‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 17 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ pour Paris. — Crise de sensibilité. — Service militaire. — Mort de son père.

Une nouvelle phase de la vie morale d'Emile va s'ouvrir avec son départ pour Paris en 1897. Aucun changement n'est perceptible pendant la première année de son séjour au lycée Henri IV, où il vient de commencer sa préparation directe à l'École Normale. Il écrit souvent et ses longues lettres sont en général d'un style calme et enjoué, un peu taquin même lorsqu'elles s'adressent à ses frères ou sœurs. En voici une datant de cette époque :

« Je suis au concours général en histoire... Maintenant je fais ma correspondance, et je la fais comme je peux, c^est-à-dire avec le papier du gouvernement plié en quatre. Nous sommes ici à la Sorbonne, dans la salle Y, qui, se trouvant immédiatement avant la salle Z, est dans

les combles du bâtiment. C'est une très grande salle, bien éclairée, bien placée, percée à jour de deux côtés : d'un côté, à gauche, les fenêtres donnent sur un toit d'ardoises, et à droite, pour changer, sur un toit de zinc. Nous sommes cent soixante dans cette salle; chacun a une petite table séparée : beaucoup travaillent, plus encore mangent. Le lycée a fourni à chacun de nous un filet avec du pain, du chocolat, une orange et du vin. Nous sommes partis une trentaine du lycée Henri IV, un encrier d'une main, le filet de l'autre, et nous avons défilé en masses profondes à travers les rues tortueuses de la montagne Sainte-Geneviève... Vendredi prochain, c'est le concours de version grecque, ce sera plus sérieux pour moi; j'y traînaillerai comme une plantation de nègres!... Il paraît que tu as l'intention de continuer à travailler pour passer ton brevet supérieur ! A ta place cela ne m'aurait pas beaucoup tenté, je t'assure. Il y a bien des choses plus intéressantes que cela, des études plus attrayantes, plus élevées, plus fécondes. D'ailleurs le brevet supérieur n'est pas une chose qui puisse te nuire; il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'une jeune fille ait une instruction à la fois si vaste et si précise, pourvu qu'elle sache s'en souvenir et surtout l'oublier à propos. D'ailleurs, nous pourrons eau-

ser de tout cela dans quelques jours, car tu sais que je compte aller vous embrasser sous peu... Adieu, il y a une première sortie en ce moment et je file (et je ne suis pas le seul). »

Pendant les grandes vacances qui suivirent, Emile inquiéta son père par son enthousiasme pour les théories de Kant et par son désir souvent exprimé de se déprendre des apparences des choses pour ne plus croire à rien si ce n'est à sa propre existence. Aussi son père, plus d'une fois, exprima ouvertement son regret de voir de telles doctrines, si contraires au simple bon sens, inculquées inconsidérément à de jeunes esprits sans souci de l'influence qu elles pouvaient avoir sur leur conduite.

Emile ne semblait pas encore subir toutes les conséquences de cet enseignement, et il se montra pendant ces vacances paisible et réfléchi comme il l'avait toujours été. Il paraissait heureux de retrouver la vie de famille et de causer avec ses frères et sœurs. Il n'appréciait pas les longues promenades et, au lieu' de marcher, préférait s'asseoir à l'ombre de quelque beau noyer. Il avait toujours dans sa poche un petit volume des Pensées de Pascal et le tirait pour en lire quelques passages dès qu'il pouvait s'isoler.

L'année suivante un changement étrange s'accusait en lui, changement qui n'échappa à aucun de ceux qui l'entouraient. Sa santé même en subit le contre-coup. Et quel étonnement douloureux en le voyant lui, jusqu'alors si posé, maître de ses paroles et de ses actes, maintenant le regard rêveur et troublé, les mouvements nerveux, toujours en proie,' semble-t-il, à quelque désir ou à quelque tourment d'une violence singulière. A la fin des vacances, il allait mieux et put reprendre ses études, mais il 'garda bien longtemps des traces de cette secousse.

5o EMILE CLERMONT

D'où provenait-elle? Le plan 6' In Memoriam permet de répondre à cette question. Comme Maurice, il commençait à traverser « une longue crise douloureuse après une enfance pure et recueillie .^. Dans cette crise, dit-il plus loin, « il y a l'art, l'amour, toutes les apparences séduisantes, une recherche de l'au-delà par les excès dans la sensibilité », crise qui, d'après lui, dura jusqu'à 23 ou 24 ans. Ailleurs il indique qu'après un premier chapitre sur l'enfance de Maurice, il faudra en faire un second sur son adolescence et ajoute cette indication : « Montrer une sensibilité déjà plus troublée, violente, incertaine, des ondes pathétiques. »

A son tour Germaine écrit de son frère : (il était dans) «l'inquiétude, le chang-ement ; moi seule je le voyais, mais n'en parlait pas, même avec lui, puis un jour il m'avoua qu'il souffrait de tout. »

Et dans son journal deux notes intimes datant de 191 1 et de 1912 rappellent les pénibles souvenirs de cette période douloureuse.

La première est empreinte d'une morne tristesse :

« Jeudis à Paris interne, jours de sortie, tristesse illimitée. Horreur à présent en pensant à tout cela. Des soirées tragiques dans des squares à la tombée de la nuit : bruits et lumières mourant; véritables agonies intérieures; tout me manquait : direction intellectuelle, amour, espérance, bien-être de toute sorte. J'avais quelquefois alors une sorte d'invention spontanée du merveilleux, des féeries, des cités sous les eaux, cela dans un brouillard, dans un songe, avec des appels lents et mvtérieux. »

LE JEUNE HOMME 5l

A la seconde de ces notes il avait donné pour titre Une représentation du « Malade imaginaire » :

« Un jour, à Paris, quand j'étais pensionnaire au lycée Henri IV, un certain nombre d'élèves en uniforme, au nombre desquels je me trouvais, furent conduits à la Comédie-Française pour voir jouer Molière, l'ayant peut-être mérité par de bonnes places ou des notes. Je devais avoir i8 ans. C'était l'après-midi, j'étais sans joie alors qu'on riait autour de moi dans la salle; beaucoup de jeunesse, des jeunes filles, des abonnés aussi, des familles dans les loges. Je n'ai pas gardé d'impression précise de la^ représentation. Mais je sais que j'étais triste, trop sensible, manquant de tout, manquant de maître absolument, de quelqu'un, livre ou homme, qui m'eût parlé selon mes inclinations profondes ; à cause de cela un peu maladif, souffrant, délicat, réservé, très simple, très modeste. Je me rappelle que, vers la fin de la pièce, l'acteur principal — et il me semble que c'était Coquelin — arrivant par le fond de la salle, traversait le public, et, enjambant la rampe, sautait ainsi sur la scène, puis continuait çà et là une promenade endiablée; il était en culottes courtes de satin noir, avec des rubans aux genoux, et je revois cela très bien,, car il a passé tout près de moi, entre les fauteuils où mes

camarades et moi ce jour-là, par faveur, nous nous trouvions. Il était suivi d'une bande d'apothicaires qui se tenaient, je crois, l'un l'autre par le pan de l'habit, courant, sautant; cela avec un certain rsthme d'allure bien réglée.

« Or c'était là le clou de la représentation, le point culminant de l'audace et de la joie, ces apothicaires et médecins promenant leurs instruments jusqu'à travers la salle, la fête débordant de la scène, mêlant le public à la représentation. Donc c'était le comble de la joie et personne n'en doutait; le rire n'avait jamais été si éclatant, si continu, et la file des acteurs semblait par son entrain avoir conscience et satisfaction d'un si grand rôle. Mais je me souviens bien que je ne pouvais même pas comprendre et qu'il nV avait là rien pour moi. »

A ce malaise moral s'ajoutaieot pour Emile de vives inquiétudes de famille, car ses parents étaient tombés tous les deux gravement malades. Le danger immédiat avait été conjuré, mais Tàng-oisse constante que laissait désormais à leurs enfants l'état précaire de leur santé pesa lourdement sur lui. Son anxiété filiale s'exprime souvent dans sa correspondance.

« Nous avons eu une joie immense à savoir que le mieux se continuait pour papa... Nous attendons toujours des nouvelles très souvent. »

Et dans une autre lettre :

« Sans doute la vie à Saint-Étienne ne sera pas,

cette année du moins, très gaie; mais elle peut être, grâce à toi, bien moins triste qu'elle ne le serait autrement. Je suis souvent attristé en pensant que papa et maman, qui ont cinq enfants, se trouvent ordinairement presque seuls. »

Il eut la consolation de procurer à son père sa dernière grande joie lorsqu'il lui annonça qu'il venait d'être reçu premier à l'École Normale à la fois à l'écrit et à l'oral.

Pendant cette dernière année de préparation, Emile avait pris en même temps ses inscriptions pour la licence de philosophie. Il passa cet examen en novembre, avant de commencer son service militaire. Il avait obtenu un sursis d'appel et rejoignit le peloton des dispensés du 38e d'infanterie, à Montbrison, avec un mois de retard. Ceci fut fâcheux pour lui : il dut, sans aucun entraînement, se mettre aussitôt au pas «ies autres; comme il n'était pas très vigoureux, la fatigue, dans les premiers temps surtout, fut souvent extrême.

Quelque bonne volonté qu'il y mît, il ne se tirait pas toujours très bien de ces exercices physiques pour lesquels il n'avait aucun goût. Son caporal, garçon pâtissier sans instruction, prenait plaisir à lui répéter qu'il n'avait jamais vu personne plus bête que lui, et, quoiqu'il n'attachât pas grande importance à ces aménités ou à d'autres du même genre, leur continuité finissait à la longue par le lasser. C'était pourtant en riant qu'il nous racontait ses mésaventures de caserne, qui ne lui causèrent du reste aucun ennui sérieux. Chaque fois, nous dit-il un jour, que je sens ma conscience de soldat parfaitement eh paix, que je me crois très bien hal>illé et très bien astiqué, je suis sûr d'être arrêté à la porte parce que, précisément, quelque chose ne va pas. Aussi je me méfie maintenant de ces sentiments de complaisance eu mdi qui sont si

vite suivis d'un brusque et désagréable rappel à la réalité.

Un, léger incident l'avait un jour vivement amusé. Il était un après-midi étendu sur son lit dans la chambrée, n'ayant pour compagnon qu'un brave g-arçon qui jusqu'alors avait à peine quitté son villag-e perdu dans les montagnes du Forez. Celui-ci rompit le premier le silence : (( Veux-tu m'expliquer, lui demanda-t-il, ce que c'est que la philosophie ? » Emile lui répondit de son mieux. Le montag-nard écouta attentivement, mais parut fort peu satisfait : « Je ne comprends pas, reprit-il. Voilà : chez nous quand quelqu'un se tourmente pas, on dit que c'est un philosophe. Alors je me demandais comment tu avais pu passer un examen pour ça. »

Emile eut la joie dé retrouver à Montbrison quelquesuns de ses anciens camarades de Saint-Étienne ; avec l'un d'entre eux surtout, M. Georg-es Michel, il resserra les liens d'une amitié déjà long-ue et qui devait durer autant que leur vie. C'est avec une profonde émotion qu'en septembre 1914 Emile apprendra la mort de Georges et de l'un de ses frères, Marcel, tués à quelque distance de lui ; dans toutes ses lettres de cette époque il reviendra SUT ce douloureux événement. D'autre part, dans les brèves pag-es du carnet de g-uerre de Georges on trouvera cette note : « Rencontré aujourd'hui Emile Clermont ; nous nous sommes embrassés. » Baisers d'amis et de frères d'armes en ces heures de danger suprême, quel profondeur de sentiments ne doivent-ils pas révéler !

Une des impressions les plus vives éprouvées par Emile pendant ses premiers mois au régiment est celle qu'il ressentit lorsqu'il apprit à tirer. D'abord il n'y prit pas garde et fit mécaniquement les mouvements indiqués ; mais tout à coup, raconta-t-il le dimanche suivant, il se rendit brusquement compte que c'était dans le but de tuer des hommes qu'il s'exerçait ainsi, et son émotion fut si intense à la pensée d'avoir un jour à se servir de

l'arme qu'il maniait, il fut rempli d'une telle horreur devant la vision sang-lante qui se présentait à son esprit qu'il faillit laisser échapper son fusil et ne se domina qu'à g-rand'peine.

Son séjour à Montbrison fut donc dans l'ensemble très mélancolique. Son journal n'y fait qu'une seule allusion :

« Une scène à Tég-lise. Souvenir d'il y a dix ans; j'étais encore plus enfant qu'étant enfant, plus doux, plus blessé, plus errant, portant infiniment plus de mal dans le cœur durant ces dures soirées d'hiver, aux heures de répit que laisse la vie de la caserne. Un certain dimanche, vagabondant seul très douloureusement dans la nuit des petites rues de Montbrison, venu jusqu'à l'ég-lise, je vis par la porte qui s'ouvrait de vives lumières et de petites ombres pressées qui arrivaient. Rien, absolument rien dans le cœur pour satisfaire. J'entrai là. »

Le désir vague (savait-il bien au juste lui-même ce qu'il souhaitait?) qui avait guidé Emile en cette circonstance ne fut pas ce jour-là satisfait. Mais dans la suite plus d'une fois un mouvement instinctif le ramena dans des églises, et ces visites lui laissèrent chacune des impressions de caractère différent.

Il était clair dès cette époque que#es questions religieuses avaient pour lui un intérêt particulier et il prenait volontiers part à des conversations sur ce sujet. Un jour entre autres on parlait devant lui de sainte Agnès, cette angélique petite Romaine qui subit le martyre à 12 ans pour rester fidèle à Dieu, et une discussion s'élevant il s'y mêla. Devant la mort, sainte Agnès avait-elle

connu hésitation et lutte ? Ne valait-il pas mieux supposer qu'il en avait été ainsi, puisque, disait-on, l'effort accompli pour dominer les premiers mouvements de la nature ne pouvait que rehausser la valeur du sacrifice. Mais Emile, avec un sens psychologique beaucoup plus sûr, ne voulut pas accepter cette supposition : a Dans un cœur très jeune et très pur, dit-il, un aussi grand amour ne doit pouvoir connaître aucune hésitation et par conséquent aucune lutte. Le don doit être complet et sans retour. Du reste, ajouta-t-il, admettre qu'elle a pu balancer un instant serait enlever à cet ardent et candide amour la moitié de sa fraîcheur et de sa beauté. »

Toute sa vie il admira la spontanéité dans le bien, dans le dévouement et dans le don de soi, et il éprouva une sorte d'horreur instinctive pour les morales rigides et froides qui voudraient supprimer tout élan. J'ai trouvé dans son journal une longue note à ce sujet, destinée sans doute à entrer, un peu modifiée, dans son ouvrage de philosophie :

(( Le plaisir mène le monde. Il est très délicat, très sublil de décider si quelqu'un qui agit par devoir, contre ses inclinations, obéit à la plus forte inclination, à une autre inclination, s'il choisit son plus grand plaisir, étant donnés son inclination et les principes inculqués ; s'il cherche à éviter un rernords, etc., si on se donne la plus grande satisfaction. On peut dire bien des choses pour, on peut aussi en dire contre en marquant le caractère de lutte, de douleur, de résistance, de conflit qui revêt un autre caractère que le combat entre deux plaisirs. Au premier abord il y a quelque chose qui révolte dans

cette idée qu'un homme qui sacrifie sa vie pour autrui ou qui se dévoue, etc., ne fait que suivre son plaisir comme s'il s'abandonnait à une basse inclination et à l'égoïsme ou à la volupté. Mais ce qui révolte c'est que dans une telle affirmation est toujours dissimulée une autre affirmation portant sur la valeur égale de tout plaisir, sur la parité, la ressemblance, l'unité, l'indifFérence des actions. Là, c'est l'opinion basse, vulgaire, dépréciatrice, deux fois fausse : d'abord en ceci qu'elle n'admet pas de différence de valeur entre les inclinations : en ceci ensuite qu'elle estime sommairement que la lutte (s'il y avait lutte) serait supérieure à la préférence immédiate, que le conflit (s'il y avait réellement conflit entre le devoir et le plaisir) serait quelque chose de plus de valeur que l'inclination directe, spontanée, le penchant aisé à bien faire. Elle dit que moins il y a de lutte, plus il y a de plaisir, que plus il y a de plaisir moins il y a de valeur. Autant de conceptions grossières. Pour nous au contraire spontanéité, enthousiasme, générosité, élan, liberté, tout en étant considérés comme les premiers besoins et les premières joies des esprits hauts sont en même temps le signe des meilleures actions. »

Emile eut plus tard l'occasion d'apprendre qu'il ne s'était pas trompé dans ses suppositions sur sainte Agnès,

puisque l'on sait maintenant que la petite vierg-e de 1 2 ans, échappant à la surveillance de ses parents, était allée s'offrir d'elle-même aux bourreaux pour rejoindre plus rapidement son fiancé céleste. Le nom et le souvenir de sainte Agnès s'étaient retrouvés fréquemment dans les conversations d'Emile avec ses sœurs ; sachant faire plaisir à l'unie d'elles, il avait même pris l'habitude d'aller la voir ou de lui écrire le jour de la fête de sa chère petite sainte. Une de ses dernières lettres, écrite du front le 20 janvier 1916, commence par ces mots :

« Ta lettre d'hier m'a causé des remords. J'avais voulu répondre à la dernière, mais, ayant consulté le calendrier à cette intention, j'avais vu que sainte Agnès était le 21 et j'avais remis ma lettre pour ce jour-là. »

N'y a-t-il pas dans cette délicatesse d'affection fraternelle, à des heures aussi graves, quelque chose de touchant ?

Pendant qu'Emile s'habituait peu à peu à la vie militaire, ses inquiétudes de famille augmentaient : la santé de son père déclinant rapidement et ne laissant plus d'espoir. Chacune de ses permissions lui montrait les progrès de la maladie. Un matin, son père fut pris tout à coup d'une sorte de délire fort impressionnant, et le médecin déclara que très probablement il ne recouvrerait pas l'usage libre de ses facultés avant la fin, qui devait être proche. Mais trois jours après il demanda soudain qu'on allât lui chercher un prêtre. On crut d'abord qu'il parlait dans son délire. 11 n'en était rien, car dans la matinée qui suivit, se réveillant d'un sommeil assez agité, il parut étonné et presque mécontent de voir qu'on avait hésité ; il répéta nettement sa demande, désignant le prêtre, un de ses amis, qu'il désirait voir. De lui-même il fit venir ses fils près de son lit

pour les prévenir de sa décision, voulant, expliqua-t-il. leur montrer que jusqu'au bout il avait agi en parfait honnête homme, obéissant à sa conscience dès qu'elle lui avait montré clairement un acte à accomplir comme un devoir. Il voulait avant de mourir leur laisser cet exemple et ce souvenir.

A partir de ce moment, il ne délira plus jamais. Ceci se passa environ trois mois avant sa mort. Tous ses enfants purent être autour de lui pendant son agonie, qui fut longue et douloureuse. Emile en avait été profondément ému ; dans la journée qui suivit la mort de ce père si vénéré, à la fin d'une grave conversation, il dit tout à coup : « Sans doute voir mourir ceux qu'on, aime est cruel ; et pourtant que serait la vie sans la mort avec la lumière qu'elle projette sur une autre existence? Les arts, la poésie et la musique ne vivent que par la pensée de l'au-delà et par conséquent que par la mort. Figure-toi le monde et la vie sans aucune échappée sur un univers supérieur, ne crois-tu pas qu'on y étoufferait? y> Le jour suivant, prenant entre ses mains le crucifix qui avait été placé sur le lit de mort de son père, il le contempla longuement en disant : a Comme il est consolant en de telles heures de regarder un Dieu mourant pour nous ! )) Puis, me le tendant : « Garde-le-moi précieusement, ajouta-t-il, c'est ce crucifix-là que je veux avoir quand je serai mourant à mon tour. »

Page 1