PREFACE XIII
et en particulier sa réaction contre le dilettantisme, enfin ses notes de guerre.
Cet incomparable témoignage, qui sera la de dix ou de dix mille, peu importe, mais qui vivra toujours auprès d'Amour promis et de Laure, comme la sœur a vécu près du frère, le voici, et c'est un grand livre de vérité ouvert à notre méditation. Nous y voyons le programme de perfectionnement qu'Emile Clermont se traçait à lui-même ou que M^^^ Clermont, ayant reçu de leurs parents communs le même appétit d'infini, lui proposait et lui supposait. Ainsi, de tous côtés et par les fenêtres les plus inattendues, se pose au cours de cette guerre le problème de la sainteté.
Quel crédit donner à cette interprétation? Où s'arrête le battement propre de l'âme d'Emile Clermont, où commence le retentissement de l'âme de M^^^ Louise Clermont dans l'âme de son frère? Ne nous plaignons pas d'une superposition qui nous offre une si riche et sublime matière. En écoutant M^^^ Clermont déchiffrer de tout son cœur religieux l'âme tourmentée de son frère, nous assistons avec un merveilleux émoi à une occultation. M^^^ Clermont, tour à tour, masque et éclaire Emile Clermont. Est-ce elle, est-ce lui que nous voyons? Nous voyons une âme qui leur est commune.
Comment définir ce livre de haute spiritualité où l'amour de sœur à frère est orienté d'un même mouvement vers le monde invisible sous les coups du malheur? Comment définir l'attrait, la nostalgie
XrV EMILE CLERMONT
qui nous ramènent à ce mortel chuchotement? Emile Clermont écrit dans ses notes ; « Aimer les derniers secrets, les lourdes confidences, les secrets extrêmes, les âmes qui se penchent pour dire des choses ultimes, encore plus loin, plus graves, plus générales, engag^eant l'univers. » Ces deux derniers mots donnent leur plein sens à la vie et à la mort d'Emile Clermont, que désormais nous verrons sur sa stèle funèbre, interrogeant du regard le plus grave Vhorizon de la guerre et recueillant ces réponses auxqueltes sa sœur donne une voix.
Maurice BARRÉS, de TAcadémie française.
« Qu'on me pardonne ce lent récit, ceci est seulement un hommag-e à la mémoire d'un mort. Mon frère, que j'aimais par-dessus tout, est tombé dans les batailles. D'abord, j'ai seulement pleuré ; puis les souvenirs qui me traversaient sans cesse la mémoire, environnés d'un cortège de pleurs, me sont devenus si précieux que je n'ai pu supporter la pensée de les voir s'acheminer ainsi vers une éternelle nuit. J'ai voulu en sauver quelques-uns, j'ai voulu en refaire la trame. C'est un Ijeau lit pour son corps, ou plutôt c'est un suaire que mes doigts ont tissé, puisque je n'ai pu lui en donner d'autres, et qu'il est tombé dans des champs que j'ignore et que je ne retrouverai pas. »
^Ces-lignes, xjui conviennent si bien an -récit qui va suivie, ne sont pas de moi. Elles furent écrites sur le
front par Emile lui-même, en août igiS, six mois avant qu'un obus allemand ne vînt le frapper à la tête. Le roman dont elles devaient former le début ne fut jamais commencé, mais nous en possédons le plan ainsi qu'un petit nombre de phrases destinées à servir de points de repère pour un travail futur.
Quelques semaines après la mort d'Emile, nous ouvrîmes un rouleau qu'il avait envoyé du front, en septembre 191 5. Avec quelle émotion nous lûmes sur la première pag-e :
« In memoriam. Histoire morale, caractérisée surtout par un sens profond des valeurs morales, sous cette forme : Qu'est-ce qui est le mieux? »
et au-dessous :
(( Que la France était belle !... en ces jours où la France fut si belle ! . »
Nous trouvions-nous donc en face du plan qu'Emile avait, dans son carnet de guerre, esquissé en ces lig-nes:
« Ce qui est le plus haut, quelqu'un qui soit plus haut que moi et qui s'achève en une sorte de sainteté, puis la mort »,
ce qu'il avait fait suivre de cette note :
« Arrivé à l'âg-e d'action et de vie pleine, il faut plus que jusque-là : réaliser; alors mourir — générosité partout, même dans la mort. »
Oui, c'était bien la même idée reprise, travaillée, développée. Les indications se succédaient, destinées à le guider, lorsque, la g-uerre finie, il pourrait se remettre à l'œuvre.
(( Histoire unie, simple, émouvante, mais parée d'imagination et d'épisodes le plus possible, sans que ce soit très visible. D'abord artiste, poète... Une double histoire, l'une apparente, l'autre plus profonde... J'ai cru, à un moment, que les convenances suffisent, ce qui est bien, ce qui convient ; mais plus tard, non, ce n'est pas assez... Une merveille de bonté. »
Puis ceci, qui me fit tressaillir :
« Raconté par sa sœur. »
« Il y avait en lui une beauté profonde, quelque chose qui ne peut se dire... uniquement sensible à ceux pour qui la beauté n'est que dans les réalités d'âme simples et sévères^ sans imagination et sans art... j'aimerai tout ce qui se rattache à lui... ce deuil que je veux porter...
« Cela ne sera plus — à qui donc cet héritage, ce fardeau? Celle qui raconte est là pour les intercessions. »
Gomment dire avec quelle poignante émotion je poursuivis cette lecture : c'était une sorte de messag-e qui m'arrivait de l'au-delà, message en grande partie énigmatique, dont personne ne pourrait jamais m'expliquer les obscurités. Sans nul doute, Emile comptait bien écrire, après la guerre, cet ouvrage dont je n'avais sous les yeux que les grandes lignes ; mais, était-ce bien un roman ?
N'avait-il pas plutôt, obéissant à son perpétuel besoin de s'analyser, esquissé presque inconsciemment sa propre histoire? Car, plus loin, je trouvai ces lignes :
« D'abord, grande ambition, épanouissement, puis la sainteté... un enfant sage, puis crise de sensibilité, un certain retour amer et enfin le sacrifice »,
et ces mots mettant, sans qu'il le sût, le dernier trait de ressemblance entre son héros et lui :
« Libéré par la mort, mort militaire, mort par la guerre — de cette manière que je n'avais pas prévue, qui sort de tous les cadres et de toutes les lois, mais belle, même volontaire. »
Oui, cet enfant sage, ce poète qui avait connu des heures de sensibilité aiguë et d'égoïsme, mais qui, peu à peu. s'était « libéré de la douleur idéale par une grande et vraie souffrance et par le sentiment du devoir », c'était bien lui. Derniers reflets de son âme, ultime jugement porté par lui-même sur sa vie, sur ses aspirations, sur ce qu'il avait été et sur ce qu'il aurait voulu être, voici ce que me révélaient ces pages hâtivement écrites, presque illisibles par endroits, souvent raturées, à travers lesquelles je le sentais vivre et penser. Aujourd'hui encore, j'ose à peine m'attarder au souvenir de l'instant qui m'apporta cette suprême révélation de lui-même, tant il fut douloureux. Ce fut alors que la pensée me vint d'écrire la biographie d'Emile, suivant le plan qu'il m'avait presque inconsciemment tracé.
Je ne songeai jamais, bien entendu, à faire le roman tel qu'il l'avait conçu, avec l'intrigue si sobre et si hautement originale qu'il indiquait et sur laquelle je reviendrai plus tard, mais à dégager son image réelle et sa vie d'âme des incidents imaginaires destinés à les entourer. Pendant les jours qui suivirent, continuant ce travail de recherches, j'ouvris des cahiers de notes intimes
dont j'ignorais jusque-là l'existence : souvenirs du passé, projets d'avenir, luttes et souffrances présentes, toute sa vie intérieure se peignait au vif dans ces pages presque toujours écrites sous l'impression du moment.
D'autre part, son carnet de guerre m'avait révélé la transformation morale accomplie en lui par celte dure épreuve. Dans ces notes, que soulevait parfois un souffle lyrique, c'était bien son âme impressionnable et sensible que j'avais retrouvée, mais une âme agrandie, ennoblie, purifiée par l'héroïsme et le don de soi.
Reconstituer son histoire à l'aide de ces différentes sources d'information et de mes propres souvenirs me parut une œuvre relativement facile à faire et pouvant présenter un certain intérêt à ceux qui l'avaient connu et aimé. De plus, l'inspiration ne semblait-elle pas venir de lui? Cela seul suffisait à me la rendre chère.
Mais comment arriver à montrer tous les aspects d'une âme aussi riche et aussi complexe? Comment, suivant le conseil qu'il se donnait à lui-même pour peindre son héros, « le laisser vivant, fin, délicat, varié »? La tâche est presque impossible et le portrait d'Emile que l'on trouvera dans ces pages semblera sans doute bien imparfait à la plupart de ses amis. Toutefois, et c'est ce qui me rassure, cette imperfection même rentre en quelque sorte dans le plan tracé par lui. Maurice, le héros de son roman, ne devait être qu'à demi compris par sa sœur Germaine, d'une nature beaucoup moins nuancée que la sienne, et qui, loin de rechercher des impressions de dilettante, était « prise tout entière par des devoirs sévères et très précis ».
A certaines périodes de son existence, Maurice était seulement a entrevu » par sa sœur, et le contraste entre les deux caractères devait être fortement marqué dès l'enfance.
Plusieurs raisons avaient pu engager Emile à montrer son héros au travers d'une autre personnalité; lui-même