CHAPITRE PREMIER
Cadre de l'enfance.
« Dans notre enfance, pas de tristesse, plutôt bonheur spontané. » Telle était l'impression générale qui se dég-a- §-eait pour Germaine des souvenirs déjà lointains de l'enfance de son frère et de la sienne. Est-ce bien à ses propres souvenirs qu'Emile a fait allusion en écrivant cette phrase ? Et serait-il vrai que lui, dont l'âme fut si douloureuse, ait connu dans la vie quelques années de bonheur paisible ? A peine la question s'est-elle posée et voici que déjà des images anciennes, à demi effacées, viennent se présenter à ma mémoire. Elles m'étonnent d'abord, car elles sont riantes et douces, et de ces imageslà, nous sommes maintenant déshabitués ; mais elles se précisent peu à peu, il faut bien les reconnaître ces images d'un passé cher dont une ombre voile l'éclat.
Essayons d'oublier pour un moment les douleurs qui vont suivre, les longs tourments d'âme, les déchirements
de cœur, la mort tragique enfin qui brisa tant d'espérances, pour évoquer ces visions heureuses, pour revoir Emile dans sa paisible enfance. Une photog-raphie ancienne va m'aider à préciser ses traits : elle me montre un enfant aux joues rondes et pleines, gravement installé sur un haut tricycle dont il serre avec force le guidon ; ses yeux sont calmes et résolus. Comme cette image me paraît lointaine 1 Instinctivement, mes regards en cherchent une autre ; ils viennent s'arrêter sur une photographie d'il y a cinq ou six ans. Oh! celle-ci, je la connais bien 1 les traits sont amincis, la bouche est plus serrée, l'expression est pensive, les yeux sont rêveurs et dénotent la lutte intime, une sorte de trouble et de douleur émane d'elle. Pourquoi l'ai-je regardée en cet instant? Comment vais-je m'en dégager? Peut-être en allant plus loin encore dans la vie d'Emile... Voici sa dernière photographie; je le vois en sous-lieutenant, dans des bois couverts de neige; tous les traits de l'enfant se retrouvent dans son visage apaisé et virilisé ; plus de trouble, plus d'inquiétude. Le tourment de son âme aurait-il pris fin?
Cette image, avec tous les souvenirs déchirants qu'elle rappelle, est encore trop douloureuse; mieux vaut en chercher une plus douce, et pour la trouver je vais fermer les yeux. Je vais le revoir lui-même, tel que je l'ai vu pour la dernière fois, je vais revoir son dernier sourire et son dernier geste qui voulait dire : « A bientôt » ; et cette image virile, paisible et souriante, qui m'apparaît dès que j'évoque sa pensée, me fortifiera tout en m'attendrissant ; sûre maintenant de l'apaisement qui s'est produit en lui, je pourrai plus facilement revenir vers le passé, oublier, pour le faire, les douleurs profondes de l'adolescence et de la jeunesse, et puis supporter leur poids quand l'heure viendra de parler d'elles.
« C'est une belle chose que Tenfance, écrit
Emile, parce que, quand la santé ne manque point et que le bien-être non plus n'y fait pas trop défaut, la vitalité y est puissante... Enfances violentes, enfances gracieuses, enfances songeuses... »
Une enfance songeuse, telle fut la sienne ; songeuse, mais non point mélancolique ; il le fait écrire par Germaine ;
« Mon frère, dans son enfance, vivait par l'esprit; mais pas d'extrême sensibilité, de la sérénité. »
Dans quel décor sa figure d'enfant va-t-elle m'appa, raître? Est-ce au milieu de ces montagnes d'Auvergne où il naquit le i5 août 1880? Non, là, je ne retrouverais rien de son âme, car il n'avait pas encore deux ans lorsque nos parents quittèrent les mines de la Combelle, Saint-Etienne, la ville noire, Montaigu, le joli petit village bourbonnais, voici le cadre de son enfance, c'est là qu'il me faut le chercher.
Saint-Etienne, d'abord ; qu'elle est sombre pourtant, cette ville aux murs noircis, au ciel constamment terni par la fumée et par la suie, cette ville sans passé, dépourvue de tout monument historique ! Et comme elle semble peu faite pour plaire à une âme de poète. Emile a écrit lui-même à ce sujet dans un de ses romans :
« C'était là un sombre décor pour une enfance rêveuse. La rude existence des travailleurs a toujours eu pour moi un aspect sombre et presque hostile... Combien de fois depuis, en voyant dans plusieurs villes de province de
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bonnes cathédrales gothiques qui se haussent au-dessus des toits voisins avec cet air ailé que leur donnent leurs chimères et leurs gargouilles, combien de fois j'ai regretté qu'une œuvre d'art pareille n'ait abrité mes premiers désirs. Elle m'eut donné une image nette de la beauté ; elle m'eut épargné peut-être la stérile mélancolie que je dispersais sur de maigres horizons coupés par des montagnes de cendres et par les chapeaux en bois des puits de mines. »
Il avait probablement raison en un sens : l'absence de chefs-d'œuvre qui eussent pu répondre à l'élan encore vag-ue de son âme vers la beauté, l'habitua trop tôt à chercher en lui-même ces satisfactions -d'art que le monde extérieur ne lui procurait pas. Ce fut là pour lui une source de mélancolie et .de rêves.
Faut-il croire cependant que cette âme, tourmentée d'un précoce désir de plénitude et de perfection, aurait pu trouver dans des choses visibles, si belles qu'elles fussent, une satisfaction complète? Cette supposition semble démentie par les regrets et les amertumes qu'Emile éprouvera si souvent dans ses rapports avec le (( monde des apparences ».
Du reste, en février igiA, revenant d'un court voyage dans le Nivernais, il écrira sous ce titre : « Les plus brèves visions des choses », les lig-nes suivantes :
(( A propos de ce court voyage, je pensais qu'à présent les images les plus brèves des choses extérieures sont celles qui me conviennent le mieux. Un regard, un coup d'œil, cela suffît; non que j'aie tout vu, tout aperçu, mais
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la puissance d'émotion est épuisée. Tout ce frêle ensemble d'apparences qui compose un point du monde extérieur, en un instant est épuisé, connu; il faut quelque chose de plus agissant, de plus émouvant, qui introduise dans une sphère de plus grande activité. »
A cette époque, lorsqu'il voulait travailler sérieusement, il en était même venu à fuir des paysag'es trop pittoresques ou trop émouvants, de crainte que son esprit ne fût distrait de pensées plus graves.
Et puis, pour en revenir à Saint-Etienne même, que de jeux furent abrités par ces murs à l'aspect si mélancolique ! Que de g-lissades dans le long corridor bien ciré ! que de joyeuses parties de cache-cache ! Et plus tard, quand les cinq enfants eurent grandi et ne se suffirent plus à euxmêmes, que de réunions animées, précédées quelquefois par la représentation d'une courte comédie ! Leur mère est toujours là, jouant avec eux, et sa présence aimée ajoute îin charme de plus à ces après-midi de congé, à la g-aîté desquelles sa vigilance sait toujours mêler une douce gravité.
Emile et son frère aîné François, d'un an plus âgé que lui, sont des compagnons inséparables, et leur amitié, commencée dès le berceau, continuera sans interruption et sans nuage jusqu'à la mort. Pendant la guerre, Emile répétera encore : « Je sens à peine le besoin d'un ami, car je trouve en François tout ce qu'il me faut. »
La profonde différence de tempérament et de caractère ne semblera former entre eux qu'un lien de plus, sans doute parce qu'ils se complètent mutuellement.
A Saint-Étienne, ils font ensemble de longues promenades dans les environs, qui sont pittoresques et fort beaux ; ils ont des amis nombreux qui leur resteront toujours fidèles. Aussi, malgré le regret d'Emile de
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n'avoir pas contemplé dans son enfance de grandioses spectacles, il ne g-ardera jamais de Saint-Étienne un mauvais souvenir, estimant avec raison que la franche cordialité de ses habitants avait eu sur son âme une très salutaire influence.
Mais comme Montaigu lui était plus cher ! Montaigu, ce riant village perdu dans la verdure, où, dans la maison des grands-parents, se passaient toutes les vacances. Et pourtant, là encore, quel contraste quand on se rappelle ce que fut Emile plus tard et combien il souffrit de sa sensibilité d'artiste! Situé au milieu des « lentes plaines du Bourbonnais d, Montaigu ne semble parier que de repos et de douceur. Les yeux y découvrent de tous côtés des collines arrondies et boisées, des champs fertiles que labourent des bœufs blancs à l'allure paisible et majestueuse. Rien n'y est austère, âpre, exaltant; tout y sourit, tout y invite à la rêverie facile, aux joies calmes, au bonheur sage et mesuré. Ces champs, ces bois^ cette atmosphère sereine n'ont point suffi à pacifier l'âme d'Emile, à la préserver de ces angoisses morales qui devaient le faire, dans la suite, si longuement souffrir.
Qu'il aimait Montaigu cependant et avec quelle JRèvre les enfants attendaient chaque année l'époque fixée pour le départ! Le voyage avec ses menus incidents, le déjeuner dans le train, les gares reconnues au passage, tout était source de joie. Puis l'arrivée à Saint-Gérand-le-Puy, les battements de mains en apercevant le cher grand-père, papa ami, comme leur tendresse le leur faisait appeler ; rinstallation animée dans le break après quelques petits témoignages d'amitié donnés à la bonne jument grise, et le sentiment de liberté, de détente qui les envahissait et se traduisait par mille exclamations le long du trajet, qui était de douze kilomètres environ. Mais le bonheur ne devenait complet qu'en approchant de Montaigu, lorsque la voiture s'engageait dans le chemin raide et
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pierreux qui, après avoir longé le cimetière, vient, par une rapide descente, rejoindre devant l'église la rue qui monte de la place. Là, sous le marronnier, tous mettaient pied à terre, la pauvre Bichette aurait eu trop* de peine à gravir avec un tel chargement les quelques mètres de côte presque droite qui lui restaient à faire. Et, tandis que péniblement elle tirait la voiture jusque dans la « grande cour », les enfants allaient en avant, escaladant bien vite les quatre marches bordées de sapins et de rosiers qui les séparaient de la « petite cour » où les attendait leur grand'mère.
On dînait de bonne heure, ce qui leur permettait, sans avoir à s'inquiéter de l'exactitude, de monter, par les beaux soirs d'été, sur un'plateau couvert de bruyères roses, et là, immobiles et muets, de regarder longuement le soleil se coucher en empourprant la plaine. C'était une de leurs meilleures distractions ; mais ils en avaient bien d'autres : le jardin leur semblait un univers merveilleux. Ce jardin se trouvait sur une colline désignée sous le nom de « montagne » et que sillonnaient de petits sentiers ombragés par de beaux chênes avec, à droite, un bois minuscule, plus mystérieux encore, où l'on allait en septembre ramasser les marrons luisants pour en faire de longs chapelets.
Comment des imaginations d'enfants n'auraient-elles pas aimé ce gracieux décor et rempli la montagne de visions enchantées? Le mot d'univers, employé il y a un instant, n'est pas une exagération ; là-haut, rien ne leur manquait, puisqu'ils pouvaient créer toutes les images des choses qu'ils désiraient, accomplir toutes les prouesses, réaliser en quelque sorte tous les rêves. C'était ainsi, presque sans le savoir, d'incessantes tragédies qu'ils inventaient et qu'ils j ouaient à l'ombre des chênes séculaires. « Il ne nous semblait pas que nous fussions petits, écrit Emile, mais grands. »
Le soir venu, les enfants s'installaient dans la petite
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cour, et là leur grand-père leur racontait de belles histoires. Tantôt il leur parlait des grandes scènes bibliques, tantôt des Grecs et des Romains, ou bien c'était de quelque tnerveilleux conte de fée qu'il leur faisait le récit.
N'évoquerai-je pas aussi le souvenir de la chère g-rand'mère, plus silencieuse, mais dont l'active tendresse entourait ses petits-enfants des soins les plus dévoués et qui pensait à tout sans jamais paraître affairée. Dès huit heures du matin, ayant fini d'organiser la journée, elle était déjà dans sou fauteuil près de la fenêtre, une broderie à la main, accueillant ses hôtes par un sourire.
Mais ce n'est pas dans son enfance seulement qu'Emile est venu à Montaigu et qu'il a aimé ce village charmant que dominent les ruines d'un château fort. Toute sa vie, il n'a jamais manqué d'y retourner plusieurs fois par an ; puis, devenu libre de choisir sa résidence, c'est là qu'il a voulu s'installer, c'est là qu'il a passé la plus g-rande partie des trois années qui ont précédé la guerre, plus heureux, plus paisible dans cette demi-solitude que partout ailleurs, trouvant dans la tante qui le recevait comme un fils « une société qui plaît et qui est toujours prête )). C'est de là aussi que je commence à écrire ces souvenirs.
Ce que furent pour Emile ces lieux que nous aimions tant, il le dit dans les lignes suivantes, écrites trois mois avant la guerre. Il revenait de voyag-e, il avait souffert, le retour ici lui fut infiniment doux, et tous ceux qui le virent à ce moment-là remarquèrent l'espèce de détente qu'il semblait éprouver.
(( Doux matin de printemps, avec quel plaisir, approchant d'ici, je retrouvais cet autre décor, sans éclat, aux lignes sinueuses et familières, monotonie charmante; accueil, amitié.
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bienveillance, un bien-être nouveau. Puis, à cause de tant de peine, un tel sentiment d'être mêlé à ces choses, de faire partie d'elles, que leur douceur entrait en moi, ou que moi je m'en allais en elles comme si toutes mes veines avaient été ouvertes. Pureté, clarté, fraîcheur du matin après un g-rand ébranlement. Une tendresse de plus à retrouver ces choses familières, une reconnaissance qu'elles fussent douces, amicales ; un prix inestimable donné à tout ce qui est doux, à tout cer qui vous aime, à tout ce qui a de l'affection pour vous ; cela seul restant, subsistant... Des larmes, quelque chose qui se résout, se fond, s'en va par des pleurs qui semblent l'expression extrême de la peine et qui, en réalité, l'emportent avec eux. »