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CHAPITRE VIII

Troisième année à l'École normale.

Sortie. — Débuts.

Emile" avait quitté l'Angleterre, au commencement de novembre igo4, pour la rentrée de >'ormale. Quelques jours après, il écrivait :

« Nos cours ont commencé ce soir, je ne me sens pas fâché de préparer l'agrégation ; alors que je craignais beaucoup et depuis longtemps cette rentrée, je me sens plutôt heureux de me retrouver ici : la perspective d'être libre dans quelques mois, j'entends libre intellectuellement et peut-être matériellement, me paraît très douce et me surprend un peu; je suis étonné de remarquer que je n'y avais pas pensé ou que cela me parût si éloigné.

« Nous avons un nouveau directeur, c'est Ernest Lavisse, illustre historien, homme

LE JEUNE HOMME 8l

aimable et intelligent, avec qui j'ai causé ce soir pour la première fois et que j'ai quitté très content. Pas grand'chose de changé dans l'École I Les réformes seront pour nos successeurs. Nous avons seulement moins de cours; on n'a pas encore parlé de stages continus dans les lycées, ce qui était le pîus gros nuage noir à l'horizon; j'espère que ce silence favorable se continuera. Mon Dieu ! qu'on se désole ou se console pour de petites choses jusqu'à la fin solennelle de la vie ! quelles misères que tout ce qui vous occupe, n'est-ce pas? »

Une nouvelle douleur, bien vivement sentie, vint couper ces mois de travail. La chère grand'mère, dont la maison avait continué à s'ouvrir pour chaque vacance, mourut à son tour. Emile se rendit à Montai gu.

« C'est un bien grand vide, écrivait-il, car malgré son état de faiblesse, bonne maman était pourtant la personne essentielle ici — et puis je me sens entraîné à tout propos à un retour vers le passé plus ou moins lointain. J'ai la sensation de toute une période qui s'achève d'une manière irrévocable. »

L'hiver précédent, sur une feuille volante, il avait jeté ces-quelques lignes :

(( Je sais que les jours vous sont comptés, ma grand'mère ; vous y songez aussi; j'ai voulu vous visiter une fois tout seul, par l'hiver,

pour m'empreindre du souvenir que je vais garder de vous. C'est un grand adieu que je voulais vous dire, et si j'avais été chez vous au printemps ou dans des saisons d'abondance, je n'aurais pas trouvé dans votre maison cette sorte d'intimité austère que j'y venais chercher. »

A la fin de l'année, ses lettres deviennent plus brèves et hâtives. « L'agrégation approche, répète-t-il, j'ai beaucoup à travailler. »

Dans une de ses dernières lettres, il est un peu plus explicite :

(( Est-ce que tu t'ennuies beaucoup? Quant à moi, je ne m'amuse guère et je serais même assez malheureux si chaque jour qui s'en va ne me rapprochait de la solution définitive, bonne ou mauvaise, mais enfin bonne, je l'espère; non que je me sente bien solide. Ah! il s'en faut de beaucoup, mais mes professeurs me manifestent une confiance que je me ferais scrupule de ne pas partager un peu. »

Quelque confiance que lui eussent manifestée ses professeurs, il échoua, à la surprise générale. Sa déception fut très vive, d'autant plus vive qu'il avait espéré obtenir une bourse de voyage lui permettant de faire en deux ans le tour du monde. Il avait déjà choisi le sujet de ses recherches et de ses études au cours de ce voyage ; il se proposait de visiter les différents établissements chrétiens en Extrême-Orient et sans doute de comparer de près l'influence catholique et l'influence protestante.

Cet échec compromettait gravement sa carrière universitaire; mais il se sentait excédé d'un travail trop méticuleux pour lui et dans lequel ses facultés les plus riches se trouvaient à l'étroit; aussi refusa-t-il, malgré tous les avantag-es qu'elle présentait, l'offre aimable et assez exceptionnelle, je crois, qui lui fut faite de passer une autre année à Normale. Il refusa également la situation qu'on lui proposait dans un lycée de province, se rendant compte qu'il n'avait aucune aptitude pour l'enseig-nement ; quelques intérims l'avaient éclairé sur ce point. Il jug-ea meilleur de conserver la liberté et, à l'aide de leçons particulières ou d'un emploi dans une administration quelconque, d'attendre de son mieux le moment où la publication des ouvrag-es qu'il projetait lui permettrait de vivre d'une manière complètement indépendante.

Dans In memoriam^ Germaine écrit de Maurice :

« Je passe sur ses premières années d'études scientifiques, il n'en voulut plus ; cela ne m'étonne pas, cela ne m'étonna pas. »

Il supporta courag-eusement toutes les difficultés qu'amena sa résolution. Plus tard, il en vint à se féliciter de cet échec qui lui avait, tout d'abord, paru si désolant. Dans une de ses notes, il se plaint avec humour d'avoir vu subitement chang-er le cours de sa destinée parce que, ayant eu à parler une heure ving-t sur la Loire, il ne s'était pas montré suffisamment au courant « des mœurs de ce fleuve ».

L'impossibilité où il se trouvait de se consacrer entièrement au seul g-enre de travail pour lequel il se sentît de réelles aptitudes constituait sa plus dure épreuve; et l'existence resserrée et médiocre qu'il avait dû accepter pesait parfois lourdement sur lui. Il est cependant très probable que ces difficultés même lui furent bonnes en l'obligeant à réagir contre son tempérament d'artiste

Les privations, peu rigoureuses, du reste, qu'il endura, puisqu'il put tous les ans faire un voyage à l'étranger, le maintinrent presque de force dans un état de lutte contre lui-même, qui virilisa son caractère.

C'est là qu'il apprit ce qu'étaient pratiquement le renoncement et la pauvreté, dont il parla tant dans la suite. De Maurice et de Germaine, il écrit que tous deux connurent la pauvreté et eurent à cette occasion une attitude vaillante devant le monde et devant leur famille. Puis il montre Maurice aimant et cherchant cette pauvreté par un besoin d'ascétisme sans mysticisme, c'est-àdire uniquement par mépris du monde et vivant dans une petite cham})re aux murs blanchis à la chaux, à une époque de souffrance profonde, à l'époque où pour lui c( le sens du tragique » avait atteint son degré le plus aigu. Qu'en fut-il dans la vie réelle d'Emile? Évidemment il n'alla pas jusque-là et je ne sais pas quelles privations volontaires il a pu juger à propos de s'imposer dans ce but. Mais sou estime pour la pauvreté fut toujours très grande. A lui qui rêvait de libération et d'affranchissement des désirs du monde, la pauvreté apparaissait comme le mojen suprême de se dégager de tous les liens qui rendent l'homme esclave. A plusieurs reprises, dans ses notes, on trouve cette phrase qu'il aimait sans doute et qu'il dit avoir entendue au cours d'une conversation : a II- y a toujours une partie de moimême qui porte en souriant les événements de ce monde. »

Dans la vie de saint François d'Assise, c'est ce qui le frappa surtout, et il relève dans son journal des phrases comme celle-ci :

« Sainte dame Pauvreté, le Seigneur te salue, ainsi que ta sœur, la sainte Humilité... />

(( Sainte Pauvreté, tu anéantis tous les désirs, toutes les passions, tous les soucis terrestres... y)

Puis ce passag^e de la règle :

« Les frères doivent errer dans le monde comme des pèlerins et des étrangers, sans posséder rien d'autre sur la terre que le trésor inaliénable de la très haute pauvreté » ;

et à la suite de ces citations, Emile ajoute cette réflexion qu'il souligne :

« La pauvreté considérée ainsi comme non nég'ative, mais réelle, un trésor, un bien. »

Ailleurs il fait encore cette remarque :

« Pour saint François, liberté et pauvreté sont synonymes. »

Dans Laiire, il reprendra cette idée qui lui était familière et il se plaira à décrire son héroïne qui vient, après une lutte amère, (( de passer le seuil de la pureté merveilleuse », a arrêter quelque temps sur la vaine splendeur du soir un regard étranger » ; puis il ajoutera cette phrase plus caractéristique : « Elle entra -tout à coup dans le sentiment chrétien de la très haute pauvreté et s'inclina au-devant. »

La guerre viendra donner à cet attrait pour la pauvreté, comme à toutes les plus nobles tendances du caractère d'Emile, son complet épanouissement. Avant d'en arriver là, il lui faudra longuement lutter contre le dilettantisme, et la crise qu'il subit à l'époque dont il est ici question, au début de sa carrière littéraire, fut sans doute la plus grave. Pour parler d'une manière plus exacte de cette crise qu'Emile désigne dans son plan, sous le nom de « crise de pessimisme », j'aurai recours non seulement à ses notes personnelles, mais aux beaux

articles que deux de ses meilleurs amis,. MM. René Gillouin et Etienne Rey, ont consacrés à sa mémoire. Je ferai aussi de fréquents emprunts aux souvenirs intimes que son plus cher confident, M. Georges Salles, a bien voulu rassembler dans ce bu.t et dans lesquels se trouvent retracés quelques aspects familiers de l'existence d'Emile à cette époque.

« Clermont, écrit R. Gillouin, était né artiste, dans le sens où c'est être artiste que de sentir aussi vivement que ceux qui sentent le plus et de penser aussi librement que ceux qui sentent le moins, d'élever spontanément ses émotions à une signification universelle, de se donner de soi-même une vision spectaculaire et de trouver sa joie dans la contemplation de ses propres tourments. »

Après avoir comparé Emile dans sa recherche de la souffrance à René, Adolphe et Amaury, il poursuit :

(( Mais je discerne dans sa plainte un frémissement plus métaphysique, un accent plus pascalien, je ne sais quoi de plus intense, de plus déchirant et de plus tragique. C'est qu'aspirant d'une ardeur plus sincère à des possessions éternelles, il a par ailleurs pénétré plus avant dans la misère de la condition humaine. C'est surtout qu'en dépit de son constant effort pour se maintenir sur le plan du dilettantisme esthétique, il est dominé par ses sentiments plus

qu'il ne les domine, il les subit plus qu'il ne les g-ouverne. )y

De son côté, E. Rey écrit de lui :

« Tout l'apport du dehors n'avait servi qu'à l'enrichissement de sa vie intérieure. L'intensité de cette vie était prodigieuse. Il semblait brûlé d'une fièvre secrète; dans tout l'univers, il ne voyait que des occasions, de faire vibrer ses pensées, et son esprit était toujours tendu à l'extrême, soit qu'il se fixât sur des nuances de sentiments, soit qu'il se déployât à la mesure du monde. Une sensibilité aiguë, un tempérament impressionnable d'artiste, une vie très solitaire, le mirent en réalité au-dessus des influences étrangères. Son trait dominant, c'était une singulière aptitude à soufTrir et à jouir de sa souffrance. »

M. Georges Salles, qui fut d'abord son élève et devint bientôt son ami le plus intime, insiste lui aussi sur les souffrances que causait à Emile son tempérament d'artiste :

« Au cours d'un même jour je l'ai vu bien souvent passer par des états d'âme violents et parfois contraires. Je le trouvais animé, joyeux, puis tout à coup il devenait sombre ; un mot, un incident quelconque avait éveillé en lui des désespoirs. J'ai l'impression d'avoir au fond de

moi-même, me disait-il, des eaux dormantes; qu'un choc vienne les remuer, il en monte alors, comme une vase, des dégoûts et des détresses sans nom.

« C'était lorsqu'il ne travaillait pas qu'il était le plus exposé à ces brusques tourmentes intérieures. Il le savait et lorsqu'il s'était abandonné pendant quelque temps à une insouciance contraire à sa nature, lorsqu'il s'était distrait à des occupations mondaines qui avaient un instant amusé sa curiosité, il avait coutume de dire en souriant : « C'est le calme qui précède la tempête. »

Volontiers aussi il répétait :

(( Mon esprit ne se plaît qu'à ce qui est tragique », ou encore :

(( Toute joie véritable ne doit-elle pas être quelque chose de déchirant? »

(( Mais par contre bien souvent il lui arrivait d'ajouter : « Pourtant à quoi bon tout ceci?... Mener une petite vie tranquille, n'est-ce pas ce qui vaut le mieux? »

(( Il portait en lui comme une force indomptée qui l'entraînait vers tous les extrêmes, et à laquelle les conditions ordinaires de l'existence ne pouvaient convenir. Il devait, pour la fixer et s'apaiser, se construire son propre monde.

Or, à cette époque, Emile n'avait pas encore pris conscience de sa nature exceptionnelle, il ne connaissait d'elle que le dégoût qu'elle lui donnait de tout et l'isolement dans lequel elle le maintenait. »

Ces analyses si pénétrantes de l'âme d'Emile permettront de mieux comprendre la crise profonde qu'il traversa et au sujet de laquelle il me reste à donner son propre et sévère jugement.

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