; le 24 mai, Stuarl Mill ; le 31 mai et suivants, les Esquisses américaines de Mark Twain, alors inconnues chez nous ; et d'autres études, d'autres nouvelles, sans oublier les poésies, parmi lesquelles la pièce : Le Mal, que les biographes de Leconte de Lisle ont comparée au Qaïn.
Le 28 décembre, nouvelle interruption. Le 18 janvier 1874, la Renaissance lut réorganisée et agrandie, avec Henri Polday comme directeur artistique et Jules Rouquetto comme administrateur. Elle continua d'être un tableau fidèle des lettres du moment, avec des aperçus très variés sur les mœurs, les travers intellectuels. Blémont, le 25 février, étudia Qualrevingttreize, ce roman abrupt ; le 15 mars, les Effrontés : ... L'effronterie règne et gouverne... Les grands hommes s'en vont... Tout s'abaisse, tout devient caduc. On n'a plus de passions, on n'a que des intérêts... De tout petits reporters cassent et recassent en mille
morceaux le miroir de la vérité, et tirent la langue au génie en éclatant de rire. » Le 12 avril, il écrivit sur la lentation de M. Flaubert. Puis, Rouquette et Polday ne purent s'accorder; toutes les charges retombèrent sur Blémont. Le 3 mai, parut le dernier numéro de la Revue, qui avait été plus ouverte, plus vivante que le Parnasse contemporain de 1866, et qui reste un excellent document à consulter sur le renouveau littéraire et artistique aux lendemains de la Guerre et de la Commune.
Emile Blémont fut l'âme de la Renaissance. C'est à lui que revient le mérite d'avoir réuni là, après nos désastres, presque toutes les forces vives qui représentaient intellectuellement la France de la veille et la France de l'avenir. Toutes les phases de la belle campagne menée dans cette publication étaient remarquées, suivies avec sympathie ; et quand fut ouverte la souscription pour les frais d'une pierre tumulaire à la mémoire du poète Albert Glatigny, mort en avril 1873, Victor Hugo souscrivit par cette lettre :
<• A M. Emile Blémont, directeur de la Revue la Renaissance.
« Mon jeune et cher confrère,
« J'envoie à nos vaillants et gracieux amis de la Renaissance mon obole pour notre cher Albert Glatigny.
« La Renaissance me charme ; et je lis avec bonheur cet éloquent et spirituel journal. Dites-le à nos amis.
a Vous êtes chef dans la jeune légion des esprits qui sont aujourd'hui l'honneur de cette fin de siècle. Vous êtes une de ces âmes de lumière que j'aime ».
C'est le groupe représentatif de la Renaissance que
IFantin-Latour a peint dans son célèbre tableau du Coin de Table. Debout, au centre de la toile, Emile ; Blémont a Pierre Elzéar à sa droite, Jean Aicard à sa gauche ; et au coin de la table à demie desservie, où l'on vient de dîner, sont assis Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan. Albert Mérat devait, compléter le groupe, à côté de Pelletan ; mais il ne vint pas, aj'ant alors un certain éloignement pour Verlaine et Rimbaud ; il fut remplacé par un grand géranium blanc, et Fantin se consola en disant qu'il avait métamorphosé un poète en fleur. Le tableau fut exposé pour la première fois au Salon de 1872. On l'a revu à l'Exposition universelle de 1900. Aujourd'hui, il appartient à Emile Blémont.
Quand parut la Renaissance, au printemps de 1872, Paul I\Ieurice, qui dirigeait la rédaction littéraire du Rappel, avait prié Edmond Lepelletier de lui amener Blémont ; il chargea celui-ci de la critique des livres au journal de Hugo, tiré alors à plus de deux cent mille exemplaires. Le jeune écrivain y gagnait un public nombreux, une autorité précieuse ; mais il y perdait quelque liberté de penser et de dire, une part de l'indépendance et du recueillement nécessaires aux œuvres durables.
Blémont goûtait peu les plaisirs mondains ; il n'aspirait qu'aux satisfactions intimes du travail régulier et du bonheur familial, sentiments dont il avait eu l'exemple en ses parents. Le 13 mai 1872, son père, lorrain d'origine, opta pour la nation française. Le
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13 juillet, il lui naquit un fils, Gaston, et ce fut la plus grande joie de son existence. Tout lui souriait, il était en bon chemin au Palais, et le monde littéraire commençait à le connaître, à l'apprécier.
Mais l'enfant mourut, le 6 avril 1875 ; et le père ne s'en est jamais consolé. Ce fut un écroulement brusque, suivi d'une infinie tristesse. Sans autre enfant, il n'eut plus pour ambition que de réaliser dans une œuvre poétique son idéal le plus pur et le pins haut. Et d'autre part, voyant peu à peu s'évanouir la probabilité de la revanche nationale qui tant lui tenait au cœur, il vécut, non dans une retraite absolue, mais dans une réserve pensive, laborieuse et discrète.
Sa santé s'altérait. Une laryngite persistante l'empêcha de plaider ; il renonça sans retour à ses goûts de fumeur et à la profession d'avocat. Pendant quelques années encore, il fit de la littérature militante ; mais il lui préféra de plus en plus le calme travail des Revues, dans le culte désintéressé des belles-lettres et de la poésie indépendante.
En 1873, il avait été un des principaux collaborâtes ; de Paris à Veau-fovtc, administré par Richard Lesclide. Il y donna d'abord des vers, des fantaisies en prose, signés d'initiales ou d'un pseudonyme (Hilarion); puis, pendant un an (1874-1875), régulièrement, une chronique en tète de chaque numéro, signée de son nom. C'est l'une de ces chroniques, envoyée du village breton de Saint-Enogat (été 1874), qui fit connaître ce petit pays aux artistes parisiens : ils y vinrent, et aujourd'hui ce hameau est devenu une riche et belle station balnéaire. Des pages de lui accompagnèrent des eaux-
fortes : tel le Guide spirituel, où un jeune vicaire ayant manqué de respect à une figure de la Vierge, en rêve, se croyait damné. L'évêque de Meaux, où s'imprimait la Bévue, frappa ce numéro d'interdiction, menaça de retirer sa clientèle ; et « l'ordre moral » poursuivit et condamna à l'amende, sous un autre prétexte, Paris à Veau-forte. Blémont donna aussi des types de Paris, d'émotion intime, comme Auguste, coiffeur, portrait tout simple; mais si vrai ! d'un être tout simple ; A travers le Vieux Paris, excursion singulièrement suggestive dans le moyen-âge hardi et amoureux ; la Veillée où les grand'mères content aux enfants des histoires de fées, douces parfois, souvent terribles, — fin et agréable tableau de simplicité, de calme, de bonheur.
Je note, en 1873, des stances de Blémont pour le Tombeau de Théophile Gautier (A. Lemerre).
Champfleury lui écrivit à propos des Esquisses américaines : « Merci, mon cher confrère, de m'avoir fait lire cet article vraiment humouristique de Mark Twain. D'après les autres morceaux déjà publiés par vous, il me semble que l'homme vaut la peine d'être plus connu en France. Vous devriez réunir en volume ce que vous avez traduit ; nous aurions là un véritable railleur, sans analogies heureusement avec ces prêcheurs et ces bas-bleus dont les Revues nous donnent de si filandreuses tartines. Publiez vite votre Mark Twain ; nous avons besoin de fortes provisions de bonne humeur. » (29 septembre 1873).
Théodore de Banville envoya aussi ces lignes au critique du Rappel, le 16 novembre de la même année :
« Votre bel article du Rappel sur mes Ballades m'a rendu très heureux et je vous en remercie de tout cœur. Dût-on me répondre : Vous êtes orfèvre ! je dirai qu'il n'y a que les poètes pour taire de la vraie critique, car il n'y a qu'eux qui sachent se mettre au point de vue de l'ouvrier lui-même. J'aurais bien d'autres éloges à vous adresser, et sans être suspect de partialité comme dans le cas présent: je vous lis fidèlement dans la Renaissance et toujours avec la plus vive sympathie pour votre imagination et pour votre courage ».
Paul Bourget lui manda, le 7 septembre 1874 : « Vous dites plutôt ce que j'avais l'intention et le désir de faire que ce que j'ai fait ; je n'ai que plus de motifs de vous remercier », — et, après la Vie inquiète (1874) : « Vous m'avez accordé la plus vraie et la plus désirable louange en reconnaissant dans mon livre un effort sérieux... Je n'oublie pas que c'est sous vos auspices que j'ai écrit ma première copie à la Renaissance. »
Les Elrennes du Parnasse, pour l'année 1874, furent publiées par la Renaissance et Paris à Veau-forte (tx.ez Michel Lévy). Blémont en écrivit la Préface, où il disait, à propos des Anthologies : «... Nous avons été encouragés par le succès qu'ont obtenu jadis tant de Trésors des Grâces, tant de Guirlandes d'amour, de Couronnes poétiques, de Merveilles du goût et d'Ecran de Psyché. Schiller et Goethe, ces deux belles moitiés d'un homme de génie, ne dédaignèrent pas d'ailleurs de s'unir pour publier un Almanach des Muses ; et nous avons lu, si notre mémoire est fidèle, des vers admirables de Victor Hugo et de Lamartine dans certaines Annales romantiques. »
LA RENAISSANCE ET LE RAPPEL f>7
11 faisait, de verve souriante, la description pittoresque du Parnasse contemporain, et concluait avec une juvénile énergie : « Voilà quelques-unes des stations de notre moderne Parnasse, ce Calvaire des rimeurs. On n'y avance qu'avec une petite couronne d'épines au front, plusieurs petites plaies au flanc, et l'on s'y fait un peu crucifier et recrucifier, par ci par là. La ioule vous regarde railleusement d'en bas ; vos amis se détournent et vous renient au besoin ; les sages haussent les épaules, les sots aboient, les méchants mordent. Et pourtant on va toujours, on marche jusqu'à la mort. C'est qu'à travers toutes les haines, toutes les inepties, toutes les calomnies, toutes les insultes, toutes les douleurs et toutes les misères, on a cet orgueil insensé et invincible de se croire, de se sentir supérieur aux heureux et aux adulés. C'est qu'on a d'âpres joies interdites au vulgaire, des mirages et des rêves auprès desquels pâlit toute réalité. C'est que l'on comprend le chant des petits oiseaux et des grunds arbres s'accompagnant au clair des astres ; c'est que les fleurs vous aiment et que les étoiles vous bercent. C'est que la Muse vous verse des parfums précieux, comme une autre Madeleine. C'est enfin que l'on espère, en expirant, ressusciter le troisième jour, dans la gloire et pour l'éternité. » — La contribution d'Emile. Blémont à l'ouvrage comprenait de plus : le Nouveau- Né, poésie publiée plus tard dans : En mémoire (Vun nfant ; deux contes, d'après Mark Twain ; Nocturne, 'Matinée d'avril, Bergerie, poésies, et un poème en prose : Scènes d'Alsace.
C'était clore d'une façon vive et vaillante, et sans
rupture d'ailleurs, en gardant au conlraire fidèlement les alliances d'idées et les relations littéraires, cette période où il fut intimement mêlé au mouvement parnassien, cette première campagne qui laissa de lui un beau livre : Poèmes d'Italie, et un acte mémorable : la Renaissance littéraire et artistique.
Evolutions
Nous avons vu Emile Blémont, dans sa première jeunesse, s'éveiller à l'art spontanément et parmi les influences romantiques encore vigoureuses. A côté d'autres livres qui devaient munir le futur homme d'action, la lecture de Chateaubriand, de Lamartine, avait bercé les rêves initiaux de son âme poétique ; Victor Hugo l'entraîna, Shakespeare l'émut ; Balzac lui révéla le moderne réalisme d'observation, et Musset l'idéalisme moderne de sentiment : sans relations littéraires pour l'aider à franchir le cercle de ces premières influences, il fut romantique, comme tout le monde d'ailleurs l'était encore. Mais il vint à une heure où s'achevait l'expansion du mouvement parvenu à son apogée de 1830 à 1848 ; souple et mobile, il devait s'en dégager. Il passa aisément au Parnasse, lequel ne fut, comme je l'ai montré dans mon livre sur le Romantisme, qu'un courant de cette littérature dont Hugo est le chef. Là, par ses travaux, par ses amis et camarades rencontrés ou choisis, il fut vraiment parnassien quelques années ; mais là encore, inquiet de l'avenir, gardant au fond de lui cet amour des traditions qui est le signe des esprits bien doués et porteurs d'œuvres futures, car le futur est formé beaucoup de passé, —
il ne pouvait s'enfermer dans un procédé, dans une école. Le culte de la forme qui dominait au Parnasse, n'apaisait guère le désir de vivre et d'agir pour le bien, le vrai, le beau, qui faisait battre son cœur aimant et zélé, qui faisait vibrer son esprit ferme, énergique. Il lui fallait davantage, il lui manquait quelque chose. Quoi?.. Il cherchait, il travaillait, il sentait se former en lui les premières trames d'une pensée qui se compléterait, s'élargirait, se fortifierait plus tard, pour lui montrer alors l'œuvre française suprême vers laquelle tout son être tendait, presque inconsciemment encore. Mais elle était loin, cette œuvre à laquelle ses efforts persévérants devaient contribuer ; si loin, que ce résultat, deviné par son instinct de poète, n'était encore aperçu que vaguement par son jugement de critique. Les circonstances, les incidents quotidiens nous obscurcissent l'avenir. Pour l'instant, sa seconde jeunesse allait subir ce va-et-vient, ces reculs hésitants, ces avancées hardies, que l'on nom. ie des évolutions, et qui sont comme les travaux d'approche d'un siège. N'est-ce pas un siège aussi, et le plus grand de tous, celui qui a pour but de saisir l'idéal de splendeur, de justice, qui nous console des pauvretés terrestres et nous fait connaître ce seul vrai bonheur humain, qui n'a pas de nuit, pas de larmes, pas même de cette vanité que rencontrait partout l'Ecclésiaste ? La critique au Rappel permettait à Emile Blémont de sonder les œuvres et les hommes ; la variété des idées lui livrait l'âme multiple, trop multiple, de son époque ; la différence des personnes lui montrait les destinées diverses des efforts intellectuels. Un jour,
lui parvenait cette lettre d'un des précurseurs du xx« siècle :
« Versailles, 18 janvier 1875.
» Monsieur,
» Recevez tous mes remerciements pour votre compte-rendu de l'Esprit nouveau. Je suis heureux de me sentir d'accord avec vous sur des sujets si importants. Je sens, en vous lisant, ma pensée germer sous un bon et salutaire rayon.
» C'est comme une conversation avec un ami inconnu. Puisse-t-elle devenir une réalité ! Laissez-moi, au moins, vous serrer ici bien cordialement la main qui a écrit ces excellentes pages.
» Edgar Quinet. »
Un autre jour, il revenait en plein domaine romantique : dans une des soirées où Auguste Vacquerie réunissait l'élite du parti radical, politique et littéraire, il fut présenté par Vacquerie à Victor Hugo, qui l'accueillit avec une dignité simple et cordiale, lui témoigna une généreuse bienveillance, et lui dit en souriant : « Vous n'êtes pas un inconnu pour moi, et depuis votre début je vous ai suivi attentivement. »
Blémont fit la critique des livres au Rappel pendant huit ans (1872-1880). Deux ou trois fois par mois, il y étudiait les œuvres des lettrés anciens et nouveaux, des poètes. Il propagea les auteurs étrangers, présenta les romanciers, s'inquiéta, ce qui valait mieux encore qu'une analyse descriptive, des idées et des actes. Il ne négligea pas les philosophes, les historiens, les sociologues, qui touchent de près à la littérature. Sa série des réceptions à l'Académie forme une galerie de
portraits suggestifs. Parfois il opéra des incursions dans le domaine des beaux-arts.
En 1874-1875, il fit avec succès quelques conférences, très documentées, à la salle du boulevard des Capucines, sur le théâtre d'Auguste Vacquerie, l'œuvre d'Edgar Poe, etc. Il étudia les primitifs de l'Inde et de la Perse, les Mystères du moyen-âge, Dante, Rabelais, Saint-Simon, les Encyclopédistes, Joseph de Maistre et Proudhon. Mais en dehors du journalisme, il produisit peu d'œuvres littéraires.
Ses stances : Pour les Inondés, furent dites au bénéfice des inondés de la Garonne, le 15 juillet 1875. par Mounet-Suliy, et publiées ensuite en plaquette chez Lemerre. C'est un tableau graduel, de plus en plus pathétique, de l'inondation, puis l'appel plein de cœur en faveur des survivants. Le derniers vers :
Soyez bons, vous serez plus dignes d'être heureux !
devrait, certes, constituer le principe de dispensation du bonheur.
M. Duquesnel, directeur de l'Odéon, demanda un acte à Emile Blémont et Léon Valade pour l'anniversaire de Molière ; ce devait être le début au théâtre des jeunes auteurs. Mais une maladie immobilisa Valade, qui ne voulut pas signer la comédie entièrement composée à la hâte par Blémont, auquel il écrivit le 7 décembre 1875 : «... La part que j'ai prise au scénario fait en commun, il y a plus d'un an, est vraiment trop peu de chose pour que je puisse prétendre au partage de la signature et des droits. Je vous adresse donc ma démission, de meilleure grâce, n'en doutez
pas, qu'un ministre de l'ordre moral... Un droit que je n'avais pas, et qui m'est rendu en qualité de simple spectateur, c'est celui d'applaudir chaudement le soir de la première. J'en userai, et en attendant, je vous serre très cordialement la main. » Rien ne fut changé à la pièce, qu'il fallait sans aucun retard, faire copier, lire au théâtre, distribuer et mettre en répétitions. Mais Blémont, malgré la lettre du 7 décembre, maintint le nom de Valade à côté du sien ; et il l'y maintient encore, en souvenir d'une amitié qui lui est restée chère. Le 15 janvier 1876, le théâtre de l'Odéon donna donc la première représentation de cette comédie en un acte : Molière à Auteuil éditée chez Calmann-Lévy). Le décor est le jardin de Molière, Laforest, servante, annonce un jeune homme ; mais d'abord se présente Marotte, qui veut se retirer du théâtre -elle est toute fâchée d'avoir encore un rôle effacé, et voudrait jouer Vénus dans Psyché. La discussion, amusante, est interrompue par l'entrée du jeune Armand, très ému dès qu'il a reconnu Marotte. Heureusement elle s'esquive ; et, moins troublé, il explique qu'il veut être comédien. Molière lui conseille de ne pas se hasarder au théâtre :
Ce n'est qu'un vain décor, des voix et des costumes,
Le tout entremêlé de rimes et de plumes,
Ayant un lumignon pour astre, ayant pour fleur
La rhétorique, et pour providence un souffleur,
Le reste est dans l'esprit du parterre et des loges ;
Et marquis à rubans, écoliers de Limoges,
Gens des halles, bourgeois des quais ou du Pont-Neuf,
Campagnards au cerveau lourd et lent comme un bœuf,
Pour peu que ces gens-là soient faux ou soient fantasques, Ont le droit de chuter et de huer les masques I
Rien au fond n'est moins gai que d'égayer les hommes.
Dominique, ce fou, cet Arlequin vanté,
11 a l'esprit si noir qu'il en perd la santé.
L'autre jour, il consulte un moderne Esculape.
On le tâte, on le tourne, on le palpe, on le tape,
On regarde sa langue. — « Oh ! oh ! dit le docteur,
C'est de l'hypocondrie, un mal persécuteur.
Il est à votre cas un remède, l'unique :
Allez voir Arlequin. — Alors, fit Dominique,
Je suis mort. Arlequin, c'est moi. »
A cette bien bonne anecdote, Armand ne se rend pas. Survient l'ami Chapelle, qui proteste en faveur du jeune homme, exige qu'on 1 entende déclamer. L'épreuve ne convainc pas Molière ; et Chapelle discute, non sans une certaine rude éloquence, quand Marotte revient annoncer qu'elle épouse un riche prétendant. « Quoi ! dit Armand avec tristesse, vous vous mariez? vous abandonnez le théâtre?» Elle répond prestement :
"Y voyez-vous du mal ? On a si mauvais goût A Paris, aujourd'hui ! Le grand nombre préfère Des tours de chiens savants aux pièces de Molière. Bah ! j'ai rêvé la gloire aussi, moi ! Maintenant Je ne me repais plus de ce mot bien sonnant. Qu'ai-je gagné ? L'injure avec la calomnie. Notre vertu, monsieur, on s'en moque, on la nie ; Et l'on ne reconnaît jamais notre talent S'il n'est pas soutenu d'un cortège galant.
Elle invite tout le théâtre, Armand compris, à sa noce, et part. Armand, désabusé, se retire, renonce aussi. Et c'est Laforest qui donne la clef de l'énigme : il venait pour les beaux yeux de Marotte, et non par grand amour de la comédie. La vocation du théâtre ? allons donc !..
Connaîtrons nous jamais les hommes ? — Et les femmes ! disent Molière et Chapelle en guise de morale.
« La donnée est ingénieuse, écrivit Francisque Sarcey dans le Temps du 17 janvier 1876 ; le dialogue est semé de jolis vers; le rôle de Chapelle est amusant et gai. » Charles de la Rounat, dans le X/À'e siècle, nota le succès de cette petite comédie, qui avait gagné promptement son auditoire. « On était d'autant plus curieux samedi, remarquait le Daily news (17 janvier), que l'un des auteurs est M. Emile Blémont, un des rédacteurs les plus distingués du Rappel... Il serait difficile de rendre justice à l'esprit et à la grâce du dialogue. En outre, la portée philosophique de la pièce est d'un caractère plus sage et plus réel que ce qu'on représente communément. »
A propos d'une étude sur Etienne Moret, roman de Francisque Sarcey, celui-ci, le 22 avril 1876, écrivit à Blémont : « Vous imaginez aisément avec quel plaisir j'ai lu votre article. Il est impossible d'être plus précis, plus fin et plus délicat. Les dernières lignes sont charmantes. C'est une trouvaille. Vous avez bien raison de dire que j'ai refondu mes aspirations et mes goûts, avec une peine extrême, à force d'études, et d'études poursuivies avec bonne foi et patience. Mais si vous saviez combien de gens sont dans la nuit où j'étais et
y restent ! Si vous saviez combien peu dans le monde bourgeois, élevé par l'université, combien peu comprennent et goûtent cette Légende des Siècles ! J'ai làdessus bien des confidences, qui ne vous arrivent pas, à vous qui vivez dans un autre milieu. » L'aveu a du prix ; je le livre aux méditations des universitaires.
Voici une lettre de 1876, où la veuve de Michelet explique la dernière attitude de l'historien devant l'Angleterre : « Je viens de lire votre bel article, j'en suis très émue. Il n'y avait point dissentiment d'opinion sur l'Angleterre ; M. Michelet la voyait sombrer dans un avenir prochain, en punition de son désintéressement moral aux affaires de ce monde. Mais il ne croyait pas l'heure bonne pour dire ces dures vérités. — Les destinées de la France, si aventurées aujourd'hui, lui ont fait un devoir de ne pas creuser le détroit déjà si profond qui sépare les deux peuples. Il voulait plutôt nous créer une alliance et que ses dernières paroles, car il se sentait mourir, fussent des paroles de réconciliation... Merci, monsieur, j'avais été' bien touchée de votre appréciation de l'Insecte, si délicate ! Vous avez la touche des grands artistes. — (Mme) A. J. Michelet. »
La campagne du Rappel, on le voit, marchait bien. Blémont n'est pas de ces écrivains qui accaparent bruyamment l'attention publique ; mais dans le calme et dans le travail, il est de ceux qui remuent des idées, qui préparent et maintiennent cette action prudente, sage, bien ordonnée, sur laquelle repose le monde intellectuel et sans laquelle les chefs-d'œuvre même de la passion périraient.
Il donna, cette même année, la Chanson de Marthe au Parnasse contemporain (A. Lemerre), et publia les Cloches, poème d'Edgar Poe, librement traduit, avec quatre eaux-îortes de Henry Guérard qui, tirées sur zinc, matière vite usée, ne permirent que cent exemplaires : curiosité luxueuse d'amateurs (Librairie de l'Eau-forte) Le texte de Poe est en regard de celui de Blémont. Les naissances, cloches d'argent, légères, jolies, joyeuses, changeantes; le miel des cloches nuptiales, cloches d'or, douces, triomphales ; les cloches d'alarme, de bronze, drame de terreur en leurs vacarmes ; et le glas, les bouches glacées, les cloches de fer, aux angoisses iunèbres, sont interprétés en vers alertes et sonores, qui rendent le poème de Poe exactement, dans son idée, sa sève et sa verve originelles.
Les incursions de Blémont, au Rappel, sur les domaines voisins de la littérature, ne passaient pas sans être remarquées. Parmi les lettres reçues, en voici une de Spuller, datée du 7 octobre 1876 : « ... C'est beaucoup que de réussir auprès d'un esprit orné et terme, tel que le vôtre. J'attachais un grand prix à votre suffrage ; je ne me trompais pas, en espérant que ce travail serait apprécié par vous avec autant de solidité que de justesse. De plus, au tond de vos jugements, j'ai cru sentir une sympathie dont je suis vivement touché. »
Et cette autre, d'un proscrit de la Commune : « Cher et excellent collaborateur,
« Votre article m'a été au cœur. C'est pousser trop loin la confraternité. Merci ! Merci ! Vous me comparez
à Swift comme s'il en pleuvait. Il est vrai que j'ai lait un voyage d'une certaine importance, mais ce n'est pas celui de Gulliver.
« Je vous serre bien amicalement les mains en attendant le jour où je vous embrasserai, soit à Paris, soit, hélas ! plutôt à Genève.
« Votre ami,
« Henri Rochefort. »
Cette année-là, Blémont commença en outre sa collaboration à la Vie Littéraire (1876-1879) et à la Muse républicaine (1876-1881).
L'année suivante, le 15 janvier, le Barbier de Pézenas, comédie en un acte, par Emile Blémont et Léon Valade, fut représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon (Calmann Lévy, éditeur). — Maître Gély achève de raser Molière ; il voudrait bien dîner, mais il est seul, et son garçon s'attarde en ville. Qu'il ne se tourmente pas ! Molière s'offre à garder la boutique. Et voilà Molière installé : les clients trouveront à qui parler. Ce début est vivement enlevé, en un style simple et alerte que n'eût certes pas désavoué l'auteur du Médecin malgré lui. — Le messager d'Aniane survient, en coup de vent ; il presse... le garçon, tout en lui remettant une lettre pour la servante Claudine ; il s'emporte devant les retards calculés de son interlocuteur, réclame linge, savonnette et la suite. Molière, qui vainement a essayé de placer un mot, se résigne ; très grave, il savonne le messager, et commence à prendre sa revanche : « Vous n'avez rencontré personne sur la route ? demande-t-il fort poliment ; l'on ne vous a pas attaqué ? Vous n'avez pas été suivi,
surpris, traqué?.. » L'autre s'étonne. «Eh! les brigands, les incendiaires ! — Hein ? — Ils ont pillé, bridé, tué !.. » L'autre pâlit sous son savon. « Les huguenots maudits sont descendus des montagnes, ils sont dans Pézenas ! » Le messager se lève, de plus en plus... blanc. « Hélas ! l'achève Molière, peut-être mon pauvre maître, qui ne rentre pas, a-t-il été pendu par eux!.. » Cela, c'est une preuve : le messager s'affole. « Ils nous pendront peut-être aussi... mais, votre barbe ? » Sa barbe ! il s'agit bien de sa barbe !.. Le messager s'élance, c'est en vain qu'on le retient ; il s'échappe, se sauve, tout barbouillé de savon. Et telle fut cette « barbe impossible ».
Mais voici maître Gély, un peu inquiet ; puis le ïeune Polydore de la Roustecagnac, qui se vante d'avoir trempé dans le sang de trois coquins l'épée qui bat son maigre flanc ; il a coupé les oreilles à l'un d'eux, il les a même sur lui... Tiens ! elles n'y sont plus :
Quelque chien, trop goulu, n'ayant rien dans le ventre,
A dû les y happer sans vergogne...
Il déroule ses forfanteries, parle des lettres qu'il reçoit de la grande Mademoiselle ; mais ces billets aussi ont disparu de ses poches !
Je les avais serrés, j'en suis sûr, là-dessous.
Les voici !.. non. Mordiou ! qui m'a pris ces merveilles?
Molière très sérieux :
C'est peut-être le chien qui vola les oreilles.
Claudine rit, Polydore se fâche. Pour les séparer, tandis que Gély et son garçon revenu rasent des
clients, Molière remet à Claudine la lettre d'Eloi, son amoureux, qui est au service. Mais elle ne sait pas lire. Molière ouvre la lettre, qu'il trouve niaise ; et voyant Claudine tout émue d'avance, il se décide à remplacer les phrases rustaudes d'Eloi par des phrases à lui ; c'est « la lettre improvisée », autre tradition. Il lit. Comme il m'aime ! s'écrie la jeune fille. Molière, qui l'observe, ajoute des choses. Eloi devient étonnant :
Je crois te voir, je vois ta prunelle mutine,
Ta bouche aux blanches dents où le rire est si prompt,
Tes cheveux bruns, si bien arrangés sur ton front,
Ta fossette au menton, ta fossette à la joue,
Tes narines au vent, et ta gentille moue
De jeune chat qui veut boire du lait trop chaud...
Et Claudine convaincue :
Hein ! comme il se souvient de moi, monsieur ! fi faut Qu'il m'aime joliment !
Molière est lancé, il poursuit. Voici une grande bataille où Eloi a fait des prodiges de valeur. Qu'il est brave ! s'éerie-t-elle. Mais Molière, en son entraînement :
J'eus le bras fracassé soudain par une bombe...
Cri d'angoisse, Claudine se trouve mal. La fiction a emporté trop loin Molière ; il veut réparer, et, à travers les sanglots, il peut glisser qu'Eloi, vite et bien pansé, a guéri Claudine rit, pleure, se jette à son cou. Alors Molière couronne la lettre : Eloi est admiré pour sa vaillance, par des seigneurs, de belles dames ; et la plus belle veut l'épouser. Colère de Claudine ! Mais à
propos, Roustecagnac sait-il lire?.. Non, dit Gély. Or, donc, cette belle dame, c'est la grande Mademoiselle ! Roustecagnac proteste ; Molière lui tend la lettre ; Voyez plutôt ! Roustecagnac, après avoir fait mine de lire :
C'est vrai. Continuez, je tombe de mon haut.
Molière triomphe, tient son public, et termine. Eloi ne pense qu'à Claudine, l'embrasse à l'étouffer, n'aspire qu'au jour de la revoir ; ah ! s'il avait seulement les deux cents livres nécessaires ! Claudine dévore la lettre de baisers, cependant que Molière dit au barbier :
Gély, je m'en vais faire un tour à mon théâtre.
La petite est charmante ; et quant à ce bellâtre,
Il m'a fort amusé. Peut-être quelque jour
En divertirons-nous la ville.
Il part. Claudine crie sa joie ; les clients la questionnent. Malgré Gély, elle leur montre la lettre, où Eloi est aimé de la cousine du roi. Et l'un d'eux : « Estu folle? il ne dit pas un mot de ça ! » D'autres conlirment. Indignée, elle leur arrache la lettre : Allez, l'autre monsieur lisait bien mieux que vous!
Elle avise Roustecagnac ; lui aussi avait bien lu ! Elle lui donne le papier, le voilà pris : il se tire de l'embûche en déchirant la lettre. Exaspérée, Claudine le frappe ; il se sauve. — Molière revient ; pour la convaincre, il lui apporte, lui remet les deux cents livres, la seule chose mentionnée dans la lettre. Claudine est joyeuse : Eloi va donc être libre ! Le messager et Roustecagnac rentrant furieux, elle menace le premier de
ses ciseaux, oblige le second à s'excuser Molière arrange tout en faisant venir du vin. Et la pièce se termine comme elle a commencé et duré, fort gaiement.
Voilà un acte bien distribué, plein de verve, sans longueurs. Des gaietés, de l'action, une souplesse de scènes et de verbe, des vers vifs, coupés sans effort ; de la vie, et toute la tradition ; et c est de notre temps quand même, pour 1 allure si moderne. Œuvre digne du personnage Molière, qui revit là par ses aspects d'observateur réjoui des travers humains. Son ombre a dû remercier les auteurs, dont l'enthousiasme avisé l'a si bien aimé et ressuscité — Dans le feuilleton du Moniteur Universel (22 janvier 1877), Paul de Saint-Victor fit cette piquante observation : « ... C'est la mise en scène, très gaiement et spirituellement versifiée, de la célèbre anecdote... Et c'est une idée heureuse que celle du rasoir de Beaumarchais étincelant dans la main de Molière. On dirait un legs fait de loin, un présage lancé, d'un siècle à l'autre, à son brillant successeur. » Francisque Sarcey n'était pas moins tavorable (le Temps, 22 janvier) : «... Ce récit a été mis en scène avec un art exquis. Voilà du théâtre, du vrai théâtre ; et cela vaut mieux, au théâtre, que les tirades les plus poétiques. Les auteurs ont imaginé une foule de petits détails, qui animent une comédie et la font vivre... Tout cela est leste, gai, spirituel, vivant. De tous les à-propcs que j'ai vus, c'est le seul, je crois, qui m'ait donné l'idée que les auteurs, au lieu d'être simplement d'habiles ouvriers en poésie, pourraient bien devenir des écrivains dramatiques. » A la fin de '
son compte-rendu, dans la Presse du même jour, Jules Claretie observait que « la comédie a quelque chose de l'accent moliéresque. C'est presque une restitution. Le vers est bien frappé ; les scènes sont lestes et amusantes. » Alphonse Daudet (Journal Officiel, 22 janvier,) écrivit : « Le Barbier de Pézenas est une véritable petite comédie, amusante, attachante, conduite avec une légèreté et aussi une sûreté de main peu ordinaires chez de jeunes auteurs... Tout cela, raconté en vers excellents, avec beaucoup d'esprit, de gaieté, d'émotion... Le public des représentations populaires a fait aux deux auteurs et à leur ouvrage l'accueil le plus chaleureux et le mieux mérité. » Louis Moland (le Français, même jour), Edmond Stoullig (l'Homme Libre, 23 janvier), en disaient le même bien et en soulignaient aussi le brillant succès.
Lorsque la Comédie-Française reprit le Barbier de Pézenas, le 15 janvier 1898, Henry Fouquier, dans le Figaro du 17, expliqua la pièce, ajoutant : « En vers bien tournés, cet acte est fort agréable. » Olivier de Gourcuff (le Pays, même jour) : « ... Elle a gracieusement accompagné, le 8 août dernier, l'inauguration du monument de Molière, à Pézenas ; la voici enfin qui monte d'un pas léger sur les planches de l'illustre théâtre. Elle mérite à tous égards pareille distinction. C'est un type achevé de la pièce-anecdote telle qu'excellaient à l'écrire des hommes d'esprit, proches voisins des maîtres, et qui s'appelaient Colin d'Harleville et Andrieux. » Le Rappel du 20, par Eugène Lintilhac, publiait : « ... Une bluette exquise, avec des malices de bon aloi et d'après nature comme voulait le
maître fêté, des imaginations spirituelles, une veine de gaîté qui court à travers les épisodes bigarrés où Molière mystifie et observe, émeut et console les clients du barbier Gély, et, par dessus tout, une langue claire et drue, de verte allure et sans contorsion ni dislocation... » Emile Faguct consacra à la comédie une partie de son feuilleton (Journal des Débals, 24 janvier) : « ... Tout cela, y remarquait-il, est d'un joli mouvement, gai, alerte et jeune ; et ce qui en fait l'intérêt, c'est précisément de voir jeune, fringant, étourdi, moitié page, moitié étudiant, ce Molière qui semble n'avoir jamais été gai que dans ses œuvres et qu'on nous présente toujours au théâtre comme triste à l'égal de la mort... »
En l'année 1877 où le Barbier de Pézenas avait été donné pour la première fois, Rome libre, fragments d'opéra d'Emile Blémont et Raoul Gineste, fut représentée au Conservatoire ; la musique était de P.-V. de la Nux, qui agrémenta ensuite de mélodies diverses pages de Blémont. Léopold Daupbin mit aussi en musique son Eléphant jaune, opéra-bouffe non terminé, et plusieurs de ses poésies.
Emile Blémont, au Rappel, se souvint, dans une circonstance, qu'il était encore avocat ; il défendit, le 17 septembre 1877, à côté de Charles Floquet, le gérant du journal. Ce fut une de ses dernières plaidoierics : quelques mois plus tard, il renonçait définitivement à la chicane.
Après son étude sur le Nabab (Rappel du 4 lévrier 1878), il reçut ces mots d'Alphonse Daudet : « Merci, mon cher Blémont ! L'éloge m'a fait plaisir, mais la
langue, la tournure de cela m'ont particulièrement frappé. »
En janvier 1879, il publia les Filles Sainte-Marie, ronde illustrée finement par Frédéric Régamey, et accompagnée de la musique d'Alma Rouch (A. Quantin). Elles vont aux bois, par la prairie, se baignent dans l'azur du lac, et le soir s'en retournent où l'on prie ; mais une s'est enfuie, au diable se marie : courte histoire, oflrant ensemble de la couleur ancienne et de l'esprit moderne.
Cette même année, je cite parmi les lettres relatives à la campagne du Rappel, celle-ci de Philippe Burty : « Je vous remercie bien cordialement du soin que vous avez mis à lire mon livre, les Lettres d'Eugène Delacroix, et à présenter au public la fine et profonde analyse du coeur et des mœurs artistes de ce beau génie. Votre talent a fait de cette étude un morceau dont tous les gens de goût vous sauront gré. — 4 février 1879. » Et ce mot de la vieille gouvernante de Delacroix : a Heureuse d'avoir trouvé en vous un homme qui sait les angoisses qu'a pu supporter Eugène Delacroix, je ne puis m'empêcher de vous remercier de les avoir si savamment dépeintes dans votre article du 3 février. »
Voici encore, à l'occasion du volume : le Banquet, une lettre de M""* Michelet : « Je ne puis trop vous remercier. C'est plus et bien mieux qu'une analyse. Vous avez été au plus profond de la pensée de l'auteur et vous avez merveilleusement indiqué le but qu'il poursuit. Vous avez ajouté à son livre par votre exposition lumineuse, et vous agrandissez l'œuvre, en
disant à votre manière, dans une forme vraiment supérieure, ce que Michelet a senti et voulu pour le bien de l'humanité. — Certainement votre âme était en communion avec la sienne pendant que vous écriviez cette belle page sur les mondes à venir, sur le profit de la douleur, la grandeur du sacrifice. Cela mérite d'être conservé. Il y a des mots d'un rare bonheur. — 9 mai 1879. »
Cette même année, Blémont collabora à l'Union républicaine de l'Eure, au Molière, à la Cravache.
Portraits sans Modèles
En mai 1879, furent publiés Portraits sans modèles (Lemerre, éditeur). J'ai dit, précédemment, que Blémont, en sa marche instinctive vers l'avenir, ne pouvait rester enfermé dans le Parnasse. Un autre parnassien, Paul Verlaine, s'y soustrayait aussi, mais pour s'attarder à ces jeux de lumière et de musique que Ion nomma Décadence, tandis que Blémont acconq lissait des évolutions tendant à un but autrement lointain. N'importe ! ils descendirent alors vers la vie, qu'ils tentèrent d'unir intimement à l'art ; et j'aime à rapprocher de ce titre celui de Verlaine : Romances sans paroles, et à rappeler que Blémont fut le seul dans la presse parisienne à signaler ce recueil. Les deux poètes furent alors plus fraternels qu'ils ne l'avaient été même dans l'existence ; et si l'un resta dans ce domaine peuplé de musiques consolatrices, pendant qie l'autre gagnait des voies plus difficiles mais aussi plus élevées, tous deux nous ont transmis le long et protond frémissement d'art de cette époque.
Emile Blémont ouvre son volume par de fraîches aquarelles, où luit le renouveau. Avril et mai s'éveillent; on a des aurores d:.ns l'âme :
Chaque lerame est vierge comme Eve, Et tous les pommiers sont en fleur.
Idées, rythmes, mots, tout récite gracieusement l'enfance des saisons. De sa muse en Toilette claire, le poète sollicite cette grâce :
Le soir tu me diras de vieux airs oubliés ; Et dans mon rêve ému montera ta voix pure, Comme un frisson d'eau vive entre les peupliers...
Des repas champêtres, en une vieille auberge, éclatent de rires et de chansons. Tout prés, fleurit le Jardin des Rêves, où l'on marche à deux, émus, trou-' blés.
Tout paraissait rêver. Sous les feuilles plaintives, Des clartés poursuivaient des formes fugitives ; Et nous sentions flotter l'âme des chastes fleurs. Qui s'ouvrent seulement dans l'ombre où sont des pleurs
Déjà l'aube accourait, pieds nus dans la rosée. Alors nous revenions à pas très lents, parmi Les songes parfumés du grand parc endormi...
C'est une jolie pièce, tendre, sentimentale. Au Verger en forme la suite amoureuse. Une Naïade évoque un rythme ondoyant comme elle :
Son regard est une eau très profonde et très pure,
Son corps flexible est un roseau ; Dans sa voix on entend tinter le frais murmure
De la fontaine où boit l'oiseau.
Ses cheveux blonds, roulant sur ses blanches épaules,
L'inondent de leurs flots soyeux ; Et, comme un ciel que berce un lac bleu sous les saules;.
Son âme nage dans ses yeux.
Hallucination achève par une note vive cette gamme limpide d'Aquarelles, où le poète, se libérant de plus en plus des influences de première jeunesse, se laissant mieux inspirer naturellement, est attiré vers les fines, gracieuses et souriantes manifestations printanières.
Les Fusains et Sanguines ont plus de mélancolie. Mais le poète a pour le soutenir les Pitiés de la Nature. Il a fui dans la forêt ; et le chêne, les violettes, la source, les buissons, les oiseaux chassent le spectre de celle qui a trahi : image touchante des consolations que la terre maternelle réserve à la souffrance humaine. Ce sont ces Pitiés de la Nature, parues d'abord au Nain faune en 1866, dont le dénouement fantastique et symbolique est le même que celui de l'Aigle du casque écrit par Hugo en 1876. — Nuit de juin est une déclaration douce et grave :
Ton amour est la source où l'on boit la beauté. Ton amour est le ileuve, où, sur la transparence Des Ilots dont le courant mène à L'immensité, L'on s'endort, ne laissant veiller que l'espérance :
L'ange est au gouvernail, il est velu de blanc, Il regarde le ciel. La brise enfle la voile, L'harmonie émeut l'air ; l'eau scintille en tremblant, Et de l'azur parfois il y tombe une étoile.
Un frisson romantique, baudelairien, passe dans cette Galanterie tragique, très expressive :
Vos longs cheveux ont les frissons funèbres, Les reflets bleus des ailes du corbeau ; Ils laissent voir à travers leurs ténèbres Votre sein blanc, mystérieux tombeau.
90 EMILE DLtfMONT
Effet de neige donne une impression d'ensevelissement. Mythologie, Révolte, rehaussent le ton, le fortifient. Une Agonie est la plainte d'un rêve amoureux qui n espère plus que l'oubli. A la première venue, termine en sentiment matériel ces Fusains et Sanguines, moins caractéristiques de la nature de l'homme que les Aquarelles, malgré le relief de leurs expressions vigoureuses. Nuit de juin, toutefois, est, nous venons de le voir, une remarquable page, révélatrice du lyrisme tendre et fier du poète.
Aux Pastels qui suivent, nous sommes d'abord devant une Bergerie, dans la couleur rosée, bleuâtre des pastorales que retracèrent des écrits et des tableaux du xvme siècle ; il y a là des mots si bien dans cette uote qu'on les voit ornés d'un peu d'ironie :
Près des ruisseaux nous cueillons des bouquvts. La fleur de feu ne croît pas sur ces rives ; Mais l'églantine y prend des airs coquets, Et le muguet des pâleurs si plaintives !...
Les nids cachés chantent des menuets ; Nous ébauchons une danse fluelte.
Puis nous faisons de beaux saluts muets Sous le ruban qui flotte à ma houlette.
Du lait, des fruits forment nos soupers fins. Je ne sais plus si nous avons une àme ; Mais nous avons des sens vraiment divins, Qu'un paradis très déicat réclame.
Volupté calme, Ecole de Séville, Nocturne, sont des notations sobres, des éveils d'art. La Fauvette est un conte gracieux où l'on voit que, lorsque tout dort, « l'amour
seul reste éveillé. » Rose pâle, bien-aimée au cœur frêle, à l'âme comme un parfum, et Promenade sentimentale, au soir, dans l'air tiède, extase languissante, achèvent la courte série de ces Pastels clairs et doux.
Médaillons de comédiennes : Baronnette, ballade de la rieuse et piquante Parisienne ; Girofla, candide et malicieuse ; 'Phèdre, au charme tragique ; Niniche, oseuse et fine ; Stella, vibrante et loyale, forment un raccourci théâtral assez curieux.
Les Natures vivantes sont des raccords avec la vie quotidienne : Retour du bal, amours d étudiant ; Scène populaire, croquis réel de coins faubouriens ; Simple profil, d'infidèle frivole ; Matinée parisienne, tableautin animé et coquet; Amaryllis, figurine que l'amoureux exalte ; Céline, dont le vice se masque de vertu.
Un peu d'Idéal nous rappelle d'abord le pays messin :
Sous le ciel paternel de la verte Lorraine
Que nous étions heureux, quand nous étions enfants !
Que d'amour ignoré dans notre âme sereine,
Que de joyeux ébats et de cris triomphants !..
0 pays de mon père, ô vallon d'Arriance,
Champs féconds, frais ruisseaux bois sauvages et doux,
O villages amis, n'ètes-vous plus la France ?
Quand donc en liberté nous reconnaîtrons-nous ?
La Sous- mail resse est un mélancolique et attendri soutenir d'une rencontre fugitive comme un rêve ; Instants d'oubli, autres remembrances, mais plus substantielles ; la Fiancée de Neige, titre qui constitue une description de la pièce. Et veici une élégie : Lise, pas dans le ton élégiaque classique, non, mais vraiment
contemporaine ; on la revoit, cette Lisette de la bohème :
Tout son trousseau tenait dans sa vieille commode. Deux fois l'an elle avait une robe à la mode ; Ni bagues, ni collier, ni manteau de velours ! Elle donnait des sous aux pauvres dans les cours; Elle aimait l'orgue et la musique militaire.
On la revoit... et elle n'est déjà plus ! Mademoiselle X, qui la suit, est une douce et fluette personne. Mais Madame *** est une vision de bal qui a semé du trouble, et cette poésie iervente serait à citer entièrement :
Je la cherche partout, je n'ose lui parler ; Je la vois, je la suis, je ne sais rien lui dire ; Mais parfois son regard s'amuse à me troubler Et sa fierté parfois se plaît à mon délire...
Sa beauté m'appartient du droit du mieux aimant. Qu'elle en convienne ou non, il ne m'importe guères ' Sa beauté musicale est un noble instrument Qui ne saurait vibrer entre des mains vulgaires...
Jadis, cœur maladif, esprit sombre et boudeur. J'étais l'enfant qui souffre et qu il faut qu'on endorme ; Je me sens aujourd'hui renaître en sa splendeur, Mon âme nostalgique a sa beauté pour forme :
Telle, au lever du jour, légère, en longs élans, L'alouette au chant clair se perd parmi la flamme ; Telle, au fond dé ses yeux si doux et si brûlants, Si brûlants et si purs, monte et se perd mon âme.
Une Confession est ce récit mouvementé, poignant, tragique, en beaux vers passionnés, que, dès 1868, rue La Bruyère, Blémont lisait à ses amis.
En de hautes Visions symboliques, le poète ne sépare pas le mal du bien dans la création :
Et les suprêmes paradis Devraient s'ouvrir aux tristes âmes, Que les instincts les plus maudits Font ici-bas les plus infâmes.
Sans les arrangements de la philosophie nouvelle qui expliqueraient pourquoi, et qui d'ailleurs laisseraient les plus infâmes au plus bas étage paradisiaque, cela me paraît excessif. Le poète est entraîné ; et c'est ici que la justice semble salutaire. Mais lisez les Sources, cette fière défense des rudes et farouches hauteurs de la terre, et de l'âme :
Les monts géants, les fiers sommets
Sont couverts de neige éternelle.
Ils sont couronnés d'azur ; mais
Sur ces âpres hauteurs, jamais
Un bruit, un brin d'herbe, un coup d'aile !
Si ton âme touche le ciel, Ton âme semblera stérile :
Aucune musique, aucun miel !
Rien qu'un suaire solennel Sur un grand silence immobile.
Pourtant, c'est du sein des glaciers Que sortent les flots bleus des fleuves, Des larges fleuves nourriciers Qui chantent sous les verts osiers Et font pousser les moissons neuves.
Voilà, non pas un vague et obscur symbolisme, mais l'éternel et clair symbole. Lorsque l'âme est en liberté, nous dit ensuite le poète, elle voit l'amour comme un
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dieu jeune, beau, triomphant ; et au-delà de la mort, elle se dilate, enfin heureuse, dans la clarté. — La Ronde des Mois clôt le livre ; elle déroule et dépeint, en brèves images évocatrices, la liane variée, souple, tantôt nue et froide, tantôt fleurie et gonflée de sève, que iorment, en se tenant par la main, les Déesses des Mois :
A travers la brise ou la bise,
Sous la pluie et sous le soleil,
Avec une harmonie exquise,
Toutes lèvent leur fin orteil.
Je suis entraîné dans la ronde ; Je les vois passer tour à tour, Sans savoir, âme vagabonde, Quelle est la plus digne d'amour.
Ces figures vous mènent, par le temps et l'espace, vers la tombe ; mais on les aime. Elles fuient, on court sans regrets avec elles. La pièce est remarquable ; il faut la connaître. La Ronde des Mois « a été mise en action récemment par la Société de Littérature française de Liverpooï. Elle figurait dans le programme d'une soirée dramatique de gala donnée à la « Royal Institution » devant un public d'élite. Pendant qu'une personne lisait les strophes, des tableaux vivants et animés représentant les Mois, groupes gracieux et costumés à souhait, se suivaient sur la scène, sous le feu de variations lumineuses. » (Jules Kienlin, Revue d'Europe, mai 1901). Je lis aussi dans le Penseur de mars 1901 : « ... Le plus vil succès fut pour le tableau final, dans lequel tous les Mois, ou plutôt toutes leurs belles personnifications, apparurent, menant leur ronde autour
de l'enfant Amour qui courait après elles, un bandeau sur les yeux. »
Ces Portraits sans mGdèles laissent une impression de phases lumineuses et douces, reliées par de brèves stations de verve parisienne ou d'humaine fermeté ; leurs couleurs sont vives parfois, mais généralement nuancées avec délicatesse. Ils font partie des tendances transitoires de la littérature d'alors, mais s'orientent franchement vers la nature. La nature ! elle semblait finie, la lignée des poètes qui la chérirent et la chantèrent ; à part Banville et Verlaine, qui osait seulement la faire pressentir ? Et ce n'étaient pas les photographies du réalisme, encore moins les documents lourds, disgracieux, du naturalisme, qui pouvaient ramener vers elle des lecteurs dévoyés et aveuglés. Blémont aime vraiment la nature ; et puisqu'il l'aime, il ne s'attarde guère à ses laideurs : il la célèbre quelquefois en amoureux, plus souvent encore en ami qui lui gardera de fertiles et durables fidélités. Dans ce temps de littérature frelatée, nauséabonde, ou stérilisée par l'abus de la forme, ce livre est une source limpide tout à coup découverte sous de vrais ombrages, peuplés de vie calme et bonne où frémissent d'ardentes promesses.
« C'est une vraie bouffée d'amour que votre livre, mon cher Blémont, lui écrivit Léon Cladel, et je vous remercie bien cordialement du charme que j'ai éprouvé en le lisant deux fois de suite. Je crois que vous tenez un succès. Tout est ravissant ; mais vous me connaissez : le drame m'obsède, et c'est pourquoi je prise par dessus tout Une Confession. C'est très
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beau, très beau, je le répète avec conviction et bonheur, et je ne suis pas le seul que cette tragédie a remué de fond en comble. Le : « Il s'interrompit »... et la reprise : « Je ne sais plus comment j'ai fait, je l'ai tué» — est une trouvaille. Ça prend les entrailles; et les miennes en sont encore serrées. Et puis c'est humain, mais d'une humanité interprétée par un artiste ! »
Sully Prudhomme le félicita de la bonne tenue de sa poésie : « ... Vous avez déployé des ressources et. des qualités d'artiste bien remarquables au service de sentiments très fins. Je vous sais un gré infini, en face du réalisme grossier qui menace d'envahir tous les arts et la littérature, de respecter et de représenter la seule aristocratie qui doive durer, celle du goût, qui bientôt n'aura plus de sens dans notre langue. Je ne saurais vous dire avec quel plaisir je constate votre fidélité à la muse élégante et délicate, et noble aussi.»
Voici une remarque judicieuse de Stéphane Mallarmé : « ... Aucune des subtilités les plus lointaines et les plus fuyantes, dont aima à noter les dégradations notre jeunesse parnassienne, ne vous est étrangère ; et cependant, vous les retrempez toujours dans quelque chose de franc, d'heureux et de simple, qui est la vie, et ne négligez même pas cette touche spirituelle, très délicate ici, sans quoi rien n'est français. »
Emile Pouvillon admirait la Ronde des Mois : « ... Impossible de symboliser d'une manière aussi vivante, avec un art aussi léger, aussi fin. Cela res semble à un bas-relief de la Renaissance, avec cette
sorte de grandeur en plus que donne la pensée moderne. Votre volume m'a tout à fait ravi et charmé. J'ai été frappé surtout de votre liberté d'art, et de voir à quel point vous êtes vous-même dans tout ce que vous faites. Votre poésie est toujours souple, toujours française et dans la veine la plus large, avec l'inspiration la plus haute. »
Le Reboullet publia dans le Temps du 9 mai : « ... Le poêle est un amoureux des belles choses, des ciels bleus, des fleurs et des femmes, de tout ce qui rit, qui chante et qui sent bon, ce qui ne l'empêche pas, comme toute âme vibrante, d'avoir ses heures de mélancolie après les heures de gaieté. Plus d'un de ces petits tableaux mériterait d'être détaché de son cadre. » — Julien Goujon dans le Molière du 18 : « .. Un ravissant petit musée, d'une légèreté éblouissante de louche et d'un merveilleux coloris. » — Charles Canivet, tout un article avec citations au Soleil du 30 : «... Un recueil plein de choses exquises !.. Les souvenirs personnels y tiennent une grande place ; rien n'inspire mieux le véritable artiste... Le poète a su taire marcher de front la philosophie, l'observation et la description, dans un langage de maître et sous une forme étudiée, sans apparence de travail et de peine... » — Auguste BaluSe, dans l'Hérault du 13 juin : « Une impression de langueur voluptueuse et de saine virilité, de philosophie païenne et de délicatesse subtile, selon la page et le sujet, vous reste quand vous fermez ce livre. »
Voici des lignes précieuses de Théodore de Banville sur la facture du poète (le National, 2 juin) : « ... Que de progrès chez ce jeune et habile artiste, depuis les
vers de sa première Féerie ! Plus que jamais épris d'idéal, il s'est appris aussi à bien voir, à bien saisir la réalité, à la peindre d'un trait net et décisif, et tous ses tableaux, composés avec un juste sentiment de la proportion, frappent l'esprit par une vision intense et éclatante des choses... Rapidité et variété de l'image, harmonies bien pondérées, éclat et originalité de la rime, telles sont les qualités qui donnent aux vers de M. Emile Blémont cette étrangeté sans laquelle la beauté ne serait rien pour nous ; il a l'art de dire la chose à laquelle on ne s'attend pas, et qui cependant est celle qu'il fallait dire. Surtout, il trouve du premier coup, ingénieusement, le trait caractéristique. »
La Paix du 17 donnait ses préférences à une aquarelle et ajoutait : « Il y a bien de la finesse dans les stances de ce petit poème. Nous parlions d'anthologie au commencement de cette élude, voilà un vrai morceau d'anthologie moderne, à placer après la pièce célèbre de Musset : Si je vous le disais pourtant, que je vous aime ! » —Une chronique de Léon Valade, dans le Progrès artistique du 4 juillet, décrivait les étapes antérieures du poète, « désormais initié à toutes les nuances tt à tous les secrets de son art, où il s'affirme dans la pleine possession de sa forme définitive... Uni lien commun de lerveur esthétique unit entre elles toutes ces strophes où l'Eternel Féminin est pour suivi avec une curiosité passionnée dans l'épanouiss ment de ses attractions sans nombre... M. Blémo excelle à enchâsser dans une forme concise une ima# piquante ou une idée neuve. »
Emmanuel des Essarts (Courrier du Soir, 14 juillet)
remarquait : « C'est à la fantaisie que pourrait être dédié ce recueil, à la fantaisie de l'Arioste et de Watteau de Marivaux et de Shakespeare. Rien de plus délicatement fantasque, de plus délicieusement cavalier que ce livre de Décaméron, radieux de jeunesse et d'élégance... » Je cite encore, de Valéry Vernier (République française) : « ... La correction est lapremière parure de ses vers ; elle s'allie à une inspiration vraie et sincère... La tendresse lui est naturelle ; ses vers d'amour lonnent envie d'aimer. » — De Maxime Gaucher (Revue politique et littéraire, 30 août) : « ... Tout cela est d'une ouche légère, d'un trait net, d'un coloris aimable sans mpâtement ni enluminure... » — D'Albert Delpit (la iberté) : « ... Emile Blémont est de ceux qui aiment 'autant plus la poésie qu'elle est plus insultée. »
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La Prise de la Bastille. — Le Porte-Drapeau
La France venait de célébrer avec enthousiasme la première Fête du 14 juillet. Blémont, fidèle aux impressions de vaillance comme à celles de nature, naquit alors vraiment à cette poésie française et républicaine dont une source vive était en lui. Il écrivit ce poème : la Prise de la Bastille, qui parut le 14 juillet 1879, en un grand placard populaire, avec, en tête, une large composition de H. Meyer. Cela se vendait quinze centimes, « au profit des amnistiés ». Un fragment, occupant trois colonnes, parut en même temps, parmi des vers de Hugo, l'Avenir, et des articles de Louis Blanc, Schœlcher, Maret, Spuller, Anatole de la Forge, Ranc, Camille Pelletan, Clovis Hugues, dans un journal vendu pour le même objet sous le titre : le Quatorze juillet. ] La Prise de la Bastille, dont le succès se prolongea, tut rééditée en octobre, chez Lemerre ; la plaquette était illustrée par Frédéric Régamey.
Le poète dégage d'abord l'impression sinistre qui causait la Bastille, en des vers qui font songer à h toile lugubre de Klooger, et à cette aquarelle terriblî du temps, représentant des cachots d'horreur e d'épouvante :
On y voyait surgir de lugubres images, Des moribonds mangés à moitié par les rats, Des troncs décapités battant l'air de leurs bras, Les yeux tout grands ouverts d'une tête coupée, Des lèvres appelant la Pompadour Poppée, Des porte-ciels forçant des captives, des fou3 Tout nus et s'esclaffanl de rire sous leurs poux, Des squelettes encor chargés de lourdes chaînes, Des fantômes tordus au loin, comme des chênes Sous un vent orageux, et hurlant : Dieu n'est pas !
Qui eût tenté de s'attaquer à ce monstre de pierre ? Or, c'est sous la menace de la Cour, des régiments étrangers, que le peuple marche contre la Bastille. Le poète conte ce fait d'épopée en un langage simple, populaire. On s'élança ! ce fut insensé, mais sublime.
Or, le peuple étant fou d'héroïsme, d'espoir,
Il arriva ceci, que sous son granit noir
La Bastille devint folie de peur...
La Bastille, perdant le cœur, perdant l'esprit, Soudain trembla, baissa son pont-levis, ouvrit Toute grande sa porte, et livra son tonnerre Au tragique torrent révolutionnaire ..
C'est la victoire pour la France, et aussi pour le monde. Par une noble invocation, le poète montre, en ce triomphe, Prométhée même brisant enfin ses chaînes, et chassant le vautour si longtemps nourri de son cœur. Et ces beaux vers, pleins de vigueur et de lyrisme, retrouvent l'étincelle de la Révolution :
... L'amour
Triomphait de la haine, et l'aube des ténèbres.
Le laurier l'emportait sur les cyprès funèbres,
Et le peuple héros sur le peuple valet.
L'énorme cachot noir du Passé s'écroulait,
Du fracas de sa chute ébranlant tout un monde.
L'Avenir, rayonnant de lumière féconde,
Apparaissait, avec ses magiques lointains,
Ses vignes s'étageant sur les volcans éteints,
Ses champs de blonds épis remués par les brises,
Ses vergers pleins d'oiseaux jaseurs et de cerises,
Ses bois pleins d'ombre verte et de fraîches amours,
Ses fleuves d'argent clair en ses prés de velours,
Ses fermes, ses hameaux couverts de tuiles roses,
Ses villes célébrant dans les apothéoses,
Au lieu des conquérants, les pacificateurs...
Le peuple, en prenant la Bastille, a gagné le droit d'avoir une âme. — Certes,
Le travail est encor l'esclave de l'argent, Qui n'est pas un bon maître...
L'ignorance, la haine et le crime aux yeux faux Rôdent encore autour des rouges échafauds ; La Guerre enfin, qu'on voit, prostituée ignoble, Fouler, comme au pressoir les grappes du vignoble, Les cœurs pleins d'un sang pur sous ses talons d'acier, La Guerre, vieille gouge aux dents de carnassier, Aux yeux froids et perçants comme des baïonnettes, Qui se range, fait des calculs, met des lunettes, Et gagne un argent fou pour des cuistres hautains, La Guerre est le suprême arbitre des destins !..
N'importe ! la Révolution est le lever d'un beau jour qui brillera encore :
Le germe indestructible est semé dans les cœurs. Malgré le vent, la grêle et les oiseaux moqueurs,
Malgré les gens de mal ouvrant leurs yeux d'orfraie, Le bon grain mûrira, délivré de l'ivraie... Qui jugerait Emile Blémont seulement d'après la poésie de sentiment naturel et délicat où il excelle, se tromperait grandement ; on voit qu'il possède aussi la corde d'airain. Il y a même en lui, à côté de l'œuvre littéraire, généralement fondue avec elle, toute une œuvre d'homme d'action ; et ce poème est un acte autant qu'il est un chant. J'aimerais voir la jeunesse lire ces vers d'énergie et d'enthousiasme Aujourd'hui surtout que des gens osent amoindrir ou avilir ce lait épique de la Révolution, il serait bon de propager des pages fières et véridiques comme celles-là.
« Voilà un grand souvenir qu'il faut perpétuer dans la mémoire du peuple, écrivit Mm» Michèle t à Blémont; c'est la victoire de l'Humanité. Vous l'avez dit avec une grandeur magistrale... L'âme des victimes était en vous, vous les avez superbement vengées. » Autres lettres. De Stéphane Mallarmé : « La charmante plaquette forme bien à elle seule un tout pariait et contient un de ces beaux éclats de voix que donne le poète devant la perpétration ou au souvenir d'un grand fait... » — D'Antony Valabrègue : « J'ai été très vivement irappé de l'allure large et des qualités lyriques de ce poème qui est, je crois, le meilleur que j'aie lu de vous. Les vers ont, très souvent, un accent vraiment supérieur...» Une appréciation, qui dut remuer très intimement le cœur du poète, fut celle-ci : « Ta nouvelle œuvre est largement conçue II y a là certains vers qui, dans leur vaste brièveté, sont, à eux seuls, des volumes d'histoire .. Ce sont là, certes, de grands et ma-
gnifiques vers, de bonnes et solides pensées Je tere félicite de tout mon cœur de vieux républicain, de toute mon àrae d'ancien poète...
« Ton oncle qui te serre cordialement la main,
« Auguste Jolly. »
A propos d'une étude sur Shakespeare, Emile Blémont reçut ces lignes du plus célèbre poète anglais contemporain :
« London, 6 mars 1888.
« Monsieur, « Je viens de lire votre admirable et cordial article du Rappel d'avant-hier, dont je m'empresse de vous offrir mes remerciements. Mais, pour les exprimer aussi clairement que je le voudrais, il faudrait m'arrèter à chaque période, en commenter chaque phrase. Je suis heureux que vous ayez remarqué sans la flétrir. ainsi qu'elle a pu paraître le mériter, l'audace que je me suis permise d'oser contrarier le jugement de notre Maître à tous, à l'endroit du pauvre Falstaff, dont son roi ingrat a brisé, broyé le cœur, et dont la souffrance ingénue et mortelle impressionna même des sacripants comme Nym et Pistol...
« Algernon Ch. Swinbuhne. »
Cette même année. Blémont donna diverses poésies au Nouveau Parnasse français (Leipzig), et une notice ] sur l'Abbaye-au-Bois dans les Chefs-d'œuvre d'arl au Luxembourg (Baschet, juin 1880).
Il publia aussi le Porte-Drapeau, illustré par Régamey (Strauss). C'est un épisode de 1870-1871, de « cette guerre à l'œil taux, au travail clandestin », que décrit
le poète en un langage d'amère tristesse, et qui, si vite, nous mena de Wissembourg à Sedan !
. . . Que ne peut-on, ô céleste clarté, 0 vous, témoins muets, plaine, tombeaux, cité, Que ne peul-on, par quelque élan expiatoire, Arracher ce feuillet du livre de l'histoire !..
Parmi les défaites, les chutes, qu'évoque une description nourrie, forte, expressive, et quand la France est envahie, un vieillard, dans Mulhouse, se sent mourir devant l'Alsace perdue. Il demande qu'on l'en- ■evelisse dans un drapeau tricolore ; et le poète exprime cette belle idée que, depuis lors, le drapeau français n'a pas quitté la terre d'Alsace :
. . . Là-bas. il est. je vous le dis,
Un cadavre qui serre entre ses bras raidis,
Gage d'inébranlable espoir, sainte relique,
Les augustes couleurs de notre République ; —
Qui, sous le sol gonflé d'un généreux ferment,
Pour notre France en deuil garde fidèlement
Le cœur sombre, le cœur profond de la contrée ; —
En qui du passé fier l'âme s'est concentrée ;
Qui sans relâche attend, qui les nuits et les jours
Attendra, les lointains et longs roulements lourds,
L'immense bruit de pas, la sonore fanfare,
Annonçant le réveil à ce nouveau Lazare...
C'est la vieille Alsace personnifiée :
Déjà même, dit-on, quand la lune irisée
Plane au ciel de minuit sur la ville apaisée,
Les passants attardés que poursuit, comme un glas,
Sur les trottoirs déserts l'écho sourd d? leurs pas,
Parfois, le front hagard et la bouche béante, S'arrêtent, en voyant surgh, forme géante, Un spectre sépulcral, qui parmi les pâleurs S'avance, grave et lent, drapé dans nos couleurs...
Voilà un poème digne de la Prise de la Bastille ; il offre même, par l'invention, plus de personnalité ; mais un égal souffle viril l'anime. Il fut d'abord publié aussi en un placard populaire, tiré à cinquante mille exemplaires et vendu dix centimes. Plus de trente mille furent achetés en deux jours. On s'apprêtait à faire un nouveau tirage, quand l'éditeur fut avisé officieusement d'avoir à reprendre le placard, dont la vente ne serait plus tolérée. Ces rimes héroïques avaient le tort de rappeler avec trop de succès l'Alsace- Lorraine à la France, et de réveiller l'esprit de relève" ment. Blémont connut ce jour-là que la politique, lorsqu'elle est faite par des esprits vulgaires, est une ennemie féroce de la littérature.
Théodore de Banville, dans son compte-rendu au Natio;:al (19 juillet), cita « la touchante et énergique péroraison, dont les grands vers fondus d'un seul jet, éclatent avec le retentissement de l'airain sonore... Voilà certes, ajoutait-il, une belle langue et de grandes images. »
Parmi les dernières lettres de la campagne du Rappel, empruntons quelques extraits à celle de M. de Lescure, lauréat de l'Académie ; ils sont du 6 août 1880 : « Je suis très touché, très flatté et très reconnaissant de la façon dont vous avez bien voulu parler de mon Eloge de Marivaux. Je suis aussi très frappé de la finesse d'aperçus de votre article... Je crois que vous étiez
très capable de nous donner un Marivaux très nouveau, très original. Il est fort heureux pour moi que vous n'ayez pas concouru... Je vous prie d'agréer l'hommage de mon discours. Il était dû à l'écrivain qui, dans la presse parisienne, a fait incontestablement le meilleur article sur le sujet où je suis flatté de me rencontrer par tant de points avec vous, et que je n'aurais pas osé traiter si je vous eusse lu avant, au lieu de vous lire après ».
On se rend compte, sans qu'il faille insister, de l'activité de Blémont, ainsi que des directions variées que prenait sa pensée en ce temps d'évolutions. Il travaillait avec acharnement, pour oublier la mort de son enfant.
Mais, fatigué, brisé, n'ayant d'ailleurs plus de goût pour le journalisme, il avait cessé de collaborer régulièrement au Rappel. Toutefois, il ne se replia pas encore définitivement vers les calmes Revues Banville lui avait proposé le Gil Blas ; il préféra entrer au Réveil Social, fondé par les amis de Louis Blanc. Il y fit pendant deux ans (1880-1882) la critique dramatique et littéraire ; ses feuilletons hebdomadaires étaient suivis attentivement. On avait remarqué surtout celui où, précisant le rôle social de la littérature et du théâtre, il avait appelé de tous ses vœux l'avènement d'une formule nouvelle qui serait l'Ecole humaine (27 janvier 1880.)
Il collabora aussi au Paris Moderne (1880-1881), où il fit paraître onze poèmes d'Edgar Poe interprétés en vers français. A cette occasion, il reçut de Banville la lettre suivante :
EMILE BLÉM0N1
« Paris, 5 décembre 1881.
« Je viens de lire avec une vive joie dans Paris Moderne votre interprétation des poèmes d'Edgar Poe. C'est bien la musique même du grand poète. Après avoir su un peu d'anglais quand j'étais enfant, je m'en rappelle si peu que rien du tout ; mais cette musique de Poe, je l'entends en vous lisant et je la retrouve, telle que Baudelaire me la taisait sentir, en m'en expliquant les procédés, lorsqu'il me récitait lentement le Corbeau et les autres poèmes.
a A la bonne heure ! voilà une traduction (si on veut employer ce mot) qui nous donne autre chose qu'une carca se. Je vous applaudis de tout mon cœur, cher ami...
« Votre bien dévoué,
« Théodore de Banville. »
Avec et pour Victor Rugo
La campagne du Rappel, où Blémont s'était voué à la propagation de ses idées les plus chères, avait eu particulièrement cette haute signification : le bon combat soutenu avec et pour Victor Hugo. Entré dans l'intimité du grand poète, il le voyait chaque semaine, était souvent invité à sa table. Plusieurs causes établissaient entre eux une spéciale attraction. Ainsi que la plupart des esprits qui ont organisé le xixe siècle, ils avaient leur commune origine dans la bourgeoisie. Hugo fut façonné, d étape en étape, par les mœurs ejles triomphes républicains de son temps ; et Blémont entendit dès son enfance les chants hardis de la muse populaire, cultivée dans sa lignée maternelle. Or, tout cela, c'était le courant révolutionnaire qui entraînait hommes et œuvres vers l'avenir. A côté d'autres cordes qui faisaient du premier un poète de l'épopée et de l'autre un poète du sentiment, ils possédaient tous deux cette fibre poétique qui vibre devant l'héroïsme de la Révolution française. Après la chute de l'Empire et l'avènement définitif de la République, il était logique que, si voisins d'opinions, d'espérances, d'inspiration démocratique, il se rencontrassent, se comprissent, pour l'œuvre commune où travaillaient aussi d'autres groupes formés par d'autres affinités.
La sympathie était naturelle par les origines et les penchants, autant que sociale par la nécessité de s'unir en vue d'intérêts publics nouveaux : motif qui compte tant dans tous les accords humains ! Mais pour des poètes, on peut assurer que ce motif fut secondaire ; ces calculs, pourtant indispensables, auxquels pensent tout d'abord les politiciens, ne sont généralement aperçus qu'après coup par les fervents de la muse. De Hugo à Blémont, il y eut l'agrément d'une bienveillance, j'allais dire paternelle ; et j'affirmerais que l'admiration de plus en plus profonde et libre de Blémont pour Hugo, fut une sorte d'instinctit et direct sentiment filial. En tout cas, si les évolutions de Blémont se poursuivirent encore, à cause du plaisir avisé mais très vif qu'il ressentait à trouver, son action respectueuse et vigilante à côté de Victor Hugo fut une première halte, une station choisie d'où sa pensée s'élancerait ensuite dans la meilleure voie de l'avenir.
Le 30 janvier 1881, le Beaumarchais parla de célébrer, le 26 février, l'entrée de Hugo dans sa quatre-vingtième année. La presse approuva. Le 12 février, fut élu un comité d'organisation dont fit partie Emile Blémont. La Fête s'ouvrit le 26 ; mais c'est le lendemain, un dimanche, que défila, devant la maison de 1 avenue d'Eylau, cette inoubliable manifestation populaire dont toute la terre retentit. Dès le début, Blémont était là, commissaire de la Fête, recevant, avec les membres du Comité, les offrandes multipliées de ce peuple immense. Il se rendit ensuite à la grande salle du Trocadéro, pour l'ouverture de la matinée solennelle donnée au bénéfice des pauvres de Paris ; il y arriva à
temps pour entendre l'allocution de Louis Blanc, le poème de Banville claironné par Constant Coquelin, et pour offrir son bras à Julia Bartet et l'introduire sur cette vaste scène, où, devant un public énorme et frémissant, elle dit les vers superbes de la Mise en [liberté.
Le Beaumaichais du même jour fut un numéro spécial, proses et poésies, où se trouvaient des strophes de Blémont, qui, magistralement dites sur la Iscène du Vaudeville par Pierre Berton, avaient été redemandées et longuement acclamées. Le numéro suivant (6 mars) donna une relation des têtes, et Blémont y rendit compte de la représentation de Lucrèce Borgia. Le 20 mars, il y dit adieu à son ami Ile poète Adolphe Pelleport ; et son récit montrait
ipugo arrivant seul dans la pauvre chambre lointaine de la rive gauche où Pelleport, âgé de trente-huit ans, agonisait. Le 15 mai, le Beaumarchais publia le décret de Jules Grévy transformant l'avenue d'Eylau en avenue Victor Hugo, et un nouveau manifeste ouvrant une souscription pour ériger une statue à Hugo. Le 8 juin, à la salle Herz, se tint une réunion de plus de trois cents personnalités, qui élut un comité provisoire d'initiative de treize membres, dont Blémont ; le 15, il fît partie encore de la commission executive de vingt membres nommée aussi par élection. Il prit une part importante à la séance où la commission arrêta le texte de l'appel, qui ouvrit officiellement la souscription (14 juillet.)
Cependant Blémont ne négligeait pas son œuvre littéraire. Il publia cette année-là, en librairie, ses
Esquisses américaines d'après Mark Twain (Ollendorff.) Ce sont de libres et fidèles interprétations, qui nous donnent l'idée et le style de l'auteur, avec leur saveur toute spéciale. On se rappelle la lettre de Champfleury à ce sujet.
J'ai noté des vers sincèrement émus, dans le poème : André GUI. de Blémont, qui fut dit à la représentation du 3 novembre 1881, à l'Odéon, par Albert Lambert (édité ensuite chez Tresse) :
Il était né très noble et très pauvre ; il avait Loyalement conquis sa place à la lumière, Marchant, front haut, avec sa fierté coutumière, Vers l'idéal pur qu'il rêvait...
Quelque chemin qu'il prit pour aller en avant, Une ombre le hantait, le harce'ait sans trêve ; Comme un frêle château de cartes, son beau rêve En lambeaux s'envolait au vent.
Blémont donna une notice sur Joseph de Nittis, dans les Artistes modernes (Launette, 1881), et commença sa collaboration à YArtiste (1881-1890). Son étude dans cette dernière publication sur J.-J. Henner (janvier 1882) fut éditée, en tirage particulier, avec deux belles reproductions de tableaux. L'histoire du peintre, son portrait, son œuvre où « le sens de la mélodie plastique et celui de l'harmonie lumineuse se sont, développés pour s'épanouir en pure poésie », sont traités avec cette solide texture de la critique de Blémont, qui y met de l'âme, du cœur surtout, et du savoir vrai. Pas trop de technique, mais beaucoup d'impression ; et de la sensibilité, ce qui vaut mieux.
Aussi Henner revit-il entier, avec sa couleur et son idéal, dans cet essai.
Une analyse de la Faustin (au Beaumarchais) valut au critique cette lettre d'Edmond de Goncourt : « Quel aimable, quel caressant, quel élogieux article vous avez bien voulu consacrer à la Faust in, et cela dans une belle et délicate prose de poète qui flatte infiniment l'auteur! On me promet de dîner prochainement avec mon critique, ce sera une occasion de le remercier plus longuement et de plus près. Recevez, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus sympathiques pour l'homme et son talent ». (26 janvier 82)
Cette année 1882, Blémont fit paraître le Jardin enchanté, avec dessins de Henry Gnérard (Charavay frères). Une nuit d'hiver, l'enfant d'un bûcheron est gravement malade ; le père est sorti pour chercher assistance ; et la mère, lasse de ses veilles, somnole. La Mort passe, emporte la petite âme. Alors la mère s'éveille ; désespérée, elle s'élance dehors :
Vinr-it fois elle trébuche et chancelle ; et toujours
Elle reprend ;-a marche à travers les bois sourds.
Mais elle sent enfin défaillir son courage ;
En proie à l'ouragan qui l'aveugle et l'outrage,
Elle tombe, elle gît au milieu du chemin.
La Nuit lui apparaît ; elle lui dira la route qu'a suivie la Mort, mais elle voudrait entendre ces chants qui s'élevaient, le soir, de la pauvre hutte ; et la mère chante ! La Nuit dit : « C'est par là. » — Par là, deux sentiers s'ouvrent sur le lointain : lequel prendre ? Un buisson blanc de givre lui demande qu'elle le ré-
chauffe, et elle serre les branches glacées contre sa poitrine. « Va de ce côté », dit le buisson. — Ilîle marche jusqu'à un fleuve ; le batelier a besoin de ses cheveux ; elle donne ses cheveux et aborde sur l'autre rive.
Alors au cœur d'un bois, cù le grêle bouleau
S'élançait, blanc et lisse, entre l'érable tt l'orme,
Elle aperçut de loin une sorte d'énorme
Et merveilleuse serre, avec de grands jardins,
Des bouquets d'arbres, des terrasses, des gradias.
La place était pourtant solitaire et muette.
Nul oiseau, si ce n'est une vieille chouette,
Avec recueillement perchée en haut d'un if;
El l'on n'entendait rien que le soupir furtif
De la brise, fuyant scus les feuilles légères.
Les Parques sont assises sur le seuil ; l'une lui demande ses yeux, l'autre sa santé, la troisième sa jeunesse : elle les donne. Une des Parques la conduit alors en ce domaine, où chaque existence est représentée par une plante. La mère doit chercher, deviner, trouver l'arbuste lié au destin de son enfant, avant que la Mort ne l'arrache ; et la Parque décrit les: plantes, qui offrent les caractères différents des per-i sonnes. Tableau plein de la connaissance des êtres et du sentiment des similitudes, que suit une pittoresque et délicate peinture de ce « Jardin enchanté », en motsllli précis, rythmés, musicaux. Poème de choix dans ce: 01 poème varié : trois pages d'anthologie dont on ne peut m citer un fragment, car tout s'y tient et tout y est à lireju Parmi ces innombrables plantes, la mère touche un n faible liseron : c'est lui ! Mais la Mort approche.
La Mort aux yeux profonds parut entre elles deux. Et la vision blanche aux mamelles de marbre, Faisant sous ses pieds nus craquer des feuilles d'arbre, Regarda fixement la suppliante en pleurs.
Elle s'étonne, devant la mère héroïque, puis veut l'écarter ; mais l'admirant, elle lui fait rendre tout ce que celle-ci a donné pour sauver son enfant, et lui dit de regarder au fond d'un puits, où elle verra la vérité, l'avenir.
La mère se pencha sur le puits. Mille scènes Passèrent sous ses yeux alors, amours et haines ! Des chants, des cris, des pleurs, des rires et du sang ! Ici, les songes d'or, l'espoir éblouissant, Les candeurs, les aveux divins, les harmonies, L'aurore, l'azur. Là, les noires insomnies, L'obsession, l'effroi, la meute des remords, L'instinct cabré, prenant aux dents le fer du mors, Les louches lâchetés pataugeant dans la boue, Les bandits honorés, les martyrs qu'on bafoue, Judas vendant Jésus pour les trente deniers, Et le vol des vautours chauves sur les charniers.
Et c'est lui, son enfant, lui, ce meurtrier voué à l'atroces funérailles et maudissant sa mère ! < Non ! le n'est pas lui. — Qu'en sais-tu? dit la Mort. — Qu'il rive ! s'écrie la mère ; plus tard nous verrons bien... » dais voyant la Mort marcher vers le liseron, elle ombe sans connaissance... Et elle se retrouve dans sa lutte, où le père, revenu, guettait son réveil ; où Tenant, sous un pale rayon de soleil, repose, calme, auf.
Celle qui trop souvent prend nos fils sans retour,
La Mort, s'était laissé désarmer par l'Amour.
11 G EMILE BLEMONT
Ce poème est d'un sentiment délicat d'amour, de bonté ; la forme en est douce et mesurée, avec l'agrément d'un petit roman d'un genre élevé ; il est bien dans la nature de Blémont, et suffirait à faire comprendre au moins le principe de sympathie qui règne en lui, l'aspect principal de sa littérature dégagée de ce qu'elle offre, en d'autres écrits, de virile énergie. Mme Alphonse Daudet écrivit à l'auteur : « J'ai lu ei relu votre poème, et je veux vous dire combien je suis fière de la dédicace. C'est d'un sentiment si ému sou la musique du vers, vous avez si bien rendu la torture de cette mère à la recherche de son enfant ! Quant au> descriptions, je les trouve d'un art pénétrant et si vrai... Et la fin, quelle résurrection dans un joli ra}7oa frileux !.. Je serais sortie en larmes de ma lectures l'artiste en moi n'avait par moments apaisé la lectrice. » — « Ce n'est pas un volume, dit Louis Ulbach dans le Rappel du 27 février, mais c'est très certaine ment le meilleur des poèmes qu'il nous soit donné d lire aujourd'hui .. Parfait d'exécution, fin de sentiment large de dessin, il a une tristesse poignante et pourtan une foi héroïque qui lui donnent un double attrait. I comptera non seulement dans l'œuvre de M. Blémon au premier rang, mais aussi parmi les œuvres le! meilleures de la jeune génération. »
Les quatre-vingts ans sonnés de Hugo furent celé brés dignement. Il y eut chez lui, le 26 février 1882, une solennité intime et touchante, où le Comité d 1881 lui ofîrit un bronze superbe : le Moïse. Lorsqu Hugo parut, après le dîner, vers neuf heures, à l'entrée, du salon, ce fut Emile Blémont qui s'avança à la tète
du Comité et prit la parole en ces termes : « Maître, le Comité d'initiative de la Fête du 27 février dernier, qui a eu l'honneur de vous envoyer pour ce jour un chef-d'œuvre de Michel-Ange, m'a chargé d'être son interprète auprès de vous. Veuillez recevoir ses humbles et respectueux hommages et accepter tous ses vœux pour les plus nombreux retours de cet heureux anniversaire. »
Victor Hugo répondit avec une profonde émotion : « Mes chers amis, je vous remercie ; je suis profondément touché, et celui qui parle en votre nom sait combien je l'aime. Vous connaissez également mes sentiments pour vous tous, vous savez que je suis entièrement avec vous. J'accepte avec reconnaissance votre don. Je l'accepte pour moi, mais je l'accepte surtout pour mes petits-enfants. — A l'âge où je suis arrivé, je n'attends plus pour moi-même qu'un don ; ce grand don, ce don éternel, c'est la mort, et je l'attends d'un cœur religieux. La mort, suprême récompense du bien que nous avons pu faire ici-bas ; car elle existe, cette récompense, n'en doutez point... »
Emile Blémont avait proposé au Comité des Fêtes de 1881 la publication d'un Livre d'or de Victor Hugo. La proposition fut admise ; mais le Comité ne pouvant accepter une responsabilité pécuniaire en cas d? déficit, Blémont offrit de l'entreprendre à ses risques et périls, si on lui donnait mandat spécial et pleins pouvoirs : ce qui fut fait. Le mandat fut renouvelé en juin, par le Comité définitif de la statue. — La tâche de Blémont fut lourde. Il lui fallut rassembler les documents de la Grande Fête, y compris les adresses et communi-
cations que Hugo avait reçues de tous les points du globe et qu'il lui confia. Puis il lui fallut choisir, ordonner, édifier les matériaux d'un recueil devant caractériser la vie et l'œuvre ciu Maître, et qu'illustreraient les meilleurs artistes contemporains. L'auteur exécuta l'entreprise sur un plan large, clair, précis, selon l'ordre logique et chronologique, et il y mit tant d'activité que la première livraison parut le 15 mai 18o2 ; ensuite, chaque semaine, fut publié un fascicule.
Le Beaumarchais ayant organisé, en juillet-août de la même année, une série de représentations de Ruy Blas, avec conférences préliminaires, dans plusieurs théâtres de Paris, Emile Blémont écrivit le poème : Peur la Statue de Victor Hug"o, qui fut dit par Albert Lambert, à la fin de la pièce, en guise d'épilogue, devant le buste du Maître, avec le plus vif succès. Une des conférences fut faite par Blémont, qui pour un jour redevint brillant orateur au profit de l'art.
Dans son poème, édité avec deux beaux portraits de Hugo, chez Lan nette, Emile Blémont rappelait l'émotion du monde entier au 26 février 1881. Fuis, évoquant cette carrière énorme, de lutte, d'exil, de triomphe enfin, il retraçait l'amour ardent du chef romantique pour le théâtre :
Le théâtre, où le peuple est instruit par l'exemple, Pour le poète avait la majesté d'un temple ; Et sa pensée était d'écrire un drame, tel Que la scène semblât transformée en autel, Que le verbe vraiment s'y fit chair et lumière, Qu'un monde, retrempé dans la fierté première, Y pût communier, librement, chaque jour, Dans le dévoùment pur et dans le pur amour.
Hugo, le rêveur entré clans l'action, était peint avec force dans son oeuvre de châtiment :
Et là-bas, sur son roc batlu des (lots amers,
Accompagné du bruit formidable des mers,
L'âme, avec leur écume, éparse en la tempête,
Grand comme Prométhée, Apre comme un prophète,
Hanté de visions, pâle, vibrant, fatal,
Sentant frémir sous lui son large piédestal,
Il prend tout à témoin, les vents, les Ilots, la terre,
La douleur, le tombeau, l'insondable mystère,
Et, parmi les sanglots, les pleurs, les mornes deuils,
Aux sanglantes rougeurs errant sur les écueils,
Déchaîne, se dressant de toute sa stature,
La malédiction de toute la nature,
Pour toujours, en tous lieux, et par tous les chemins,
Sur les violateurs de tous les droits humains...
Ce poème si vibrant d'enthousiasme, et d'une si fièrc compréhension de la double mission poétique et sociale de Hugo, avait été publié intégralement dans le Rappel, et aussi dans le Beaumarchais. Blémont devint un des plus aclifs rédacteurs de celte vaillante revue ; il y donna des chroniques, des fantaisies, des vers, des critiques (entr autres sur les Poètes grecs contemporains) ; il y laisait aussi chaque sen.aine l'article Théâtres, et de temps en temps de la critique d'art. Il rendit compte des Salons de 1881 et 1882, qu'il émailla de rimes épigrammatiques ; telles, sur une toile de Bastien-Lcpage :
Ce vieux mendiant maigre et jaune
A des trous dans son pantalon ;
Mais il pourrait faire l'aumône
Aux plus fortunés du Salon...
Le Réveil social étant devenu le Réveil, sous la direction de Valentin Simond, Blémont y fit le Salon de 1882 ; mais il démissionna à la suite d'une polémique avec Jules Vallès, rédacteur en vedette de ce journal renouvelé, et dont il ne partageait pas suffisamment les goûts et les opinions. Ses Salons, qu'avait précédés sa contribution poétique au Salon illustré de F.-G. Dumas (1879), lui ouvrirentles journaux et revues d'art. Aux notices que j'ai citées, il en ajouta une sur Léonide Leblanc, la Marotte de Molière à Auleuil(les Actrices de Paris, Launette et Decaux, 1882.) A l'Artiste, son importante collaboration dura pendant toute la direction de Jean Alboize (1881-1904). Outre son Henner, il y donna de nombreuses et variées Chroniques de Paris, des poésies, une série inédile de ses Poèmes de Chine, des essais sur diverses personnalités actuelles, sur les nouvelles recherches d'art. Régulièrement, il y présentait les expositions des cercles parisiens ; il y rendit compte des Salons de 1886, 1889, 1890, 1891. La Nouvelle Revue reçut aussi de lui (1882-1897) des poésies, et cette simple mais précieuse nouvelle : Une vraie Française.
La publication hebdomadaire du Livre d'or de Victor Hugo étant terminée, l'ouvrage parut au commencement de 1883 en un superbe volume in-quarto, à la Librairie Artistique (Henri Launette. j A côté de la documentation par l'image, fort considérable, Emile Blémont avait écrit la plus remarquable des éludes sur Victor Hugo. C'était la famille, l'enfance, l'adolescence. « son imagination débordant déjà en larges flots d'harmonie confuse », les premiers ou-
orages, les premières campagnes, le mariage avec \dèle Foucher, et les luttes romantiques : tout cela rès documenté, choisi et conté avec art, travail précieux faisant revivre ces temps. C'était la fameuse Pré/ace de Cronuvell, le Cénacle, le théâtre, les riomphes Et les poésies lyriques, Nolre-Dame-de- Paris, e journalisme : période de grosse production, de succès continuel. Après la chute des Burgraves et la mort de sa fdle Léopoldine, noyée dans la Seine, « Hugo se recueillit, chercha le sens de sa destinée, tint conseil avec sa conscience ; ce fut un moment de sombre rêverie, de doutes et d'anxiétés, de silencieuse convalescence, de préparation mystérieuse, de gestation profonde, une halte entre deux épreuves, la fin crépusculaire d'une première étape... Quel but poursuivre désormais? Il essaya de l'action ; il se tourna vers les régions, encore inexplorées par lui, de la politique... »
Alors se dresse l'homme nouveau, trempé par l'exil,, sombre, maudissant, qui donne tour à tour les Châtiments, les Contemplations, la Légende des Siècles : « La France et le monde, perdus dans l'obscure surprise d'un guet-apens, étaient reconquis en pleine lumière par la seule puissance de l'idéal ». Le 5 septembre, Hugo est à Paris : « Citoyens, dit-il, vous me payez en une heure dix-neuf ans d'exil ». Bientôt il publie Y Année terrible, d'autres livres encore, et atteint enfin les années de gloire universelle.
Cette étude à la fois biographique et psychologique est la bonne, la définitive. Elle peut être augmentée et depuis Blémont a complété ses travaux sur Hugo ;
mais elle reste le fond précis, le livre de base. Le Livre d'Or offre, en outre, d'excellentes études spéciales sur chacun des ouvrages du Maître, avec de grands et belles illustrations inspirées par chacun d'eux, sans oublier les polémiques soulevées et les articles essentiels de la critique.
Cette analyse claire et profonde est suivie uune « philosophie de la vie et de l'œuvre », synthèse finale dont cette phrase dira la rigoureuse clairvoyance : « Le génie de Victor Hugo a pour caractère primordial le rythme. Là est l'élément qui contient et domine toutes ses autres facultés : universalité, force, liberté, fécondité, progrès ». Piémont établit ensuite les bienfaits de la venue de Hugo dans les lettres : « La littérature française déchue n'offrait que vulgarité et ennui... L'art sans poésie, la poésie sans art, sont également vains et stériles... L'esprit et la matière, l'exact et le poétique, fart décoratif et le sentiment moral, la plastique et l'intellect, le burlesque et le tragique, le style et îe caractère, le grotesque et le sublimé, il réunit, balance et harmonise tout ». Et voyez comme Blémont indique en Victor Hugo les liens de l'action imaginative et de l'action politique : f Ayant accompli ïa révolution littéraire, il comprit tout le sens, toute la portée de la révolution philosophique et sociale ». La poésie devient « la grande religion ouverte et libre, la piété universelle ». Hugo est le poète des instincts : aussi il aime le peuple, océan d'âmes soulevé par des ouragans de passion ; la femme, au front de laquelle rayonne l'étoile sacrée ; l'enfant, dont la tendre candeur console et purifie
l'homme. L'ensemble et le plan de cette existence, c'est l'humanité même, évoquant l'idéal par la contemplation de la beauté, le précisant par le travail de la pensée, le réalisant par l'action, la lutte, le sacrifice... Il mène, par l'émancipation des formes, à l'émancipation des idées, puis à l'émancipation des êtres... Dans le grand poète panthéiste, lame de Rabelais semble renaître avec l'héroïsme d'Eschyle et le rythme d'Homère... C'est le sacre de la nature, l'apothéose de l'univers ».
Voilà une étude solide, bien conçue, très réfléchie, écrite avec un calme et une déduction qui assurent à cette analyse, puis à cette synthèse, une vérité serrée de près autant qu'il est possible. J'exprime un désir : que de ce bel ouvrage, magnifiquement illustré, la partie étude paraisse en volume ordinaire, avec quelques portraits seulement : ce serait vraiment le livre sur Hugo écrit et publié pour tous.
Cette luxueuse édition s'achève par un ensemble important d'images, reproductions, articles, etc., relatifs à la Fête des 26-27 février 1831.
Dès que l'ouvrage fut annoncé avec certitude, M. Henry Roujon, directeur des Beaux-Arts, fit signer par le ministre de llnstruction publique une souscription de trois mille francs. Ce monument à la gloire de Victor Hugo, à la gloire aussi de l'art et de la littérature du xixe siècle, eut un gros succès. Ce fut une excellente affaire pour l'éditeur, H. Launette ; mais Blémont ne put jamais obtenir de lui le moindre règlement de comptes, la moindre rémunération de son temps et de sa peine ; il ne voulut pas lui faire un
procès où aurait été mêlé le nom de Hugo. Par la suite il apprit que cet habile homme avait vendu, avec les gravures, le droit de traduction du livre poui les Etats-Unis, en se gardant bien de l'en aviser
« ...La tâche de M. Emile Blémont, écrivit Henry Houssaye dans le Journal des Débats du 25 février, ne s'est pas bornée à un simple classement ; il a pris 1 plume et, reliant par des pages entières les innom brables citations qu'il avait réunies, il a lait une œuvre personnelle d'un livre où tout le xixc siècle a collaboré... Lui même a jugé l'œuvre du grand poète avec respect mais avec indépendance ». Gustave Geffroy (Justice, 1er mars) terminait son article : « ...Il faut féliciter M. Emile Blémont des belles pages qu il a écrites sur le rythme de la langue d'Hugo, et sur l'esthétique qui fait corps avec ce rythme incessant et cadencé comme une respiration ». La chronique de Philippe Burty à la République française du 12 juillet déclarait judicieusement : « ...M. Emile Blémont attache son nom à une sorte d'album littéraire et artiste qui sera le complément obligé des œuvres complètes de Victor Hugo. On l'y voit vivant et agissant sous toutes les lumières ».
En 1884, Blémont commença de collaborer au Progrès artistique, où il publia (1884-1889) de la critique, des poésies lyriques, des contes, notamment la légende si originale de Saint- Alain-des-Fleurs, de nouveaux poèmes d'Edgar Poe, une traduction en vers d'Enoch Arden, le chef-d'œuvre de Tennyson. Il donna des vers à d'autres périodiques, la Revue de la Poésie, le Semeur (même année). Au Monde poétique (1884-1889),
il fit partie du conseil de rédaction, avec Auguste Dorchain, Félix Jeantet, Zenon Fière. Il y publia des rimes nouvelles, des essais en prose, des articles bibliographiques, dont un aperçu fort curieux sur la structure du vers anglais (août 1886); enfin la traduction des admirables pages d'Edgar Poe : le Principe poétique, et de sa célèbre Lettre sur la critique en poésie.
Le Voyage sentimental, de Laurence Sterne, traduit par Emile Blémont, est aussi de cette année (H. Launelte). Cette belle édition est illustrée par Maurice Leloir. L'exemplaire que j'examine offre de plus, à sa page de premier titre, une aquarelle originale de Leloir, très fleurie, d'une grâce charmante. La traduction de Blémont donne toute la sève du texte anglais. En tète il a étudié Sterne, conté l'enfance, la jeunesse, les débuts à quarante-six ans, les voyages, le retour à Londres, où il surveillait la publication de son livre quand il mourut. Les souvenirs de ses pérégrinations» esquissés d'abord dans Tristram Shandy, révèlent une nature assez peu britannique. Son influence porta plus à l'étranger qu'en son pays ; il fit école en Allemagne. « Il est l'humoriste par excellence », dit Blémont, qui *ait un petit tableau remarquable de l'humour. Quant à la forme : « Ses tableaux, enlevés en quelques traits nets et légers, ont le relief saisissant, la fraîcheur première, l'intense et chimérique réalité des images japonaises. Et il nous ouvre tout d'un coup des profondeurs si limpides, que tout semble à portée de la main ».
Le 1er octobre 1884, à l'occasion du deuxième cente-
naire de Corneille, M. Chelles, au Théâtre de l'Odéo» dit une poésie de Blémont : Pierre Corneille (éditée ensuite chez Lemerre). Le poète y chante lyriquement l'âme des peuples, la fleur divine, la poésie :
Au bord de PUyssus, en pleine apothéose, Homère t'a cueillie avec le laurier-rose ; David te lespira dans le vallon d'Endor ; Virgile et Dante ont vu fleurir ton rameau d'or Au doux pays qu'emplit de musique sereine Le llol bleu des deux mers où chanta la sirène. Caœoëns a conquis la palme des héros...
Puis, c'est Shakespeare, le dramatique ; et l'âme de la France se révèle en Corneille, en ce puissant poète
Fait de raison sublime et d'austère harmonie.
Blémont nous conte l'histoire poétique de Corneille, sa hère et calme indépendance, le triomphe du Cid :
Malgré l'Académie et le grand cardinal, Malgré les envieux, malgré leur arsenal De traits aigus trempés dans l'acre calomnie, Paris eut un transport de tendresse infinie : En cette chaste amante, en cet amant vainqueur, Un grand siècle viril avait senti son cœur...
Le poète atteint la vigueur cornélienne :
Rien de haut n'échappait à son âme loyale : Rome républicaine et Rome impériale
Venaient l'inspirer tour à tour ; César semble plus grand chez lui qu'aux bord» du Tibre, Sertorius parait plus superbement libre,
Et Gornélie a plus d'amour...
Il Invoque ardemment le vieux Maître :
C'est aujourd'hui surtout, inspirateur magique, Que la France a besoin de la sève énergique Qui bouillonne en ton vers sonore et généreux...
Et comme on est avec Blémont, lorsqu'il s'écrie :
Suscite à notre lête, ô Corneille, un Rodrigue, Un Cid Campt;ador ! Ne retourne au tombeau Qu'après avoir, à ton éblouissant flambeau, Au lieu des feux follets dansant sur nos miasmes, Rallumé les ardents et purs enthousiasmes ; Qu'après avoir montré qu'on est heureux et tort En redoutant la honte, en méprisant la mort; Et qu'après nous avoir laissés, comme Moïse, Dignes de pénétrer dans la Terre promise.
La ferme de Blémont a les bonnes qualités classiques,, mais tout en elle est de notre temps. Léon Millot, dans la Justice du 4 octobre, reprocha à la censure la suppression des vers qui nous souhaitaient dignes de pénétrer dans la Terre promise. « Il est impossible, n'est-ce pas ? remarquaient aussi les Petites Nouvelles (5 octobre), d'exprimer en un langage plus brillant, un sentiment plus généreux? Eh bien! ces admirables vers n'ont pas été dits à la représentation, le ministre de l'intérieur ayant cru devoir les frapper de veto et les interdire comme dangereux.. A quelle étrange comédie assistons-nous, et pour qui de tels ménagements ? En vérité, c'est une singulière chose qu'on se permette de rogner les ailes d'un poète, quand ce poète trempe ses inspirations aux sources les plus pures et les plus élevées : l'amour, la libération et la grandeur de sa patrie ».
J.-J. Weiss (Journal des Débats, 13 octobre) constata
le succès de l'œuvre : « On a applaudi dans le Pierre
Corneille de M. Blémont un passage bien senti et bien
rendu sur la poésie. Quelques traits sur Corneillf
lui-même sont heureux ». — L'auteur reçut cette lettre
« Paris, 8 octobre 1884.
« Mon cher confrère,
« Je vous remercie bien cordialement de l'envo que vous m'avez fait de vos beaux vers. Vous sa ue dignement l'âme héroïque et le génie de notre vieu: maître.
« Recevez, je vous prie, mon cher contrère, avec
mes sincères«lélicitations, l'assurance de mes meilleu
sentiments.
« Lecoxte de Lisle ».
Paul Léser, président de l'Union française de 1 Jeunesse, lui écrivit le même jour : « Après avoj entendu et applaudi vos beaux vers traversés d'qj souffle ardent, leur lecture m'a procuré une nouvelll et bien grande joie. Nos compatriotes d'Alsace auxquels je vais dire le succès de votre œuvre d'un< portée si haute, joindront leurs hommages aux nôtres pour saluer le vaillant et bon poète qui a su chantei les espérances de la patrie ».
Petites chansons sans paroles (Henry Lemoine mai 1885) sont vingt quatrains de Blémont sur lesquels Léopold Dauphin a développé une musique pour piano Telles ces Noces champêtres :
Entendez-vous tinter les cloches argentines
Sur les frais et riants vallons ?
Biaise épouse Babet. Ouvrez-vous, églantines ! Chantez, flûtes et violons !
A la mort de Victor Hugo, la famille délégua neuf commissaires spéciaux, choisis parmi les poètes Tançais, pour escorter le cercueil de la maison nortuaire à l'Arc-de-triomphe de l'Etoile. Emile âlémont fut désigné, avec Armand Silvestre, Albert Vlérat, Edmond Haraucourt, etc. Ils veillèrent pendant a nuit suprême (30-31 mai 1885) la bière où reposait le ;orps. A l'aube, le long de l'avenue où le peuple avait léfilé le 27 février 1881, Blémont suivit le simple corbillard qui emportait vers l'Arc-de-triomphe les estes du Maître ; et jusqu'au plein jour, il poursuivit a veillée funèbre au pied du grandiose catafalque. Ce ;ont des instants d'émotion sublime, inoubliable, où îous sentons à la fois tout ce qu'il y a de fragile et out ce qu'il y a d'indestructible dans la vie humaine, îientôt il assistait à ces funérailles épiques, vraiment lignes de la France et du poète expiré.
Une nouvelle impulsion fut donnée à l'œuvre du lonument. La Commission executive se réunit le
juin et constitua son bureau, avec Victor Schœlcher t Paul Meurice comme présidents, Emile Blémont omme secrétaire. La souscription dépassa bientôt ent mille francs.
Poèmes de Chine
Cette même année, Bléniont donna des vers à la Revue orientale, accepta de collaborer à l'Hérault et à YEcho de l'Hérault (1885-1900), et publia en librairie Enoch Arden, d'après Alfred Tennyson (Bibliothèque du Progrès artistique). Cette idjlle, continuée et ache vée en drame, pathétique comme un roman, d'un marin qui, après une longue absence, trouve sa femme remariée et meurt silencieusement, Blémont, comme en toutes ses interprétations, l'a rendue avec une fidélité, une souplesse et un charme dont ces quelques vers donneront l'idée :
D'abord, elle écouta, puis, insensiblement, Son cœur distrait revint à son pressentiment ; Telle, à la fin du jour, une amoureuse en peine Lentement va chercher l'eau vive à la fontaine ; Elle pense à celui qui venait autrefois Mêler au long bruit sourd de l'eau sa douce voix ; Et l'eau tombe; et d'abord, elle entend le murmure Que fait en ruisselant l'eau de la source pure ; Puis elle n'entend plus ; et le vase s'emplit Et déborde, tandis quelle rêve et pâlit.
« C'est très empoignant, d'une grande puissance d'émotion », lui écrivit Camille Pelletan. Et Stéphane Mallarmé : « La vraie traduction ! Et comme on entend
chanter le Tennyson à travers, pour peu qu'on ait l'ouïe anglaise ! Je n'ai pas eu besoin de rouvrir l'original, ce que je comptais faire après vous avoir lu; et votre vers m'a suffi, car il existe d'abord aussi par lui-même ». (17 octobre 1885).
En janvier 1886 commença de paraître, dans le Monde poétique (voir la suite aux numéros de février 1886, juin, juillet, août 1887), l'étude si remarquée : France et Poésie. « De toutes les nations, la nôtre est la moins poétique, » a écrit Voltaire ; et les étrangers, avec trop de Français, propagent cette erreur. « Le vers français est le meilleur instrument de poésie qui ait jamais existé, répond Blémont. Depuis mille ans, de toutes les nations, la nation française est la plus poétique... On prétend arracher tout ensemble, coïncidence significative, à la France l'hégémonie dans la civilisation, à la Poésie l'hégémonie dans l'art ; nous établirons que dans l'art et dans la civilisation l'hégémonie doit rester à la Poésie et à la France... La démocratie française a, au plus haut degré, le devoir et le pouvoir de donner aux lettres et aux arts tous leurs organes et toutes leurs facultés. » Dès le premier article, Auguste Marcade écrivit dans le Figaro : « Il est nécessaire de signaler cette grande et magistrale étude... Poète de talent, M. Emile Blémont y a exposé avec une compétence particulière et une grande hauteur de vues la genèse et la fonction du vers français. »
Le 6 juin, au Théâtre-Français, M'i" Bartet dit le poème d'anniversaire composé par Blémont : Visite i Corneille (Lemerre, éditeur), libre et bel éloge orné le diversions psychologiques, en des vers graves, ou
13J EMILE BLEMONT
fleuris. Telles ces deux pensées, personnelles et remarquables, sur le poète et l'idéal :
C'est l'âme du pays qui fait le vrai poète,
Et qui, légère, ailée, ainsi que l'alouette,
Chante, comme en plein ciel, dans les poèmes d'or.
L'idéal, après tout, c'est le réel encor;
C'est le réel plus vrai, plus semblable à lui-même,
Qui sait mieux ce qu'il veut, qui voit mieux ce qu'il aime,
Et qui, prenant son vol, sans tarder, sans peser,
Va cueillir dans le rêve un immortel baiser.
v^ous qui vivez aujourd'hui, s'écrie Bléraont, vous qui venez au théâtre écouter Corneille,
Vous en qui vibre encor sa rime au pur métal,
0 vous tous, selon lui poursuivez votre tâche ;
Ecartez à sa voix tout acte iaux ou lâche ;
Et, pour ne pas périr, pour vaincre, soyez tels
Que ses héros : soyez dignes d'être immortels !
Croyez au beau ; que vers le grand, le beau vous mène ;
Ressuscitez Rodrigue et vous aurez Chimène !
k Ce poème m'a beaucoup plu, dit Henry Fouquier (XiXe Siècle, juin), quoiqu'il sorte un peu de l'ordinaire des pièces de circonstance et peut-être parce qu'il en sort... M. Blémont a bien raison d'exalter cette tendance à l'idéal, car la folie héroïque est une belle folie, et tout ce que je crains pour notre pays, c'est qu'il en soit trop bien guéri. » Henri de la Pommeraye, dans le Paris du 14 juin, rappelait la surprise devant l'idée de Blémont : faire rendre hommage à Corneille par une actrice vêtue à la mode de nos jours. « Mais, ajoutait-il, pourquoi la Parisienne de 1886 ne salueraitelle pas Corneille, qu'elle aime comme jadis l'aimait la
marquise de Sévigné ? M. Blémont le dit en tort bon style...»
« Le poème de M. Blémont, écrivit Edmond Lepelletier (Echo de Paris, 12 juin), est d'une composition originale et d'une portée philosophique rare en ces opuscules éphémères. » Henri de Pêne (le Gaulois), Jules Lemaître (Journal des Débats, 15 juin), Louis Ganderax (Revue des Deux Mondes, 15 juin), insistaient sur l'idée heureuse de l'hommage prononcé par une actuelle Parisienne ; et Ganderax observait : «... Comme, entre une tirade contre le pessimisme et un morceau patriotique, les définitions précises et justes, les vers d'une figure nette et d'un tour agile ne manquent pas, on n'a pas marchandé les bravos à M. Blémont. a
La statue colossale due à Bartholdi, inaugurée à New-York le 28 octobre 1886, fut saluée par Blémont en un poème : la Liberté éclairant le monde (Librairie Strauss), qui montre de nouveau combien il possède le sens de la poésie patriotique issue de la Bévolution ; c'est moins ardent qu'aux temps où jaillit la Marseillaise, mais c'est nourri d'un sentiment d'idéal élevé que ne connaissaient guère les poètes révolution naires :
Là-bas, sur le vieux monde en proie
Aux speclres des vieilles erreurs
Dans un vent de mort se déploie
L'aigle noire des empereurs ;
Au bruit de sinistres paroles,
Des mains criminelles ou folles
Dans les mâchoires des idoles
Poussent l'enfance aux cheveux d'or.
Apparais, Liberté divine !..
Cette invocation véhémente précède un tableau du passé, depuis l'indépendance des Etats-Unis. L'âme a besoin de liberté, dit ensuite le poète ; voyez l'esclave :
Pareille au feu follet d'un champ marécageux, La conscience en lui n'est qu'une lueur terne ; Son crâne est un lieu sombre, une sourde caverne Qu'ensanglante un soir orageux.
Que la liberté brille, et tout se transfigure ! L'être vil se redresse, il contemple les cieux ; Il aime, il veut, il pense ; un orient joyeux Pénètre en sa cervelle obscure.
C'est par des poèmes semblables à celui-là, glorifiant la patrie malgré les désastres, célébrant son passé, croyant en son avenir, et gardant ce qui fut grand et noble dans la tradition révolutionnaire, que l'on comprend bien l'intime, la profonde sympathie qui .s'établit, bienveillante chez l'un, respectueuse chez l'autre, entre Vicior Hugo et Emile Blémont.
En 1887, commença la collaboration à la Lecture, ainsi qu'à Paris-Noël. Blémont donna plusieurs poésies à l'Anthologie des Poètes français (A. Lemerre) ; et il publia ses Poèmes de Chine (Lemerre).
Dans une cordiale et spirituelle préface, Paul Arène félicitait son ami de la patience, de l'ingéniosité avec lesquelles il avait, « sans que l'arôme s'en évaporât, transvasé dans le cristal de la strophe française cette pure essence orientale d'un exotisme si volatil. »
Blémont nous fait savourer les fraîches, les délicates chansons que là-bas le Printemps inspire. Sujets et objets diffèrent peu des nôtres; et cependant on aperçoit bien l'âme primitive de ce vieux pays en ces
pages agrestes, en ces sentiments intimes, en ces ilmrs fragiles de pensée et de rêve, en ces gracieuses visions de femmes. L'amitié est célébrée comme l'amour ; les scènes et les aspects sont agréables, pleins de finesse souriante, amène, et parfois d'une gaieté nccorte mais de bonne compagnie. Li-taï-pé, Mongkao-jèn, Tchin-tseu-ngan, revivent l'un après l'autre. Voyez cette Contemplation, de Song-tchi-ouèn :
J'arrive à la demeure sainte ; J'y reçois le touchant accueil D'un bon vieux prêtre, sur le seuil D'une mystérieuse enceinte.
Alors, loin de ce monde obscur, Mon âme, montant vers les cimes.
Se retrempe aux sources sublimes Que ne ride aucun souffle impur.
Unis dans la même pensée, Mon hôte et moi, nous épuisons Les mots humains. Nous nous taisons, La parole humaine épuisée.
L'oiseau chante, l'arbre est en fleurs, L'air est plein de douceur divine ; Je sens, je comprends, je devine Tous les rayons et tous les pleurs.
Comme leur printemps, I'Automne des poètes chinois offre ces impressions primitives, cette limpidité orientale qui est suave et nous paraît candide; il faut un Blémont, amoureux fervent des doux enseignements de la nature, pour comprendre cette poésie et nous la transmettre avec ses grâces les plus fugitives. Lisez ces strophes languissantes de Sao-nan :
La lune, dans la nuit sereine, Monte au cœur du clair firmament; Elle y monte, et, comme une reine, S'y repose amoureusement.
Sur l'eau voluptueuse et lasse Qu'un rêve bleu semble bercer, Une brise légère passe, Repasse, ainsi qu'un long baiser.
Quel accord pur, quelle harmonie, Quel espoir calme en l'avenir, Respire l'union bénie Des choses faites pour s'unir !
Mais rien n'est complet dans nos fêtes, Le bonheur est rare ici-bas ; Et la plupart des choses faites Pour s'unir — ne s'unissent pas.
Les tableaux se succèdent, sentiments et impressions de clarté douce et large, absences et mélancolies, deuils et plaintes, désespoir de l'abandon. Parfois le ton et la pensée s'élèvent, comme dans Le Roi de leng, du poète Ouang-po :
Dès longtemps s'est éteint le bruit clair des clochettes ;
La joie a fui ces lieux et n'y prend plus l'essor.
Le palais est désert • sur ses portes muettes
Les stores en lambeaux pendent, mornes squelettes ;
Seuls, la pluie et le vent y pénètrent encor.
Lentement appareille un paresseux nuage Que reflètent les flots dans leur fuyant miroir. Tout passe ! et rien ne peut s'arrêter au passage ; Et dans le ciel immense où luit son blanc sillage, L'astre le plus brillant trouve un sépulcre noir.
Que de fois l'acre automne, avec ses pleurs de veuve, A rempli ces vieux murs d'un long bruit de sanglots I Où donc est le beau prince à la ceinture neuve, Qui jadis, comme nous, regardait ce grand fleuve Vers le même horizon roulant toujours ses flots ?
it quelle fine observation que le Cormoran, de Souong-po !
Solitaire immobile, un cormoran d'automne Médite au bord du fleuve et suit, de son œil rond, La fuite de l'eau monotone, La fuite du flot souple et prompt
Parfois un homme vient, qui passe ou qui s'arrête ; Le cormoran alors s'éloigne lentement,
S'éloigne en balançant la tête,
Et disparait pour un moment.
Mais derrière un buisson qu'un pâle rayon dore, Il guette le départ de cet indifférent,
Car il aspire à voir encore
L'eau monotone du courant.
Lorsque luit sur les flots la lune au doux mystère, Le cormoran, devant ce paisible tableau,
Grave, immobile, solitaire.
Médite et rêve, un pied dans l'eau.
Ainsi médite, loin de la foule insensée, Un amour dédaigneux des brèves passions :
Toujours de la même pensée
Il suit les ondulations.
;t toutes ces pages, tous ces croquis, prélevés sur la ature ou tirés du sentiment, sont tracés sans préamules ni commentaires ; ils vivent et ne théorisent pas. Une troisième partie rassemble des Vers héroïques : hanson de paysan, morale politique, exhortation
avant le combat, tableau bref et vif d'une bataille, angoisse du foyer, retour du soldat.
Le volume s'achève par des Contes et Légendes. Lo-Foh, c'est une belle jeune fille, adroite à se parer, et qui refuse de suivre le roi, car elle a son fiancé. Dans la Guitare, deux amis vont se quitter ; ils regrettent de n'avoir point de musique pour charmer leurs adieux, quand ils entendent les sons clairs et harmonieux d'une guitare, dont une femme joue dans l'ombre. Le récit, limpide et bien détaillé, se poursuit ; les deux amis invitent la femme à reprendre le chant :
Le prélude indécis tremble, comme une étoile
Pâle et timide, au bord de l'ombre qui la voile ;
La mélodie, avant de prendre son essor,
Hésite, et se berçant, semble rêver encor.
Le sentiment se cherche et déjà se révèle ;
Il se dégage, avec une douceur nouvelle ;
Puis, dans une aube où l'ombre enfin s'évanouit,
Tel qu'un arbuste en Heur, le chant s'épanouit.
Les arpèges, courbant leurs arabesques libres,
Parcourent l'instrument dont tressaillent les fibres ;
Leur vol monte, descend, va, vient, remonte aux cieux,
Plane, et vers nous retombe en sons délicieux.
Sur un plateau de jade il pleut des perles fines.
Plus bas, c'est un bruit d'eau roulant dans les ravines ;
Ici tout luit, tout rit ; là s'effeuillent des fleurs ;
Un rêve d'amour pur aux limpides couleurs
Jaillit dans l'éther bleu, pour éclore en fusée ;
Souple comme un rayon dansant dans la rosée,
La gamme fait vibrer tous les échos des bois ;
Et voici qu'on entend un fleuve aux mille voix,
Qui, du haut des rochers, précipite en écume
Ses nappes de cristal dont s'irise la brume,
Mais silence ! un oiseau passait, il s'est posé. L'air s'achève ; on dirait un beau vase brisé Qui gémit sous le choc, s'ouvre, éclate, s'écroule. Une sourde rumeur s'enfle comme une houle : L'esprit rapide évoque, au loin, dans un éclair, Une charge emportant des cavaliers de fer. L'archet est ramené ; tout frémit, tout expire ; Et c'est comme un morceau d'étoffe qu'on déchire.
joyau de poésie, d'harmonie imitative, terminé en
utes ses ciselures, cette description si bien ressentie
rendue du chant de la guitare, une fois achevée en
utes ses nuances, la guitariste fait le récit touchant
ï son existence d'abord heureuse, maintenant pé-
ble. — Viennent ensuite des Chants alternés ; toute la
gesse calme, paisible, du pays de Confucius et de
encius, respire dans ce dialogue superbe du pêcheur
du bûcheron ; c'est le travail, la paix, l'amour de
nature et des dieux. Et tout est lié ; impossible de
ter un fragment ! Il faut lire ce poème très beau et
es captivant. C'est encore la Courtisane aux enfers,
yrée sans pitié aux démons ; la Disgrâce, plainte
exilé, de captif, au thème simple, émouvant, profond.
Fou des Fleurs vit heureux dans sa chaumière et m jardin fleuri, décrits d'une façon charmante ; des unes gens mauvais le ruinent et le font emprisonner; est délivré par une fée qui lui rend son parterre plus ;au que jamais : légende fraîche et limpide, qui égale Jardin enchanté.
Voilà un livre qui, en dehors de sa grâce, de son
jrément, nous change de l'Orient poétique découvert
célébré auparavant. J'observe encore, à ce propos,
que Rome, la Grèce, l'Egypte, la Judée, chantées pari des romantiques, ont fait reparler d'elles ensuite : et n'est-il pas remarquable que cette Chine, montrée; pareillement en sa poésie par Emile Blémont, vienne aussi de se réveiller de son antique silence?
L'art si délicat de ce recueil inspira ces vers signés I Ernest d'Hervilly, mandarin retiré au pays d'Oèy :
« Tout au fond de la tasse vide, Froide, hélas ! la feuille du thé Gisait, déroulée et livide ; Elle n'était plus qu'àcreté.
Le lettré, reposant sa joue Sur un doigt débile et brûlant, Songeait, vêtu de l'habit blanc Que le sanglot du deuil secoue.
C'était l'hiver. C'était le soir, Son àme vieillie était veuve De son jeune et robuste espoir.
Celui qui part, d'adieux s'abreuve !
Ton livre est venu le toucher, Exquis comme un baiser de mère ; Voici que sur la neige amère Pleut, rose, la Heur du pêcher !
C'est le matin qui se rallume ; C'est le printemps, la joie encor 1 Remettons l'habit couleur d'or ; La tasse est pleine. Le thé fume »
Philippe Gille, dans le Figaro (9 février), dit des Poèmes de Chine : « Ces pièces de vers sont d'une grâce charmante ; et si le fond appartient aux poète encerclés dans la Grande-Muraille, la iorme fait gran(
onneur au traducteur poète français. » Gustave
■effroy (la Justice, 16 février) écrivit : «... Ce livre est
mprégné d'une atmosphère légère et subtile ; ses vers
ourent en chantant, avec le joli bruit que font les
aux très claires ; les épanouissements de ses rimes
Dnt songer aux couleurs de printemps et au partum
oux des fleurs d'arbres fruitiers. Une vie champêtre
t amoureuse, distinguée et facile, de laboureurs lettrés,
e poètes campagnards, apparaît subitement, dans le
adre frêle des courtes strophes, avec une précision
ingulière... On lit, l'imagination s'en va là-bas, au
ostalgique pays qui trouble les gens de l'Occident...
)n ferme le livre, on resonge au pays visité et aux
très aperçus... Blémont, par des coupes variées, par
les rythmes différents, par le choix le plus fin et le
)lus raisonné des rimes, a su exprimer à la fois l'art
t la pensée de chacune des pièces qui composent le
/olume. » Pour Paul Ginisty (G/7 Blas, 14 juin), le livre
tait <' un caprice raffiné de lettré, » et pour Henry
^hantavoine (Nouvelle Revue, 15 août), il « ressemblait
i un joli éventail tout égayé de fleurs, d'oiseaux et de
levises. » Plus tard, lorsque furent assiégées les léga-
ions d'Europe à Pékin, Auguste Dorchain, dans un
-emarquable article, aux Annales politiques et littéraires
lu 23 septembre 1900, évoqua les Poèmes de Chine et
3n cita des pages bien choisies.
Je note encore, dans quelques lettres : «... Votre volume est d'un artiste, et d'un artiste qui a de la poésie la notion la plus juste : que c'est avant tout un art de rêve et de suggestion. Une petite note qui vous intéressera peut-être : il y a dans les Dernières Chan-
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sons du regretté Louis Bouilhet une Chanson des rames scandée d'un Ah ! comme la vôtre, et composée auss d'après l'empereur Vou-ti. Bouilhet avait eu, raconte Flaubert, l'idée d'une suite de poèmes sur la Chine ; 1 mort l'a empêché de faire cette œuvre que vous avez réalisée, plus heureux que lui, et à merveille. Je vous applaudis et suis votre bien dévoué confrère, Pau Bourget. » — « C'est tout à fait excellent, vos Poème, de Chine, mon cher Blémont. Il y a là des trésors de sagesse et de poésie, mille choses profondes et gracieuses. Bronzes purs, transparentes porcelaines j'aime toutes les pièces de votre exotique et charmant livre, et suis fier d'y avoir rencontré mon nom. Il méritait la prélace d'Arène, qui est exquise comme lui. François Coppée. » — « Je ferme votre volume e je suis encore sous le charme de cette poésie innocente et rare, que vous venez de nous rendre avec un art achevé... Henry Roujon. » — « Ces poèmes, d'une originalité pleine de saveur nouvelle et de grâce, sont d'une exécution accomplie... J.-M. de Hérédia. — «... C'est un livre exquis, où vous êtes complète ment et au même degré artiste et poète. Vous avez su peindre, évoquer, suggérer tout ce que vous avez voulu, et sans un mot de trop, sans une note fausse. Je vous ai non seulement lu, mais relu déjà, et ce n'est pas fini. Théodore de Banville. » — «... Vous avez là des pièces délicieuses où s'est conservé le fin parfum de la poésie chinoise... Gabriel Vicaire.» — «...La voilà donc enfin qui commence et par vos soins, cette précieuse anthologie qu'il nous faut du loin et mèm du dehors, où les vers ne peuvent être traduits
ju'en vers et peuvent l'être, vous le montrez : car c'est ine traduction, cela, et je ne vois pas d'autre moyen l'en taire que présenter pareille image, subtile autant, tvec un brillant égal de couleurs ; mais surtout un irt si pur d'ici, qu'il en paraît, de ce fait seul, exoique. C'est vraiment parfait. Votre main, cher ami. Stéphane Mallarmé. »
La Tradition
Taine a-t-il compté l'âge de l'humanité parmi les influences prépondérantes qui aident à façonner nos idées et nos œuvres? Cette part d'orientation extérieure, et antérieure, est considérable : « Les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts », a dit Auguste Comte, et cette vérité sera de plus en plus vraie jus qu'au dernier jour du monde. Aux époques primitives de la Terre, l'inspiration, la divination, la rêvé la lion jaillissaient puissantes et spontanées, coram la faune et la flore ardentes et géantes de ces temps reculés. Nous n'avons plus cette verdeur ni cette vigueur premières ; le tonds d'âmes va s'épuisant. D'où vient, dès lors, que nos œuvres sont ou peuvent être, quand même, aussi grandes qu'autrefois? C'est que l'art de plus en plus développé supplée la nature déplus en plus faible ; nous bénéficions de la pensée de nos ancêtres, nous bâtissons sur le roc solide du sa voir accumulé au cours des siècles : la seule foi chrétienne a fécondé, sauf Homère et Virgile, toutes les épopées européennes. A mesure qu'un élément de révélation disparaît, un élément d'histoire le remplae et nous permet, en maintenant intégral le passé, d'y ajouter aisément des trouvailles nouvelles. Nous ne pouvons même plus, en réalité, être grands comme