CHAPITRE III
Influences familiales.
Mais si l'enfant aux grands yeux limpides connut de bonne heure les souffrances causées par une impressionnabilité trop vive, n'en connut-il pas d'autres? Comme nous l'avons déjà vu, il parlait rarement de lui et sa tendresse même était peu expansive : nul, pendant son enfance, ne pénétra dans les premiers secrets de cette âme et ne put la consoler ou la guider ; solitude un peu surprenante au milieu d'une famille heureuse et étroitement unie, mais qui s'explique par le caractère individualiste et réfléchi d'Emile.
A peine a-t-il commencé à raisonner et à prendre conscience de lui-même que déjà il se considère un peu comme le centre du petit monde qui l'entoure, et ce sentiment instinctif^ au lieu de se traduire comme à l'ordinaire par des paroles ou des actes ég-oïstes, le pousse simplement à attacher une importance excessive à ses idées, à ses impressions personnelles. D'autre part, il a un grand désir de vérité, et des réponses rapides ou incomplètes le tourmentent et le blessent plus qu'elles ne servent à l'éclairer. Enfin ne sait-on pas que les
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natures très sensibles redoutent tout contact intime avec d'autres âmes qui ne les comprennent pas parfaitement et risquent de les blesser sans le vouloir? Le plus souvent, elles sont silencieuses et repliées sur elles-mêmes. Tel fut le cas d'Emile. Son père essaya en vain de créer entre lui-même et son fils une de ces douces intimités qui laissent une trace ineffaçable dans des âmes d'enfant; Emile se prêta peu à ce désir.
Peut-être convient-il de faire remarquer que leurs caractères étaient bien différents : son père, ingénieur, ancien élève de l'École des Mines de Saint-Étienne, était beaucoup plus actif, enthousiaste et expansif et cherchait davantag-e à concrétiser ses rêves. Son imagination était vive, trop vive peut-être, car elle donnait parfois naissance à des illusions, sans l'entraîner pourtant au delà du domaine des choses visibles. Au point de vue psychologique, son caractère est un de ceux qui, dans la suite^ intéressèrent le plus Emile. Il aimait à imaginer ce qu'une nature aussi riche aurait pu donner si elle avait été à même de se développer librement, car cet enthousiasme ardent et cette volonté entreprenante se heurtaient perpétuellement à des obstacles infranchissables pour eux. mais qui semblaient bien mesquins en face d'un si grand déploiement de personnalité. De nombreux revers l'attristèrent sans jamais l'abattre, et dès qu'il se voyait obligé d'abandonner une œuvre commencée, il se remettait à une autre avec une énergie et une persévérance inlassables. Il avait l'esprit cultivé et le goût sûr, mais il n'aimait que. les ouvrages sérieux et trouvait que la lecture des romans, quels qu'ils fussent, était une perte de temps. Sa parole était chaude et vibrante. Voici le jugement que porta sur lui, après sa mort, M. Murgue, Président de la Société amicale des anciens Élèves de l'I-xole des Mines de Saint-Étienne :
« Il avait une intellig-ence des choses vive et
prompte et procédait par grandes envolées, aidé en cela par une parole abondante et chaude; mais comme il arrive souvent, l'enthousiasme lui dissimulait l'obstacle contre lequel il Se heurtait parfois. Dans ses relations, Clermont était le plus aimable et le plus serviable des hommes. Il mettait à se rendre utile cette chaleur qu'il apportait en toutes choses et qui lui valait l'universelle sympathie. »
Lorsqu'il en avait le temps, il donnait volontiers des conférences sur des sujets variés. Il en fit, en particulier, une sur la franc-maçonnerie et la prépara avec grand soin. Cette question l'intéressait tout spécialement et il considérait comme un devoir d'exciter ce même intérêt dans l'esprit de ceux qui l'entouraient. Pour lui, la franc-maçonnerie était la plus grande ennemie de la France ; c'était donc par patriotisme qu'il jugeait nécessaire de l'attaquer. A part cela, il ne s'occupait pas de politique et c'est peut-être une des raisons pour lesquelles Emile se tint aussi à l'écart en attendant de s'être mûrement formé une opinion personnelle.
Mais précisément parce que les rêves de mon père ne l'emportaient pas hors de la sphère où il avait naturellement à se mouvoir et le poussaient non à la méditation, mais à l'action, il lui était bien difficile de comprendre la nature d'Emile, plus complexe et plus tourmentée. Il faut un réel sens psychologique, que Taffection la plus vive ne suffit pas à créer, pour discerner dans une âme d'autres aspirations et d'autres attraits que ceux que l'on connaît soi-même et surtout pour savoir, au lieu de contrecarrer brusquement ces tendances qui ont forcément un bon et un mauvais côté, les diriger doucement. Aussi, Emile, dont la conduite était généra-
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lement irrépréhensible et le caractère très facile, arrivat-il à se soustraire presque complètement à aine direction qui ne lui paraissait pas nécessaire et à laquelle s'opposait fortement son précoce individualisme.
Il ressemblait davantag-e à sa mère, sensible et délicate et qu'une grande timidité rendait généralement peu démonstrative. Son affection pour elle était tout à fait tendre. Lui-même dit de Maurice qu'il était le portrait de sa mère, en ajoutant qu'il était « plus méditatif qu'elle )). Emile lui confia-t-il ses premières préoccupations intimes en cherchant près d'elle un appui? C'est peu probable, car peut-être se rendait-il déjà compte que, s'oubliant toujours elle-même, elle eût été fort surprise de voir quel genre de soucis personnels troublait l'âme de son fils. Emile écrit d'elle que son bonheur consistait à aimer et. en effet, la grande énergie qu'elle avait toujours montrée tant que l'affection très chaude dont mon père l'entourait avait illuminé sa vie, sembla l'abandonner dès que la mort eut brisé cette union que rien n'avait troublée jusque là. Plus tard, pensant aux dernières années passées dans la souffrance par une mère si aimée, Emile écrira cette ligne émue :
(( Pauvre chère maman, qui se repentait de ne pas assez trayailler à se perfectionner. )>
Et plus tard encore, sur ie front, son souvenir remontant jusqu'aux jours lointains d'une enfance paisible, il écrira :
(( Leur mère représentait pour eux le bonheur et la joie. Une de ses fonctions était d'être heureuse. ))
Pureté, douceur, dévouement, joie trouvée dans le don de soi et le bonheur des autres, telle fut l'atmosphère
dont l'influence maternelle entoura Emile enfant. Si, trop replié sur lui-même, il n'en a pas profité autant qu'il l'aurait pu, il n'en est pas moins certain que c'est à elle qu'il dut, en grande partie, cette délicatesse de sentiments et même de style si^oûtée des lecteurs de Laiire. Comment les trois fils n'auraient-ils pas subi la douce influence de leur mère? Elle s'occupait tout spécialement d'eux. Dès qu'ils rentraient du lycée, à peine la porte ouverte, ils s'écriaient tous à la fois : « Maman ! Où est maman ? » C'était une vraie déception si par hasard maman n'était pas là pour donner elle-même le g-oûter et faire faire les devoirs. Elle s'occupait de tous les détails des études : quand arriva le moment de commencer le grec, elle en apprit au moins l'alphabet pour qu'on pût lui réciter les leçons.
Emile se souvint toujours avec reconnaissance de l'aide qui lui avait été donnée ainsi dans son travail. Voici quelques lignes d'une longue lettre qu'il adressait, pendant sa deuxième année d'École Normale, à sa mère, déjà bien malade. Après lui avoir tendrement demandé de ses nouvelles, il continue :
« Je suis en conférence maintenant. M. X... nous parle du sacre de Ciiarlemagne ; il me g-êne beaucoup, car à chaque instant je m'oublie à l'écouter. Bien entendu, il ne s'ag-it pas de raconter le sacre, ni d'en montrer les détails splendides ou humbles ; mais on discute sur l'authenticité d'une charte, d'une date... Cette question ne m'intéresse pas autrement; je n'aurai pas cela au programme de l'agrégation l'année prochaine, c'est à peu près sûr; par suite, au lieu de prendre des notes, j'aime mieux
causer avec toi. Mais, je te dis, M. X... me gêne, et tu vois que, par une habitude déjà bien enracinée, même en l'écrivant, je m'empêche difficilement de prendre quelques notes... Didier, roi des Lombards, tu connais celui-là, maman, je me rappelle avoir appris cela avec toi; je retrouve comme ceci de temps à autre de vieilles connaissances ; mais les nouveaux venus, qui sont encore plus nombreux, ne me sont guère sympathiques. »
La tendresse d'Emile enfant ne s'épanchait en toute liberté qu'avec la benjamine de la famille, de dix ans plus jeune que lui, et qui resta toujours pour ses frères, même en grandissant, « la chère petite sœur ». Ses lettres de collégien sont remplies de détails sur les faits et g-estes de la petite Marg-uerite, devant laquelle il s'extasie continuellement. Il prit aussi de bonne heure l'habitude de noter les questions ou reparties enfantines qui l'amusaient. « Mais comment a-t-on pu arriver à connaître le nom des étoiles? » Ou des faits qu'il trouvait piquants ; tels les soins donnés à un coq nain qui frissonnait et qui fut g^ravement traité avec des g-rogs chauds. A ces souvenirs d'enfance se rattache l'idée d'écrire les Contes à Lili, projet qui resta ébauché.
Comment s'étonner que chez cet enfant à la fois impressionnable et réfléchi, porté à chercher silencieusement le pourquoi des choses et à ne jamais se contenter de réponses banales, certains événements douloureux aient eu une répercussfon profonde, certaines -idées soudainement entrevues aient hiissé une trace ineffaçable? Telle la pensée de la mort qui, à partir de sa quatorzième année, va s'emparer complètement de lui.
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Le grand-père très aimé vient de mourir. En filein hiver, à la tombée de la nuit, appelés par dépêche, les enfants revoient ces lieux familiers et chers où l'on « s'applique maintenant à faire silence » ; ils voient leur g-rand-père immobile qui ne lem^ sourit plus. Mais pourquoi ne pas laisser parler Emile lui-même, puisqu'il s'est inspiré de ces émouvants souvenirs pour écrire les lignes suivantes, qui montrent assez quelle empreinte profonde avait laissée en lui cette première rencontre avec la mort :
« C'était la première fois que je rencontrais la mort : elle me parut formidable, et il fut pour moi hors de doute que jamais plus je ne pourrais vivre à l'abri de ce souvenir. »
Puis il continue :
(( Enfin, ma mère dit avec un soupir : « Voilà, c'est fini ; maintenant il va falloir reprendre notre existence comme si de rien n'était. » — Elle se parlait à elle-même, et elle n'avait peut-être pas remarqué que j'étais là. Je répondis qu'après avoir une fois bien vu la mort, il me semblait insensé qu'on pût recommencer à vivre comme si l'on n'y pensait pas; j'ajoutai que lout est inutile et vain, puisque tout finit ainsi.
« Ma mère, dès mes premiers mots, s'était tournée vers moi; elle vit que je ne parlais pas au hasard, mais que j'étais pénétré de ce que je disais; elle parut surprise et un peu inquiète;
sans doute elle répéta mes paroles à mon père, car dans l'après-midi, m'ayant emmené promener, il tâcha par sa conversation d'effacer mes impressions du matin. Mais je voyais trop son intention. La campagne, autour de nous, était muette, immobile, le ciel bas pesait sur elle et sur nous; il dégelait un peu, et la neige qui fondait semblait, sur la plaine, un pauvre manteau troué. Des arbres décharnés se dressaient sur l'horizon triste. Mon père, tout en marchant, m'expliquait qu'il ne fallait pas se laisser trop émouvoir par le spectacle de la mort, qu'il était nécessaire d'aimer la vie, et surtout que nous devions désirer nous rendre utiles à ceux qui nous entourent. Je ne répondais point, mais déjà combien j'étais froissé intimement par de telles paroles ! On doit aimer ceci et non cela ; on doit avoir tels sentiments et non tels autres ; est-ce que ces mots ont seulement un sens? Je me promettais d'y réfléchir plus tard...
« Ma terne existence d'écolier se referma sur cette échappée profonde. Deux jours après je rentrai au collège; je me retrouvai au milieu de mes camarades qui jouaient dans la cour sous le soleil jaune de janvier; il me semblait que j'étais très loin d'eux, très différent. -Pendant quelque temps, je gardai l'inquiétante manie de scruter les visages pour y lire les
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ravages du temps, les signes de la décrépitude et de la mort. »
Dans son journal, en 1912, Emile rappelle un autre souvenir se rattachant à ce douloureux événement. Il raconte qu'un parent qu'il connaissait très peu et qui était venu à l'enterrement tint devant lui une conversa" tion qui le frappa. Très ébranlé par la douleur qu'il éprouvait, notre oncle, dans la salle à manger, le soir, au coin du feu, parla d'une voix grave et profonde des désillusions que réservait la vie. « La vie, disait-il, était un théâtre dont, tout d'abord, on désirait avec ardeur pouvoir contempler la scène ; mais tous les spectateurs, possédés du même désir, se bousculaient tant qu'il fallait maintes fois se résig-ner à être rejeté en arrière. Alors, petit à petit, on en venait à comprendre qu'il était plus sag-e de renoncer à cette lutte et que les spectateurs euxmêmes fournissaient un sujet de contemplation assez vaste pour un esprit réfléchi. La sagesse consistait à se contenter de cette contemplation des tentatives humaines, sans y prendre part soi-même. » Emile ajoute :
« Cette gravité, ces images, cette voix profonde, ces visions d'ensemble de la vie, particulièrement dans ce voisinage solennel de la mort^ me laissèrent un très troublant souvenir, comme si là s'ouvrait un domaine magnifique et mystérieux. »
A cette note il avait donné pour titre : « Première impression très vive donnée par une représentation vaste et quasi métaphysique de l'univers moral. »
Un peu plus tard, quelques circonstances particulièrement pénibles eurent aussi sur l'âme d'Emile une vive influence. 11 vit son père, qui avait accepté la direction
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d'une verrerie en très mauvais état, se débattre inutilement contre des difficultés sans cesse renaissantes, et son aiTection filiale lui fit sentir tout le poids de ses accablantes préoccupations. Les ouvriers verriers, en majorité Italiens, et parmi lesquels, le fait était connu, réchange de coups de couteau était assez fréquent, lui inspiraient une sorte de crainte et d'aversion. Il entendait son père, facilement ému parles souffrances des ouvriers et mettant dans ses rapports avec eux toute la bonté possible, se plaindre ensuite amèrement des mauvais résultats amenés par cette compassion imprudente. L'impression produite sur la sensibilité d'Emile fut si vive qu'il ne chercha jamais, dans la suite, à renouveler connaissance avec le monde des travailleurs. Ce fut sur le front seulement qu'il apprit à connaître ces hommes du peuple dont il s'était volontairement écarté, et que, les connaissant, il apprit à les aimer.
Quelques lignes de son carnet de guerre résument sa pensée à leur sujet aussi bien que les résolutions qu'il avait prises :
« Plus d'estime à mesure qu'il v a plus de contact les uns avec les autres. Hommes du peuple, mineurs, on se souviendra qu'à chaque instant on en vovait sortir un héros. »