‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 14 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Portrait moral,

Ce qu'Emile fut, au point de vue moral, dans son enfance, je crois qu'il suffira, pour l'indiquer, de transcrire ces quelques lig-nes jetées rapidement sur le papier et destinées à peindre le héros de son roman, toujours par la plume de sa sceur :

« Il avait des buts élevés, j'ai senti cela dès l'enfance, bien longtemps avant d'avoir pu me Texprimer, m'en rendre compte. Je savais très bien, longtemps avant de me l'être dit, que tous les désirs vulgaires lui étaient étrangers ; avec lui, il s'agissait d'autre chose; je n'en aurais jamais douté quand j'allais le trouver au sortir de quelque conversation banale... ce n'était pas de l'indilférence, car je ne l'ai vu indifférent à rien, mais une sérénité propre aux enfances idéales. Il me rendait service en ce que mes petites

préoccupations lui étaient étrang-ères ; tout ce qui n'était pas d'àme il l'ignorait, n'écoutait pas... Un enfant sage... Un air très étonné... Pourquoi ce grand livre sous le bras?... le regard limpide... Il faut longtemps chercher pour retrouver quelque trace de ce qui fut lui plus tard : alors une seconde d'éblouissement, un g-rand vide imprécis, une place pour tant de choses... »

physionomie d'enfant sage et réfléchi pour y discerner un signe précurseur du dilettante tourmenté qu'il sera plus tard. Voici pourtant qu'un rapide éclair a passé dans ces yeux limpides, illuminant un instant des profondeurs inconnues, puis le calme s'est fait de nouveau, et chacun, autour de lui, le voyant uniquement occupé de ses études, auxquelles il s'applique avec acharnement, répète : « Emile sera un savant, il n'aimera que ses livres, le reste n'existera pas pour lui. »

Tout ce qu'il entreprend, il désire le pousser à la perfection et il multiplie ses efforts dans ce but, aussi lui reproche-t-bn un peu de lenteur; et parfois, tout enfant, il pleure sur ses devoirs inachevés, auxquels il a consacré trop de temps. Il est tenace aussi et semble ignorer le découragement. Quand il souffre, pendant longtemps nul ne le sait : autant qu'il le peut, il exerce sa volonté à dominer la douleur, et du reste il parle peu de lui-même. Il est assez taquin, car il a beaucoup d'humour, et il désire, de plus, voir autour de lui régjier la perfection. Toujours égal d'humeur, craignant les éclats, les disputes, les démonstrations trop vives d'un sentiment quelconque, il trouve le moyen d'être en excellents termes avec tous ses camarades, et ceux-ci lui pardonnent faci-

22 EMILE CLERMOXT

lement des succès dont il ne semble pas même tirer vanité. Il est guidé dans tous ses rapports avec les autres par un sens rigoureux de justice qui le porte à prendre entièrement sur lui la responsabilité de petites sottises commises à plusieurs, s'il suppose sa part un peu prépondérante ; ces occasions sont rares, car il cherche ordinairement à ne rien déranger ou troubler dans la vie d' autrui.

La trace de tous ces traits de l'enfant sage de jadis se retrouve dans la physionomie de l'artiste. Quel labeur acharné révèlent les brouillons de ses romans, les extraits de ses lectures, les notes innombrables préparées avec soin sur les sujets les plus variés ! Quelle lutte persévérante aussi, une fois la crise la plus aiguë terminée, pour arriver par la raison et la volonté à discipliner une imagination trop vive et une sensibilité trop ardente.

Et de même, à travers la vie, il passe silencieux, un peu timide, se pliant facilement à tous les genres d'existence, souvent inaperçu au milieu de personnalités plus nettement définies ou plus sûres d'elles-mêmes. Emile Faguet, qui le connut si bien et l'honora de son amitié, écrivit de lui après sa mort :

« Sou caractère était délicieux. Il était extrêmement modeste et même timide. Il s'approchait de la gloire comme ses héros du bonheur, avec une sorte de contraction, de frisson et de tremblement. Il était comme désespéré d'avoir à vous parler de ses ouvrages et il prenait-sur lui-même avec effort pour vous en parler. »

A moins qu'il ne le révélât, personne ne se serait douté de la vie intense que cachaient ses apparences si simples et si peu encombrantes.

l'enfant 23

Cette modestie, qui tenait en partie à sa timidité, à sa crainte de gêner les autres, avait encore un autre principe. En dépit de son individualisme qui ne pouvait aller sans org-ueil, et à côté d'une connaissance de sa supériorité intellectuelle qu'il ne pouvait ignorer, il jugeait ses lacunes et ses faiblesses avec une sévérité pénétrée d'un sentiment de justice et d'un besoin de sincérité.

Par là, il se rapprochait de l'humilité chrétienne qu'il savait admirer, il en écrit en 19 12 :

« L'humilité a été de bon droit indiquée par le christianisme comme la première vertu d'une vie vertueuse. Orgueil, suffisance, confiance en soi, ces péchés inhérents aux vertus, l'humilité corrige tout cela. »

Dans Emile devenu jeune homme nous retrouvons aussi le désir de perfectionner tous ceux qui lui sont chers. Il fait écrire par Germaine en parlant de son frère :

« Attentif et souffrant dès que quelque chose n'était plus parfait chez tous, mais aussi chez moi. »

Et pourtant un profond abîme semble séparer cet enfant sage du jeune homme souffrant et passionné qu'il deviendra. Cet abîme, c'est la sensibilité qui va d'abord le creuser. Cherchons donc plus soigneusement ; essayons de découvrir les premiers sj'mptômes de cette sensibilité aiguë qui jettera dans la suite tant de^ cris de détresse.

Ceux qui ont connu Emile dans sa petite enfance s'accordent à nous dire qu'il était affectueux, délicat, infiniment doux, craignant toujours de faire de la peine aux autres et de les blesser. Une ancienne bonne raconte le fait suivant : elle le promenait un jour dans le village ;

24 EMILE CLLRMONT

un autre enfant s'approcha de lui. demanda la permission de l'embrasser; puis, par jalousie ou méchanceté, le mordit cruellement. Emile poussa un cri, mais ce fut tout. S'apercevant que sa bonne, désolée de cet incident. se mettait à pleurer, il la tranquillisa de son mieux : « Ne craienez rien, lui dit-il, je dirai à maman que cela ne m'a pas fait mal. » Et, en effet, dès que sa mère aperçut la blessure, il se hâta de lui expliquer qu'il ne souffrait pas du tout, ne voulant pas qu'à' son sujet quelqu'un pût être blâmé ou contristé. N'est-ce pas ainsi qu'en famille on Ta toujours vu ?

Sa propre sensibilité, aisément blessée, lui faisait comprendre facilement les souffrances des autres ; il les éprouvait pour ainsi dire en lui-même par une sympathie à peine consciente ; aussi la pensée de faire souffrir devait-elle lui être doublement insupportable. Pour ce qui était de ses douleurs personnelles, il les connaissait du moins complètement, il pouvait ou les accepter ou s'en dégager; mais connaît-on jamais à fond les douleurs d'autrui et que peut-on pour elles ?

Le récit d'un autre incident pourra servir à caractériser sa sensii^ilité d'enfant, à huit ou dix ans cette fois. Nous jouions tous ensemble un soir d'été sur la place Marengo, si connuedes jeunes Stéphanois. Un facteur âg-é arriva peu après nous, tenant par la main sa petite-fille de deux ou trois ans. Au bout de quelques instants, le grandpère s'arrêta, posa par terre un jouet très bon marché et avec beaucoup de tendresse amusa la fillette. Les enfants s'étaient intéressés à ce groupe ; mais ils recommencèrent bientôt à jouer, et l'un d'entre eux, en courant, heurta le jouet du pied et le cassa. Dès qu'il s'en rendit compte, il s'arrêta et se retourna. Le grand-père avait ramassé le jouet, repris la fillette par la main, et tous deux s'en allaient lentement, tête basse, dans l'ombre. L'enfant consterné les regarda partir, sans songer même à s'excuser, et bien des années plus tard le souvenir de la peine

l'enfant 25

qu'il avait infligée par sa maladresse continuait à le poursuivre comme un remords.

Cet enfant n'était pas Emile, mais celui-ci, dans une lettre datant de 1902, écrit :

« J'ai gardé de toi des souvenirs qui me sont particulièrement chers ou qui, pour mieux dire, font partie de moi-même. Te souviens-tu qu'étant enfant... ? »

Et en quelques mots il rappelle le fait. Sa sensibilité avait évidemment connu des blessures semblables à celles-ci, et que beaucoup peut-être jugeront bien puériles.

Rappelant ses propres souvenirs, il écrivit dans le plan d'//i Memoriam que Maurice devait être, dès l'enfance, caractérisé par une g-rande bonté et pitié, tout à fait l'opposé du « héros au regard dur de Nietzsche )). Trait d'autant plus remarquable que l'influence de Nietzsche sur ses pensées avait été considérable à une certaine période de sa vie. Le moment n'est pas venu d'étudier cette influence ni la réaction qui en libéra l'âme d'Emile, surtout pendant la guerre. Mais, si l'enfant fut une « merveille de bonté », voici une des dernières notes écrites sur son ca,rnet de guerre par l'enfant devenu homme :

« S'abandonner à la bonté. Avoir laissé tout scrupule, toute honte, toute gêne, risquer le dédain, le rire, les affronts ; s'abandonner à ce penchant secret d'être bon sans mesure, sans considération autre que celle de n'être pas injuste. »

Comment caractériser cette sensibilité même qui devait, dans la suite, le faire tant souffrir? Sensibilité délicate et

20 EMILE CLERMO.XT

raffinée que tout contact meurtrissait et qui cependant cherchait sans cesse autour d'elle des pointes aig-uës pour s'y blesser ? Sensibilité fascinée par les apparences séduisantes, mais aspirant avec non moins d'ardeur à la possession de beautés invisibles. Sensibilité profonde où résonnait longuement l'écho de chaque impression douloureuse. Sensibilité qui formait l'élément principal de son tempérament d'artiste. Splendide apanage, la nommeront quelques-uns ; cruelle sing-ularité, pourront murmurer les autres.

Et nous, qui avons pénétré un peu dans les secrets de cette âme, que dirons-nous? Faut-il l'envier? Faut-il la plaindre ?

Sans aucun doute, la souffrance l'a visitée plus souvent que la joie, souffrance d'autant plus vivement sentie que, généralement, l'extérieur ne la trahissait pas. Si faible et désemparée, elle se fût courbée jusqu'à la fin sous ce poids accablant, si elle se fût laissé emporter à la dérive par des impressions perpétuellement chang-eantes dans leur amertume même, certes, elle eût été plus à plaindre qu'à envier. Mais, puisqu'un jour Emile a eu la force peu commune de remonter ce courant et de soulever virilement ce fardeau, puisqu'il a su placer le devoir envers la patrie au-dessus de tous les désirs et de tous les effrois de la sensibilité, puisqu'il s'est approché de Dieu à mesure qu'il se purifiait et s'ennoblissait par l'héroïsme et le don de soi, pourquoi le plaindre ?

Ne devons-nous pas voir plutôt dans toutes ses souffrances les étapes d'une ascension, douloureuse il est vrai, mais pourtant consolante, vers la lumière et vers la paix ? Ascension généreusement poursuivie jusqu'à la dernière heure, malgré des ang-oisses d'àme si profondes qu'elles lui arrachèrent un jour cette plainte jetée sans date sur une feuille volante : « J"ai étrangement souffert ! »

Page 1