LA TRADITION
pensées si jusles, que je m'interdis de choisir : je e tout lecteur sérieux de prendre connaissance de programme, préférable, dans sa partie générale, à n des philosophies, et que sa partie spéciale, largeaï conçue mais limitée à l'essentiel, met en tête de tes les méthodes traditionnistes. Sa conclusion *ire la noblesse de ses vues : « Il faut, y disait-il, er une grande âme commune, une âme hautement largement nationale, qui puisse, même avec des nents contraires, constituer un ensemble harmoux et libre, un organisme intelligent et progressif. » lémont, pendant cinq ans, publia dans la Tradition légendes en prose et en vers, des articles de criîe et d'érudition.
Roger de Naples. — Wattignies Le Chant du Siècle
Deux ou trois mois après la fondation de cet org.j pendant l'été, dans une retraite rustique, il écrivi six semaines, entraîné par le sujet, son poème Wattignies. Au retour, il le lut à ses amis, qui fu enthousiasmés. L'œuvre, toutefois, ne parut que née suivante. Dans l'intervalle, après Souvenir à Fr\ rie Febvre (Alcide Picard, 1887), il publia Chans normandes (Librairie de l 'Artiste, même année) bouquet de fredons et d'amourettes, de jeux et de tés, frais, parfumé, souriant et riant ; les parole sentiments de la Chanson du meunier rappellent Pi Dupont; une très jolie Corbeille de noces rasseï tous ces éléments ; une Prière offre cette bellej nation :
Tant qu'on n'aime pas, On est Barrabas ; Aussitôt qu'on aime, On est Jésus même.
Le poète revient au thème amoureux, sentimental, des hardiesses, des rondes rieuses entremêlées, •
IUiGER DE NAPLES 149
marquisade ancienne, bleue et rose, et ces >phes de ressouvenirs où alternent Plaie el soleil :
Dans notre foret embaumée, Sous la pluie et sous le soleil, T'en souviens-tu, ma bien-aimée, Fleurissait un arbre vermeil.
Frais, plein de sève épanouie, L'arbre en ileur formait un berceau ; Sous le soleil et sous la pluie, Dans l'arbre chantait un oiseau.
Parmi les fûts couverts de piousse, Sous la pluie et sous le soleil, Il chantait d'une voix bien douce, Il donnait un bien doux conseil !
Quand, frôlant la feuille qui plie, Nous nous perdions ensemble au bois, Sous le soleil et sous la pluie, Nos deux cœurs s'ouvraient à sa voix.
L'oiseau charmeur, ma bien-aimée, Sous la pluie et sous le soleil, Il chante encor dans la ramée, Au fond du bois toujours pareil.
L'extase pourtant s'est enfuie ; Rêvions-nous tous deux en plein jour ?
Sous le soleil et sous la pluie, 0 le divin rêve d'amour !
Branle double de Normandie ferme sur un tour anq cette suite fredonnante, accorte, parfois senlimen- ;, de chansons que Blémont a tirées beaucoup de impressions. On n'y reconnaît guère la réalité ne -vie vécue au village, parmi les paysans ; mais y rencontre le plaisir très vif d'être tout près de
la nature et de ses habitants encore primitifs, et d« l'exprimer en poète qui possède le don du chant po pulaire.
Blémont donna ensuite Roger deNaples (LemerreJ janvier 1888), drame en cinq actes, avec une Préface 01 l'auteur racontait une histoire qui vaut d'être répétée Il avait proposé, dès le mois de juin 1885, puis avai présenté, lu et laissé sa pièce à M. Pore!, directeur d l'Odéon. Or, en décembre 1888,1'Odéon représenta u& pièce adaptée par M. Louis Legendre : Beaucoup d bruit pour rien, avec scènes, arrangements, particula rites qui ne se rencontrent pas dans la pièce anglsm et se trouvent dans Roger de Napies. Blémont se pré senta chez M. Porel ; il ne fut pas reçu. Il lui écrivit,*! n'eut pas de réponse. Alors il se décida à publier irai médialement son drame, fin décembre, avec cette prél face explicative, que reproduisirent des journaux. L| plupart des chroniqueurs prirent parti pour Blémont) « Comment se fait-il, observa Edmond Deschaumel dans V Estafette du 22 décembre, que M. Blémont il M. Legendre se soient rencontrés pour ajouter préci sèment les mêmes scènes à la pièce de Shakespeare m\ a ... De part et d'autre, précisait Roger Miles (i'Evèru ment, 17 janvier 1888), ou laisse de côté toute la coméj die pour ne prendre que le drame. Telle scène, cell du balcon par exemple, qui n'existe pas dans Shake: peare. est créée dans les deux adaptations; tel persoi sonnage, le roi absent de la pièce anglaise, paraît dan les deux pièces françaises. Jusqu'aux développement qui se suivent avec un parallélisme prodigieux !.. » Ll même journal ajoutait, le 12 février : i ... M. Legendrll
p.ogi:r de naples 151
i puise aux mêmes sources que M. Blémont ; c'est possible. Mais il n'y a puisé que quand l'œuvre de VI. Blémont avait été lue et retenue par le directeur de l'Odéon. »
Henry Roujon écrivit à l'auteur, le 12 janvier : < ... La lecture de votre beau drame ne rend sa représentation que plus désirable. Le soir de votre revanche, veuillez m inscrire au premier rang de ceux qui iront vous applaudir. » — « Pourquoi Roger de Naples n'at-il pas été reçu à l'Odéon ? remarqua Sully Pruihomme. .le ne comprends pas. Je n'ai pas vu encore la pièce qu'on y joue, je ne puis la comparer à la vôtre ; mais je déclare m'en tenir à celle-ci... » — Je note encore, de J.-M. de Heredia : « ... Ce sont de beaux et solides vers qui n'ont aucun rapport avec ceux de M. Legendre. Par contre, la pièce de M. Legendre en a pus d'un avec la vôtre et vous avez eu mille fois raison de protester. » — Et de Henri de Bornier (6 avril) : i ... C'est vraiment une œuvre forte et originale. Le juccès en était certain et je ne comprends pns l'Odéon. Le second acîe, loin d'être dangereux, aurait produit m grand effet. Consolez-vous, vous aurez votre rennche, et bientôt, car vous avez tout ce qu'il faut >our réussir au théâtre... » — Jules Claretic avait pris ïonnaissance Lîu manuscrit bien avant la communicaion à Porel et, à la première page de son livre : le Drapeau, adressé a Blémont, il avait inscrit : « J'ai u Roger de Naples ; c'est chaud comme une fanfare, jxquis comme une novelle italienne du beau temps, l'une langue charmante et d'un intérêt très vif. amitiés et bravos. » Blémont, dans sa Préface, dé-
clarait : « S'il ne s'était agi que de moi, j'aurais hésité à saisir le public de ce débat. Mais je ne suis pas seul en cause. Dans la République des Lettres, tout le moud est solidaire... Bien malgré moi, je représente aujour d'hui l'intérêt général. L'intérêt général est lésé en m personne. Je proteste. C'est mon devoir, non seu-, lement envers moi-même, mais envers tous mes confrères. »
A l'acte premier du drame, qui se passe à Messine, Roger de Naples, amoureux de Béatrice, fille du roi de Sicile, refuse de s'éloigner avec son frère Pascal et ses compagnons, malgré la menace d'un complot formé contre lui par des aventuriers siciliens et par son rival Fabius, cousin de Béatrice. Après ce début actif, où rien ne traîne, le vieux roi interroge affectueusement sa fille :
Les jeunes filles ont à vingt ans des secrets,
Même pour leur vieux père ; et je devinerais
Les tiens, ma chère enfant, tandis que la main tremble
Dans la mienne, ou nous les devinerions ensemble,
Si tu le voulais bien...
Béatrice avoue : elle aime Roger. Fabius, qui guette et écoute, exhale sa haine ; il songe à utiliser selon ses vues Argina, demoiselle d'honneur, qui a même tournure, même taille que Béatrice ; il fera servir cette ressemblance à ses ambitions. Il aborde Roger, l'assure que la princesse n'est pas digne de lui, l'invite à se trouver à minuit, derrière le château, et le laisse affolé de doute. Ce premier acte met bien le drame dans sa voie ; il ne languit pas, et pose toute l'action sur sa base : un soupçon, une erreur.
ROGER DE NAPLLS 453
Vers minuit, le long des murailles du château royal, les aventuriers siciliens vident une querelle avec le frère et les compagnons de Roger. Celui-ci survient, préoccupé ; son monologue exprime clairement son état d'âme. Il aperçoit tout à coup des bandits apostés, qui s'élancent sur son frère et ses amis ; il les charge, en blesse un, met les autres en fuite. Mais alors, au balcon de la princesse, tous aperçoivent une femme qui a l'apparence de Béatrice, et qui fixe une échelle de soie ; un cavalier monte, l'embrasse, et tous deux disparaissent. Roger et Pascal restent seuls ; le premier, malgré sa douleur, dit noblement :
Contre une femme, il n'est, un tel acte accompli, D'autre arme qu'un départ hautain et que l'oubli. Je méprise et je hais le mépris et la haine.
Le troisième acte se passe au château. Roger n'a pas reparu. A-t-il été assassiné ? Ses amis, menaçants, racontent l'aventure de la nuit. Tant mieux ! pense Fabius ; qu'ils déshonorent la princesse ! Elle déchue, moi héritier présomptif, je serai roi. — Cependant le père approche, avec Béatrice, Argina. Pascal demande justice, accuse la princesse, lance un défi que nul ne relève. Argina pousse un cri d'angoisse, que réprime Fabius. Et le vieux roi, véhément :
Donc, pas un de ces preux ne trouve le courage De venger une femme, une enfant qu'on outrage ! Ah ! ce n'est pas ainsi que de mon temps, barons, Les jeunes chevaliers gagnaient leurs éperons. Vit-on jamais pareil opprobre sur la terre ? De ces hommes, pas un n'est digne d'être père.
Si ma fille eût vraiment aimé quelqu'un d'entre eux,
Ne serait-il pas là, lui, non plus ténébreux,
Ni caché sous son feutre et sous sa cape brune,
Biais fier, revendiquant une telle fortune,
Le cœur tumultueux comme les vastes mers,
La lèvre foudroyante et les yeux pleins d'éclairs ?
Tous gardent le silence, el le roi les fait sortir, indigné.
Dans une forêt, Roger est seul, épuisé, désespéré :
Beauté, tu n'es qu'un piège ! Oui, tout, le ciel, la fleur,
L'innocence, l'amour, tout ment, hors la douleur !
Je ne regrette rien, Ma lassitude est telle,
Que mon âme ulcérée a peur d'être immortelle.
Je veux l'oubli, je veux le repos, le néant.
Rejetez-moi, Seigneur, dans l'infini béant ;
Faites de ma pensée un peu d'amour paisible !
Qu'il ne subsiste rien de moi, que d'insensible ;
Et que tout s'accomplisse en toute éternité,
Comme si rien de moi n'avait jamais été !
Il s'évanouit. Deux bergers au loin chantent ; ils paraissent, avec un moine, aperçoivent Roge^, le soutiennent, le redressent. Le moine prodigue les encouragements:
Aimer est une grâce, et vivre est un devoir. Est-ce que le printemps meurt d'un éclair d'orage ? Est-ce que sous la faux le pré se décourage? Quand sa première Heur commence à se flétrir, L'arbre encor jeune et vert ne veut-il plus fleurir?
\'ous étiez un enfant, fier, simple, ignorant tout ; Et votre force était un rêve. Homme, debout !
Loiu des spectres menteurs, qu'un élan vous emporte ! Le bonheur vrai nous vient de l'illusion morte ; Et personne ne sait, sans avoir combattu, Quel charme tout puissant réside en la vertu.
Luttez, cherchez l'appui des âmes fraternelles ! Seuls, le juste et le beau sont choses éternelles ; Il est doux d'être aimé, mais vous verrez un jour Qu'il est meilleur encor d'être digne d'amour.
Dans un deuxième tableau, Fabius noue l'intrigue. Un seul obstacle le gêne : Argina, pleine de remords. Il cherche à la rassurer, fait appel à l'amour, à l'ambition, puis, inquiet, il l'enferme, et charge deux aventuriers de la faire disparaître.
Pascal, au château roj'al, attend vainement un champion de la princesse ; tout semble désespéré, quand se présente un chevalier, visière baissée. Le duel commence... Mais un tumulte éclate, Argina survient, court se jeter aux pieds de Béatrice ; elle crie sa faute, dénonce Fabius; le roi fait arrêter le duel. Fabius pi étend que la demoiselle d'honneur agit par dévouement à sa maîtresse ; il brave, il provoque. Roger, le chevalier masqué, accepte, exige le combat. Alors, Argina, craignant de voir Fabius vainqueur, le tue d'un coup de poignard et se frappe ensuite. Vivat ! la loi divine de l'amour triomphe.
« L'auteur se prouve poète dramatique par la composition générale et par l'énergie de certaines situations, « publia le Rappel du 8 janvier 1888. « C'est une scène originale et saisissante que celle de la provocation de Pascal au troisième acte, observa Charles Bigot dans le Siècle du 9 ; quant à la grande scène du cin-
quième acte, elle offrirait au théâtre, non seulement un spectacle magnifique, mais une action très émouvante.» L. Roger -Miles (l'Evénement, 17 janvier) écrivit : «... L'œuvre de Blémont est très dramatique, très littéraire, très habilement conçue pour le théâtre, pleine de jolis couplets qui s'envolent légèrement avec des frémissements d'ailes, ou qui chantent au fond de la mémoire comme une délicieuse harmonie... Et cette publication, de la part de Blémont. est un acte de franchise et de loyauté.»
Il est incroyable qu'une telle œuvre n'ait pas encore été représentée. Elle aurait certainement un brillant et fructueux succès. Quand donc se décidera-t-on à la transporter sur la scène ?
Cette même année, Blémont publia des vers dans la Poésie, dans l'Illustré Moderne (1888-1889), et commença de collaborer au Courrier Français (1888-1893). Au cours de l'été, il reçut la visite de J.-J. Foster, secrétaire de la Société anglaise du folklore, et lui exposa ses idées sur l'organisation d'une Assemblée générale des folkloristes de tous les pays. Peu de temps après, il formula un vœu à cet effet dans la Tradition. Il s'occupait aussi de son poème : Wattignies, qui parut, avec des illustrations deDumaresq, Dunki, H.Dupray.Moreau de Tours» Henri Pille, à la Librairie illustrée, le 16 octobre 1888. Le Figaro, le Petit Journal, et d'autres feuilles annoncèrent, le lendemain : * Hier, anniversaire de la victoire de Watlignies, M. Emile Blémont, présenté par le ministre de l'Instruction publique, a offert au Président de la République, le premier exemplaire de son poème : Watlignies ».
En un stjie très simple, très narratif, le poète fait le tableau, bien documenté et solide, de ce temps de t la patrie en danger », de cette société nouvelle qui venait de vivre des siècles en quatre ans, et dont le cœur battait, non seulement pour la France, mais pour le monde. L'idylle bleue s'était vite changée en rouge tragédie, et l'Europe se ruait sur le pays. Les Vendéens et les Chouans le griffaient au flanc ; les défaites succédaient aux victoires. On était perdu. Alors Carnot quitta Paris, et à Guise, tint conseil avec Jourdan. La narration demeure excellente, avec de l'animation, des mouvements de soldats, de gens de la région, ayant tous une seide âme contre les envahisseurs. Voire, le mot pour rire éclate : des vaillants, certes, depuis que la plupart des nobles ne l'étaient plus, ou ne l'étaient qu'en traîtres ! Au premier jour de bataille, les soldats, faubouriens de Paris ou patriotes des quatre points de France, gouaillent l'ennemi et Gobourg le phraseur.
Leur gaîté franche et brave, ingénue et gamine,
Belle comme un sommet que l'aurore illumine,
Pure comme le ciel, sereine sans effort,
Faisait rêver au loin la Victoire et la Mort,
Qui flottaient vaguement dans l'air, blanches et calmes,
Portant à pleines mains des lauriers et des palmes.
Ils s'en vont vers l'ennemi ; on les suit des yeux, on les renseigne, on leur offre des vivres ; — et le poète vous entraîne, par son émotion virile.
Sur son banc, un vieillard, seul, doux, silencieux,
Pleurait, illuminé d'une émotion sainte,
Devant ces jeunes gens sans reproche et sans crainte,
Qu'il paraissait bénir de ses tremblantes mains. Ils passaient, ils passaient, fiers comme des Romain: Du temps de Porsenna, joyeux, dignes d'Athènes Et de Sparte. Ils passaient, soldats et capitaines, Parfois en blouse, en veste, en haillons, en sabots, Parfois pieds nus. Ceux-ci n'étaient pas les moins beaux Et paraissaient contents de souffrir davantage, 0 Liberté, pour toi. leur unique héritage !..
Les escarmouches commencent ; puis la bataille est décrite par gradations de plus en plus fortes, multiples et vibrantes. Et ils chantent ; la Marseillaise les entraîne. Mais ils doivent reculer, après une demivictoire ; et dans celte retraite, tombe frappé à mort un brave enfant, Sthrau, qui persistait à battre du tambour, face à l'ennemi. Dans une seconde attaque' on regagne tout le terrain, mais en perdant plus de monde encore.
La nuit, les chefs tiennent conseil. Surviennent des nouvelles du Comité : partout le recul, à l'est, au sud, à l'ouest. Il faut vaincre ou mourir. Carnot, qui porte en lui le sov'c de la France, songe.
L'Europe féodale, avec tous ses soudards,
Tous ses oiseaux de proie au champ des étendards,
Rois, margraves, barons, ducs, électeurs d'empire,
L'aigle et le léopard, le pandour et le sbire,
Par les fleuves, par les montagne?, par la mer,
Se ruait contre nous ; et vingt siècles d'enfer,
Vingt siècles noirs, poussaient, voyant le jour éclore,
Tous les spectres d'antan pour étouffer l'aurore...
Les chefs trahissaient, l'or anglais achetait les clefs des villes. Toulon était livré, Lyon brûlé ; cent combats obscurs déchiraient le pays, et dans le dos,
nOGER DE NAPLES 159
On avait le poignard bénit de la Yendéc. Allait-on voir périr la patrie 'et ridée ?..
I Carnol entend la voix de la foule, du peuple. La seule I tactique en un tel moment, c'est de marcher en corps, en masse, droit devant, de tomber eu de vaincre. Il s'y décide : plus de vieilles stratégies, mais un plan nouveau, le plan de guerre de la Révolution. Il revoit le combat, les hauteurs, les vallons, les champs, les forêts, et reçoit la secousse du génie : il a vu ! Wattignies domine tout : c'est là qu'il faut marcher. — Au matin, le gros des troupes attaque Waltignies, Carnot en tèle. La description est vraiment complète, très éludiée, et fait la part des échecs, des reculs, des peurs humaines, autant que des vigueurs et des béroïsmes. La mêlée est âpre, sinistre, atroce. Le récit, lui aussi, est vibrant, nettement détaillé, haletant. Enfin flottent là-haut les trois couleurs. Carnot et Jourdan, sur la cime, s'embrassent ; et ce qui reste de l'armée victorieuse crie : « Vive la République 1 » — Devant ces immortels exemples, le poète exhorte la France nouvelle :
Montre-toi la plus digne et gouverne à ton tour.
Seule au monde, tu peux, ô nation d'amour,
Sous ton chêne céleste à la rugueuse écorce,
Concilier enfin la justice et la force.
Accorde-les. la voix de fer et la voix d'or;
Et fais régner le rythme au mélodique essor
Qui doit diviniser la destinée humaine !
Vers l'immensité sombre où le soleil nous mène.
.Iclte. avec une foi si tendre, un cri si pur,
Qu'il ne reste au ciel rien de mauvais ni d'obscur !
Evoque un tel lever de lumière féconde,
Qu'aux yeux de tous, en tout, brille la loi du monde,
Et que la souveraine harmonie, à jamais,
Du fond de tous les cœurs monte à tous les sommets !
Ce poème offre l'allure énergique, la forme entraînante, le style vibrant de la poésie guerrière ; mais ce n'est là que l'enveloppe du vrai sentiment qui l'anime. Son émotion, son enthousiasme proviennent de l'amour du poète pour la liberté et pour l'héroïsme spécial qu'elle suscite. C'est le souffle de la Révolution qui passe sur cette armée de patriotes ; c'est l'idée d'émancipation humaine qui surgit de la terre gauloise, et qui nous emporte encore vers l'avenir de raison et de justice.
Roger-Miles, secrétaire de la rédaction du Courrier français, obtint d'Emile Blémont l'autorisation de reproduire dans le numéro du 21 octobre, des fragments de Wattignies, qu'il accompagna de ces explications : a ...Un matin, enthousiasmé par les belles pages de Michelet et le récit très exact et tout rempli de détails de Piérart, un enfant de Maubeuge, — Blémont boucla sa valise et partit pour Guise, Maubeuge, Wattignies, Saint-Rémj^-Chaussée et Dimont, prenant partout des notes, visitant avec une attention enfiévrée tous ces endroits que son esprit peuplait de souvenirs glorieux ou tristes On était alors en 1886. De retour à^ Paris, il va fouiller dans les riches collections du peintre Brozik, pour des détails de costumes ; il assiège M. Céard, à l'hôtel Carnavalet, pour compléter ses documents indispensables ; puis il se met à l'œuvre... S'il a eu le souci de l'exactitude et de la
'érité. il n'a pas oublié non plus la poésie. Il y a dans
on livre des peintures d'une saisissante exécution ;
ont cela est plein de lumière, plein de couleur, plein
l'un souffle généreux qui vous entraîne... » La revue
tublia en même temps plusieurs des gravures, dont
2S originaux figurèrent à l'exposition de Blanc et Noir.
;t le directeur du Courrier, en tête de ce périodique
lustré, ouvrit une souscription pour ériger, à Paris,
ne statue à Lazare Carnot. Blémont fut du Comité
irganisateur, qui obtint de G. Larroumet, Directeur
es Beaux-Arts, la grande salle du premier étage de
Ecole des Beaux-Arts, pour l'exposition publique des
aquettes envoyées par les artistes concurrents. Le
1 décembre, les envois y furent reçus par Blémont
Payelle. Il y en avait cinquante ; Turcan obtint le
rix. Avant le l'r janvier 1889,1a souscription atteignit
mille francs. Turcan se mit à l'œuvre ; mais le
nirrier ayant publié un dessin satirique : « Carnot le
rand et Carnot le Petit », la souscription perdit
ppui du gouvernement et de la ville. La statue fut
léguée dans on ne sait quel dépôt. Un autre projet
greffa là-dessus, d'un monument pour Maubeuge.
émont, par la Revue du Nord, obtint qu'on n'y
ibliât pas le vaillant petit tambour Sthrau ; il réussit
core, le 31 octobre 1892, par une pétition, à obtenir
conseil municipal de Paris que le nom de Sthrau
t donné à une des rues nouvelles. Le monument de
mbeuge a été inauguré le 5 novembre 1893.
fleredia écrivit à Blémont (12 novembre 1888) : « J'ai
votre beau poème d'un seul trait. Il est plein de
mvement, de force et de couleur, entraînant comme
une charge. On y entend le tambour, on y sent la poudre ; et j'ai vu frissonner, à travers la fumée de la victoire, le drapeau d'azur, d'aube et d'aurore héroïques brandi par la Marseillaise ailée ! Les vers en sont d'une forme, d'une allure et d'une sonorité superbes ». — « C'est de l'épopée et c'est aussi du drame, écrivit Paul Meurice, le 19. C'est grand et c'est saisissant. Et le souffle qui passe là-dessus ! Vous avez,' fait là, par la pensée et par la forme, et dans toute i l'acception du mot, une œuvre française... »
La presse salua d'enthousiasme ce beau et fier! poème. Je retiens quelques appréciations. D'abord de f Félix Jeantet (Monde poétique, octobre 1888} : « ... Tout! cela est vivant, pittoresque ; on voit dans son décor, peuplée de ses personnages, l'action se dérouler avec ses mouvements divers et ses retours de fortune ; on la suivrait sur une carte .. > — De Gusiave Geffroj' (lai Justice, 10 décembre) : « ...Le flot roulant des vers em-i) porte tous les épisodes, mais tous les épisodes y sont..i| Emile Blémont a été, pour ce chapitre de l'exislence<i militaire de la Révolution, un historiographe artiste,:*! précis, éloquent et inspiré ». — De Paul Ginisty (Giïii Blas, 27 décembre) : « ...M. Blémont a ingénieusement j triomphé des difficultés que présentaient, pour les jeterf dans le moule irémissant de la poésie, certains noms ; et certains détails un peu teelmiques, qui eussent peut-j.; être arrêté un écrivain moins expérimenté dans le ; maniement du vers *. Plus tard (le Quotid ien, 30 oc-rj tobre 1893), Ernest Laut écrivit: « .. Le beau livre dev M. Blémont peut être considéré comme le récit le plus» complet, le plus parfait, de ce combat de géants... 41
.e Journal des Débals du 5 novembre 1893 rappela, au
ujet de Sthrau, les vers de Blémont dans son poème,
joutant : « ...C'est lui qui a prié M. Fagel de joindre à
on monument la statue du petit tambour ; de plus,
l a obtenu que le nom de celui-ci fût donné, comme
eux de Bara et de Viala, à Tune des rues de Paris... »
francisque Sarcey, dans le Radical du 8, évoqua
Lussi l'action de Blémont et cita ses vers à Sthrau ;
l'ontsevrez (l'Esla/elle du 6) dit nettement : « ... Sthrau,
e héros juvénile de Dcurlers, doit sa résurrection dans
a gloire au bon poète Emile Blémont ».
Et pourtant, le bon poète Emile Blémont a connu
ingratitude habituellement réservée aux efforts nobles
t désintéressés. En combattant avec la plus loyale
onscience la déliquescence littéraire et la décadence
•olitique, il s'est fait peut-être plus d'ennemis que
amis. Sans cesser d'être franchement et radicalement
épublicain, et fermement fidèle à la pensée indépen-
ante, à la solidarité humaine, il a osé affirmer et
émontrer, sans se lasser, qu'il faut avant tout être
bre et fort, qu'en dehors de la patrie, de la justice et
u travail, il n'est point de salut. Dans la droiture de
es convictions, dans la fierté de son désintéressement,
est ainsi resté isolé, entre les partis de tyrannie
utocratique ou collectiviste, entre les autoritaires et
s impulsifs.
Le 6 mai 1889, la Comédie-Française représenta, de lémont, pour l'ouverture de l'Exposition universelle, n à-propos en un acte : le Chant du Siècle (Tresse t Stock éditeurs, en juin.) La France demande à la oésie de célébrer avec elle les cent ans accomplis de
la nouvelle foi ; elle décrit ses produits, ses richesses ; mais il est un autre honneur dont elle est plus fièrej celui qui vient de la divine Poésie. Et la Poésie répond :
Tes poètes d hier et d'aujourd'hui sont grands ; Jamais je n'avais vu si hardis conquérants, Au milieu des rayons, au-dessus des désastres, Naviguer vers l'azur et conquérir des astres. Debout, dès le lever du siècle, à l'orient, Parmi des bruits confus d'armes. Chateaubriand Rêve dans l'aube en pleurs et la sanglante aurore ! Un monde au loin s'écroule , et tel que son Eudore D'une prêtresse vierge épris dans les bois noirs, Il offre son cœur plein de tous les désespoirs A la Nature, à la puissante charmeresse, Désormais son unique et suprême maîtresse ; Puis, pour rouvrir le ciel à son temps attristé, Sur l'autel qu'il relève, il sculpte la beauté. Dans le vallon, au son de la cloche argentine, L'âme et les yeux en haut, médite Lamartine ; Il prie, il aime, il chante un hymne fraternel ; Sa pensée est un mont neigeux et solennel ; Sa pensée est un Ihc transparent et limpide, Où, sur des profondeurs que nul souffle ne ride, Un cygne immaculé nage en plein firmament; Sa pensée est un fleuve immense et véhément, Portant l'espoir humain vers la Terre promise. Loin des foules, grand, triste et seul, comme Moïse, Amer comme Samson livré par Dalila, "Vigny, hanté par ceux que rien ne consola, Demande compte à Dieu d'un monde de souffrance, Et, voix pure aspirant à l'éternel silence, De son vers indigné soufflette les Destins.
i)umas paraît, qui fait rire et pleurer l'histoire ; 'îalzac, qui a su vivre en des milliers de cœurs ;
iusset :
Musset cherche l'amour, cette perle divine ; Il en meurt ; la Nuit pâle, au long voile étoile, Le baise au front; il pleure, il se sent consolé, Il espère en un Dieu qu'il ne peut pas comprendre.
i'est encore Baudelaire, fatal ; et Barbier, Dupont, iautier, et tant d'autres ! Enfin, Hugo : Je vois, vision souveraine,
Victor Hugo, parmi cette élite sereine,
Rayonner, le front ceint de lauriers toujours verts,
Ainsi que Charlemagne au milieu de ses Pairs.
Il est le Rythme, il est le tout-puissant génie
De vie et de beauté dans la libre harmonie.
Il est fort, il est bon. Sur Pégase dompté,
Il s'élève ; il soumet la force à l'équité.
Il vit dans tout, son âme est l'âme universelle ;
De tout il fait jaillir la céleste étincelle,
Et rend au plus chétif la clé de l'infini.
Il accorde, en chantant, l'univers désuni.
Contre lui vainement le passé noir s'acharne,
Il délivre l'idée et le mot qui l'incarne.
0 l'auguste combat du juste révolté,
Contre Paveugb assaut de la fa'lalité !
0 les coups éclatants ! 0 le triomphe austère,
Dans le renoncement, complet et volontaire
A tout ce qui n'est pas selon l'ordre éternel !
0 le front blanc du grand prophète paternel,
Après l'exil altier venant, malgré l'outrage,
Attester l'An terrible, et sacrer dans l'orage
Le Peuple, ce héros généreux jusqu'au bout,
Qui n'a rien que son cœur, mais dont le cœur peut tout l
La Poésie encourage la France à croire encore en l'avenir de délivrance et d'amour; la France se redresse :
Sois bénie ! Avec toi je me sens invincible ;
£t voyant s'abaisser les bornes du possible,
L'œil calme, le front haut, L'âme et les bras ouverts,
A mon libre foyer j'invite l'univers.
Et la Poésie déclare :
Tout homme a deux pays, sa patrie et la France.
Tu vaincras par l'amour ce qui hait, ce qui nie. La force où n'entrent pas le droit et l'harmonie, N'est qu'un éclair, tandis que l'amour, pur flambeau, Du gouffre le plus noir renaît toujours plus beau.
Il serait aisé de vanter la bonne tenue, l'ampleur sobre et harmonieuse des vers de ce poème ; mais l'idée qu'ils proclament est si noble, si vraie aussi, que je ne vois qu'elle d'abord. Oui, les armes et le courage militaire ne sont pas le plus ferme soutien d'un peuple ; l'or même, en nos temps mercantiles, ne peut assurer la vie d'une nation ; mais les races qui eurent une Ame poétique, même si elles périssent ma tériellement comme périssent toutes les races, con nuent de présider aux destinées du monde : la Judé la Grèce nous gouvernent encore. Oui, la poésie seul c'est-à-dire, en élargissant la pensée de Blémont, principe idéal, la foi religieuse, source de toutes les poétiques, peut rendre invincible la France et lui faire accomplir l'œuvre impérissable qui couronnera l'œuvre de l'humanité antique.
« Votre Chant du Siècle, qui est d'une haute envolée, 'une inspiration superbe, plairait à notre Maître dont ous parlez si bien et avec tant d'amour, écrivit Théoore de Banville à l'auteur. Nous sommes, vous et loi, de ceux qui ne désertent pas et restent fidèles .ussi est-ce dans une parfsite communion d'âme que ue je suis votre ami dévoué. » Adolphe Aderer, dans ; Temps du 6 mai, nota ce beau succès. « M. Emile fémont, écrivit Charles Gueullette {l'Europe artiste, 9 mai), a su faire saillir en quelques vers le caractère articulicr, la marque distinctive de chacun de nos erivains... »
Le Chant du Siècle, représenté au centième anniveraire de la Révolution française, fut le noble et heueux couronnement des travaux d'Emile Blémont, tomme poète et comme patriote, pendant cette fé- :onde période d'une dizaine d'années. Il fut intégralenent publié par le Monde poétique, la Lecture, le Courier français, etc.
La Raison du moins fort. — Esthétique de la Tradition
Léon Valade était mort en juin 1884; et ses Œuvres^ posthumes, rassemblées par les soins de BlémontJ Mérat et Pelletan, avaient paru chez Lemerre ; il lais-; sait aussi, inachevée, la Raison du moins fort, com-n mencée en collaboration avec Emile Blémont, qui rima les deux dernières scènes manquantes. CelteJI comédie en un acte fut iouée à la Bodinière. fin mai 1889, et parut ensuite chez Lemerre. — Le capitaines- Roland et le jeune Valentin. tous deux amoureux dej Rosette, et timides tous deux, songent à s'utiliser l'un, l'autre. En une scène d'abord hésitante, puis mouve-jj mentée et curieuse, le capitaine finit par convaincre! Valentin qu'il doit lui servir d'intermédiaire. Rosette vient. Valentin balbutie, s'encourage, transmet la de-; mande, et n'obtient que de fines moqueries. Enervé, il parle pour son propre compte. Rosette s'éloigne, se cache, entend l'explication des deux rivaux, leur querelle, pi end à part le capitaine, et, le voyant décidé au duel, lui rappelle leur amitié à trois, des souvenirsd'affection filiale, le convainc, le presse... Il partira, | dit-il. Mais elle veut qu'il reste ; et Valentin revenant, elle conduit une jolie scène., amusante, dont le dénouement confirme
Le droit du mieux aimé sur le droit du plus fort.
C'est rne pièce légère, souriante, xvine siècle, un [peu moderne aussi. Les amoureux, en somme, remarqua Emile Faguet dans le Soleil du 3 juin, # luttent de générosité .. Et il y a de jolis duels de rimes qui luttent de richesse, les auteurs aussi étant généreux. »
Le projet d'une Assemblée internationale de folkloristes. mis en avant par Blémont un an plus tôt, fui réalisé, avec l'appui de la Société française des Traditions populaires, dont Pau! Sébillot était secrétaire général. Ce fut le premier Congrès des Traditions populaires, tenu à Paris fin juillet, à l'occasion de l'Exposition universelle. Les congressistes furent nombreux. On établit les principes d'un inventaire méthodique et universel des traditions. Emile Blémont, secrétaire du Congrès, y lut une étude intitulée : Fonction sociale de la Tradition, qui fut très remarquée. On voit qu'il s'occupait des œuvres du passé non seulement en poète, en chercheur, mais encore en organisateur.
Dans les Dédicaces de Paul Verlaine, éditées à la Plume au commencement de 1890, ce sonnet de fière reconnaissance est adressé à Emile Blémont :
« La vindicte bourgeoise assassinait mon nom Chinoisement, à coups d'épingle, quelle affaire ! Et la tempête allait plus âpre dans mon verre. D'ailleurs, du seul grief : Dieu bravé, pas un non,
Pas un oui, pas un mot ! L'Opinion, sévère Mais juste, s'en moquait autant qu'une guenon De noix vides. Ce bœuf bavant sur son fanon, Le Public, mâchonnait ma gloire... encore à faire.
L'heure était tentatrice et plusieurs d'entre ceux Qui m'aimaient en dépit de Prudhomme complice, Tournèrent carrément, furent de mon supplice,
Ou se turent, la peur les trouvant paresseux ;
Mais vous, du premier jour vous fûtes simple, brave,
Fidèle ; et dans un cœur bien fait cela se grave. »
La même année, chez Tresse et Stock, Blémont pu-; blia trois plaquettes : la Légende de V hirondelle, qui raconte pourquoi l'hirondelle a la queue en fourche et comment elle a gagné l'amitié de l'homme; — le Roitelet, qu'une conclusion gracieuse montre un petit mais vivant emblème de l'amour ailé, plus fort que la froidure et la murt ; — la Damnation de Polichinelle, lequel, par ses rires et grimaces, fait des enfers un lieu de délices. Ces pièces sont du répertoire de J, Truffier, de la Comédie Française ; l'auteur s'y meut à l'aise ; il y rend de la valeur au monologue, trop souvent voué à la banalité.
Vers ce temps-là, Emile Blémont écrivit : le Génie par V imagination, pour l'ouvrage : Jean-Jacques Rousseau jugé par les français d'aujourd'hui (Ptrrin et 'ie); il collabora au journal le Victor Hugo (1890), publia des vers dans l'Année des Poètes (1890-1891), et reprit la fonction de chroniqueur, cette fois à l'Evénement, où, du commencement de novembre 1890 à la fin de février 1892, il dounn chaque semaine un Courrier de Paris, généralement imprimé en tête de la première page. Dans cette campagne très brillante, il entretint ses lecteurs des mœurs parisiennes ; il leur parla histoire, politique, littérature. Dès l'article de début, les Amants tragiques (6 novembre), il montra, à propos
e Shakespeare, qu'il voyait dans la Chronique autre hose que de l'actualité superficielle. Je rappelle aussi es trois excellentes colonnes sur la France d'Onlrener, ce Canada qui n'oublie pas ses origines (14 noembre) ; le Cas de M. Becque, visant la querelle de ce lernier avec Sarcey eu sujet de la Parisienne (19 dé- :embre); De 1871 à 1891, souvenirs, trop oubliés, du iège de Paris (1er janvier 1891) ; Choses d'Amérique, à >ropos du quatrième centenaire de Christophe Colomb 9 janvier); les Victimes de Thermidor (30 janvier), où st restitué le Robespierre doux et dévoué qu'a fait mblier le Robespierre féroce ; Littérateurs fin de siècle 6 février), sur les symbolistes, auxquels il rappelle jue le symbolisme est vieux comme le monde ; Duel ittéraire, qui faillit avoir lieu entre Leconte de Lisle ;t Anatole France (9 mai), chronique qui lui valut :eltc lettre, du 13 : « J'ai été vivement touché de l'aricle on ne peut plus obligeant que vous avez donné à "Evénement ; et je vous prie de croire à la sincérité de ua gratitude... Rien ne saurait m'être plus précieux :jue l'expression des sympathies littérales que vous me témoignez Je vous serre cordialement la main. Leconte de Lisle. » — Toutes ces chroniques sont pleines de bon sens, de libre examen, de haute fermeté, d'aperçus caractéristiques ; une d'elles, la Pouoonnière (17 février 1892), vint fournir son titre à la fondation maternelle de Mme Charpentier.
En juin 1890, les Eludes traditionnisles d'Andrew Lang avaient paru chez Maisonneuve, avec une Préface où Blémont présentait cet écrivain, un des contemporains anglais qui ont le plus contribué à rectifier
et développer le tradilionnisme chez nos voisins ; partant de là, il rappelait les anciennes explications des fables populaires, les uns voyant dans les mythes de simples maladies du langage ; et les autres, dans les aventures mythologiques, des souvenirs historiques déformés. Selon Lang, un mythe est l'explication d'un phénomène par l'intelligence d'un homme primitif. Blémont citait Emile Burnouf, qui, dans la Science des relig-ons, posa les principes de la méthode anthropologique : les hommes concevant les dieux avant de leur donner des noms, la religion première forme de la science. Il remarquait que les différentes phases de la culture intellectuelle de l'homme sont encore représentées sur la terre : ainsi, chez les sauvages, nous assistons à la naissance et au développement des mythes. Il conclut que le livre de Lang fait pressentir la conciliation future de l'instinct religieux et de la faculté scientifique, qui ont tous deux pour origine l'idée de cause. Les religions de l'avenir consacreront hautement le vrai par l'illustration symbolique de son identité avec le bien et le beau.
Le mois suivant, Emile Blémont publia l'Esthétique de la Tradition (J. Maisonneuve, Collection internationale de la Tradition). Il ne fait pas de cette élude un sec discours de rhétoricien. Il sait que l'histoire, en ce monde vieillissant, est le plus agréable et aussi le meilleur enseignement. Il sait aussi que les idées, aussi bien que les faits, ont désormais leur histoire, développée en nous à mesure que la narration des événements se développe hors de nous. Il va d'abord aux origines et aux caractères de la faculté esthétique,
montre que tous les arts, toutes les sciences reposent sur la tradition. La poésie, dit-il, ne jaillit puissante que des foules ; et le beau est d'origine essentiellement populaire, ayant sa source dans le sentiment, le désintéressement. L'héroïsme et l'épopée sont liés l'un à l'autre ; la condition du poème épique n'estelle pas la rencontre d'une tradition féconde et d'un homme de génie? Toute littérature qui se sépare du peuple est comme une plante déracinée ; l'art alors n'est plus qu'artifice. Le peuple, c'est l'enfant terrible et sublime ; chaque fois qu'il est profondément remué il s'en élève des chants d'amour ou de haine ; tandis que la littérature artificielle et vénale ne tend qu'à produire des fabricants d'articles, ou de livres, stériles et nuisibles.
Etudier la tradition populaire, c'est donner un élan plus vigoureux, puisque normal, à la civilisation. Edgar Quinet y crut voir des principes de servitude et de ruine. Michelet lui répondit que la bonne tradition n'est pas l'officielle, mais celle du peuple et des penseurs. Il faut, certes, renouer le fil d'or que d'égoïstes intérêts ont voulu rompre, reconquérir la légende nationale, qui a su préserver le peuple de la stérilité d'une théologie féroce, et qui pourra le défendre encore contre l'aridité mortelle d'une philosophie scientifique sans cœur ni âme. La tradition maintient ou rétablit l'union ; — et la démocratie, à cause de sa tendance à la division, en a besoin plus que tout autre régime. On est surpris de l'y voir hostile. Cela tient à l'instabilité des conditions sociales, à l'affaiblissement de la famille, à l'omnipotence du nombre et
de l'argent, à la réduction du loisir et de l'idéal, au penchant des esprits vers l'uniformité et l'abstraction. Ces questions sont graves ; et l'auteur les reprend, les traite une à une, le long des siècles.
« La démocratie, dit-il, est presque aussi jalouse de toute originalité individuelle, que peut l'être un tyran... L'à-peu-près, l'apparence, lui suffisent la plupart du temps. Il faut aller vite, sous l'aiguillon de la concurrence vitale. L'esprit démocratique adore les idées générales ; avec elles, on peut trancher net tous les nœuds gordiens. Grâce à elles, le plus ignorant a l'air de tout savoir. A côté du faux luxe, la fausse science. Chacun croit bientôt à sa propre infaillibilité, et en est flatté au plus haut point. Rien n'est plus dangereux que cette instruction superficielle et présomptueuse, si prompte à adopter les solutions les plus erronées, pour peu qu'elles semblent se prêter aux besoins toujours pressants de l'heure et du lieu. »
Le retour aux traditions rend aux institutions et aux mœurs leur base forte et vitale ; il remet en honneur, avec le respect des aïeux, l'indépendance des caractères, l'originalité des allures ; il adopte et consacre I le mot naturel, vif, pittoresque. Il est surtout nécessaire à l'âme féminine. Les vertus familiales, l'idéal, l'héroïsme, la fraternité, ne se décrètent pas, non plus que les bonnes mœurs, et sont pourtant indispensables à la société ; il faut en retrouver l'étincelle ; il faut renouveler le sens religieux, sans quoi l'être humain, qui a le besoin de croire et d'aimer, est mutilé, dégradé, sans compensation. Chateaubriand a voulu régénérer la foi par la poésie ; de même, l'esprit reli-
gieux, au lieu de soutenir contre la raison une lutte inutile et funeste, devrait s'attacher à persuader et à charmer. Une croyance généreuse est indispensable à l'homme, tandis que le scepticisme est un agent de dissolution.
L'idéal fut exilé du jour où l'on nia la tradition ; que tous deux reparaissent ! « Une nation ne saurait longtemps vivre sans poésie ; l'absente aura sa revanche .. Seule, la poésie peut réparer le mal fait par ces courtisans des foules, amuseurs sans vergogne, artistes incomplets et vulgaires, ambitieux sans scrupule, qui dépravent la jeune démocratie. » Au début de la renaissance nouvelle, l'union de l'esprit religieux et de la raison est nécessaire. Il s'agit d'allier la foi et la loi dans une libre et féconde association. Concorde et non contrainte, science et conscience conciliées : voilà les devoirs des intellectuels. Or, la tradition ramène aux sources de cet idéal, à ce rythme normal, à cette hauîe attraction qui sollicite nos belles pensées et nos actions généreuses. Le présent est l'enfant du passé, le résultat synthétique, vivant, de tous les efforts vers l'idéal : soyons fidèles à ce passé, et l'avenir sera plus grand et plus beau.
Ce sommaire suffit à montrer l'excellence de la pensée qui a mûri cette étude. L'expression est digne de la pensée. C'est un des meilleurs livres de prose de Blémont ; il suffirait à faire comprendre et aimer la généreuse énergie de son âme. On n'y rencontre pas le fracas des écrivains tapageurs ; ce qu'on y moissonne, et la gerbe est belle et lourde d'épis, c'est la bonté du froment, la ferveur mesurée d'un esprit ré-
fléchi et d'un cœur zélé, l'écriture agréable d'un poète, I et ferme d'un critique. Ce petit chef-d'œuvre de vérité, | de jugement, d'enthousiasme clairvoyant, de bon sens t et de styie, qu'Emile Blémont nous a si heureusement rapporté de son excursion dans le passé, est et sera toujours nécessaire à la jeunesse, trop avide de nouveautés passagères, et qui s'y formera, ainsi qu'à l'âge mûr, trop occupé de soins matériels, et qui s'y réformera. L. Roger-Miles, dans l'Evénement du 25 juillet 1890, consacra une longue et substantielle chronique à ce livre, et à son auteur qui, disait-il, « mérite une place parmi les meilleurs écrivains d'aujourd'hui... On devine toujours sa préoccupation de faire besogne d'artiste, sans rien retrancher des exigences du sentiment... Il n'est resté étranger à aucune des formes de l'activité de la pensée à notre époque... » — Le même jour, Paul Ginisty, dans le Phare, précisait la nécessité de ranimer « la langue envahie par les locutions de formation savante, desséchée par la tendance à l'abstraction. » « C'est un petit livre fort éloquent et plein de philosophie » , publia Anatole France (le Temps). — Et Auguste Dorchain écrivit à Blémont : « ... Je viens de lire votre admirable Esthétique de la Tradition ; et je ne puis vous dire à quel point je suis avec vous d'esprit et de cœur pour toutes les idées, pour tous les sentiments que vous y exprimez. Quand j'y réunis par la pensée votre Lettre à Lemaître et vos études d'esthétique générale parues dans le Monde poétique, j'aperçois le plus noble ensemble de pages qui aient été écrites de notre temps pour la défense et la glorification de la poésie. »
La Poésie et l'Action Les Pommiers en fleur. — La Revue du Nord
La discorde est le résultat de l'usurpation, qui provoque toutes les revendications connues, depuis le cri ie l'agneau enlevé par le loup jusqu'aux victoires retentissantes des nations chassant les envahisseurs ; aussi, je crois que l'harmonie régnerait sur la Terre, »i chaque pays restait libre de ses destinées, et si
haqne individu faisait fructifier lui-même ses idées. Puisqu'on les a, les idées, et puisqu'on croil à leur iraleur, il est certain que l'on a la volonté de les réali- »er matériellement; mais on n'en a pas toujours
énergie, ni la possibilité, ni surtout les facultés d'exé-
ution, si différentes de celles d'invention. C'est ainsi lue la plupart des inventions sont exploitées et vulga-
isées par d'autres que leurs trouveurs ; c'est ainsi lue les philosophes organisent rarement eux-mêmes es conséquences de leurs méthodes, les sociologues îelles de leurs systèmes, les orateurs celles de leurs iiscours. La parole et l'écriture ne sont pas l'action ; îlles la suscitent, ou elles la servent.
Cette évidence éclate dès qu'il s'agit des poètes, les premiers des trouveurs. Proie de l'inspiration, ils chantent le beau et ne sauraient amener la foule à le contempler ; ils célèbrent le bien et ne sauraient étais
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blir un cours de morale ; ils proclament le vrai et ne sauraient instituer des lois et des tribunaux. Ce sont les marchands de livres qui propagent le beau, les ] maîtres d'école le bien, les politiciens le vrai, — ou qui pourraient le propager, s'ils le voulaient ferme-] ment. Est-ce parfait, cet état de choses ? Assurément» puisque cela est. Si nous eu souffrons, si la discorde déchire le monde, si les poètes pâtissent de leur impuissance à appliquer dans la vie leur œuvre, ce n'est un désordre qu'à nos chétifs regards ; en réalité, cela., tient à un ordre universel beaucoup trop grand pour,i que nous puissions le comprendre. Cependant, à cette règle aussi générale qu'elle nous semble baroque et* injuste, il y a des exceptions ; oui, il est des écrivain! J qui s'efforcent d'organiser leurs idées dans la société :,j| Lamartine l'a tenté, Hugo l'a réalisé. C'est le cas de'i! l'inventeur exploitant lui-même son invention ; le cas I dont on verra de nombreux exemples, quand les trou-..] veurs s'associeront pour se défendre, quand l'éducal I lion sera mieux comprise et distribuée, et quand la j fortune usurpatrice deviendra la fortune équilibrée. I Déjà, en notre temps sociologique où bien des choses I sont remises au creuset du génie fondateur, l'exception à la vieille et dure règle générale se montre assez, fréquente ; on ne s'étonne même plus que des poètesj agissent d'après leur pensée. La poésie et l'action, si;, longtemps dévolues à des êtres distincts, se verront,, désormais, souvent réunies dans le même individu, et ces tempéraments complexes, nouveaux de par leur nombre tout à coup imposant, compteront parmi leurs, précurseurs les plus certains Emile Biémont.
Parnassien, il va au devant de ces échanges d'idées, 3e ces luttes courtoises de principes d'où sortent les 'orts courants littéraires longuement répercutés dans a société ; et il fonde la pins importante Revue d'après a Guerre et la Commune : la Renaissance littéraire et artistique, où il réunit à ses amis la plupart des écrivains du xixe siècle, ce qui révèle une belle clairvoyance, puisque le Parnasse et les écoles suivantes îe sont que des parties du Romantisme. Poète patriote ifin d'aider au relèvement de la France, sa campagne iu Rappel est un acte de dévouement ; et ses poèmes emuent la conscience publique, sanctionnent le 4 juillet, suscitent l'édification du monument de -azare Çarnot. Ami de Victor Hugo, il ne se contente îts de proclamer son admiration ; avec Paul Meurice, 1 est le plus énergique mainteneur de la renommée iu chef romantique. Nous avons besoin des forces du Dassé : l'établira-t-il seulement en d'excellentes pages? ^on ! il fonde la Tradition, mène une campagne, y ntéresse une élite, provoque des congrès. Et vous dlez le voir, à chaque évolution, à chaque œuvre en /ers et en prose, continuer cette action parallèle, burnir sa part dans la renaissance régionaliste, aider i la commémoration de plusieurs poètes, travailler en les Sociétés de relèvement intellectuel, étudier la jensée nouvelle avec la nouvelle jeunesse, coopérer iu transfert des bons principes du passé dans les euvres de l'avenir.
Blémont n'avait pas cessé, avec quelques-uns, de l'occuper du Monument de Victor Hugo : il fut de ja commission de huit membres instituée le 3 juillet Ï890,
et prit part à la réunion du 1" août, dans l'atelier de Charles Garnier, à l'Opéra, Parmi les diverses propo sitions, une ne manquait pas d'originalité : c'était d'élever Hugo sur Pégase. Blémont ne se montrait pas hostile à cette idée. Mais il y eut de longs tiraillements ; le 23 octobre, Jules Claretie lui écrivit : « J'ai vu Falguière. Il s'est enthousiasmé de l'idée ; il a, c'es le cas de le dire, enfourché Pégase, et il doit venir me revoir. Je vous tiendrai au courant ». A la fin, on dé cida que Hugo serait sans Pégase, et avec quatre figures symboliques.
C'est au commencement de 1891 que parurent ces fraîches et souriantes Idylles de France et de Normandie : les Pommiers en fleur (Charpentier). Le poète, séduit par les matins d'or et les nuits bleues, chante le printemps sur des airs variés : une claire ouverture, des aperçus léger.1-, les douces impressions de l'arrivée au village tranquille. Il fait bon voir se lever l'aurore ; il fait bon s'enivrer de sève et dd verdure, se bercer dans l'âme universelle, respirer" ces fleurs fragiles, trop souvent baptisées par les botanistes de noms si lourds. Voici juin et la fenaison : le rythme, le langage se font plus graves, sans cesser d'être agrestes ; c'est bien observé, rendu avec un soin vigilant des détails exquis. Vénus brille à l'horizon limpide. Et puis règne la nuit mystérieuse, pleine de menus bruits, sous le ciel constellé qui semble tourner en vous. Ecoutez cette lente et belle poésie New-Mown Hay, au rythme soutenu par de justes allitérations :
L'odeur des foins fauchés Hotte aux souffles du soir. Il semble qu'une fraîche et tendre charmer«sse, Là bas, sous le ciel pur, dans une sainte ivresse, Vers son dieu qu'elle attend, balance un encensoir.
Un frisson fait trembler 1 herbe folle et la feuille ; Est-ce un désir errant qui cherche où se pos«r? L'air palpite et n'est plus qu'un immense baiser, Une extase muette où le cœur se recueille.
Dans le bruissement lointain des peupliers,
Tinte au cou d'une chèvre une clochette claire ;
Des enfants blonds, chantant un vieux chant populaire,
Sous les cerisiers noirs tendent leurs tabliers.
Pâle, et suprêmement douce à travers ses voiles, La nuit descend du ciel, un lys d'or à la main. — Laisse-moi t'embrasser au détour du chemin ! Tes lèvres sont des Heurs et tes yeux des étoiles.
Par les libres sentiers, nous pouvons, lentement. Suivre vers l'infini le vol de nos chimères, Et, dans un vaste oubli des choses éphémères, Mêler notre idéal au profond firmament.
Loin du bonheur banal, loin des sinistres tombes Où choit ce qui n'est pas digne d'être éternel, Vois-tu luire et monter en l'éther solennel Deux âmes, deux candeurs sans tache, deux colombes ?
Mais écoute ! une voix chante à ce reposoir Dressé par quelque fée au bord de cette eau vive ; Le clair de lune étend son lin blanc sur la rive, L'odeur qui fait aimer (lotte aux souffles du soir.
-.es coups d'aile du poète le mènent des ruines êodales à la nature jeune encore ; des harmonies lu soir, au plein midi saturé de l'odeur chaude et
subtile des pins ; d'une blonde paysanne à la Forêt
qui rêve :
Le soleil s"est couché. Les nuages d'or rouge Qu'une brise expirante entraîne lentement, Vont s'éteindre. Déjà, sans qu'une feuille bouge, La Nuit vient ; à son front scintille un diamant. L'invisible grillon, caché dans l'herbe drue, Seul fait vibrer encor le crépuscule au loin, Et les lourds chariots descendent la grand'rue Avec les faneurs las étendus sur le foin.
Veux-tu gagner les bois pour nous y perdre ensemble, Et suivre cœur à cœur les sentiers de velours Jusqu'à l'alcôve d'ombre et de feuillée, où tremble L'astre qui, du ciel bleu, veille sur les amours?
Puisque toute apparence est fragile ou traîtresse,
Puisque l'âme est en proie aux destins hasardeux,
Bans un rêve ingénu d'éternelle tendresse,
Entre les rameaux bruns, berçons-nous tous les deux !
Magiques frondaisons, que votre voix est douce !
Comme on sent palpiter d'adorables pâleurs !
On ne fait pas de bruit en marchant sur la mousse :
Parfums, rayons, la terre et le ciel sont en fleurs.
Il se rouvre pour nous, plein d'exquise paresse, Le paradis d'antan, notre premier séjour ! Triomphe en paix, ô Nuit dont le souffle caresse, 0 maternelle Nuit qui consoles du jour !
Si ta divine sœur, la Mort, est, dans ses voiles, Aussi belle que toi. Nuit pâle aux cheveux noirs, Vienne sans tarder l'heure où les chastes étoiles S'ouvriront sans obstacle à nos plus chers espoirs! Que reste-t-il du parnassien dans celte poésie si naturelle ? C'est l'âme de Lamartine, le cœur de Musset,
s'exprimant en un langage plus moderne; c'est la poésie éternelle, sans influences d'aucune école. Voyez encore cette Nuil sans nuages :
Un soir, au jardin, sur notre vieux banc,
Nous causions tous deux dans l'herbe fleurie ;
Les lys embaumaient notre causerie
Que le clair de June habillait de blanc.
Une source au loin ruisselait sans trêve ; Le lac pur semblait un miroir d'argent ; Dans l'eau qui dormait, le saule penchant, Sous les peupliers flottait comme un rêve.
Ce que nous disions, je ne le sais plus ; Mais j'avais le cœur plein de candeur tendre. Et je ne pouvais me lasser d'entendre Ta voix qui tintait comme un angélus.
Le regard erre d'une idylle blonde dans l'or des épis, à la neige d'autan. Et l'Aïeul, que le beau temps décide, va revoir, appuyé sur son petit-fils, la plaine où les siens travaillent ; il évoque les tableaux fugitifs de sa longue existence, et contemple une dernière fois les champs sous la flambée du radieux soleil :
Et dans les blés, courbant sur leurs fleurs favorites Leurs épis blonds, bercés de souffles amicaux, Il voyait les bleuets et les coquelicots Rire, sveltes, à la candeur des marguerites.
Et les blés ressemblaient à ses jours de travail, Fleuris de jours de fête et de joyeux dimanches, Dont les bouquets légers, pourpre, azur, clartés blanches, Parmi des moissons d'or offraient leur vif émail !
Mais il tremble, s'éteint ; et c'est bien la plus belle et la plus juste mort d'un vieux paysan, comme c'est
là le poème, de sereine candeur, sérieux et doux, d« l'Aïeul au village.
Le poète cueille encore ce Bouquet blanc :
Veux-tu, si tu n'es pas trop lasse, aller ce soir Jusqu'aux bois dont tu vois verdoyer la lisière ? Là, tu sais, loin du bruit et loin de la poussière, Sur le bord du ravin, seuls, il fait bon s'asseoir, Car la nature y mêle en folle dépensière La blanche clématite et la mûre au grain noir.
Le soleil, empourprant les profondes ramures,
Décroîtra dans le ciel. Puis luira la pâleur
Des astres familiers ; et par ces longs murmures
Des bois ombreux, où flotte une vague douleur,
Nous cueillerons, les doigts tout noircis par les mûres,
Un léger bouquet blanc de clématite en fleur.
Sanctuaire nuptial offre le joli décor d'une source au creux d un bois, où les oiseaux et les fleurs chantent leur hymne amoureux vers l'infini ; Sérénité est un tableau doux et grave d'un soir ; X Ombre éloilée ! termine sur une note élevée ces brillants « Matins d'or » et ces rêveuses « Nuits bleues ».
Les chansons des champs, qui suivent, sont ces- Chansons Noi mandes dont j'ai rendu compte précédemment.
Le poète excursioune vers la plage et la falaise. Sur la côte, il oublie le monde un instant...
Puis, il faut regagner la fourmilière humaine ; Et j'ai pitié de nous qui ne durons qu'un jour, Et qui trouvons moyen de mêler tant de haine, Tant de haine à si peu d'amour !
Il salue un ancêtre, Jean de Béthencourt, et songe devant la Ferme :
L'existence qu'au ciel quelquefois je demande, Serait simple, féconde, et paisible au grand air,
Comme, sur la côte normande,
Une ferme près de la mer.
La ferme a pour abri, contre les vents du large, De forts talus herbeux couverts d'arbres géant»,
Où se brise, en sonnant la charge,
Le souffle âpre des océans.
Hêtres, chênes rugueux, grands peupliers, beaux ormes, C'est comme un bataillon carré de vieux soldats,
Protégeant de leurs bras énormes,
La ferme et ses doux résédas.
Tendrement, grâce à ces héros, les jeunes roses Ouvrent leur cœur au ciel où volent les ramiers ;
Et riant des bises moroses,
Avril caresse les pommiers.
— Ainsi je voudrais vivre, et braver les orages Sous le haut et discret rempart d'un noble orgueil,
Qui garde mes fleurs des outrages
Tandis que le flot bat recueil.
Il visite les ports normands, décrit les rivières aux noms doux et agrestes, les rivages, les habitants : notations rapides, effleurantes, coupées de pensées graves, et d'un captivant récit : Ariette, idylle charmante et généreuse. Soir d'orage est une description puissante de nuit livide, où grondent le vent tumultueux et la vague hagarde ; notre âme s'y mêle, en proie au vertige, et cependant maintenue par la pitié kumaine :
0 Lucrèce, ô poète où iuit l'antique flamme,
Amant de l'univers, vainqueur des dieux, comment,
Dans tes vers purs et forts comme le diamant,
As-tu pu, toi si grand, chanter qu'il est suave,
Quand, sur les flots battus des vents, bondit l'épave,
De voir en mer, au large, étant soi-même au port,
D'autres mortels lutter par un suprême effort ?
Non, le malheur d'autrui pour moi n'a point de charme ;
Même d'un ennemi, la douleur me désarme ;
Et comme a dit Térence au vieux peuple romain,
Je suis homme, et ne suis soustrait à rien d humain.
Quand la convulsion de l'aveugle nature
Roule et tord mon semblable en quelque âpre torture,
C'est nia chair, c'est mon sang, c'est mon âme, c'est moi,
Moi tout entier qui souffre, et qui, dans un émoi
Terrible, les deux bras levés vers la lumière,
Crie : — O toute-puissance, ô justice première,
Etincelant foyer d'où sort l'aveuglement,
Bonté créant le mai si lamentablement,
Quel est donc notre crime ?..
Voilà qui vaut mieux encore que toute description ; la pensée noble, l'idée généreuse l'emportent toujours sur le prestige des couleurs et des phrases ; le plus beau tableau, s'il n'éveille pas une émotion, est à peine de la peinture.
Suivent des pièces automnales : le Vieux berger, triste; Voix d'enfants, intime eî reposante; les Souvenirs, douce et délicate :
Par les sentiers des champs mélancoliques,
Comme il fait bon cheminer solitaire,
Dans le plaintif et caressant mystère
D'u» soir d'automne aux longs rayons obliques !
On boit un philtre exquis, mais sans ivresse ; Le monde entier n'est que rêve et silence ; D'un rythme lent, le peuplier balance Ses rameaux d'or que le ciel bleu caresse.
Tandis que fuit la légère fumée
Qui vers l'azur s'élève des chaumières,
Le cœur se rouvre à ses amours premières ;
On croit bercer encor la bien-aimée.
Si l'espérance est le bonheur suprême Quand le printemps rit sur les verts calices, Les souvenirs, l'automne, ont leurs délices : Ils sont plus doux que la volupté même.
j.9. forme, la pensée sont de plus en plus d'accord avec es songeries automnales, avec leur décor ; les feuilles nortes procurent une douce et vive impression ; brunaire est lent et triste ; les notations sont rêveuses, nélancoliques, attardées, jusqu'à l'hiver, qui termine out. C'est la neige de Noël; c'est la Veillée, plaintive égende ; et c'est enfin le Retour :
Immensité des mers, ports, falaises, troupeaux, Vergers dont la fleur luit en mai, calmes villages, Adieu, l'hiver frissonne! Adieu bois, adieu plages t Adieu, clochers pensifs entourés de tombeaux !
Adieu, hêtres hantés ie soir par les corbeaux, Vallons où tant de nids chantaient sous les feuillages, Plateaux nus labourés par les lents attelages, Flots houleux écumes par les prompts paquebots !
Comme un soldat blessé, qui, près d'une onde pure, Se repose un moment pour laver sa blessure, Puis retourne à son rang et remplit son devoir ;
Tel je rentre à Paris en redressant ma taille, Et reprends dès demain ma place à la bataille Qu'aux destins ténébreux livre un sublime espoir.
Blémont, vivant à Paris, mais ayant en lui l'âme des anciens habitants de nos pays de France, a simplement et poétiquement révélé dans ce livre combien il possède ce naturel héritage. Il n'a pas vécu longuement, profondément, de la vie même des campagnes ; et ses impressions sont générales, aperçues de haut, ou plutôt recueillies et goûtées en spectateur. Mais le spectateur est un ami, il voit la nature familialement ; et, dans son plaisir large, qui néglige ou repousse l'idée même des laideurs, il chante volontiers tout ce qui s'offre à sa vue. C'est ce sentiment qui verse en chaque page du livre le charme d'une source intarissable, aux eaux limpides, fraîches, parfumées ; et c'est encore te sentiment qui, à travers tant de strophes ailées et fleuries, dicte des pièces, assez nombreuses, dont le lyrisme est tout gonflé de justice innée et d'humanité.
« ... La terre a les tons moelleux et riches d'un tapis; les bruits montent apaisés et doux, et pareils à des sons de flûte... » dit Paul Arène (G/7 J5/as,13 février 1891). « ... Avec quel art et quel succès, écrivit Judith Gautier dans le Rappel du 18, M. Emile Blémont s'est plié aux descriptions champêtres, a rendu la grâce des visions de la nature heureuse !.. Par notre rude fin d'hiver, « les Pommiers en fleur » semblent une fenêtre ouverte sur le printemps. » Au Mercure de France de mars, Ernest Raynaud salua ce livre de vrai poète : • ... Ses vers sentent bon la forêt et la mer ; ils
évoquent les ciels rayés du vol des hirondelles et des mouettes, et des coins délicieux de bois où des sources pleurent sous les mousses... > En un grand article du Journal de Bevnag (28 mars), Paul Labbé notait : i ... Peut-être notre Normandie n'a-t-elle jamais été chantée avec plus d'attendrissement que par ce Pari- >ien qui est venu y passer ses vacances... Son Soir d'orage, d'une facture si large, d'un souffle superbe d'un coloris intense, dépasse de beaucoup cet Orage de Saint-Lambert qui nous fui donné comme modèle didactique au temps heureux du collège... » L' Artiste, d'avril, vantait la saveur spéciale des Chansons des champs : a Véritables chansons à chanter, alertes, gaies, pimpantes, d'une verve toute normande... Là, se rencontrent d'heureux effets de sonorité et une facture qui concorde à souhait avec le ton du sujet ; nous serions surpris qu'il n'en fût pas plus d'une pour tenter la verve de quelques compositeurs. » — Notons ici que maintes pages du livre ont été mises en musique par Gustave Charpentier, Léopold Dauphin, Paul de Wailly, Gabriel Dupont, Irénée Berge...
Le recueil montrait à Augustin Filon (Revue bleue, 25 avril) « un artiste parfaitement maître de lui-même, très attentif aux petites choses qu'il perçoit finement et rend de même... » Emmanuel des Essarts consacra une chronique remarquable à Blémonl, dans la Revue de la Poésie de mai ; il y disait : « ... C'est une anthologie normande que ce recueil, le plus original peutêtre et le plus parfait, avec ceux de Gabriel Vicaire, qui ait paru depuis longtemps... » L'éminent doyen de la Faculté des Lettres de Clermont ajoutait : « Chaque
poète, parmi ceux qui comptent, a son caractère distinctif, sa marque spéciale. L'attribut essentiel de notre confrère Emile Blémont nous semble être la perfection. Car depuis ses débuts jusqu'au volume de ce jour, il n'a produit, à bien peu d'exceptions près, que des œuvres achevées... »
Plus tard, en 1893, dans l'Almanach illustré du Courrier du Havre, Charles Le Goffic affirmait : «... Nul n'a mieux dit le charme discret des petites futaies du pays vexin, la douceur des nuits d'été au fond des valleuses cauchoises, l'impression de mystère qui monte à marée basse des eaux stagnantes sur les grèves... »
Théodore de Banville écrivit à l'auteur : « J'ai été enchanté par les Pommiers eu fleur. Vous y êtes toujours lyrique, bien entendu ! Mais avec une gaîté, une clarté, un bon sourire qui sent bien la France. Voilà déjà un temps que vous vous retrempez à la vraie source, à l'inspiration paysanne, très naïve et très franche, que vous vous transfigurez avec la subtilité d'un Parisien, artiste jusque dans les moelles !.. » Et Gabriel Vicaire : « ... Votre inspiration est sœur de la mienne. Nous sommes de la même paroisse, nous avons le même clocher. »
Les Pommiers en fleur inspirèrent quelques poètes ; tels, Théodore Maurer :
« Tout un jour, oubliant que février morose Heurte à ma vitre, avec un aigre sifflement, Je t'ai suivi, poète, au gras pays normand. Et les sources chantaient, et le ciel était rose.
Dans les prés verdoyants qu'un ru limpide arrose, Les herbes se creusaient en un mol ondoiement. L'angélus du matin tintait légèrement.
Des oiseaux battaient l'air de leur aile déclose.
J'écoutais la rumeur prochaine de la mer Qui monte ou se retire, et dont le Ilot amer Recouvre ou laisse voir les galets de la grève.
J'ai refermé ton livre. — Et c'est comme un retour Mélancolique et lent d'amis, qui, tout un jour, Sous les pommiers en fleur ont promené leur rêve. » 12 février 1891.
2t Georges Payelle :
« Le verbe a triomphé des deuils et des hivers. La neige en vain tournoie à nos fenêtres closes, Tu fais, muant d'un mot les lents flocons moroses, Des fleurs de paradis pleuvoir des cieux ouverts.
Avril s'éveille à la musique de tes vers ;
Ta voix, magnifiant les êtres et les choses.
Fait se dresser les blancs pommiers, les pêchers roses,
Dans les vergers du rêve éternellement verts.
Par les plaines et par les bois baignés de flammes Tu promènes l'enfant divin, prince des âmes, L'Amour, et te soumets son caprice inconstant.
Un beau rire étincelle à ses lèvres gourmandes,
Il chante, et si le vieil hiver n'est pas content,
Lui jette au nez son frais bouquet de fleurs normandes. »
Dans les Hommes d'aujourd'hui (Vanier, 8e volume, i° 395), Anatole Cerfberr présenta Emile Blémont, avec ta portrait par F. -A. Gazais. La biographie écrite par lerfberr est un résumé assez complet ; il disait de
Blémont : « ... Essentiellement poète, grisé de cadence^ de mesure et de difficulté vaincue, et néanmoins facile ouvrier des assemblages de rimes ; barde mariant sentiment, forme, pensée ; rêveur et berceur ; philosophe attendri et élevé, et musical ciseleur ; combinant hier et aujourd hui ».
Cette même année, Blémont représenta la France, avec deux autres délégués, au deuxième Congrès des Traditions populaires, qui se tint à Londres ; il en rendit compte dans une série de lettres à l'Evénement.
Le 1er janvier 1892, il prit la direction de la Revue du Nord, qui paraissait depuis deux ans ; le rédacteur en chef était Henry Carnoy. Dans un programme aux lecteurs, Emile Blémont annonçait que le domaine de la Revue s'élendait à tous les pays de langue française, même au Canada, cette autre France du nord qui,; c forte, aciive, persévérante, singulièrement f conde, a tout ce qu'il faut pour jouer un jour, dans le continent américain, le rôle des Asturies en Espagne et du Piémont en Italie » On y ferait une place au dialecte régional, mais sans faire tort à la langue française; on y mettrait en valeur le tempérament spécial du nord, sans verser dans le séparatisme : « Il faut, non pas accoupler l'âme moderne à la dépouille du passé, mais recomposer et refondre, dans les formes de l'idéal nouveau, les éléments de vie dissous par la mort... Que la patrie reste une et indivisible; mais que dans cette unité toujours plus solide, comme en tout germe de vie, évolue une variété de forces multipliées sans cesse, avec une harmonie de plus en plus profonde! On ne fortifie l'organisme, qu'en fortifiant tous ses or-
anes. » Et ceci, le meilleur argument sur la nécessité e l'association : « Dans l'état d'émietteraent où se •ouve la nation après avoir rompu les cadres de son ntique hiérarchie sociale, l'association libre est chez ous la grande puissance moderne, la seule qui soit apable de reconstituer les atomes disséminés de l'inividualisme en vastes et fortes personnalités collecves. «Et il ajoutait, son regard sondant l'avenir social u'il voyait se rapprocher de plus en plus : « Pour le auronnement de l'édifice, nous rêvons une fédération niverselle et pacifique de tous les groupes régioaux. »
Marthe aux pieds nus. — La Belle Aventure,
Après la Renaissance, après la Tradition, Blémont par la Revue du Nord, montrait que l'homme d'action loin de se décourager, était toujours prêt à propagei au dehors les sentiments et les idées du poète. îl colla bora aussi, vers ce temps, à la Revue hebdomadaire (1892 1900) ; mais il quitta VEvénetrent, la fonction d chroniqueur lui devenant fatigante. Il laissa aussi h Tradition pour la Revue des Traditions populaires, or gane de la Société du même nom ; il entra au comit de rédaction, et devint un des administrateurs de 1 Société, dont il est aujourd'hui vice-président. La vein traditionniste se rencontre encore en un bon nombr de ses publications, dont plusieurs parues à la Rêva du Nord, et dans bien d<is pages insérées à Y Evénement S'y rappoi lent la Couronne de roses, le Chevalie d'amour ; et aussi le Seigneur de Saint-Clair, qui obthjr un vif succès dans les grands concerts de France <| de l'étranger, avec l'adaptation pour piano du comp(jf siteur bruxellois Martin Lazare ; et encore cette Marti \ aux pieds nus, que Jules Tellier, dans Nos Poèteit nomme « la merveille du Parnasse de 1876. »
Cette année 1892, parut en plaquette chez Lemerre ' On demande des quêteuses, un à-propos de Blémont
ITruffier interprété par des artistes de la Comédieïançaise, qui provoque toujours, dans les représentions de charité, les applaudissements et les larïsses.
[La Revue du Nord du 15 décembre publia la Lépde maiemelle. La mère est morte ; et sa fillette pri- |e de son lait, qui refuse le sein d'une voisine, vit |and même. Est-ce un miracle? On guette, une nuit; ll'on voit une vague blancheur se glisser vers le berlau, où l'enfant pleurante s'apaise aussitôt : la mère
ITrtait de sa tombe et venait dans l'ombre la bercer, Jnourrir. Cette nuit-là, elle emporta la petite orphelie...
0 soleil d'or, ô pourpre inondant nos désastres, 0 nuit qui fais surgir dans l'infini plein d'astres Les firmaments lointains à nos vœux interdits, O renaissante aurore, est-il un paradis Où, pour ne plus jamais se quitter, saint mystère, Se retrouvent tes morts qui s'aimaient sur la terre ?
nouveau cette pièce révèle le sentiment familial, si • et réconfortant, qui est une des qualités domintes de la poésie de Blémont. On y admire aussi te peinture d'intérieurs, complète et précise comme as les anciens peintres amoureux du foyer. Et le vail consenti, aimé ! La tradition, le devoir donnent e base saine et robuste à cet art intime et déiicat. in mai 1893, le Livre d'or des Annales politiques et éraires publia le portrait et une poésie d'Emile imont.
}Iarl he-aux-pieds-nus, illustrée par Charles Dézobry, rut en librairie à la Bibliothèque de la Revue du Nord
(1893). Marthe, seule au bois, en un fin décor d'idylle, est rencontrée par le fils du roi, qui l'embrasse et lu promet de revenir pour l'épouser. Elle l'attend, mai en vain...
Pourquoi les angélus du soir Sont-ils si clairs quand fuit l'espoir?
Seule vient la douleur. Marthe est abattue, pâle. L'hive passe. Marlhe languit, Marthe est mourante. Une f'anfar annonce le prince. A-t-il trop tard fléchi le roi soi père ? Hélas ! l'amoureuse expire au crépuscule, sou la couronne royale que le noble fiancé vient de lu mettre au front.
Le jour n'est plus. L'infini luit sans voiles : Aux diamants se mêlent les étoiles.
Des rameaux du pommier tremblant S'est envolé le ramier blanc.
« La légende de Marthe-aux-pieds-nus est tout un pt tit poème très pur, très tendre et très délicat... » écrivi, Leconte de Lisle. Avec l'excellent accompagnemen' pour violon, harpe et piano, du compositeur H. Ben berg, ce poème a recueilli de beaux succès en Franc et en Angleterre ; un article du Morning Post (7 ft vrier 1902) en constate l'effet pénétrant.
Emile Blémont donna un sonnet aux Œuvres d Joachim du Bellay, édition du Monument, en 1894 ; ci la même année, en août, un complément de six Poèmtt^ de Chine à V Artiste.
Noël flamand parut en décembre (Bibliothèque de / Revue du Nord). Cette plaquette, illustrée par .T. va Driesten, avec musique de F. de Ménil, offre le thèra \
ï'une nuit de Noël en Flandre par son frontispice, où !; dresse un beau beffroi couvert de neige. Blémont, li ses vers courts et d'un rythme précis, allège et ra- I unit ce sujet souvent traité.
; Vers ce temps, il collabora à Simple Revue (1895-1900), a Magenta, à la Revue illustrée, et publia son Alphabet timbolique (A. Lemerre), illustré par Auguste Hiolle : (îsse-temps de poète, exercice souriant, par lequel il résente tour à tour les lettres de l'alphabet en des lots choisis, où le rythme du langage français les a ^acées naturellement :
C luit, clair et recourbé.
Dans le croissant de Phœbé ; Faucille, il coupe le chaume.
V s'ouvre aux flsurs, scelle case...
La Belle Aventure parut en juin, chez Lemerre. unie le sonnet dn début, où le poète s'écrie, d'un ton lii fait tressauter dans sa tombe l'antique gaîté francise :
Muse divine, ô Jeunesse,
Alin qu'en sa Heur renaisse
Ce vieux siècle fatigué,
Chante avec désinvolture La Belle Aventure, ô gai !
La Belle Aventure
Il n'en est qu'une, de belle aventure ; et son chantre borde tout net, en des Vers d'amourettes et Vers vmour. Deux belles filles, brune et blonde, dans un rc fleuri, jouent au volant; et le volant, c'est le cœur i poète. Mais d'autres tableaux vite nous réclament :
Tour de Valse, Printemps parisien. Ardeurs d'Ingénue...
Morbidesse évoque la blême vigueur baudelairienne :
Les rêves vaguement se heurtent sous mon crâne, Avec les grands bruits sourds d'un océan houleux Où, funèbre jouet du sort qui le condamne, Vogue un vaisseau-fantôme épris des pays bleus.
Rêver, quand il faudrait agir! Dès que j'espère, La fièvre du désir rne fait trembler la main ; Et tandis que, le cœur battant, je délibère, L'occasion rapide a passé son chemin.
D'autres ont l'œil plus sûr ou sont plus forts ; la vie Leur prodigue ses biens, leur cueille ses lauriers ; Je ne sais, cependant, si je leur porte envie. Tout leur bonheur vaut-il mes rêves meurtriers ?
Nous sommes devenus, dit-on, -froids, réalistes, sans i dieux ni déesses possibles ; or, le poète, parmi nos foules, sait reconnaître Vénus, et Diane ; il y a croisd
Flore et Cérès Il nous le dit en un conte fin et naïf
croyant et moqueur. Le conseil à un jeune ami : « FuL ! la débauche, ne vis et ne meurs que pour celle don l'amour te rend noble et fort ! » termine en beautij morale cette guirlande verdoyante de vivions amou- , reuses.
Le poète revient, enjôlé, au thème du rose et d( blond ; il évoque les soupirs, les élans des début! ; amoureux, ivresse qu'on ne ressaisit plus ; il not l'inconstance, et peint une exquise beauté pétrie di; rayons fleuris et de neige. Un pays idéal lui estsuggén par les charmes de la bien-aimée, un brin de querellu avoisine un madrigal, der< mélancolies délicates mènen à cet Aveu :
.le le sais, pour ma pâle et chétive souffrance, Vous ne pourriez pas même avoir quelque pitié ; Moi, sans désir banal et sans vaine espérance, Je ne veux plus aimer ni souflrir à moitié.
Si vous êtes la fleur, jeune et fière de vivre, Qu'au jardin défendu je ne saurais cueillir, Votre parfum flottant me pénètre ; il m'enivre, Et j'en meurs. A quoi bon oublier et vieillir?
En cette vie, hélas ! si fatale et si brève, Que le temps acharné prend lambeau par lambeau, Rien n'est vrai, rien n'est bon, rien n'est beau que le rêve : Seul, le rêve est plus fort que la nuit du tombeau.
Au fond de la substance iudestructible, une âme, Même à travers la mort, garde nos purs amours; Et de votre beauté, sans le vouloir, madame, Vous avez imprégné mon être pour toujours !
Les Beautés brunes ont leur bouquet spécial : galaneries plus vives, hardiesses plus nettes, réponses plus errestres. J'y note cette Maison des champs :
Un frais jardin l'entoure : on y voit une treille Où, septembre venu, rit la grappe aux grains d'or ; En mai, le rossignol, dès que le jour s'endort, Y chante un chant d'amour à la rose vermeille.
Là, sur les rameaux fins que l'oiseau fait plier, Rougit la sorbe molle et se gonfle la nèfle ; Là, le pâle platane étend sa feuille en trèfle ; Là, palpite la feuille en cœur du peuplier.
— C'est la maison qu'habite aux mois fleuris Armide. J'ai laissé là mon àme ; et là, matin et soir, Sous le saule léger, si prompt à s'émouvoir, Semble toujours errer quelque baiser timide.
Une Musique amoureuse berce le poète, l'entraîne des fêtes d'avril aux mélodies de mai ; de Pindoleule qu'éveille Y Aubade, à cette Harmonie :
Au loin, des voix d'enfants fraîches comme une eau vive, Pures comme l'éclat du jour, Chantent une chanson d'amour, Une vieille chanson naïve.
Dans l'omhre haimonieuse, au jardin, sont assis Un jeune homme, une jeune fille ; A leurs pieds, parmi les fleurs, brille Un rayon qui tremble, indécis.
Auprès d'eux, doucement, sur la branche qui ploie L'oiseau du ciel vient se poser ; Doucement, dans un long baiser Us boivent l'immortelle joie.
Chantez ! ô voix d'enfants pures comme le jour, Fraîches comme une source vive, Chantez votre chanson naïve, Votre belle chanson d'amour !
De chauds refrains célèbrent les vendanges; on entend un air de chasse rythmé pour le cor ; des strophes soupirent, des rondes s'égaycnt, achevant cette théorie de poésies légères, fraîches et fleuries, par la note automnale.
Le poète chante alors la sereine Fidélité, les commencements gracieux, un matin d'espérance...
Pauvres cœurs exilés des jardins de l'aurore, Dont nous portons, hélas ! l'inoubliable deuil, Allons-nous ce matin en retrouver le seuil ? La rose de l'espoir à ton sein vient d'éclore...
Le temps court vite, dit-il ; mais il n'emporte pas l'étoile qui luit, ni l'âme qui aime. Un pur amour guidera vers le port sa barque loyale. — Cette partie est moins extérieure, plus intime que les précédentes.
Au Gré du Rêve s'en va maintenant l'esprit du poète. L'ombre humaine, spectre noir, l'accompagne ; des nostalgiesle hantent, une sauvagerie l'isole. Il se console par le lecture et la nature. Pages flottantes, brèves, d'un sentiment très humain, avec des conseils et des résignalions, qui préparent aux parties suivantes.
C'est, d'abord, dans les souvenirs à des contemporains, celte Contribution au Tombeau de Baudelaire :
Sur l'idéal tombeau que je rêve à ta gloire, 0 sombre et grand poète ami, je dresserais, Parmi le vert laurier, le myrle et le cyprès, Une belle Africaine en sa nudité noire.
J'incarnerais pour toi le deuil et la victoire
Sous sa forme robuste aux ténébreux attraits ;
Et son front couronné de nuit, j'y verserais
La splendeur d'un orgueil calme et blasphématoire.
Dans le rythme indoient de son superbe corps Devraient chanter, profonds et mystiques accords, Toutes les voluptés de la désespérance ;
Et sur sa gorge pure aux seins durs et pointus, En ses yeux imprégnés d'amour et de soufi'rance, On croirait voir ilotter des paradis perdus...
Et d'autres pages à Dumas, Banville, Puvis de Chavannes, Paul Arène, Mounet-Suily ; des Stances pour le Tombeau de Ihéophile Gautier :
Fils d'un siècle énervé qui de mélancolie
Pleurait, comme un automne où meurt le son du cor,
Hardiment, i) fit boire à la France pâlie
Un grand coup de vin pur dans une coupe d'or...
Il salue aussi quelques contemporaines : Bartet, Molé-Truffier, Adelina Patti (sonnet dit par M'ie Reichenberg), Marie Kolb, Weber ; et une Dame blanche qui n'est point nommée :
Vous m'avez dit tout bas : Mais j'ai des cheveux blancs !
Et vous avez souri d'un air de regret tendre.
Sans relever les yeux, sans rien vouloir entendre,
Quand, rêvant vaguement d'un plus doux lendemain,
J'ai pris congé de vous en baisant voire main.
Dehors, j'errai longtemps, s?ul dans l'ombre tranquille ;
Et tandis qwj la nuit scintillait sur la ville,
•le sentis que jamais, même aux jours opportuns,
Ni sous des cheveux blonds ni sous des cheveux bruns,
Je ne retrouverais un cœur si jeune, une âme
Si limpide, que sous vos cheveux blancs, madar/.e.
your les Poêles, voici des pages sur le Rythme :
Les vers sont plus beaux que la prose.
Quel prosateur aura le prix
Sur "Virgile et « l'aurore rose »,
Sur Shakspeare et i l'aube aux yeux gris » ?
Le vers, c'est l'âme cadencée Avec la douceur d'un berceau ; A la fois musique et pensée, C'est un esprit, c'est un oiseau.
Il vole, il plane ; et sur la terre, Il rapporte à nos iaibies cœurs L'extase du divin mystère, Le rythme des célestes chœurs.
Puis l'auteur nous dit les mille façons d'être, ou de paraître, de la Rime française ; les enchantements de la Muse, qui habille tout de soleil ; une promenade d'amoureux, qui est en même temps une adroite définition de la Tcrza Rima. Il évoque le souffle héroïque : « Sois noblement téméraire !.. » El il revient, en un beau mouvement, à la Rime, comme à la plus capricieuse, à la plus délicieuse des fées :
Pour que cette sirène à la voix d'or vous aime,
11 faut que vous l'aimiez d'un amour vrai, vous-même.
Mais voyez ce rêveur qui passe en écoutant Le bruissement frais du feuillage flottant, Et qui, là, sous le ciel clair comme une topaze, Devant la fleur perdue au bois, reste en exlase. C'est vers ce garçon fou, ce rôdeur débraillé, Ce propre-à-rien, qu'en son divin déshabillé, Dans l'ombre et les rayons balancés par les branches, La charmeresse vient, sein rose, épaules blanches, Tout petits pieds chaussés d'ailerons aux talons, Et surgit, sous le flot de ses fins cheveux blonds, Belle comme Vénus, sainte comme Marie.
C'est pour ce pauvre enfant que sa lèvre fleurie S'éclaire d'un si pur sourire, et que ses yeux Ont ce regard profond, tendre et mystérieux. C'est lui que, par son nom, à mi-voix elle appelle ; C'est pour lui seulement qu'elle veut être belle ;
C'est à lui qu'elle fait ces doux aveux tout bas, Vers lui qu'elle soupire et qu'elle tend les bras; Et c'est lui que, pâmée, invincible, farouche, Elle étreint cœur à cœur et baise sur la bouche, Pour que bientôt rayonne en notre obscurité L'enchantement sans fin d'une œuvre de beauté.
D'autres hommages s'inscrivent, Pour les Peintres. C'est la description, en rythmes et paroles harmoniques, de tableaux qui ont éveillé la sensibilité du poète. Excellente critique d'art, toute d'impression, sans théories, animant des œuvres de Gustave Jacquet, Fantin-Latour, Firmin Girard, Carrier-Belleuse, Luigi- Loir, Edouard Sain, Henner, et Fantin-Latour encore, pour le fameux tableau parnassien : Un coin de Table.
On se revit plus tard, après l'affreuse guerre ; Et votre porte, close au profane vulgaire, S'ouvrit pour le Parnasse. Il était vraiment beau Et très solidement brossé, le grand tableau Où, nous groupant alors, nous, les jeunes poètes, Sur la nappe, au dessert, vous dressâtes nos têtes. Là, quel tas de rimeurs : d'Hervilly, Pelletan, Léon Valade sous sa barbe de Persan, Et Verlaine, et Rimbaud avec sa face énorme, Et le bel Elzéar en chapeau haut-de-forme ! Vous les rappelez-vous, tous, dans votre bon coin ? Hélas ! les uns sont morts et les autres sont loin ; Et nous restons parfois des mois et des années, Nous-mêmes, cher Fantin, sans que les destinées Nous rapprochent une heure et raniment en nous La fleur dont le parfum jadis flottait si doux.
Ciel de France est la dernière partie du recueil. Des touches légères, printanières, suivies de notations estivales, plus marquées, rappellent les Pommiers en fleur. Le poète note les heures d'extase et de songe, décrit la foré!:, honore les beaux arbres :
Devant ces fils aînés de notre vieille terre, Race auguste de forts et généreux géants, L'âme humaine se rouvre au céleste mystère ; Et comme la rumeur des houleux océans, Leur voix la berce, avec une tendresse austère...
Grâce à vous, dont nos nefs premières furent faites, L'homme a dompté la mer immense, aux noirs écueils. Unis à nos travaux, à nos deuils, à nos fêtes, Vous nous accompagnez jusqu'à la mort ; vous êtes Nos tables et nos toits, nos lits et nos cercueils.
Ce sont encore des excursions par les chaumes, dans les vignes ; un amour de la nature à ne pouvoir s'en séparer, jusqu'au salut final :
Ciel de France, doux ciel de la douce patrie, J'ai l'âme et les yeux pleins de ton charme léger; Et, comme en son long rêve un humble et vieux berger, Je t'aime, avec la plus fervente idolâtrie.
De tes pleurs généreux mon argile est pétrie; J'ai bu ta pourpre au vin que j'ai vu vendanger ; J'ai reçu, pour le pain que j'avais à manger, Le grain doré par toi dans la moisson ileurie :
Perle, nacre irisée, argent clair, tendre azur,
Ciel de France, beau ciel au sourire si pur,
Vers toi je suis monté jusqu'aux plus hautes cimes;
Tes soleils m'ont versé la vertu des grands jours ; Et, les poumons gonflés de tes souffles sublimes, J'ai couronné de tes étoiles mes amours.
Vraiment, qu'importent les formes classique ou romantique? qu'importent pléiades et pâmasses? Les groupements littéraires n'ont pas d'autre objet que la conquête du succès par une génération d'écrivains ; ils permettent aussi, par la désignation commune qu'ils inventent ou qu'on leur invente, de les évoquer noms, œuvres et aspects, en un seul mot : utilité des abréviations ! Et c'est tout. Mais le petit nombre des littérateurs qui apportent du nouveau solide et durable, ne se soucient guère de ces classements, dès qu'il s'agit de pensée, de vocation personnelle. S'ils subissent, ainsi que tous les êtres, l'influence des siècles révolus, de leur temps, des circonstances, c'est comme la source qui, une fois jaillie du sol, doi* suivie telle pente et emprunter aux terrains qu'elle traverse leur lenteur ou leur rapidité, leurs sinuosités, les reflets de la rive, et parfois la teinte salie des vases.
Quiconque se dit : « Le romantisme triomphe, je vais faire du romantisme », — est un marchand, non un artiste. Or, le vrai poète, après le fondateur religieux, est le plus rétractaire aux classifications intellectuelles ; on retrouve, on doit retrouver à son origine, et tout le long de son œuvre, cette limpidité, cette spontanéité, cette originalité des sources qui sont de tous les temps, de tous les pays. Voyez Emile Blémont : les critiques tour à tour l'ont dit classique, romantique, parnassien, et moi-même je prépare le lecteur à reconnaître que la meilleure partie de ses travaux va servir au xx« siècle;
ih bien ! les Poèmes d'Italie, les Portraits sans modèles, es Pommiers en fleur et la Belle Aventure, délivrés de a pente fatale, soustraits aux terrains divers du lit et le la rive, affranchis enfin de toutes influences, tels ^ue je les ai reconstitués par mes citations choisies, nnt-ils du classicisme, du romantisme, du pâmasse, — ou simplement de la poésie ? N'y a-t-on pas «connu cette persuasive bonhomie, ce lyrisme naturel, et, ce qui vaut mieux encore, les sentiments d'élévation, d'idéal, de divine humanité, qui sacrent un poète ? Tout est là, et cela suffit. — Je ne reparlerai de périodes littéraires qu'en mes conclusions, parce que ce sera nécessaire.
Philippe Gille (Figaro, 3 juillet) écrivit : « M. Emile Blémont est un poète qui ne chante qu'à ses heures, quand l'inspiration le lui commande, suivant la saison, le jour, l'événement; de là le charme varié du livre de ipoésies qu'il vient de publier...» Je note, de Charles Canivet (le Soleil, 16 juillet) : «...C'est la jolie chanson, [celle qui se fait comprendre et qui, même, se passerait de musique, chacun y adaptant celle qui lui conviendrait, la chanson vraie, la chanson du cœur...» — De Charles d'Agostino (le Stamboul, Constantinople, 20 juillet) : <■... C'est toute une floraison de choses roses, blondes et blanches, qui vous laissent comme une souvenance de baisers lointains, vaguement entendus sous bois, par un doux soir de printemps. — D'Antony Valabrègue (Revue bleue, 11 avril 1896): «...Quelle souple-se dans tous ces morceaux ! quelle délicatesse de main pour les varier et les nuancer î.-'o — De Léon Barracand (Moniteur universel, 26 octobre) : «...Dans ce
livre attendri, l'amitié a aussi sa place ; et les admirations de l'artiste, les regrets du temps qui fuit mêlés aux joyeux souvenirs de jeunesse ! Le Parnasse d'antan revit en ces dédicaces à Héredia, Coppée, Sully Prudhomme, Paul Arène, Armand Silvestre, d'Hervilly, Verlaine, Valade, Mérat...»
Henner écrivit à l'auteur deux lettres toutes gonilées d'émotion : * Mon cher grand poète et ami, C'est en rougissant et presque les larmes aux yeux que je vous écris ce mot. Je ne suis pas digne de ce petit chefd'œuvre que vous avez créé pour moi, et je n'ose presque pas le lire, et je ne sais comment vous exprimer mon admiration et ma reconnaissance... » — ! a Quels délicieux momentsje passe avec vous dans ce bijou de volume 1 Je relis sans cesse vos Divinités modernes. C'est ravissant... Comme vos titres sont jolis! Je ne les ai pas toutes lues. Je relis sans cesse les mêmes... » — Autre lettre, celle-ci du compositeur Gustave Charpentier : « Votre beau livre, admirable de pensée et de forme, sera ma joie de cet été. J'y ai revu avec fierté votre sonnet, synthèse de ma \iz du Poêle.» Plus tard, Marthe Dupuy traduisit son impression en ces vers :
« Je le savais aussi que la Belle Aventure C'est — le hasard aidant — quelque coin de verdure Que l'on découvre, à l'heure où le rêve attendri Cherchait l'asile où mène un clair chemin fleuri. Ce chemin se déroule aux pages de ton livre, Poète ; et j'ai goûté la douceur de le suivre. » Daniel de Venancourt consacra une chronique dans l'Artiste (1895) à ce livre, et à l'œuvre antérieure tf a ... Les épreuves amoureuses que vous avez subies,
il que vous subirez un jour, y disait-il, vous les trouerez racontées dans ce recueil, à côté de paysages une incomparable fraîcheur, de curieuses impresons.de tableaux achevés dans leur joli caractère de odernité discrète et précise. A l'heure où toute une mération de petits bourgeois déguisés en révolutionjires de la littérature, s'amuse, sous le prétexte d'une tnovation lyrique, à déformer notre beau vers franis, il vous sera doux de lire quelqu'un qui, parce j'il est vraiment poète, sait exprimer avec un art >rfait des sentiments exquis et de fortes pensées. » Emile Blémont ne délaissait pas son action traditionste, où il rencontrait maintes légendes dont profitait poète. La Bibliothèque de la Revue du Nord, cette inée-là, publia le Seigneur de Saint-Clair, plaquette lustrée par J. van Driesten, qui a portraicturé, dans s encadrements formés de sujets décrivant chaque rophe et d'ornements selon le goût du Moyen-Age, asieurs de ses amis, entr'autres, à la dernière page, nile Blémont. En des carrousels où le roi a invité ses >bles vassaux de France, le seigneur de Saint-Clair ait à la reine : jamais elle n'a vu si beau cavalier ! Le i jaloux fait saisir le gentilhomme, que l'on conduit l'échafaud. C'est une naïve complainte comme il en urissait au temps féodal ; elle a, en plus, le rythme nr et la rime musicale modernes. « Les missels et les Tes d'heures du temps jadis n'ont pas le monopole s miniatures et des textes encadrés en des ornemenions délicates, remarqua l'Echo du Nord (ocjre 1895) ; notre époque voit renaître ces petits chefseuvre, appliqués à des sujets profanes... »
Commémorations
A l'automne de 1895, Paul Meurice, resté, par la morl de Schœlcher, seul président du Comité du Monument Hugo, se mit d'accord avec Emile Blémont, seul secrétaire aussi, pour reconstituer la commission de 1885. Les membres survivants, réunis chez Meurice, le 30 octobre, s'adjoignirent Georges Hugo. Il y eut, le 2 novembre, une nouvelle réunion, où Blémont. prie de remplacer le trésorier, Philippe Jourde, démissionnaire pour cause de grand âge, refusa net ; mais devaa l'insistance pressante, il s'inclina, et fut élu à 1 unanimité. C'est alors que la maquette de Barrias i'u acceptée, par cinq voix contre quatre à Falguière.
Le testament littéraire de Victor Hugo avait lais») aux trois exécuteurs testamentaires la faculté de rem placer tel d'entre eux qui viendrait à mourir. I au Meurice fit succéder à Auguste Vacquerie et Ernes Lelèvre décédés, Emile Blémont et Georges Hugo Dans un article du Figaro inspiré par M. Meurice M. André Maurel rendit publique cette décision. - Ajoutons que Blémont, depuis la mort de Hugo, faisai partie du conseil de famille d'Adèle Hugo.
Blémont fut donc à la fois co-exécuteur lesiamentair' de Victor Hugo, secrétaire général et trésorier de 1; souscription pour le monument. De 1895 à 1902, ii co»
cra une bonne part de sa vie à ces fonctions, qu'il msidérait comme des devoirs, qui lui étaient partiîlièrement chères, et pour lesquelles il n'eut jamais, ailleurs, d'autre récompense que la satifaction de mscience des devoirs accomplis. Pendant huit ans, il ;ra et fit fructifier un avoir de plus de trois cent lille francs ; et que de démarches il dut faire ! La Revue da Nord du 1er novembre 1895 rendit impte de l'inauguration au Havre du monument de îles Tellier, enlevé brusquement par la fièvre 'phoïde le 29 mai 1889. Devant le buste de son jeune mi si regretté, Blémont vint dire lui-même ce sonnet Dmmémoratif :
Quand on m'apprit sa mort, je refusai d'y croire. Il était si vaillant, il nous semblait si fort ; Il avait tant promis, tant donné tout d'abord, Et l'avenir s'ouvrait si rayonnant de gloire !
Ah ! qu'elle est vive encor parmi nous, sa mémoire ! Brun, pâle, et le front fait pour défier le sort, La lèvre fine, aux yeux l'éclair du noble eflort, Le voyez-vous surgir pensif, de l'ombre noire ?
Tous, comme nous l'aimions ! Comme on comptait sur lui! Au chœur formé par nous comme il manque aujourd'hui ! — Mais il vécut assez pour faire œuvre qui dure.
Il sut au bois sacré cueillir le rameau d'or ; Et sa voix reste éparse en la grande nature Où, sans avoir vieilli, son âme a pris l'essor.
A propos d'une traduction de Shakespeare, Alexandre eljame, professeur à la Faculté des Lettres de Paris crivit à Blémont le 3 décembre : «... Vous êtes non eulement un fort aimable et sympathique critique,
mais un fin connaisseur (et combien y en a-t-il aujourd'hui pour l'anglais ? bien peu); et j'attache un prix' tout particulier à la bonne opinion que vous avez dej mes traductions .. »
Quand Verlaine mourut, Blémont publia les lettres} qu'il avait reçues de lui après la Guerre et la Com-| mune. L'Artiste de janvier 1896 en donna une série, du 22 septembre 1872 au 8 février 1876, avec un portrait par Aman Jean. La première est datée de Londres Wj 34-35, Howland street, où Verlaine habitait la chambre de Vermersch. Au 5 octobre : « Mon cher ami, je reçois* à l'instant les deux derniers numéros de la Renaissance i> je vous félicite bien sincèrement du succès de votre journal : le voilà quasi grand garçon d'un an. » Plusj tard, de Jehonville (Ardennes), le 22 avril 1873 : « Mon ami, je m'ennuie atrocement. Vos lettres me sonf bonnes; faites-les plus longues et moins rares. » Il écrit encore : « Vous, mon ami, je n'oublierai jamais* que vous iules le premier à me venir voir lors de la grande terreur de mai 1871 ; et je vous en ai voué bonne et solide affection ; du moins on ne niera pas1 que j'aime bien mes amis... A ceux de mes amis qui le sont, cordiale poignée de main, et tout à vous. » Cette correspondance, dont je ne cite que quelques lignes, s'orne de la reproduction de l'autographe de la poésie : « O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour ! » écrite en juillet-août 1875, qu'il envoya à Blémont, et qui ouvre le volume de Sagesse.
Une deuxième série de lettres, allant du 1er juillet 1871 au 15 décembre 1880, parut dans la Revue du Nord du 1er juillet 1896, avec deux sonnets autographes de
rerlaine, qui sont des pastiches bien curieux de leredia et de Banville. Le 13 juillet 1871 : «... Valade 'est enfin décidé à m'écrire. ïl m'annonce votre très rochain mariage. Hymœn ! Hymsene ! traduction : nés meilleurs vœux, mon cher ami, pour un bonheur lont je serai heureux. Tachez de tirer un bon numéro, e n'ai pas, quant à moi, à me plaindre du mien. Missi, ne dirai-je pas, en parlant de vous, le vieux liehé des vieux garçons : Encore un homme à la mer ! nais bien : Encore un homme dans le vrai ! » Et le ;2 du même mois : «... Groupons-nous, mon cher, froupons-nous ! Par les temps d'infection intellectuelle :t autres où nous avons la mortification de vivre, un >acage rigoureux me semble de saison pour les honîêtes gens. » — On sait la façon heureuse et vaillante lont Blémont opéra ce groupement, par la Renaisance.
Emile Blémont, vers le temps où il publiait cette :orrespondance, écrivit le sonnet suivant, pour une mblication qui devait être consacrée à Paul Verlaine ■
Charnellement mystique en sa misère,
Il ne voulut rien tenter à demi ;
On l'admirait, on restait son ami,
Même en doutant qu'il fût toujours sincère.
Ce rut païen après ce doux rosaire, Cet humble orgueil, plein d'orage endoi mi, Vous captivaient, quoiqu'on en eût gémi. 0 le grand saint ! 0 le bon vieux corsaire !
Pour la logique et pour l'austérité Grave embarras ! Puis, la mort a sculpté En marbre blanc ce crâne socratique.
Maints vers de lui sont étrangement beaux. Son goût subtil, guidant sa foi sceptique, Ouvrit à l'art des horizons nouveaux.
Cette même année, Elément collabora à la Plume au Journal des Voyages, à la Revue de France ; dan cette dernière publication, il donna des poésies d'aprè Henri Heine (1er août 1899).
La Bibliothèque de la Revue du Nord édita Chanson fleuries (1896), mises en musique par C. Blanc e L. Dauphin, et précédées d'une causerie en vers pa Gaston de Raimes ; ces chansons étaient tirées de Pommiers en fleur. «... Je voyais tout à l'heure 1< arbres rajeunis, écrivit Jules Claretie à l'auteur ; i sont moins printaniers que vos vers. C'est délicieux.
Blémont fit représenter encore, cette année-là, î Théâtre de Nantes, les Ciseaux, comédie en un acte, e vers libres, avec Jules Trufîier (Librairie Schwob fils, Nantes). Lisalda, pressée par son maître, un bou geois de Bayonne, l'écarté avec ses ciseaux ; seule, el songe a iuir en ses vertes Pyrénées, quand on enteni une marche militaire. Quelqu'un frappe : le serge! José avec billet de logement. Cousin et cousine, ils si reconnaissent, se content des souvenirs qui les r| ïouissent. Puis, le sergent veut l'embrasser ; cil brandit ses ciseaux, dont il s'empare :
— 0 les beaux ciseaux d'argent !
— Rends-les moi vite, méchant.
— Je te les rendrai, ma belle.
Lorsque, le cœur moins rebelle, Tu me rendra !,!"is, Le baiser que je t'ai pris.
Or, la trompette l'appelle. Lisalda, rêveuse, prend d'autres ciseaux, travaille... Mais voici José triomphant. Toute une comique histoire : le maître de Lisalda pris par les cheveux comme Absalon, promettant cent écus
José s'il le délivrait ; et José le délivrant grâce aux cisaux. avec lesquels il a pu couper les cheveux. On se mariera, la belle ! — Cette bluette légère fut jouée encore au Théâtre-Blanc, où il fallait, dit le Figaro du 19 décembre 1898: «... une gaîté très saine et une émotion de très bon aloi ; les librettistes et le compositeur, Emile Boussagol, se sont tirés de ce pas dangereux avec un tact et une délicatesse infinis. •»
Emile Blémont continuait, avec persévérance, le double effort de sa vie : la poésie et l'action. Ne délais^ sant ni la mémoire de Hugo, ni les manifestations littéraires qui réclamaient sa sympathie, ni les relations intellectuelles maintenues par sa clairvoyante et cordiale obligeance, il n'oubliait pas davantage le tra diiionnisme et la Revue du Nord. En cet organe, Bailleurs, c'étaient les idées de la Tradition qu'il appliquait dans un cadre nouveau. Il put y honorer ci:;nement la mémoire de Crinon, de Desrousseaux, ne Marceline Desbordes-Yalmore, enfin de Faidherbe. Mais surtout, il conduisit avec succès ces deux entreprises : la Commémoration d'Adam de la Halle, le Monument d'Antoine Watteau.
A Arras, le 21 juin 1896, la Revue du Nord donna une soirée de gala, en l'honneur du trouvère artésien. Blémont avait organisé tout à ses riques et périls, avec l'appui de la ville et de l'Etat. Il mit en vers français modernes le Jeu de Robin et de Marion (xme siècle).
dont Julien Tiersot restitua et orchestra la musiq jfl (éditée par G. Fromont), et il fit le même travail peur les principales scènes du Je u de la Feuillée. Il obtint pour interprètes les acteurs des théâtres nationaux, etj fit répéter à l'Opéra- Comique et à la Comédie- Française. Il ouvrit la représentation par une causerai aussi savoureuse que documentée sur Adam de la Halle, poète. Cette soirée fut la révélation triomphales du trouvère oublié. — La Bibliothèque de la Revue du Nord publia un recueil : Commémoration d'Adam de la Halle, qui contient, avec des vers à maître Adam pur Jean Richepin et des poésies de divers écrivains septentrionaux, le Jeu de Robin et de Marion. En son av >tissement, Blémont rappelle que « cette ravissante pastourelle dramatique, où, de primesaut, avait et créé le genre qui, plus tard, devait s'appeler la pastorale, puis l'opéra-comique », était restée ensevelie dans les pages peu feuilletées des publications s.; vantes. Blémont voulut lui rendre le jour et la vie ; dut faire le nécessaire pour en concilier la forme ave les exigences modernes du théâtre ; mais il garda et rendit intact le fond savoureux du chef-d'œuvre d maître Adam. — A la suite, figurent les scènes du Jeu de la Feuillée adaptées par Emile Blémont et Ernest Laut.
Si Blémont aime à se retourner vers les époques de contes et chants naïfs, il faut voir là quelque chose de bien plus important que l'influence romantique ou le désir de l'originalité. Il y a dans cet acte souvent répété une indication caractéristique de sa nature ; il s'élance vers les enfances de notre pays, parce qu
out, en lui, est orienté vers les printemps, les aurores t l'amour. Ce n'est que par réflexion, par second iiouvement, ou sous la rigueur des événements : telles a Guerre et la Commune, qu'il laisse parfois la note iyllique, pour saisir la corde d'airain. Dans le preaier cas, il use avec enthousiasme, avec joie, des roits du coeur et de l'âme ; dans le deuxième, il remlit avec une énergie grave et vibrante un devoir clique.
C'est encore au xin" siècle,, le siècle de Louis IX, u'il a cueilli l'idée de la Couronne de Roses, drame jrique, illustré par Edmond Rocher, avec musique de 'énée Berge (Bibliothèque de la Revue du Nord, 1896). 'ans un paysage de fête printanière, près d'une chaelle gothique, chantent des chœurs campagnards. Le hevalier Raymond s'approche, distrait, rêveur ; puis oici venir la princesse Janelle, couronnée de roses. Ile est accompagnée de ses filles d'honneur; devant lie, le duc Orderic écarte rudement la foule. Janelle perçoit Raymond et tressaille, émue; lui, comme lie, est troublé. Orderic qui les épie, devine leur uour. Cependant les jeunes filles chantent un conque devant une statue rustique de la Vierge :
Vierge-mère «m front pâle et doux comme un beau soir, De notre cœur fervent faites un sanctuaire Où, près de voire autel, une chaste prière Balance l'or de l'encensoir !
ne rose s'est détachée de la couronne de Janelle ; aymond la rainasse. Quand l'assistance est dans la îapelle, Orderic revient et réclame cette fleur, que 1 refuse Raymond. Il y a duel entre eux, au chant
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voisin de l'orgue et des chœurs; et Raymond totoj au moment où la princesse reparaît. Elle court à lu « Je t'aime. Ne meurs pas ! » Il expire. Alors Janel repousse Orderic d'un geste hautain, prend la ros restée sur le cœur de celui qu'elle aimait, et la rem i: sa couronne, qu'elle va suspendre en offrande d vant la statue de la Vierge :
Vierge pleine de grâce, acceptez ma couronne I Il n'y manque pas une fleur. Je vous la donne. Voyez, je la suspends à ce rustique autel ;
Et morte à tout amour mortel,
Je vous consacre aussi mon âme, 0 Notre-Dame !
C'est une jolie pièce, de grâce, de tristesse et de ib une suite de vitraux tout pleins de ferveur croyante .',e couleur naïve du Moyen-Age, et à la fois de rèv< et d'aspects toujours humains. Henri de Bornier vit le 26 octobre : « ... C'est charmant, en vers ti ist et doux, avec je ne sais quoi qui élève le cœur l'attendrissant. Dites à votre princesse Janelle que suis son féal. »
J'ai constaté qu'une autre entreprise importante II la Revue du Nord fut le monument d'Antoine Waltealj Dès le 17 juillet 1892, Emile Blémont avait organisé m\ pèlerinage au Monument de Ncgent-sur-Marnc. Dan* une allocution anecdotique, pleine de verve, il rappfl] le regret d'Arsène Houssaye, de n'avoir vu qu'un médiocre buste où il espérait saluer une statue. M\ phrase produisit un ciïet immédiat. Les conseiileB municipaux promirent deux mille francs ; et i IJ-nonl constitua un Comité, lequel ouvrit la souscription. Un
an plus tard, la promesse de la ville de Nogent lui fut rappelée ; mais la municipalité, qui était changée, n'envoya que cinq cents francs ; le Comité les lui retourna, rompit avec elle, et obtint la concession d'un terrain au Luxembourg. Le dimanches novembre 1896, le Monument, dû au statuaire Henri Gauquié et à l'architecte Henri Guillaume, fut inauguré dans le Jardin du Luxembourg, sous la présidence du ministre de l'Instruction publique. MU» Béraldi, de l'Odéon, y dit des vers d'Albert Samain, hommage des Rosati à Watteau. Gustave Charpentier conduisit lui-même l'exécution de la Fête galante, de Paul Verlaine, qu'il avait mise en musique. Georges Baillet, du Théâtre- Français, interpréta supérieurement un poème d'Emile Blémont, par les soins duquel était dignement honoré un des plus grands et des plus français de nos artistes. Ce poème A Watteau, situait l'image dressée en ce beau jardin. Watteau y vint rêver sous les grands arbres, au cœur de ce Paris qui lui donna si vaillante humeur, et où il fixa pour la joie des yeux l'ondoyante harmonie du doux corps féminin. Mais les regards et les lèvres de la femme mentent trop souvent :
Puisque d'un bel objet la beauté seule est sûre, Puisque, même nu printemps, les ailes de Psyché Perdent leur clair velours sitôt qu'on l'a touché, A celte vie, au fond si pleine de souffrance, Dans ton œuvre tu pris seulement l'espérance...
C'est son rêve qui passe en ses galants décamérons aux féeriques paysages. Et qu'importe le réel ? La Irêle chimère est si adorable ! C'est de la joie à nous léguée :
Comment nous acquitter, quand tu fis tant pour nous, 0 poète immortel de la nature en fête, Des parcs pleins de musique amoureuse et discrète, Et des baisers légers, des longs baisers de miel, Que pose, sur la chair de la femme, le ciel !
La Revue du Nord consacra son numéro du 15 ne verabre à ^Yatteau. J'y remarque le poème de Ble mont, une chronique sur les trois monuments Watteau (Nogent-sur-Marne 1865, Valenciennes 1S84 Paris 1896), la bibliographie sommaire de Watteau, relevé des documents nombreux publiés sur le peinti du 1er juillet 1892 au 1" novembre 1896, le compte rendu de l'inauguration au Luxembourg et deux re productions ; l'une de la maquette, l'autre du moni ment.
La Revue des Beaux-Arts et des Lettres du l"r de cembre publia le portrait d'Emile Blémont, une notie biographique et le poème A Watteau, — que Lemerr édita aussi vers ce moment.
Théâtre moliéresque et cornélien
Le 15 janvier 1897, l'à-propos en vers : la Soubrette de Molière, demandé à Blémont et improvisé aux derniers jours, fut dit à l'Odéon par Mme Marie Kolb, qui y obtint un des plus francs succès de sa carrière (Lemerre éditeur). Tout en contant les cent et une manières de sa fonction, la soubrette dépeint Molière par son côté populairement comique, elle qui peut dire :
Je suis l'esprit dn peuple avec un cœur de femme.
Le monologue s'enchaîne bien, et l'accent en est fort persuasif. Les vers sont « alertes, brillants, d'excellente facture. » (Catulle Mendès, le Journal, janvier). « L'idée est simple et gracieuse... On ne saurait mieux définir cette sémillante péronnelle, qui n'est pas encore tombée dans le précieux du marivaudage, et dont le langage honnête et franc fait contraste avec la coquinerie des valets. » (Henry Maret, le Radical).
«... Cette dissertation sur les soubrettes de Molière est tout à fait juste de ton comme de fond, écrivit Emile Faguet au Journal des Débats du 25 janvier... Et M. Blémont a parfaitement raison de mettre dans la
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bouche de sa Donne servante cette petite considération de littérature comparée :
Laissez-moi faire ! Allez, vous aurez beau chercher
Parmi la fine fleur du théâtre étranger,
Ma pareille ne s'y trouve pas, je m'en vante.
La Plume du 15 mars 1897 publia une large étude, très fouillée, remarquablement écrite, par Louis Labat, sur Emile Blémont,*avec quatre portraits divers et six poèmes. « ... Il a vécu toute sa vie dans la poésie, disait Louis Labat ; il y a cherché une profonde et voluptueuse retraite ; il n'a songé qu'à l'estime des délicats... Non qu'il professât pour la foule un mépris de mandarin ; des choses qu'il a écrites, un assez bon nombre est pour elle... A aucun moment, il ne se détacha de ce qui fait l'inquiétude, ou le besoin, ou le désir, ou l'amour, ou la vertu, ou le malheur, ou l'espérance, ou la joie des autres hommes. Surtout, il a communié avec eux dans les tristesses et la foi patriotiques... La force lyrique, combien en citerait-on, de nos poètes, depuis Hugo, qui aient eu ce don là?.. Mais M. Blémont, quand il faut, atténue les éclats de sa voix, sait, pour se raconter, varier ses modes... Voici intervenir l'émotion, la pensée, le rêve, l'homme... Il s'enfonce dans la légende, il y rencontre la source de la poésie primitive, de l'inspiration populaire, et s'y précipite, s'y désaltère, ayant soif d'eau vive... Il entend rappeler à l'humanité qu'elle a un très petit nombre de façons de sentir, de penser et d'imaginer, que c'est sur ce fonds indivis que la poésie doit vivre et que les grands poètes ne furent les grands poètes que pour s'être enrichis de ce qu'ils y ont puisé. »
La Revue de France publia, de Bîémont, Molière en. bonne fortune, comédie en un acte, écrite pour l'inauguration du monument de Molière à Pézenas (Bibliothèque de la Revue de France, avec illustrations de Raoul Thomen, août 1897). La scène est dans le parc du château de la marquise de Lavagnac, en mai 1G5G. Molière, à la fleur de làge, aime la marquise ; et celle-ci lui avoue qu'elle nest pas indiîfé^ rente à son amour. Certes, elle consentirait à l'épouser ; mais à la condition qu'il ne jouerait plus la comédie. Grande affaire ! Molière demande conseil à ! ses amis, qui éclatent de rire ; et Dassoucy raconte :
Quarnï je quittai Paris pour aller à Turin, J'avais un àne, un âne appelé Malhurin, Sobre, doux, jovial comme un magot de Chine, Qui, sans jamais broncher, portait sur son échine î.luu Uorbe, mon luth, mes coffres à chansons, Et moi-même au besoin. Et vers les horizons, Mon page me suivant, j'allais à l'aventure, Libre, gai, tout entier à la belle nature, Humant à pleins poumons l'air pur et généreux, Léger comme un oiseau, parfaitement heureux...
Or, un hôte lui ayant offert un cheval magnifique, il l'accepta sottement, et le fougueux animal faillit lui rompre la tète...
Molière, gardez -vous d'un coursier trop lyrique ! La meilleure monture, ami, c'est ma bourrique.
Molière est indécis. Pourtant, seul avec la marquise, il avoue enfin n'avoir pas la force d'abandonner le théâtre. Elle discute, lui montre que cent fois dire les
mêmes choses, fussent-elles spirituelles, c'est n.étier d'automate. Mais lui :
Et que pensez-vous donc que fasse un diplomate,
En dépit de sa morgue et de son air profond ?
Et qu'est-ce. en vérité, que tous les hommes font?
Et qu'est-ce que, vous-même, ingénument vous faites ?..
Il lui dépeint éloquemment la monotonie de l'existence, pour tons, grands ou petits. Puis, il appartient à son rêve. Voudrait-elle tout quitter pour lui ? Elle proteste, ironique :
J'ai le cœur gros de pleurs et vous me faites rire.
Alors Molière :
Hélas ! je gagne ainsi mon pain quotidien.
Elle lutte encore ; il lui dit :
Je ne me sens pas fait, marquise, de l'étoffe Dont sont faits les marquis... Mon rire plébéien, Mes bizarres façons et mon esprit païen, Vous déconcerteraient trop vite...
Il lui conseille d'épouser le baron : jolie scène qui prépare un dénouement imprévu. A la fin :
Je devrais vous haïr ; pourquoi donc près de vous
N'ai-je senti jamais un abandon si doux?
Je ne le comprends pas, et mon cœur me l'atteste.
Et Molière :
C'est que, si le mari disparaît, l'amant reste.
Le baron épousera ; il accable Molière de remerciements, — cependant que la marquise donne rendezvcus au jeune comédien, à minuit. Ainsi finit cette
bluette dont la vivacité passe avec le brio qui l'entraîne.
En ce mois d'août, pour la même inauguration, le Barbier de Pézenas fut joué à Pézenas (le 8) ; et dans un beau volume de circonstance, l'Hérault artiste à Molière, Emile Blémont publia : Au Bât d'argent, autre comédie moliéresque en un acte, en vers. Nous sommes à Pézenas, dans une hôtellerie, par l'automne de 1655 La pièce roule sur les méprises causées par une chanson d'amour, dont Molière a fait les vers et Dassoucy la musique. Le personnage burlesque du fameux musicien errant donne à l'intrigue une fort joyeuse allure. Il faut l'entendre conter l'histoire de trois mauvais poètes qu'il a trop bien connus :
L'un fut apothicaire. Il portait jusqu'aux yeux
Une barbe !.. une barbe à damner Barbe-Bleue ;
Il la portait ainsi qu'une carpe sa queue,
Et c'était, comme on dit, barbe d'opérateur.
Or, avec un tel poil, il voulut être auteur.
Il fil des vers, en fit des quantités énormes,
De toutes les longueurs et de toutes les fermes ;
Il rimait en triangle, en losange, en carré,
En potence, en croix simple, en croix de Saint-André,
Bref en tout ce qui peut offrir des symétries
Dans la nature vive ou les géométries.
Un autre, un avocat sans cause, un noir benêt, Dans la rue, en plein air, soudain vous harponnait Et ne vous lâchait plus qu'il ne vous eût, le traître, Débité, quoi qu'on dit pour rompre et disparaître, Les cent trente sonnets, pas un de moins, hélas ! Qu'il fit... sur la baleine où séjourna Jonas.
226 EMILE ELÉMONT
Quant an troisième, C'était le pâtissier Ragueneau. Son poème Sur ses fameux pâtés de lièvre le perdit. Aux rimeurs affamés, dès lors, il fit crédit : Et, lui-même, il ne put bientôt payer ses dettes. En prison, le bonhomme écrivit des sornettes Incroyable?, des vers d'un calibre inouï ; Puis, parfaitement gueux, mais l'œil épanoui, Il sortit sur ses pieds de Paris, ville ingrate !
Toute cette pièce, si alerte, si légère, est bien con duite ; et d'un bout à l'autre, elle soulève une franche gaîté.
Celte année 1897, Blémont collabora à une nouvelle série de Lv.le.ce ; et il donna à la Revue de France (1897-1899) des chroniques dramatiques, des essais, des vers.
Au commencement de 1898, parut chez Lemerre le Théâtre moliéresque et cornélien, où il a réuni ses diverses comédies sur Corneille et Molière. Une étude érudite et attrayante sur les voyages de Molière et une lettre à la ville de Pézenas, par Jules Claretie, présentent le volume. Le Théâtre moliéresque comprend : le Barbier de Pézenas, Au Bat d'argent, Molière en bonne fortune, la Soubrette de Molière, Molière à Auteuil, dont j'ai rendu compte à leurs dates respectives. L'auteur donne, à la suite, l'Inauguration du monument de Molière à Pézenas (8 août 1897), historique et description de ces fêtes brillantes, enthousiastes : belles journées d'art autour du souvenir de Molière, dites simplement, avec une pointe d'émotion. — Le Théâtre cornélien se compose de Pierre Corneille, de Visite à
irneille, que j'ai présentés aussi en leur temps, et de Petite Rosange.
Cette dernière comédie, en un acte, se passe au léâtre de l'hôtel de Bourgogne, en 1643. Corneille a l Polyeucte à l'hôtel de Rambouillet ; on a été poli, lais froid, dit-il mélancoliquement à Hauteroche, le mffleur. Or celui-ci est plus soucieux encore que son iterlocuteur, car, après avoir rêvé la gloire, il a dû escendre à cette infime fonction ; et pour comble 'infortune, il aime la petite comédienne Rosange, qui it toujours, tandis que toujours il s'en va rêvant. — Ouvrez-lui votre cœur ! — Elle en rirait plus fort!.. » [osange arrive, entend Corneille lui révéler l'amour e Hauteroche, et part follement gaie. Puis survient roiture, et il communique à Corneille les scrupules [ue Polyeucte a fait naître parmi les esprits d'élite de 'hôtel de Rambouillet ; sous l'air de vouloir ménager 'auteur, il abîme la pièce. Ce que dit Voiture, c'est à ire, tant cela rend bien la manière des gens médiocres igués contre Corneille, et par conséquent celle des ;ens médiocres ligués, en tous les temps, contre n'imtorte quels talents ou quels génies. Et Voiture atténue, B bon apôtre !
C'est l'avis de messieurs Cottin et Vaugelas,
Que monsieur Colletet partage. La marquise
Ne trouve pas non plus ce beau zèle à sa Ljuise ;
Et votre illuminé lui semble, c'est son mot,
A moitié janséniste, à moitié huguenot.
De tels emportements, si bizarrement chastes,
Ne peuvent stimuler que les iconoclastes.
J'aurais voulu, monsieur, que, caché quelque part,
Yous entendissiez tout ce qu'à monsieur Couru rt
Disait l'abbé Testu. Sans compter la tirade
Que l'abbé d'Aubignac lançait à Benserade I
Et le bon Chapelain, et l'avocat Patru
Qui, debout dans son coin, discourait haut et dru,
Entre monsieur Ménage et l'abbé de Marolles,
Que n'avez-vous aussi recueilli leurs paroles !
Corneille :
Monsieur, js vous écoute et c'est très suffisant. Certes ! et c'est même, au sens comique, une réponse cornélienne. Voiture continue, hypocrite ; les comédiens arrivent, accablent aussi Corneille de leurs craintes, de leur dépit d'avoir des rôles insupportables. L'un d'eux s'écrie : » Voyez donc le monde comme il est I » A quoi répond Corneille :
Tel que vous le montrez, il est beaucoup trop laid ;
J'aime mieux le rêver, monsieur, tel qu'il doit être.
Viennent les actrices, dont Rosange; toutes sont d'avis que leur auteur devient par trop vertueux ! Les trois scènes, bien enchaînées et graduées, sont magistralement faites pour dégoûter Corneille de sa pièce. Resté seul avec Hauteroche, il songe à la retirer ; mais le soutfleur l'encourage, lui montre le peu de fond de ceux qui le blâment. La scène a du cœur, de la fermeté. Corneille se ranime. Rosange joint Hauteroche ; elle souhaite le succès, mais les méchants propos l'ont assombrie. Rah ! il lui affirme que les autres ont tort. Elle riposte : « Quelqu'un disait : « Si cela réussit, je veux être pendu ! Voulez-vous l'être, en cas d'échec ? — Oui, mais en cas de succès, consentirezvous à m'accorder votre main ? » Elle accepte, rieuse Les comédiens s'amusent du cas d'Hauteroche ; mais il
THEATRE MOLlÉRESQUE ET CORNÉLIEN 229
semble tellement sûr de la réussite, que Rosange s'en inquiète. Et le voilà qui les invite tous à sa noce ! Du coup, les comédiens jurent de jouer avec foi, en dépit de Voiture. — Acte agréable et sérieux, ferme et solidement conduit ; les deux amoureux y sont épisodiques, leur action reste menue jusqu'à la fin ; mais la partie résistante est surtout aux scènes d'attaque de la pièce de Corneille, et ces scènes sont remarquables de finesse et de clairvoyance.
Le Théâtre moliéresque et cornélien fut fort bien accueilli. Henri Potez écrivit dans le Journal de Douai ces lignes caractéristiques : « Voilà bien Molière, généreux et mélancolique, ayant l'humour qui observe sympathiquement les hommes, la verve qui leur donne vie et mouvement, la tristesse qui sort de toute observation profonde ; et Corneille, timide et fier, petit bourgeois qui incarne lame héroïque d'une race... » Dans l'Echo de la Semaine du 6 février, Edouard Petit disait : « ... Ces vers forment un ensemble qui a son harmonie et son unité réelle... Ce sont de toutes vraies comédies, qui élargissent et ennoblissent le genre... M. Emile Blémont s'est fait le biographe dramatique des deux maîtres... »
« J'ai relu les pièces que je connaissais et lu celles que je ne connaissais pas, avec un vif plaisir, écrivit Louis Moland à l'auteur ; elles sont dignes des grands poètes qui les ont inspirées. » Et Guy Valvor : « ... Si j'avais à parler de votre livre, je m'attacherais surtout à montrer la sûreté de votre jugement et l'admirable façon dont vous avez su définir en vers la portée des œuvres de Molière et de Corneille. Pour ces qualités,
230 EMILE BLÊMON'T
ce me semble, votre théâtre moliéresque est un appendice précieux au théâtre même de Molière. »
La Comédie-Française reprit le Barbier de Pézenas, pour l'anniversaire de Molière, le 15 janvier 1898.
Cette même année, fut édité par la Bibliothèque ar-j tistique et littéraire Mariage pour rire, comédie en un acte, illustrée par Emil Causé. Pierrot, marié de la veille, et Arlequin, boivent, de grand matin ; Pierrot cherche à s'étourdir, puis fond en larmes. Après la noce, seul avec Colombine, elle lui a ri au nez.
Mes plus doux mots, mes plus ingénieux essais Ne servaient qu'à la rendre encore plus hilare. J'étais fort sérieux pourtant, je le déclare...
Colombine survient, et pouffe de rire en apercevant Pierrot. Il la bat, elle rit plus fort. Pourtant, à te longue, elle pleure ; il tente de la consoler, elle le gifle, le poursuit. Il va chercher vin médecin. Alorfl Colombine avoue à Arlequin que si elle a épouse,. Pierrot, c'est qu'il est riche ; mais la voilà découragée du mariage. Arlequin s'offre à lui montrer que l'amolli n'est pas si laid qu'elle suppose :
L'amour est un dieu jeune et beau comme le jour;
Printemps, rosée, aurcre, il est tout ce qui charme ;
Il fait luire le ciel entier dans une larme ;
Et, le front couronné d'étoiles par la nuit,
Tendre comme une fleur, savoureux comme un fruit,
Sur nos lèvres il met la caresse suprême,
Le baiser !...
De ce Pierrot niais, de cette Colombine vénale, de cet Arlequin sournois, Blémont a tiré une pièce d'une
gaîté singulièrement ironique ; et les exigences de l'alexandrin ne gênent nullement la souplesse de la narration. « Un prix de vertu? évidemment non ! lui écrivit Edouard Pailleron (3 mars 1898). Mais s'il y avait un prix pour la virtuosité, l'esprit et la verve... évidemment oui ! Merci et bravo. »
Quelque temps après, Blémont, à l'occasion du sonnet sur Michelet dit par Truffier, le 14 juillet, au Théâtre-Français, reçut cette autre lettre : a J'ai été, mon cher ami, très heureux de vous être agréable, et le sonnet a été fort applaudi. Il méritait de l'être. Mme Michelet, présente, était charmée. A vous de tout cœur, Jules Clarelie. 16 juillet 189S. »
Michelet : tel est le titre d'une très intéressante étude qu'Emile Blémont publia dans la Revue de France d'abord, puis dans sept numéros consécutifs de l'Echo de l'Hérault (23 juillet — 3 septembre 1898;.
C'est un portrait précis, véridique, qui suffit amplement à expliquer l'homme, l'écrivain et le philosophe. Michelet revit là dans toute l'intensité de sa fiévreuse existence. Comme en ses autres études, le critique est bien informé, et, ce qui vaut mieux, très clairvoyant. Il évite la polémique véhémente autant que les subtilités de détail. Il évoque devant nous l'âme même de son modèle ; il nous montre d'où vient l'oeuvre, ce qu'elle tut, quelles semblent devoir être ses destinées.
En mémoire d'un enfant
Le 2 novembre 1899, parut En mémoire d'un ei fant (chez Lemerre). Le volume, avec un portrai signé Frédéric Régamey et des fleurs dessinées pi Edmond Rocher, fut tiré à petit nombre, pour la famille, les amis et les poètes. On comprendra quelle part de la vie de Blémont est enclose dans ce livre, en] lisant sa réponse à l'enquête de Jean Bernard au GU; Blas (été de 1901) : « Quelles ont été la grande joie et la* grande douleur de votre vie ? — La naissance de mon fils et sa mort. »
La simplicité douloureuse d'une Invocation nous avertit qu'ici l'homme va dominer complètement le poète :
Enfant, toi qui, sur la terre,
Fus mon vrai, mon pur amour,
Et que sitôt, sans retour,
M'a repris le grand mystère,
Rêve enfui, blanche lueur Eparse dans la nuit noire, 0 notre éphémère gloire, Notre éternelle douleur,
Sors de l'ombre qui te voile, Pâle encor, mais souriant, Et parais à l'orient Sous une amicale étoile !
Descends vers l'âpre sentier Où je me perds dans le doute ; Viens ! il ne faut pas, écoute, Que tu meures tout entier !
A quoi veux-tu que je tienne
Si je n'ai plus, en chemin,
Ta chère petite main
Un seul instant dans la mienne ?
On le possédait là, dans ce berceau ; on l'y adorait en tremblant :
Comment agir mal à présent ? Il semble Qu'on ferait souffrir cet être sacré.
Un jour, l'aveugle Inconnue passa, l'enfant eut comme une extase dans les yeux...
Je l'appelai « Pitié ! criai-je.
Nous t'aimons bien. Reste avec nous ! j
Puis c'est l'écrasement, le cerveau vide. Depuis cette heure,
La mort, la froide mort en mon logis demeure : Je ne peux la chasser de chez nous ; et parfois, Tout saisi, n'osant pas me retourner, je crois Qu'elle est là, que sur mon épaule elle se penche, Et me dicte ce qui noircit la page blanche.
Il iallut conduire le petit être au dernier asile. Ce fut comme en un rêve atroce. Et quelquefois, le soir, on le croit là encore, on craint de faire du bruit, de l'éveiller... Des souvenirs : il chantait de sa voix si joyeuse et si claire ! On se rappelle les petits et redoutés accidents, les chutes. Puis, quand il sortait, par les belles matinées, gai, souriant, avec sa mère si
fière de lui... Et ce cri du cœur, soudain, qui fait jaillir l'émotion :
Il faut croire en la justice, Il faut croire en la bonté, Même au bord du précipice Où tout est précipité.
Il n'en faut pas douter, même Quand la mort, par trahison, Emporte l'enfant qu'on aime, Dans sa hideuse prison
L'amour, ô force féconde !
Doit triompher du tombeau, Puisque ri^n n'existe an monde Qui soit plus pur ni plus beau.
-Quel déchirement du voile qui, jusqu'ici, malgré tout, ne permettait que la divination de l'âme î et comme on la voit enfin, la pensée mûrie de la poésie et de Faction, d'une vie et d'une œuvre ! La voilà, telle quei nous la supposions, profondément, indestructiblement bonne, juste, digne de comprendre, donc d'égaler les plus sublimes croyances. — Homme, tu as cru que la douleur était le bourreau suprême de tous nos amours ; poète, la douleur est un messager céleste qui t'emporte, d'un coup d'aile, vers l'amour éternel, source de tous nos amours.
Mais la pensée s'abîme dans l'accablement du cœur. On voudrait ne plus songer, et l'on préfère la douleur à l'oubli. Des remembrances vous rendent chaque jour à votre tristesse, l'anniversaire qui passe! si morne dans les rires d'avril, et ces jeux dont il fallait être :
Je me laissais aller souvent Aux caprices du cher enfant ; Mais par ces jours ou l'on est triste, Je résistais, honteux, méchant, Et malgré son babil touchant Je suivais ma tâche égoïste...
Quel père ne comprend ces remords que l'on se forge sans raison? Et voici encore les pressentiments éprouvés devant le malheur des autres, la vision de la plage où l'on se promenait. Tout est donc fini? Est ce le vide, le néant?.. Non !
Je veux croire en un Heu suprême Où, pour l'éternité, quand même, On retrouvera ceux qu'on aime.
De ce paradis inconnu Vers lequel on va paie et nu, Personne encor n'est revenu ;
Pour nous donner bonne espérance, Nous n'avons que notre ignorance Et l'excès de notre souffrance ;
On a beau crier, on a beau Pencher sur l'abîme un flambeau, Nulle voix ne sort du tombeau ;
Et l'âme recule, effarée, Devant la volonté sacrée Qui détruit tout ce qu'elle crée,
Mais qui, j'en atteste l'amour !
Finira par nous rendre un jour Ceux qui sont partis sans retour.
Oui, la pensée était bien celle, profonde et lumineuse, que nous avons aperçue au déchirement du voile.
Voici briller l'éclair de la foi ; et cette clarté suprême: infinie, franchissant les abîmes de l'univers, atteinl cette vérité divine : l'âme est immortelle, elle rejoindra les âmes de ceux que nous avons aimés.
Cependant nous laissons des lambeaux de nousmêmes dans les cyprès ; nous cherchons ce qui nous soutiendra, sans y croire :
Que le ciel est triste aujourd'hui !
Puissé-je prendre patience En mettant toute ma science A vivre du bonheur d'autrui i
La mort de l'enfant est mêlée à la vie de ceux qui, restent :
Lorsque viendra pour moi l'instant crépusculaire, Je n'aurai dans le cœur ni regret, ni colère, Ni surprise ; ô mon fils, j'ai terme tes yeux froids, Et je ne mourrai pas pour la .première fois !
Les printemps sont voilés de deuil. Seuls subsistent l'affliction, le désespoir. L'illusion revient parfois ; etj puis c'est comme s'il partait de nouveau !.. D'autres souvenirs s'imposent : le jour où l'on fêtait sa naissance, en famille, où l'on se sentait heureux et bon ; les plaintes d'un poète étranger sur un enfant pleurant dans l'ombre. Et chaque année roule au gouffre sans apporter la consolation.
Le soleil a noyé tout le ciel de son sang ; Tel qu'un navire en feu qui flamboie et qui sombre, Le soleil rouge au loin s'est enfoncé dans l'ombre ; Mais bientôt renaîtra son orbe éblouissant.
Les lys, les sveltes lys ont exhalé leur âme ; ;il Flétris, ils sont tombés sous les astres en pleurs ; iinf Mais l'été nous rendra les virginales Heurs
Que le firmament d'or aux ténèbres réclame.
L'hirondelle a quitté son nid sous le vieux toit, Ses cris ne vibrent plus lorsque l'angélus tinte ; Dans un exil sans fin est-ce une joie éteinte ? Non ! le nid revivra dès qu'il fera moins froid.
11 est parti, celui qui fut notre espérance, Qui fut notre bonheur, l'être pur que j'aimais ! Tout ressuscite ; seul, il ne revient jamais, Et l'azur luit sur nous avec indifférence.
îien ne désarme les destins. Et la douleur semble se )étrifier. On se dit que l'enfant n'a pas connu le mal îi le sort décevant. Qu'il dorme en paix, du moins ! leureux qui meurt si jeune ! Et mieux vaut ne pas îaître... Puis le temps s'écoule :
Rien d'humain n'est durable, Pas même la douleur.
Que tout est misérable Dans notre faible cœur !
Or, de ces ténèbres où le désespoir nous traîne, surit toujours un autre espoir, de plus en plus radieux.
Mon front, si haut jadis, penche ; mon corps se voûte. Je poursuivais un rêve et j'ai perdu ma route, Et je m'assois, lassé, dans le champ du repos. Où sont les combats fiers ? Où sont nos chers drapeaux Qui flottaient au soleil sur un souffle de gloire ? Tout fut-il vain mirage et promesse illusoire Dans l'élan généreux de mon cœur jeune et pur Vers les blanches vertus dont il peuplait l'azur ?
Efforts trahis ! J'en garde une araère faiblesse,
Un découragement douloureux que tout blesse,
Une plaie incurable où s'est fixé du plomb.
Ne m'abandoune pas, ô candide enfant blond !
Le vertige m'étreint, la fièvre me consume,
Ma tète s'obscurcit et se trouble ; une brume
Efface à l'horizon les formes d'autrefois,
Et du fond du passé je n'entends plus ta voix.
Je veux lutter ; le temps fuit sous mes pieds, m'entraîne
Dans la lugubre nuit béante. C'est à peine
Si je peux désormais résister au courant.
J'ai peur. Puis, quand je vois le ciel s'ouvrir tout grand.
Pour emplir ici-bas le regard qui l'implore
D'un firmament limpide ou d'un lever d'aurore,
Je me reprends à croire au juste, à l'idéal,
A tout ce qui console, au prochain floréal
D'un siècle pénétré de subfime harmonie ;
Et ton image vient calmer mon insomnie.
Des profondeurs de l'abîme nous avons crié vers vous, Seigneur, et notre cri est entendu. Un lamentable miserere s'est élevé du fond de nos désespoirs, et vous nous avez secourus. Dans cette pensée du poète, éclairé par vous et qui éclaire les autres, déjà s'affirme la croyance à un prochain floréal dont la justice enfin juste, l'idéal enfin reconquis, seront une première consolation ; et déjà l'homme est récompensé de sa foi, élevée et purifiée, puisque l'àme de celui qui n'est plus revient dès maintenant calmer son insomnie.
Pourtant, le père ne peut fermer son livre de tristesse sans proférer un dernier cri de poignante douleur :
Adieu ! ma vie en deuil s'achève.
Je n'ai plus d'espoir, plus de foi.
Que me reste-t-il de mon rêve, Et que restera-t-il de moi ?
Le temps a bris? les idoles Que j'aimais d'un amour si beau !
Déjà, mes funèbres paroles Tremblent aux portes du tombeau.
La mort me frôle de son aile.
Adieu ! sur le dur oreiller, Je m'endors dans l'ombre éternelle, Sans désir de me réveiller.
Ce livre est strictement humain. Nulle influence ne •ouble son art pur et naturel comme la voix même e l'âme. C'est le poème des douleurs paternelles, crit aux instants où la muse, non disparue, réclamait midement ses droits, dictait des pages hantées par obsession exclusive et constante des regrets... Sans oute, l'excessive douleur humaine perd le désir de se éveiller ! Quelles soulïrances n'ont pas de ces cris ? lais il reviendra, ce désir ; il sera même invincible, uisqu'on doit se rejoindre dans l'au-delà.
« ... Jusqu'à présent, mon ami, mon cher Blémont, crivit Edmond Thiaudière, je vous considérais, ertes, comme un poète de beaucoup de grâce et de lélicatesse et même d'un talent supérieur; mais, je ous l'avoue, je ne vous croyais pas ce qu'on peut ppeler un grand poète. Maintenant c'est grand poète me je vous salue avec le plus affectueux respect ; car ;n vérité, de toute ma vie, je n'ai rien lu qui me parût )lus parfaitement beau, tant par la noblesse et la pu-
reté du sentiment que par la simplicité et la sobriété de l'expression... En élevant un monument sans exemple au fils chéri qui vous a été enlevé par la cruauté du sort, vous l'avez immortalisé, mon cher ami, et vous vous êtes immortalisé vous-même. » Auguste Dorchain : « ... Ce serait presque une profanation si je vous parlais de l'art qu'il y a dans ces vers... La perfection de ces strophes, c'a été l'issue naturelle, instinctive, de votre émotion débordante... C'est pour cela qu'elles garderont à jamais une vertu de déli« vrance pour les affligés pareils à vous et qui les liront... Des pères et des mères vous en béniront. » Arsène Houssaye : « ... On ne dit pas mieux en poésie les choses du cœur. J'ai mis en ma jeunesse un voile noir sur un berceau, et je comprends toutes les joies et toutes les angoisses qui nous viennent des enfants. » Dans sa chronique du Figaro (26 novembre 1899), Philippe Gille disait : « ... C'est l'œuvre d'un véritable poète, mais c'est surtout et avant tout celle d'un homme sincère, et c'est par là qu'elle vivra. » Pontsevrez (Journal des Débats, 11 juillet) remerciait le poète de sa publication : « ... Tout ce qui d'un cœur est sorti portant le cachet d'une émotion vraiment humaine devient le bien commun de tous les hommes. Montrer les larmes d'un père, c'est aider à pleurer ceux qu'étouffent leurs larmes comprimées... » Henri Potez publia, dans le Manuel général de V Instruction primaire (26 octobre), une chronique : les Poètes des morts, où, rappelant Pauca meac de Hugo et In memoriam de Tenn}rson, il disait de Blémont : «... En pleurant sur lui-même, le poète pleure sur nous. Il est
EN MÉMOIRE d'u.N ENFANT 241
écho vivant de notre douleur... Il faut lire tout le
vre ; on comprendra alors pourquoi je n'ai pas hé-
tc à écrire le nom de M. Emile Blémont après ceux
e Victor Hugo et de Tennyson .. J'ai voulu appeler
attention sur le nom d'un poète dont la renommée
est pas bruyante, mais dont l'œuvre est haute et
are... Quand nous ne serons plus que cendre etpous-
ère, et que le départ se fera entre les œuvres qui
issent et les œuvres qui demeurent, je suis persuadé
le nos arrière-neveux mettront de côté la miniature
In memoriam que nous a donnée M. Emile Blémont. »
Blémont avait collaboré au numéro de Noël de VArl
ridional Toulouse, 1899). En 1900, il envoya de la
ose ou des vers à l'Universelle, au Quartier Latin, à
Revue des Poètes (1900-1902), au Beffroi (Lille), et à
Picardie (Cayeux-sur-Mer). Dans Simple Revue du
mars 1900, Fernand Hauser disait de lui : «... Ses
ivres ne sont pas seulement des œuvres littéraires,
sont aussi des œuvres humaines. »
Sous le titre : Un Poète de France, Alexandre Goi-
on donna, dans la Revue de France, une étude sur
jmont, avec un portrait. «... Ses poèmes, y disait-il,
rit tout frémissants de clarté et d'ardeur généreuse
de sereine bonté... Et son œuvre a un caractère de
cision qui se concilie fort bien avec les plis amples
l'idée et la douce musique du rythme... Poète de
mee, M. Blémont l'est par l'admirable pureté de sa
rase, par la vivacité toute gauloise de son esprit,
I l'exquise sensibilité de son cœur, par les sources,
in, où puise d'ordinaire son inspiration. »
Les Gueux d'Afrique. — Le Penseur
En mai 1900, parurent les Gueux d'Afrique (chez Lemerre). Ce livre fut un cri de révolte contre la mauvaise loi de l'Angleterre, et d'indignation devant l'hy pocrisie officielle. J'ai dit qu'En mémoire d'un enfant indiquait une transformation ; ou plutôt, car nous nommons souvent transformation une conséquenceque nous ne pouvons expliquer, que Blémont y atteignait la plénitude d'une pensée subtilement et patiemment élaborée depuis ses débuts. Là, plus de romantisme, plus de parnasse, plus d'évolutions. Ce rimeur, si souvent occupé de la nature, de ses souriants aspects, le voilà qui parle intensément de l'homme en criant sa douleur paternelle, et le voici qui va parler impérieusement aux hommes en leur criant leurs devoirs. L'humanité s'élargit, se hausse, s'illumine. La pensée ne cherche plus ; elle sait, elle voit. Le ton se fait plus grave, le sujet doit être plus viril.
Aux Boërs persécutés, assaillis, un Français, digne de la vieille France vouée aux causes héroïques, rappelle leurs ancêtres :
Ceux que le duc d'Albe et ses princes
Nommaient avec dédain : les Gueux,
Ont su, cœurs termes, bras rugueux.
Unir et sauver leurs Provinces...
Burghers à l'âme libre et forte, Que le même élan triomphal, Dans l'Orange et dans le Transvaal, Vers un but pareil vous emporte !
Ces héros purs sont vos aïeux :
En votre fierté générique,
Vous leurs enfants, ô Gueux d'Afrique,
Soyez dignes des anciens Gueux ?
Cette Angleterre qui les assaille, eut ses jours de grandeur; cette reine des flots, par Milton, retrouva l'Eden. Elle marchait à pas altiers sur de vastes régions du monde... Mais les temps sont révolus, sa gloire s'écroule. En de beaux ïambes est développé ce thème. Non, ce n'est plus la vierge-reine que vit passer Shakespeare, c'est
Lady Macbeth, hantée en songe par son crime Et dans l'ombre essuyant ses doigts,
Que ne sauraient laver tous les Ilots de l'abîme Ni cacher la pourpre des rois.
Elle est là, voyez-vous, sur la scène tragique,
Devant les peuples assemblés ; Elle a frémi, malgré sa raideur énergique ;
Sa tête et son cœur sont troublés.
Ce qu'elle dit, c'est le rêve funeste où toujours elle voit cette tache de sang, c'est la haine à laquelle elle se voue. Mais,
Sur ton front dur et froid où l'envie est écrite,
Sur ton cœur avide et cruel, On voit distinctement, meurtrière hypocrite,
Némésis planer dans le ciel.
Il tombera sur toi, le glaive inévitable !
0 le brusque et tranchant éclair !
Ton orgueil colossal, sous le choc formidable,
Croulera dans le gouffre amer.
Va ! le destin vengeur fait son coup de théâtre
N'importe comment, n'importe où !
Contre Goliath, David n'eut besoin, l'humble pâtre, Que d'une fronde et d'un caillou.
L'abrupt et vieux promontoire austral sera pour les républicains le cap de Bonne-Espérance ; mais pour les écumeurs anglais, qu'il redevienne le sombre cap des Tempêtes !..
Pays du trafiquant, pays du mercenaire.
Qu'on voit saigner déjà, qu'on sent déjà pourrir, Comme a péri Ninive aujourd'hui solitaire, Comme ont péri Babel, Sidon, Carthage et Tyr, Tu vas déchoir, tu vas périr, vieille Angleterre. Non, les mercenaires, les valets des lords ou des bourreaux n'ont pu vaincre... C'est donc vrai, ils crient leur victoire ! Ils étaient vingt contre un : victoire abjecte, de raccroc ! Ah ! la ville et la cour triomphent, et la foule danse, ivre, bestiale...
Chantez, riez, soyez joyeux, dansez la gigue, Adorez le veau d'or et les biens qu'il prodigue,
Pavoisez le bazar ; Et puis mangez, buvez, messieurs de la coulisse ! Mais j'ai grand peur pour vous que cela ne finisse Comme chez Balthazar.
Parmi eux :
Quel émule de Dante et de Victor Hugo, Levant d'un bras nerveux le fouet de la satire, Accouplera, pour les flétrir, pour les maudire, L'honnête Chamberlain et l'honnête Iago ?
Cependant le patriote du inonde encourage les Burghers :
Vous la connaissez bien, l'implacable ennemie Qui n'hésita jamais à faire une infamie,
A verser un poison.
A glisser un poignard dans la main d'un sicaire, Soit dans l'ombre à Moscou, soit en plein jour au Caire,
Pour dorer son blason...
Mais ce qu'assurément vous savez mieux encore,
Ce qui dans vos grands cœurs luit, clair comme l'aurore
Sur les sommets neigeux, C'est que rien ne prévaut, quoi qu'on ait de science, Ni trésors, ni canons, contre la conscience
D'un peuple courageux...
Vous n'avez pas besoin de roi, ni de prophètes ; Rien ne vous a domptés, menaces ni défaites,
Rien ne vous domptera.
Allez, et vous vaincrez, aidés par vos compagnes, Comme Israël jadis descendant des montagnes
Où chantait Débora !..
Triomphez ! redressez la conscience humaine, Qu'ont faussée à l'envi le mensonge et la haine
Par le feu, par le fer !
Rappelez à la France, en votre espoir viva:e. Ce qu'elle fut aux jours de magnanime audace,
Ce qu'elle était hier !
Livrez pour tous le grand combat expiatoire t Même quand vous seriez trahis par la victoire,
Vous n'auriez pas en vain Montré qu'on peut, malgré la fortune contraire. Affronter le plus fort, punir le téméraire,
Et l'ébranler enfin
Si, frappée en vos rangs, la Liberté succombe, On aura beau creuser profondément ta tombe,
Nous la verrons demain, Soulevant au soleil la pierre sépulcrale, Ressusciter, planer, sublime et triomphale, Une palme à la main.
On célèbre, on vante les sinistres marchands et boursiers qui triomphent. Patience... Déjà, dans la verte Erin, s'entend un chant de délivrance. Et partout, alerte contre la pieuvre, perfide, sournoise, vorace ! Vous, Shakespeare, Milton, Byron, Shelley, venez, et voilez d'un long deuil la poésie anglaise. — Ah ! cet ennemi, s'écrie le justicier, c'est toujours le peuple du mensonge, du brigandage, la vieille tribu de Caïn, opposant son seul droit à celui de l'humanité... Ecoutez sur l'Angleterre cette vérité terrible, soudain révélée à nos esprits qui tâtonnaient encore : Venue, hélas ! trop tard pour traîner au Calvaire
Et pour crucifier ce Dieu Auquel tu rends un culte et dont tu voudrais faire
La parade cachant ton jeu, Tu t'en es consolée, enfin, par les deux crimes
Qui, depuis la mort de Jésus, Sont les plus grands forfaits qu'en ses plus noirs abîmes La démence humaine ait conçus.
C'est le lâche assassinat de la plus divine femme de la terre, cette pure et héroïque Jeanne Darc ; et c'est l'étranglement fourbe d'une aurore de justice et de liberté : la Révolution française.
0 sombre nation transformée en furie
Au gré d'un renégat subtil, Jusqu'où veux-tu mener celte longue tuerie, Quels nouveaux charniers te faut-il ?
Telle est ta vanité que, mordant à l'amorce
Brutalement, sans réfléchir, Tu te crois tout permis par le ciel, ruse ou force,
Pour t'engraisser, pour t'enrichir ; Et tourbe de marchands sans élans magnanimes,
Ramassis de gens bien vêtus, A tes seigneurs tu dis : « Commettez tous les crimes !
Moi, j'aurai toutes les vertus ! « * Mais on sait le défaut de ta lourde cuirasse ;
On te raille où l'on te louait ; Sous ta lèvre pieuse on voit ta dent vorace ;
Toute l'humanité te hait.
Toute l'humanité sent, à l'heure qui sonne.
Que ton cynisme a peur, qu'il ment ; Et comme tu ne fus clémente pour personne,
Personne pour toi n'est clément.
Là-bas, s'écrie le poète que saisit une émotion profonde et imposante :
Là-bas, la pauvre mère, en couchant sa couvée,
Dit à son benjamin, le soir, Que tout s'achèvera comme un conte de fée ;
Il s'endort, bercé par l'espoir :
Oui, l'ogre a beau courir, enjamber les mers bleues,
Cheminer par vaux et par monts, Et vous poursuivre, avec ses bottes de sept lieues,
Chères têtes que nous aimons ; Il ne parviendra plus à manger la chair fraîche !
A la fin, le petit Poucet, Brave, léger, malin, de tout bois faisant flèche,
Triomphera, comme on le sait ; Et de loin tu verras, toi, la prudente Europe,
L'ogre, frappé de cécité, Fuir dans l'ombre à t:\tons, pareil au noir cyclope ,
Q:e le vieil Homère a chanté.
Est-il nécessaire d'indiquer qu'en ce recueil, comme! dans celui d'En Mémoire d'un enfant, il ne reste rien du Romantisme ni de son correctif : le Parnasse ? Qu< la forme soit belle, c'est tout ce que nous en exigeons* aujourd'hui ; mais qu'importe qu'elle soit de telle 01 telle époque ? A l'âge où parvient la race française, ce qui compte, c'est la somme d'idées de son passé, et leur réalisation définitive dans le présent et l'avenir. Or, ce livre des Gueux d'Afrique, il serait supertii d'en vanter la iorme, tandis qu'il faut insister sur sot objet, et montrer qu'il occupe, d'un mouvement absolu, 3 la place qui lui revient dans les lettres d'aujourd'hui. Un des plus majestueux aspects de la littérature du XXe siècle, c'est la grandeur épique, la beauté lyrique de la justice humaine et sociale. Elle ebante pour Je peuple, et c'est le peuple qui chante en elle.
Regardez en face la pensée d'Emile Riémont, en son automne vigoureux et fructueux. Quand elle était liée j encore à la tradition strictement française, elle .se donnait pour but de ranimer le patriotisme républicain par des poèmes tirés immédiatement du creuset de la Révolution. Maintenant que la douleur a coupé le lien, maintenant que cette pensée plane sur l'univers, elle veut chanter, elle chante non pour le peuple de France, mais pour un peuple du Monde. Les influences tombent comme un manteau gênant aux pieds du poète. C'est lame seule qui devine, le cœur seul qui souffre, l'esprit seul qui commande : rien que l'homme,, mais tout l'homme, à qui rien d'humain n'est étranger. Cherchez dans le passé : vous ne trouverez pas l'équivalent de cetle protestation poétique. Dante brandis-
sait un glaive emporté de Florence, et Hugo dressait une torche emportée de Paris : ils restaient de leur pays. C'est une race d'Europe qui n'est pas sa race, c'est un peuple du Monde qui n'est pas son peuple, que défend le courroux justicier de l'auteur des Gueux d'Afrique. Ce livre est unique ; s'il eut des précuiseurs, il est le premier, en ce genre, et pour son ampleur, et pour sa portée universelle. Il appartient tout entier à la poésie et aux idées du xxe siècle.
« Natures généreuses, c'est-à-dire natures poétiques, vous êtes les gardiennes du feu sacré de l'humanité... » déclara la Paix du 12 juin. Emmanuel des Essarts (Moniteur du Puy-de-Dôme, 11 août, et Pievue du siècle, Lyon) disait : « ... Ce noble recueil fait honneur à la poésie et à la conscience humaine... » — De Benjamin Nicoîeau (Cosmos, Amsterdam, novembre) : « ... Ce volume est un étonnement, et les délicats en savoureront l'exquise noblesse.. » — Emile Pouvillon écrivit : « Bien cinglé, bien flagellé, bien fustigé ! J'ai eu à vous lire une grande joie d'homme et d'artiste. » Et Paul Meurice : « Vous avez été noblement et grandement inspiré, mon cher poète, avec une indignation superbe. Vous avez été vraiment cet « émule de Dante et de Victor Hugo » que vous appelez... »
Ce livre fut jugé téméraire par les officiels. Oser dénoncer l'Angleterre !.. Mais d'autres personnes, dont l'auteur parfois connaissait simplement le nom, lui dirent qu'il avait fait preuve d'un rare courage civique, et que c'était l'acte le plus haut, le plus généreux, le plus méritoire de son existence. Des journaux gardèrent un prudent silence, tandis que d'autres re-
produisirent, presque jour par jour, toutes les pages, du volume. Et les poèmes furent dits en maintes som lennités. Notons que le livre se vendait au profit dea blessés du Transvaal et de l'Orange.
Le 25 juin 1900, le banquet de la société d'alliance latine l'Alouette, présidé par Blémont, se termina par un hommage enthousiaste à l'héroïsme des Boërs. Les vers des Gueux d'Afrique furent dits ou lus, Paul Romilly communiqua un sonnet dédié à Emile Blémont, et celui-ci porta un toast à l'indépendance des deux Républiques sud-africaines : «... Quelques amis me dissuadaient de publier les Gueux d'Afrique. Pourquoi] m'objectaient-ils, consacrer votre temps et votre peine à détendre une cause juste mais perdue ? — Comme si on perdait jamais son temps et sa peine à défendre une cause juste! Une cause juste n'est jamais une cause perdue. La plus triomphale conquête, la plus solide en apparence, est essentiellement précaire, profondément instable, quand elle n'a point pour base la justice; et elle est inévitablement destinée à disparaître, dès qu'un grand souffle monte du fond des âmes .. Gardons la vieille devise dos Gueux : Ne désespérer de rien î » L'avenir est au plus digne. L'avenir, ne pouvant justifier la force, fortifiera la justice. Ayons confiance en ce qui mérite la foi. Si humble et si malheureux que soit un peuple, ce n'est jamais en vain qu'il l'ait preuve de toutes les vertus vitah n'est jamais en vain qu'il est sublime. «
Le docteur A. Heymans, secrétaire particulier par intérim du président Kruger, transmit les remerciements de ce dernier à Blémont, le 23 juillet 1900, de
fatervol (Républiques sud-africaines). Le 1" décembre îivant, le président Kruger lui écrivit personnelle- Lent : « Je vous remercie du témoignage de sympathie prdiale que vous m'avez donné. Ces marques chaleususes d'intérêt me sont particulièrement précieuses. Iles me réconfortent, ainsi que mon peuple, dans la itte suprême que nous soutenons au nom du droit et 3 l'humanité. » Emile Blémont alla voir à l'hôtel ;ribe M. Kruger, de passage à Paris, et lui serra la lain avec une profonde émotion ; et comme le présient ne savait pas le français ni Blémont le hollanîis, les paroles qu'ils échangèrent furent dites en anais. Ironie du destin !
Au Congrès des Traditions populaires tenu à Paris, endant l'Exposition de 1900, Emile Blémont lut une smarquable étude sur la Tradition poétique. Cette ème année, il collabora, par un sonnet, au Livre d'or \ Remy Belleau, édition du monument; et Léon Bociiet, dans le Beffroi (Lille, septembre-octobre), publia ae bonne étude sur son œuvre, avec un portrait dant de 1870, un autre en sergent fourrier (1871), dû à élix. Régamey, et la reproduction du Coin de Table î Fantin-Latour. « Il en est peu qui l'égalent ans la fraîcheur suave de la description, disait Bocnet, et il est notre véritable poète national. Chose tes précédent, il a su taire chanter dans ses vers, rec une puissance lyrique également éloignée de influre ou de la platitude, la tranche poésie république... »
Les Archivjs de la Société des collectionneurs d'exbris, en décembre, publièrent, avec une biographie et
une liste de livres parus, l'ex-libris d'Emile Blémon par J. van Driesten : « Une tige portant trois épis d blé, émergeant du sommet d'un ovoïde simulant u mont, et comme fond, un champ de blé et des bou quets d'arbres, au-dessus desquels rayonne un sole! levant. » (L. Bouland). — Je rappelle aussi la biogrg phie de Blémont, par Joseph Uzanne, dans YAlbur, Mariani : « ... Il est de ceux vers qui il est bon de re venir après les pires excursions dans la littérature. S poésie ressemble à ces sources vives que recherchen les voyageurs lassés des breuvages artificiels. »
En janvier 1901, Emile Blémont fonda le Penseur avec Daniel de Yenancourt. Ce titre répond bien i l'état de plénitude et de clairvoyance atteint par 1; pensée du poète ; et sa proclamation au premier jou de ce xxe siècle qui réclame tant d'éléments d'organi sation à la philosophie, à la science, à l'ordre encyclo pédique, est significative.
Michel-Ange, sur le Tombeau de Laurent de Médi cis, a placé un Penseur dont la posture, l'attitude et h regard forment un ensemble d'une gravité simple qu force le silence autour d'elle. C'est cette gravité, plu: profonde, plus consciente encore, qui doit domine] dans la pensée actuelle ; et c'est elle que je distingua désormais dans la pensée de Blémont. Elle a mis de! années et des écrits et des actions à s'y imposer. Plu: l'œuvre suprême où l'on s'en va est haute et large plus il iaut de temps et d'efforts avant de l'atteindre que dis-je ? avant même d'en avoir la vision précise Les sentiments épars et vifs de Blémont à ses débuts s'étaient rassemblés un jour dans la meilleure voie
les gueux d'afrique. — le penseur 253
étique de tous les temps : la nature ; puis dans la îilleure voie sociale de notre temps : la Révolution inçaise. Avide de connaître l'avenir, il avait sondé ibord la tradition ; puis, la douleur mûrissant lentesnt les fruits spontanés et ceux du savoir, il s'était ussé à prendre le parti de l'Humanité en défendant
peuple étranger. Et qu'y a-t-il au-dessus de l'Humité ? Le mystère, l'éternel, l'infini. C'est là que la nnaissance des sentiments et des hommes, la région hardie, l'audace prudente, le sens critique des mparaisons, le choix de plus en plus marqué de ssentiel dans les productions de l'esprit, la culture
étendue et en profondeur de l'observation idéale, nercice du jugement des cœurs et des actes, toute e science expérimentale, venant à l'aide de la priwrdiale inspiration, ont conduit cette pensée. C'est à compréhension des lois supérieures.
A quoi tient l'amour
Un esprit toujours tendu manquerait le but, aussi malheureusement qu'un cerveau trop relâché. Il est bon de sourire, et je crois même que les plus grands penseurs sont pris parfois des plus naïves gaîtés, bien qu'ils n'en conviennent guère J'aime donc, après l'ex-* plication précédente, enregistrer les dix sonnets que Blémont donna dans la Revue hebdomadaire du 30 mars 1901, sous le titre : Ali, sonnets à mon chat. Cq sont d'alertes et souples tableautins, finement observés ; certes, un de ces doux compagnons de l'homme méritait bien son poème t
Malgré l'orgueil humain, ce masque de misère, Rien n'est encor si bon que la bonté sincère. Donc, afin d'oublier le sort et tous ses maux,
Afin de retrouver les candeurs de l'enfance,
Acceptons l'amitié des humbles animaux
Qui n'ont pas d'ironie et de qui rien n'offense.
Jules Kienlin publia, avec un portrait et de nombreuses citations bien choisies, une étude sur Emile Blémont dans la Revue d'Europe, qui en édita un tirage à part (mai 1901.) Il y disait : « Son œuvre compte aujourd'hui parmi les titres de gloire les plus purs de la littérature française... Il est intéressant de noter toutes
A QUOI TIENT l'aMOUR 255
s étapes de cette pensée puissante et prophélique... es livres sont comme le bréviaire du beau ; le poète :ur a soufflé sa grande âme éprise d'humanité, faite our consoler et guérir, pour inspirer la générosité et amour... Comme Hugo et Michelet, le poète aime la rance et la liberté par dessus tout; et comme eux, en 3 faisant l'interprète de l'âme française, il a su être un des maîtres de notre langue. Après eux, il a été et îstera le guide sûr et fort de la jeune génération réublicaine. »
Dans le Mouvement poétique français de 1867 à 1900, ar Catuîle Mendès, je note : « ... Emile Blémont en- "eprit presque solitairement son œuvre, en un éîoinement de toute notoriété facilement acquise, et la ontiuue en une tranquillité de douleur à l'écart et de ensée qui ne se mêle pas à la vie. » — L'action ne onsiste pas à faire grand bruit parmi ses contempoains, mais à les diriger, eux et leurs successeurs, ans les meilleures voies, par des efforts sages et éneriques accomplis d'accord avec la pensée conscienieusement élaborée ; et à ce compte-là, Blémont est in des écrivains qui se sont le plus mêlés à la vie.
Un luxueux album édité chez L. Danel, à Lille, renlit compte de la Grande Fête septentrionale donnée en r.atinée à l'Opéra-Comique, le 9 décembre 1901, par 'Association amicale des Enfants du Nord et du Pasle-Caîais (la Betterave) ; il comprenait, entr'autres >uvrages inédits, Roses rouges, comédie historique en m acte, par Emile Blémont et Jules Truifier, avec nusique de scène de J. Tiersot, et une notice biogra- Ihique d'Ernest Laut sur Blémont, où je lis : >< Il a
double droit de tenir sa place en ce Livre d'Or septentrional, et par son talent de poète et d'auteur dramatique, et par les services rendus à la cause du Nord... »
Il fut un des organisateurs des Fêtes du Centenaire de Victor Hugo. Le dimanche 23 février, il présida, à la mairie du 16e arrondissement, la grande Matinée d'inauguration de la Société « les Hugophiles », dont il est vice-président d'honneur. Il fut présent à la représentation de l'Odéon offerte par l'Etat aux Ecoles le 25, représentation pour laquelle il avait composé les Litanies de Victor Hugo, dites par neuf artistes, et reprises en chœur par toute la salle. Ce poème est un fervent et fidèle souvenir, « un religieux, éloquent et touchant hommage, » écrivit Auguste Dorchain à l'auteur ; «...d'une sobriété puissante et d'une pensée profonde, » marqua Emile Straus dans la Critique (mars). — Le lendemain (27 février), Blémont assista à la cérémonie du Panthéon, à l'inauguration du Monument place Victor Hugo, solennité essentielle du Centenaire, et à la reprise des Burgraves. Le 27, il fut au Festival des Etudiants, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. et à la soirée de l'Hôtel de Ville ; enfin, le dimanche 2 mars, au Banquet des Poètes dans la grande salle de l'Hôtel Continental, et à la fête diurne et nocturne de la place des Vosges.
La Presse lui demanda ses impressions qui furent relatées dans le numéro du 4 mars : « ... Sans distinction d'opinion politique, tous les partis se sont unis dans une commune admiration ; nous avons eu la Trêve du génie. » A l'occasion du Centenaire, Blémont publia dans les journaux diverses études : Victor Hugo