‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 12 sur 52 · O EMILE CLERMONT · texte numérisé non relu

O EMILE CLERMONT

en indique une : «. Pour conserver à ce récit toute sa fraîcheur, écrit-il, que tout reste bien vu par une jeune fille ou entrevu par elle. » Puis le sentiment fraternel dont il voulait, selon ses propres expressions, « utiliser toute la beauté artistique ;> étant avant tout « une amitié d'âmes », il se proposait d'étudier l'action réciproque de ces deux âmes l'une sur l'autre. Peut-être aussi, dans ces heures rendues solennelles par l'attente journalière de la mort, avait-il pris l'habitude de se juger lui-même comme on devait le jug-er autour de lui, comme on le jugerait quand il ne serait plus là. Et quelle sûreté d'intuition psychologique révèlent ces jugements que j'ai pu transcrire sans avoir rien à y changer !

Les indications laissées par Emile m'engageaient donc, tout en reproduisant fidèlement ses pensées, à le peindre tel que je l'avais connu, quitte à ne donner de lui qu'un portrait inachevé. ]X'était-ce pas l'unique moyen, pour moi, d'écrire un récit qui fût simple et vrai, but que j'ai cru devoir me proposer avant tout autre?

Peut-être s'étonnera-t-on davantage, au premier instant tout au moins, de la part importante faite dans cette biographie aux questions religieuses, part^ue les idées émises dans les romans publiés par Emile ne semblent pas justifier. Qu'on veuille bien se le rappeler, c'est avant'tout l'histoire de son âme que je me suis proposé d'écrire. Or la lecture de ses notes intimes révèle que les préoccupations d'ordre religieux furent les plus grandes et les plus douloureuses de celles qui tourmentèrent son esprit, qu'elles formèrent en quelque sorte le centre et le fond de ce qu'il appelle « ses agonies intérieures ». A quel deg-ré ces préoccupations le torturèrent, nul ne le soupçonna jamais. Ne fait-il pas écrire par Germaine au sujet de Maurice :

« Au point de vue religieux, mon frère ne se livrait pas — réservé. » Et « celle qui est là pour les intercessions )), selon l'expression d'Emile, pouvait-elle, dans la

vie de son frère, laisser de côté ce qui Tintéressail le plus? Enfin le plan même qu'elle avait sous les yeux l'eng-ag-eait, comme il sera facile de s'en rendre compte, à insister sur ce point. Au-dessus de la scène la plus émouvante du roman, il faudra, écrivait Emile en soulignant cette indication, faire planer « le sentiment des fins divines du monde )). Comment ce sentiment pourrait-il ne pas planer au-dessus des scènes de sa propre biographie ?

Il faut bien que ce sentiment plane puisque (c'est toujours Emile que je cite) il doit y avoir, « chez celle qui raconte, peu de pathétique, toujours un ton de sérénité sérieuse, sans tristesse ». Cette sérénité avec laquelle le héros tombé demande à sa sœur de parler de lui, où donc, sinon dans l'espérance chrétienne, irait-elle la puiser ? sérénité qui, toutefois, il s'en rendait bien compte, n'empêchera pas les larmes. « Je ne puis point taire toujours », fait-il écrire à Germaine, « il faut bien dire ce sanglot, laisser couler mes souvenirs. » Et plus loin : « Faire son portrait, chercher ses traits; puis, quand je trouve la ressemblance, tout à coup un effroi, une amertume indicible, des larmes. «

Ce que devait être ce livre écrit par sa sœur, Emile le lui fait dire dans les lignes suivantes :

(( Ma plume est maladroite, cette lecture sera monotone et sévère, dédiée à ceux-là seuls pour qui la lecture est une méditation...

« Pas un roman^ certes, seulement ce que fut sa vie, sa mort, l'ombre de drame qui la prépara. Une étude d'âme subtile, mystique et diffuse, qui, peut-être un jour, plus tard, comme ces harpes qui chantent toutes seules, ira éveiller dans une âme une corde qui n'avait jamais

vibré et ne saura pas pourquoi. A part cela, lent, fané, démodé. Je le sens ainsi moi-même, excessif, mais patient, aimant les délais, les longueurs, les silences.

ce Pas d'art dans ce récit, aussi sérieux, aussi g-rave qu'une étude de science ou de philosophie; si on y trouve autre chose, c'est par la nécessité même du sujet et parce que je n'ai pas assez de talent pour faire sentir avec simplicité, brièveté, avec un minimum de circonstances et de phrases ce qu'il faudrait exprimer seulement ainsi...

(( Mort!... j'aurais mieux aimé dresser pour son souvenir une statue debout... Mais, incapable, il me faut faire avec des mots ce monument sur sa tombe...

(( Je sais bien ce qui était, mais, pour le rendre sensible, il m'a fallu prendre des mots, exprimer en phrases, en conversations, en scènes ce qui s'accomplit avec plus d'ombre et de silence...

(( Pour celui qui lira, qu'il efFace ce luxe de mots, cette surabondance que je prévois, pour aller aux plis immobiles et purs de la statue que je ne puis faire. »

Qu'ajouterai-je à cette introduction? Emile ne semblet-il pas avoir prévu toutes les difficultés que je rencontrerais dans la tâche qu'il m'a lég"uée?

Il est pourtant une de ses phrases que je veux relever, un de ses désirs que je veux exprimer après lui. Puisse le récit de ses continuels et douloureux efforts dans la poursuite du « plus haut » éveiller dans une âme inconnue quelque fibre endormie et la rendre meilleure ! Puisse le souvenir d'Emile accomplir un peu du bien que lui-même rêvait de faire ! Mon affection fraternelle ne saurait désirer pour sa mémoire de monument plus précieux.

EMILE GLERMONT

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