CHAPITRE VII
Mort de sa mère. — Voyage en Angleterre.
L'ne des plus grandes douleurs qui meurtrissent le cœur humain, la mort d'une mère, marqua pour Emile la fin de cette seconde année d'école. Toutes ses lettres, depuis Pâques, sont pleines des inquiétudes que lui causait la santé de cette mère si tendrement aimée. Lorsqu'il arriva à Saint-Étienne pour les grandes vacances, il comprit vite qu'il n'y avait plus d'espoir; elle-même, sentant ses forces décliner, demanda bientôt les derniers sacrements. Un mois plus tard elle s'éteignit doucement, sans agonie, le sourire sur les lèvres, après avoir fait à ses enfants, réunis tous autour d'elle, ses derniers adieux et ses suprêmes recommandations.
Le souvenir des émotions éprouvées auprès de ce lit de mort inspira un peu plus tard à Emile les deux notes suivantes :
(( Lorsque je me trouvai auprès d'elle le lendemain je m'irritai de l'immobilité de ses traits; je l'appelai : « Maman ! mais, maman, dis-moi
quelque chose ; maman ! » mais son visage gardait une immobilité implacable ; je sanglotai, car pour la première fois j'étais malheureux auprès de ma mère sans qu'elle s'occupât à me consoler. »
La seconde de ces notes indique une impression plus profonde encore :
(( Par la porte entre-bâillée le cercueil montrait à demi sa forme redoutable. Deux religieuses disaient leur chapelet; elles ne bougeaient pas. Il régnait là un-silence démesuré : les bruits du dehors périssaient aux vitres, et seules des charrettes lancées au galop sur le pavé de la rue, qui coupaient les heures de leur fracas, semblaient quelque écho perdu d'un monde étranger. C'était la mort effroyable, le temps sans mesure, l'exil au fond du mystère, c'était la mainmise de l'éternité. »
Celte image terrifiante de la mort allait devenir par moments une sorte de hantise. N'est-ce pas à cette époque qu'il prenait dans son lit l'attitude qu'il aurait un jour dans son cercueil?
Depuis deux ans tout le ramenait à cette pensée qiii l'accablait. Un après-midi d'automne, nous étions montés ensemble sur une des petites collines qui entourent Montai g-u et nous regardions le soleil se coucher dans un ciel embrasé. Tout à coup, Emile, qui venait de se retourner, me toucha le bras : (( Regarde », dit-il, et je sentis trembler sa main. Je me retournai à mon tour.
Pendant que nous regardions vers le couchant, derrière nous la nuit était déjà complètement venue. Une brunie froide semblait monter de la terre et dans l'ombre on distinsTuait à peine la masse imposante du Vieux-Château. Des chauves-souris passèrent en nous frôlant. Le contraste était saisissant et il semblait tout d'abord presque impossible que tant de splendeur et tant de ténèbres pussent se toucher ainsi. Nous avions oublié combien les crépuscules sont brefs à cette saison de l'année. Pour Emile ce lugubre spectacle, ce brusque passage de la lumière à la nuit semblait l'imag-e même de la mort.
Il avait depuis longtemps projeté de faire cette annéelà un voyage en Angleterre avant de rentrer à Normale, mais il ne se sentit pas le courage de supporter seul, au milieu de tant d'impressions douloureuses, un exil si bref qu'il fût; aussi-demanda-t-il la compagnie d'une de ses sœurs. Ceci ne l'empêcha pas de sentir vivement la tristesse du ciel anglais à la fin d'octobre, 'et il resta longtemps imprégné du mélancolique souvenir des crépuscules londoniens et de ces paysages brumeux qu'il appelle dans ses notes « des paysages de velours ». L'un d'entre eux lui avait laissé une particulière impression.
Nous venions de visiter un parc où le crépuscule nous avait surpris. Sur un lac, devant nous, deux cygnes immobiles étaient enveloppés- de cette brume d'un grisbleu très doux qui semble spéciale aux rives de la Tamise; plus loin le ciel et l'eau se fondaient dans ce même ton de pastel, les arbres peu à peu se revêtirent aussi de ce voile bleuté; et à notre tour immobiles, devant les cygnes muets, nous nous sentîmes environnés de cette atmosphère de poésie et de rêve, mais aussi d'infinie mélancolie. Nos âmes, déjà si profondément tristes, s'harmonisaient sans peine avec ce décor brumeux, estompé, irréel, et la vie devenait pour nous quelque chose d'imprécis et d'impalpable. Toute énergie
sembla pour un moment nous abandonner; nous étions devenus comme une partie du paysag-e qui nous entourait, et il nous fallut un véritable effort pour nous arracher à cet engourdissement et revenir dans le centre de la ville. Mais le double aspect de Londres si nettement perçu ce soir-là : d'une part le parc silencieux et bleuâtre que nous venions de quitter, de l'autre les rues animées où les omnibus se croisaient sans interruption, ne nous avait-il pas fait comprendre un peu mieux le double aspect de l'âme ang-laise : âme rêveuse et tendre des poètes lyriques, âme énergique et positive des hommes d'action.
Peu de temps après, rentré en France, Emile écrivait :
<( Le jour de la Toussaint a dû te paraître, dans ton isolement sous le ciel pesant de Londres, sing-ulièrement sig-nifîcatif et triste. Il me semble que tu dois sentir en toi quelque chose de brisé et d'irréparable. C'est aussi l'effet de réloig-nement et du brouillard. Je ne me suis jamais senti quant à moi aussi changeant d'idées et de sentiments, aussi incertain sur ce que je pense ou j'éprouve, que ces temps-ci. L'air est pourtant clair à Paris; j'ai g-ardé l'impression ridicule que les Anglais vivaient sous un ciel déshérité et étaient fort à plaindre. »
L'indécision dont il se plaint dans ces lignes n'était pas aussi complète qu'on pourrait le croire et il savait fort bien, quand c'était nécessaire, donner un conseil réfléchi et judicieux.
Dans une autre lettre de. la même époque on peut relever les deux phrases suivantes :
■jb EMILE CLERMONT
(( Pourquoi me demander mon avis, alors que tu le connais? Penses-tu que j'en change tous les mois?... Considère ce qui est décidé comme on considère ce qui est passé. Cela donne beaucoup plus de hauteur de vue. d
Ce court voyage en Angleterre exerça sur lui une autre sorte d'influence. Il avait été frappé de l'intensité du sentiment religieux chez le peuple anglais en même temps que de la diversité des formes que ce sentiment y revêtait. Les questions de ce genre l'intéressant particulièrement, il en poursuivit l'étude une fois rentré en France.
Bien qu'Emile ne fût pas alors croyant, son esprit observateur recueillit avidement tous les détails qu'il put obtenir sur ce sujet. Quelques années plus tard il se décida même à entreprendre une étude comparée du catholicisme et du protestantisme et en arriva à cette conclusion qu'il voulait développer tout au long dans un des chapitres de son ouvrage de philosophie : c'est que le protestantisme avait abaissé le sens du divin, et cela pour deux raisons principales : d'abord parce qu'il avait placé une morale étroite et froide au-dessus des vertus qui ont plus directement Dieu pour objet, supprimant ainsi autant que possible l'élément surnaturel dans la religion ; et ensuite parce qu'il avait laissé à chaque âme la liberté d'un choix entre différents dogmes et différents cultes; liberté absolument incompatible avec la notion d'un être suprême demandant à être adoré; libre examen et adoration, ces deux termes lui semblaient irréconciliables; et l'adoration étant à son avis la base de toute religion, le protestantisme n'en avait guère conservé que les apparences. La note suivante pourra servir à confirmer ces indications. Emile se proposait d'étudier saint Ignace et Luther et de les coriiparer l'un à l'autre. De Luther il écrit :
« Esprit de grande envergure, de haute portée métaphysique, mais trompé par son propre génie en ayant cru pouvoir s'en remettre aux âmes individuelles... Et alors a commencé la lamentable anarchie européenne... Ignace, beaucoup plus positif malgré les apparences, beaucoup plus administratif, ayant un sens plus juste de la nature humaine, de la vie des hommes et des nations, de ses nécessités ; ayant gradué, mesuré l'introduction aux choses infinies, n'en ayant point fait une pâture courante à la merci de tous; ayant restauré en face de l'anarchie la grandeur et la plénitude de l'obéissance, ayant senti que tout casse s'il n'y a pas des degrés.
Il continue :
« Mérite de la France d'avoir maintenu une culture hors du protestantisme; elle a été dans cette période le seul pays de culture (l'Italie et l'Espagne trop vite épuisées, sans force matérielle assurée), pays des grands chrétiens et antichrétiens, mais hors du protestantisme. »
Cette note, écrite sur une feuille volante et sans date, n'est d'ailleurs qu'un fragment de la longue étude qu'Emile voulait consacrer à cette question. Elle suffit à montrer comment la seule force du raisonnement l'amenait à conclure à la supériorité du catholicisme sur le
protestantisme. En même temps ses plus profondes sympathies allaient aux vertus surnaturelles et héroïques qui brillent dans l'Église catholique. Il remarque dans ses notes que parmi les protestants il n'y a pas de saints ; ceci eût suffi à l'écarter du protestantisme, car la seule vie de saint François d'Assise le touchait beaucoup plus que d'abstraits traités de morale, et cette admiration pour la sainteté alla en augmentant jusqu'à la fin de sa vie.
De Luther il écrit encore à propos de son voyage à Rome :
« Irrité contre l'Église, il voit en elle quelque chose de corrompu; il pense qu'elle est en ellemême superflue; il prétend rapprocher l'âme de Dieu, la mettre solitaire devant lui, sans sacrements, sans intermédiaire. Voilà, au point de vue idéologique, l'œuvre de Luther. Il est possible que les exigences de sa lutte contre l'Eglise l'aient amené à écarter les œuvres et à affirmer la- justification par la foi seule; mais cette doctrine était déjà enclose dans le point de départ; la valeur du contact de l'âme s'adressant librement à Dieu, de la conscience seule devant Dieu. De là, sorte d'anarchie dans la religion; chacun non seulement adorant Dieu à sa manière, mais le comprenant à sa manière, décidant qu'il doit être ceci ou cela. Tout ce qu'il y a de plus misérable que ce qui est le plus haut dans le monde soit livré ainsi aux inspirations individuelles. »
Puis, revenant ailleurs sur cette idée qui lui était familière :
« Luther, écrit-il, sinon cause, tout au moins prélude de trois siècles d'anarchie européenne. »