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CHAPITRE IV

Education morale et religieuse.

Avec la pensée de la mort que nous avons vu s'imprimer si fortement dans l'âme d'Emile adolescent, c'est le problème de la destinée humaine qui s'est posé pour le futur philosophe, et avec quelle acuité! Tout en lui se tend et s'émeut; on sent gronder dans son être une source de révolte, la révolte de cette personnalité dont il a pris conscience si tôt et qui veut vivre toujours, vivre éternellement. Son esprit s'interroge fiévreusement sur le pourquoi d'une existence que les réflexions entendues lui ont fait entrevoir si décevante, si vite brisée dans l'anéantissement du tombeau.

Dès lors le besoin de lumière et de vérité, exceptionnellement précoce chez lui, prend un caractère douloureux, ses premières exigences ne se trouvent pas satisfaites, et bientôt elles ne recevront plus que des réponses de doute et de négation. Nous l'entendrons s'en plaindre et avec quels accents !

Cependant, né au sein de l'Église, n'avait-il pas entendu de ce côté, une réponse d'immortalité, expli-

quant, ennoblissant la destinée humaine? Il est vrai, dans l'enfance, l'éveil de son intelligence s'est fait au contact de la doctrine catholique, mais d'une manière incomplète, mêlée, fug-itive. Lui-même nous le dit dans ces lignes écrites en 1912 :

(( J'ai été croyant à dix ans, quand j'ai fait ma première communion, mais très ignorant. Étais-je croyant auparavant, tout enfant? C'est probable; mais je n'en ai pas le souvenir. Ensuite à treize ans, quatorze ans, je ne l'étais plus. »

La foi, reçue au baptême, a sommeillé d'abord, semblet-il, puis il en a pris nettement conscience en une heure marquante : mais cette foi peu éclairée, peu fortifiée, a disparu bientôt, sourdement minée.

Si nous cherchons les causes de ce triple stade déjà parcouru entre l'enfance et l'adolescence, elles apparaissent multiples. Emile en signale deux dans son plan de roman :

(( Maurice, répète-t-il à plusieurs reprises, n'a pas le « sens du sacré », et il indique que « le frère et la sœur auront reçu une éducation rationaliste et n'auront été dans leur enfance religieux que de forme ».

Pour comprendre exactement la première de ces phrases, il suffira d'en rapprocher le portrait de Clara, la dernière héroïne d'Emile, à laquelle il veut précisément donner au plus haut degré « ce sens du sacré. »

(( Très religieuse, la vue de la nature produit sur elle l'émolion, l'adoration, l'élévation mys-

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tique; elle a le sentiment d'une présence étrang-ère, celui d'une assistance continuelle; puis la pureté : seules les marques d'une nature céleste. »

Cette aspiration de l'âme vers le divin était, dans la pensée d'Emile, une condition presque indispensable pour arriver à la foi, sans que d'ailleurs il voulût mettre la foi elle-même à la merci d'un sentiment. Pour lui, le (c sens du sacré » (les notes que nous citerons plus tard le montrent) n'avait pas à juger de la foi et ne se confondait nullement avec elle, mais il en formait en quelque sorte le prélude et lui donnait ensuite une richesse de plus.

Tel donc qu'il l'entendait, ce sens du sacré, Emile s'en déclarait dépourvu. Il n'en est pas moins vrai que nous surprendrons sans cesse dans les aspirations de son esprit, comme dans celles de son cœur le besoin inextinguible d'une réalité supérieure au monde, immuable, parfaite, infinie.

Il en a tant souffert au milieu des ombres où s'est débattue son âme, il comprend si bien que le mal date de loin, de sa prime jeunesse qu'il déclara un jour à un de ses frères : « Si je me marie et que j'aie des enfants, ils seront élevés très religieusement; si les tiens ne le sont pas, je te préviens que je ne les laisserai pas se voir. »

Cette éducation relig-ieuse qu'il voudrait pour ses enfants, c'est quelque chose de plus que ce qu'il a reçu lui-même : « éducation rationaliste, dit-il, quoique non exclusive de la religion ».

Qu'en fut-il au juste dans la famille tout d'abord?

Dans la formation d'Emile, c'est du côté maternel que l'influence des générations précédentes s'est surtout fait sentir; cependant, notre père parlait toujours de sa mère

à lui avec vénération et avait conservé un souvenir ineffaçable de sa mort calme et sainte. L'histoire de notre famille maternelle nous est beaucoup mieux connue, chaque aïeul ayant laissé des mémoires manuscrits. Là, Emile avait derrière lui tout un passé de foi, de tradition relig-ieuse et de délicate culture morale. Pourtant, les vocations religieuses et sacerdotales, ces « appels successifs », comme il les désigne, y sont tout à fait rares. (( La tranquille raison, la maîtrise de soi, le juste équilibre » y semblent des dons plus fréquents que la vive sensibilité, Timag-ination ardente ou la soif du sacrifice qni font, comme d'instinct, aspirer certaines âmes à une vie héroïque se déroulant sur un plan supérieur à ce qu'elles voient autour d'elles.

Une foi solide, quelque peu empreinte de jansénisme et servant de base à une vie morale austère, voici ce qu'Emile trouva dans la plupart des papiers de famille, mais dans ji'autres il put discerner l'influence de Rousseau, de Saint-Simon, d'Auguste Comte et une tendance croissante à chercher dans la seule conscience individuelle et non dans la loi divine les principes de la vie morale. Cette tendance, plus perceptible encore dans l'éducation qu'il reçut lui-même, eut une importance capitale pour le développement de ses pensées; ayant connu tout jeune le rationalisme en religion et le rationalisme en morale, on voit combien cette première empreinte le prédisposait à des négations plus radicales, disposition que toute la suite de son éducation allait contribuer à accentuer en lui.

(( Religieux de forme », telle est sa propre expression. Que signifîe-t-elle sous sa plume? Certes pas la duplicité d'attitude, car il n'est rien dont on lui ait donné plus tôt l'horreur; mais simplement ceci : les devoirs religieux tels que la prière du soir en famille, l'assistance en famille à la messe du dimanche, étaient rigoureusement observés, mais, pour employer encore des mots d'Emile,

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« parce que c'était bien, parce que cela convenait ». A cette fidélité, ne se joignait pas une foi solide et vivante; il serait plus juste de dire que l'élément surnaturel semblait presque complètement exclu de la religion ; c'està-dire que Dieu était adoré, non parce qu'il s'est fait connaître au moyen de la révélation, mais simplement parce que la raison démontre l'existence d'un être essentiel, principe et fin de toutes choses, et demande en même temps qu'un culte lui soit rendu. La possibilité du miracle, ou même de toute intervention directe de Dieu dans une vie humaine, la possibilité aussi pour l'âme d'une existence personnelle après la mort étaient des questions que les enfants entendaient souvent discuter autour d'eux.

Aucune ferme conviction ne s'établit donc dans l'intelligence d'Emile et, d'autre part, nulle dévotion un peu vivante ne vint ouvrir son cœur à ces relations avec son Dieu qui sont une source de paix, de lumière et de force pour le croyant.

Aussi toute impression de ces premières années de foi s'effaça-t-elle rapidement, ne lui laissant, dans la suite, que le reg-ret de n'avoir jamais été mis en contact avec les vérités surnaturelles d'une manière qui lui eût parlé à l'âme. En 1918, il laissa échapper cette exclamation d'envie :

« Avoir cru une fois, une fois dans sa vie seulement au voisinage du royaume I »

Et Maurice, à son tour, s'écriera amèrement :

« Ces beaux jardins me sont fermés; je n'y fus jamais introduit. »

La morale cjui lui fut enseignée était aussi, dit-il, une morale rationaliste. Dans la Memoriam il fait écrire par Germaine : « Nous étions, dans notre enfance, igno-

rants du péché. » Cette expression ne veut aucunement dire sous sa plume que tous les caprices du frère et de la sœur leur étaient passés par des parents trop faibles ; l'éducation qu'ils reçurent fut au contraire plutôt sévère. Le mot péché étant pris ici dans son sens théolog-ique, « ig-norants du péché » signifie que les enfants n'avaient pas été accoutumés à considérer la morale qu'on leur enseignait comme venant de Dieu, ni par conséquent leurs fautes comme des offenses envers un Législateur souverain. Bien plus, c'était en quelque sorte au nom d'un principe naturel d'honnêteté et de loyauté qu'on leur faisait remplir leurs devoirs religieux, afin de les habituer à ne mettre aucun caprice dans l'accomplissement de tout ce qui se présentait à leur conscience comme un devoir, de quelque nature qu'il fût,

Plus tard, leurs parents se gênaient même pour leur permettre aux uns et aux autres de rester fidèles à des habitudes de piété prises hors de la famille afin de ne pas les exposer à un fléchissement de conscience par lâcheté ou respect humain. Les pousser à changer de manière de faire en changeant de milieu, tolérer même qu'ils le fissent leur eut paru la plus déplorable des formations d'où ne pouvaient sortir que faiblesse et duplicité. Mais Emile ne subit hors de la famille aucune influence religieuse. 11 se prêta entièrement, sous ce rapport du moins, à l'éducation qu'il recevait d'eux, éducation qui tendait à faire redouter toute vie intérieure où la raison et la conscience seules ne suffisaient pas à guider sûrement les âmes.

Cette distinction paraîtra peut-être subtile ; elle a joué un rôle si important dans l'histoire intime d'Emile qu'il est préférable de l'indiquer dès le début. Lui-même ne la perçut que vaguement dans son enfance, ne voyant autour de lui que des exemples de vertu. Mais lorsque, au sortir d'une violente crise d'âme, au cours de laquelle il avait, en face de fortes tentations, senti la fragilité des prin-

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cipes de morale qui lui avaient été inculqués, il entreprit de réagir et de mener une vie plus haute, il examina en philosophe la morale rationaliste et des problèmes de la première importance se posèrent à son esprit : Si la morale ne vient pas de Dieu, de qui vient-elle? Si la morale n'a pas été imposée par un Législateur souverain, en quoi oblige-t-elle ? N'est-il pas illogique de rester chrétien par la morale, alors qu'on ne l'est plus par le dogme ? A ces problèmes qui lui paraissaient des plus graves, il n'eut pas le temps de trouver une solution ; nous indiquerons dans la suite le résultat de ses premières recherches. Citons ici une note sur ce sujet, écrite en 1912 :

« Dans l'état actuel, un prêtre, un moine dans son couvent ont une conduite logique : la morale a ses fondements dans la foi ; la vie exprime la morale et la foi. Mais à part eux, qui a une conduite logique et en ce sens raisonnable ? Qui sait la raison de ses actions ? Personne ; au delà, tout de suite la brume commence ; le brouillard des actions morales, non plus strictement religieuses. »

Pourtant si la religion enseig-née à Emile dans la famille était empreinte de rationalisme, elle était sincère et sérieuse ; une étincelle eut pu suffire à lui communiquer la chaleur et la vie qui lui manquaient. L'étincelle ne jaillit point. Pour répondre aux précoces appels d'un esprit de cette trempe, il eut fallu la pleine mise en lumière des vérités du christianisme. Dans les lignes citées plus haut, Emile semble attribuer à l'ignorance son passag-e presque insensible de la foi au doute. A l'époque dont il parle, il a suivi les quelques catéchismes

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par lesquels le vieil aumônier du lycée prépare les enfants à la première communion. Ce prêtre consciencieux, en face d'une tâche difficile, avait dû adopter quelques méthodes singulières. Écoutons Emile, dans son journal en 191 3, parler de la notation des copies d'instruction religieuse :

« Si votre copie était tout simplement nulle, ne révélant ni savoir, ni intellig'ence, ni aptitudes, vous aviez la note o ; mais si la copie faisait preuve de sottise et de mauvais vouloir, elle était classée au-dessous de o. Comme il y avait pas mal d'esprits forts ou même de mauvais plaisants qui traitaient de haut l'instruction religieuse et remplissaient leurs copies n'importe comment, le brave aumônier ne les classait pas pour cela avec moins de scrupules, et l'élève qui avait o occupait encore un rang estimé. »

On comprend à quoi se réduisait dans de telles conditions l'enseig-nement des sublimes leçons de l'Évangile. La foi d'Emile tenait bon encore, et le sérieux de ses dispositions aussi, car il conte dans ses notes comment la turbulence de ses camarades le bouscula tandis que, au pied de l'autel, après sa première confession, il accomplissait sa pénitence.

Autrement graves que les objections ou les bravades de potaches ignorants allaient être pour lui les doctrines qui, au cours de ses études, se présenteraient à son esprit avec tout le prestige de la science et du talent. On était à l'heure où l'influence kantienne avait tout envahi : tantôt sournoise, tantôt insolente, elle régnait dans l'enseignement officiel, et on ne voyait pas encore s'affirmer la réaction qui plus tard se dessinera, non seulement du

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côté de l'Église, mais au sein même d'une élite universitaire. Cette philosophie qui s'érigeait en norme universelle, Emile allait, sans que rien l'eût immunisé, en être pénétré de toutes parts plus ou moins, suivant les cours et les professeurs, mais fatalement.

En même temps, il sentira vite l'isolement: au milieu d'un grand nombre recevant la même nourriture d'esprit que les autres il sera sans contact intime avec personne, sans quelqu'un près de qui il puisse en toute confiance s'appuyer, interroger, se former. A ses doutes, le doute seul fait écho, ses aspirations s'égarent dans une voie décevante.

Aussi entendez la plainte que plus tard il exhalera :

« Trop sceptique, trop habitué au doute, à la méfiance, moi, dont l'esprit fut formé sans maître, sans que personne autour de moi eût une perception vivante de l'infini, à laquelle j'aurais cru, j'aurais cru de toute mon âme.

«Mais seul, méfiant à l'ég-ard de moi-même, à l'ég-ard de tout ce qui ressemblait à un trouble de l'infini ; précis, sceptique, analysant, n'ayant point commencé par la foi, tant s'en faut, mais par la faiblesse, la petitesse, la pauvreté (tare indélébile), à jamais diminué, sans héritage, non point comme ces fils de prince qui commencent par une noble et large idée du monde. Mais des débuts chétifs dans le doute et presque la trahison, des débuts mesquins à travers tous les dégoûts. Le doute que j'ai connu avec ses extrêmes se rongeant misérablement lui-même.

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Point de splendeur ; le sentiment de la grandeur plutôt pour fuir le monde que pour reconquérir des magnificences perdues. Ainsi pour toujours de l'espèce des petites gens dans les jardins mystiques de ceux qui n'ont jamais cru. »

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