CHAPITRE Vï
Première et deuxième années à l'École normale. — Premier voyage en Allemagne.
Au commencement de novembre 1902 Emile entrait à l'École Normale, dans la section d'histoire. Pourquoi, ayant passé la licence de pliilosophie et affiLrmé qu'il apprenait l'histoire difficilement, avait-il fait ce choix? Personne ne l'a jamais su exactement. Il craignait beaucoup, à cette époque, que la philosophie ne l'entraînât à de trop vagues ou trop lointaines spéculations, et, comme il le dit un jour, qu'elle ne finît par lui troubler le cerveau. Dans les études d'histoire il espérait trouver la précision aussi bien qu'une base solide de vérité et de réalité. C'est ainsi qu'en lui les deux courants opposés, dont l'un le portait à l'idéalisme et l'autre au positivisme, se heurtaient en chaque circonstance.
A cette époque, il donnait à une de ses sœurs les conseils suivants :
« Quant à penser que l'étude des livres de philosophie qu'on t'indique est nécessaire, j'en
suis bien éloigné. C'est une idée de jeune fille^ je t'assure. Celles que je connais ayant fait des études de ce genre s'imaginent volontiers que la science est dans les livres. En réalité, même pour les examens, il n'y a qu'une chose qui vaille, c'est la méthode, la force de réflexion ! pour alimenter sa réflexion il faut des souvenirs, et la lecture est très propre à en donner, je ne discute pas cela. Mais les souvenirs évoqués ainsi ne valent jamais les idées que suggère le travail propre de l'esprit. J'essaierai de te montrer comment un petit nombre de notions dont on a bien vu les aspects divers, dont on connaît les tenants et aboutissants, dont on a fait le tour, sur lesquelles on peut travailler, sont bien préférables au ramassis indigeste d'idées éparses et non concordantes que tu trouveras dans ces livres; non d'ailleurs qu'il faille en proscrire la lecture. Mais tu ne trouveras dans ces livres que de petits faits insignifiants. Or dans l'histoire de la philosophie les faits ce sont les idées, et les faits dans toute l'histoire n'ont de valeur que par rapport à la série dans laquelle on les fait rentrer. Faute de cette interprétation, l'histoire de la philosophie est une bien sotte chose, bien stérile, un assemblage absurde. Je te dis cela pour te mettre en garde contre les déceptions que cette lecture te donnera plus que pour t'en
détourner. Car si cela te plaît, il n'y a d'autre part pas d'inconvénient à poursuivre cette distraction qui,, en somme, te donnera quelque teinture. . . et te permettra peut-être des réflexions ultérieures. »
Le fait d'avoir passé la licence avant d'entrer à Normale permit à Emile de jouir d'une liberté relative pendant cette première année. Il écrivait toutefois dès la fin de novembre :
« Je suis très occupé, en somme; j'avais, en arrivant, toutes sortes de projets. Je suis obligé d'en beaucoup rabattre à présent. Je voulais lire des quantités de romans et pièces, anciens, nouveaux, étrangers ; faire de la géologie, du droit, de l'allemand; lire les historiens anciens et modernes ; faire des conférences remarquables ! . . . avec cela, sortir, causer, prendre l'habitude du monde, que sais-je, enfin ! donner des leçons. Eh bien ! depuis le commencement de cette semaine je ne suis pas sorti, je me suis occupé tout le temps et je n'ai pas fait le quart des choses que je devais faire rien qu'à l'intérieur de l'École!... »
Un peu plus tard, il écrivait encore à ce sujet, s'excusant de ne pas donner plus souvent de ses nouvelles :
« Ce n'est pas le temps qui me manque, j'en \ perds beaucoup, mais je ne m'imagine pas qu'il passe si vite, et quand je jette les yeux en
arrière, je suis tout surpris de m'apercevoir qu'il y a huit jours que j'ai fait cette cho^e ou que je n'ai pas fait cette autre... J'ai pourtant beaucoup de travail sur la planche et si je faisais ce que je devrais et voudrais faire, je serais toujours le nez dans les livres; mais voilà, je sors souvent, je lis beaucoup de bouquins tout à fait étrangers à mes études, je cause, je me fais ensuite des reprochss de n'avoir pas travaillé. Mais je dois dire que ces reproches sont sans violence, sans âpreté, et finalement passent sans laisser de trace. »
Il profita de cette demi-liberté pour commencer des études de droit qu'il ne poursuivit pas. A la fin de juillet il écrivait :
« Le peu que j'en ai fait cette année m'en a détourné pour longtemps, je ne me sentirais pas la force de me faire une carrière au moyen de ces études. Du reste, quand je commencerai la préparation directe à l'agrégation, je n'aurai pas le temps de travailler autre chose, cela est certain. Toutefois, en, sortant de l'École, il se pourrait que le désir de faire du droit me reprît ; en ce cas, il me serait avantageux de n'avoir pas à recommencer tout depuis le début, et bien que la chose ne soit pas vraisemblable (étant donné le peu d'inclination que je ressens pour les études juridiques), il me sera avantageux
d'avoir passé ce premier examen... Nous en reparlerons avec maman et je me soumellrai volontiers à son avis, n'en ayant par moi-même aucun de bien ferme... Je suis encore en pourparlers pour un préceptorat de vacances. )>
Il n'obtint pas ce préceptorat et alla, pendant les racances, passer un mois en Allemag-ne. Parmi les longues lettres qu'il écrivit au cours de ce voyage, en voici une qui le peint fidèlement, tel qu'il se sentait alors :
« Munich, mardi 17 août 1908. — Les gens qui sont autour de moi me causent souvent des chagrins, mais je suis toujours étonné d'en faire naître. Il me paraît toujours singulier qu'on puisse attacher assez d'importance à mes actes pour qu'on souffre de ce que j'ai fait ou n'ai pas fait. Les rapports que j'ai avec tout le monde ne sont guère pour moi que des froissements perpétuels ; quelle misère d'avoir à se retourner et de voir que Ton est pour les autres ce que les autres sont pour vous ! Comme il m'est arrivé souvent, depuis que j'étais enfant, de sentir avec amertume cette double nécessité de souffrir et de faire souffrir, de ramasser en soi les douleurs éparses et d'en faire naître de nouvelles 1 Déjà, alors, je pensais avec bonheur à cette tour d'ivoire dont on nous en a tant et trop parlé, de manière à rompre tout lien avec le monde et les choses; j'en voulais bien encore en recevoir des
impressions, mais légères et fugitives, celles que fait un rêve quand on sait que c'est un rêve. Seulement, je me représentais alors cette tour comme une vraie tour, toute en porcelaine blanche, dans des jardins chinois. Aujourd'hui, ce désir a pris une forme plus positive ; je l'ai presque réalisé en m'habituant peu à peu à ne voir que des images à la dérive dans les choses qui, sans cela, seraient pour moi trop lourdes ou trop grossières. Mais tout ceci m'entraîne fort loin de ta lettre; après tout, je n'en sais rien; que puis-je faire de plus que de répondre à des confidences par des confidences. Je m'ôterais volontiers la puissance de faire quoi que ce soit pour être sûr de ne pas faire mal et de ne pas mal faire.
« Que te diraj-je? J'ai rencontré jusqu'ici un petit nombre de personnes qui m'aient fait l'impression, à moi, d'avoir un sens profond et véritable de la vérité et de la vie, d'être des personnes au sens où j'entends ce mot, c'est-à-dire une terre fertile où aucune graine ne tombe en vain, une sensibilité consciente €|ui absorbe le monde pour le recréer... Tu as éprouvé déjà, tu éprouves sans cesse ce besoin qu'ont toutes les âmes élevées de ne plus vivre à l'aventure, au hasard des jours et des habitudes, mais de se faire un système de vie à soi. Si je vais au fond
des choses, tu veux surtout te rendre compte plus exactement de ce qui se passe en toi pour être plus grave encore. Je t'admire de vouloir mener une vie plus sérieuse que jusqu'ici, ma pau^ire petite sœur; je me demande seulement comment tu feras. Mais je te loue de ne pouvoir l'accommoder que des extrêmes.
(( Réfléchis pourtant à ceci : si l'on reste confiné dans ses pensées un peu trop tôt et sans avoir auparavant fait les expériences suffisantes, on risque parfois d'avoir une vue par trop fragmentaire des choses. Quelquefois, après avoir suivi solitairement le courant de ses idées à l'écart du monde, on s'aperçoit tout à coup qu'on s'égare, qu'on n'a pas assez regardé d'abord, qu'on a donné trop d'importance à tel genre d'idées ou de scrupules qui sont des choses insignifiantes. On s'aperçoit quelquefois qu'on a souffert à tort. Cela peut être une pénible désillusion...
(( Je t'enverrai dans deux ou trois jours une jolie (carte postale) qui te donnera quelque idée d'un merveilleux tableau de l'une des Pinacothèques ; c'est l'œuvre candide d'un primitif; c'est tout doré et bleu ; le fond en est admirable et les deux petites personnes accoudées sur la balustrade qui rêvent devant le ciel et le lac m'intéressent tout spécialement. Le désir de
pénétrer dans les musées et de revoir les œuvres que j'ai admirées ne me tourmente ordinairement pas ; mais si je mets les pieds dans l'un d'eux, je ne peux plus m'en aller et me fais mettre à la porte par les gardiens... à la fermeture.
« Quelqu'un est venu me voir hier soir, pendant que je t'écrivais, et cela a rompu le fîl de mes pensées, fîl lâche d'ailleurs. J'étais sur le chemin de te parler de ton mysticisme, de l'art, de Wagner, de moi enfin; j'entendais déjà dans ma tête quelques-unes des phrases que je t'aurais écrites. Mais où cela m'aurait-il entraîné? Si je voulais dire ce que je sais et je pense du monde et de la vie, il me faudrait tout un livre. J'ai fait beaucoup d'expériences; j'ai cherché des vérités un peu de tous les côtés; j'ai beaucoup erré, beaucoup ; je me fais l'effet d'avoir en moi, pêle-mêle, les pires choses et les meilleures ; mais je peux me rendre cette justice que j'ai toujours cherché, que je n'ai jamais été absorbé par le moment présent et que le sentiment de l'écoulement des choses ne me quitte jamais. Je peux dire'que je suis avide de désintéressement et que tous les biens qui font se démener les hommes me deviennent d'une prodigieuse indifTérénce. D'ici peu, je sens que je serai offensé comme d'une insulte de ce qu'on
me prêtera une ambition quelconque. Si je me considère de cette façon, il me semble que j'ai beaucoup vécu et que je suis prodigieusement âgé; mais si je considère ma vie dans son ensemble et sans refaire l'histoire de mes pensées, je trouve que cela a passé si vite; il me semble que je suis, au contraire, tout enfant et que je me serre comme jadis toujours plus près de la robe de maman avec une grande envie de pleurer.
Que de choses encore je pourrais te dire sur tout ! Si peu que j'appelle quelqu'une de mes idées sur ces sujets, elles viennent en foule et mon plus grand embarras est de savoir pourquoi j'exprimerais celle-ci plutôt que celle-là. Enfin, je n'ai plus un morceau de papier, je m'arrête. Je ne sais, d'ailleurs, ce que tu peux penser de tout cela et je suis pleinement convaincu que, pour beaucoup de gens, ce ne seraient que les signes avant-coureurs de la folie. Je te dirai encore quelque chose : causer | intimement, pour moi cela signifie causer de cette façon; or ce n'est possible qu'avec quelqu'un qu'on connaît parfaitement et chez qui l'on est sûr d'éveiller telle sensation et telle idée avec tel mot. »
S'il faut l'en croire, pendant la seconde année de Nor-
maie, sa vie intérieure devint moins intense ; il écrivait peu de jours après la rentrée :
(( Je n'éprouve pas grand plaisir à être ici, à Paris, en général. Sur celte colline Sainte- Geneviève, où j'ai passé certainement la partie qui compte le plus de ma vie, je me sens peu de gaieté dans les rues où j'ai erré -si souvent, tandis que je ne peux penser à Montai gu sans une certaine douceur, et j'y trouve toujours et nécessairement de la tranquillité. A Paris, aussitôt ma tête se remplit, les préoccupations recommencent, les inquiétudes, souvent d'autant plus lassantes à la fin qu'elles sont sans objet bien déterminé. Et pourtant, malgré tout, je sens bien que c'est là qu'il faut vivre. C'est grâce à celte excitation constante qu'on doit pouvoir arriver au complet développement de soi-même. Ici, je sens le besoin de changer, de me renouveler, de profiter des expériences de chaque jour, d'être autre une année que l'année précédente, un mois que le mois d'avant. »
Peu à peu il en vint à trouver que ce perpétuel changement était un véritable amoindrissement, comme en témoigne la lettre suivante :
(( Je me demande comment on peut être aussi sûr de quelque chose que tu l'es des vérités religieuses... Je te féhcite, en tout cas, d'avoir une vie morale et intellectuelle si complète et si pro-
fonde. Ce n'est pas mon cas en ce moment; je suis très absorbé; je n'ai pas un instant pour moi; je vais à des cours nombreux ; je lis des bouquins d'histoire et de géographie; je fais beaucoup d'allemand, d'anglais même, voire un peu d'italien. J'ai pas mal de gens à voir; je commence à sortir quelquefois ; tout' cela me merdans une agitation perpétuelle qui m'enlève toute liberté. Je le déplore; je trouve à cela un amoindrissement dont j'ai conscience; je me fais des promesses pour plus tard; je me dis que je reprendrai la suite de moi-même après l'agrégation. Mais, tu vois, cela fait deux ans et c'est une longue séparation. »
Il sortit, en effet, quelquefois cette année-là, mais ne trouva pas grand intérêt à ces réunions mondaines. | Il écrivait à ce sujet :
« Je suis allé au bal il y a quelques jours. . Cela n'a pas été, d'ailleurs, extrêmement amu- * sant ; je trouve une nuit passée ainsi quelque chose de bien fatigant et, en général, cela ne vaut pas le plaisir qu'on en retire. J'y retournerai pourtant. »
Absorbé surtout par un travail très méthodique, et pour cette raison antipathique à sa tournure d'esprit, Emile s'y livrait avec la conscience qu'il apportait en toute chose.
Dans la suite, il se déclara heureux d'avoir reçu une culture intellectuelle aussi précise :
« L'enseig-nement de l'École normale que j'ai souvent maudit, écrit-il, a de réels mérites ; il est, dans l'ensemble, quelque chose de propre : l'habitude de trouver des mots fidèles à la pensée et fidèle imag-e de la pensée, de ne rien ajouter pour la parure, de se modeler sur le réel, de laisser paraître cette réalité — document, idée — sous le léger voile de la forme, - d'être exact, logique, précis.
(( Le principal danger de cette culture est de fonctionner à vide, ou plus exactement de se prendre elle-même pour son propre et suffisant objet ! »