CHAPITRE IX
Crise de pessimisme.
La sœur de Maurice devait commencer l'étude de la « crise de pessimisme » de son frère par ces mots :
« Je veux raconter la crise qui suivit, non qu'elle m'intéresse énormément; je la croirais presque un peu commune; je crois qu'elle ressemble à celle de beaucoup de jeunes g-ens ; mais elle est belle par sa fin. )>
Ce qui encouragera davantage encore la sœur d'Emile à parler de cette période de dilettantisme, ce sont les lignes suivantes écrites en 1912 :
<( Très souvent, près de gens que je désire connaître et avec qui j'ai entrevu la possibilité de relations intellectuelles, je fais cette expé-
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rience très simple de parler de moi d'une façon qui puisse, par exemple, m'ôter un mérite, expliquer les causes tout extérieures d'un succès ou la déception et tristesse qu'il recouvre. Certains vous prennent pour un sot de dévoiler ce qu'eux ne dévoileraient pour rien au monde. Mais d'autres se rendent compte qu'on entre ainsi dans une atmosphère de sincérité et de vérité. C'est un coup de sonde : Êtes-vous capable de vérité? Êtes-vous capable d'estimer avant tout la vérité? »
De ce noble point de vue où lui-même nous convie et pour l'amour de cette vérité qui lui fut si chère je m'efforcerai de le montrer comme je le vis alors. La séparation morale était profonde entre nous et jamais nous ne nous sentîmes plus loin l'un de l'autre par les idées et la direction de la vie. Il s'en rendit compte. Aussi qu'elles sont émouvantes maintenant ces phrases écrites par lui sur le front :
(( Crise de pessimisme. Maurice ne dit pas tout à sa sœur qui entrevoit seulement et qu'il écarte de lui, peut-être pour ne pas l'influencer. Chez lui quelque chose de malade, de distrait. Il délaisse sa sœur.
(( J'étais très intéressée par mon frère », dit à son tour Germaine ; « en lui quelque chose de si précieux que je définissais mal et qui devait aboutir enfin; j'étais plus occupée de lui que de moi avec un certain sentiment de protection.
LE DILETTANTE qS
J'entrevis la crise qu'il traversait. Je l'ai toujours bien compris, quoique je n'eusse rien pu ajouter : quelque chose en lui était ce que j'avais de plus précieux. »
Puis ces mots, plus touchants encore :
« Pendant tout ce temps -là mon frère m'échappa, je n'ai qu'entrevu ce qu'il pensait. Plus tard il me revint. »
Comme tout cela est vrai ! et que pourrais-je ajouter à ce jugement qu'il porte sur lui-même? Je vais pourtant essayer de parler de cette crise telle que je l'ai sentie et que je la retrouve dans son journal.
« Maurice, écrit-il, n'a rien trouvé autour de lui qui répondît à ses aspirations profondes, ni dans ses maîtres, ni dans l'art, ni dans l'amour. » Ailleurs, il parle en termes très voilés d'une trahison et d'une déception qui lui firent une cruelk blessure, et dont il souffrit longtemps en silence. Il ne la révélait pas si ce n'est par (( une plainte, un gémissement invisible qui sortait de sa poitripe quand il se souvenait ».
Alors il se réfugia dans l'individualisme et le pessimisme, cherchant par l'intensité des émotions à en compenser la brièveté.
De ses notes personnelles s'échappent les mêmes accents et tout d'abord le. même regret de n'avoir jamais eu de maître, plainte vraiment étrange sous la plume d'un jeune écrivain, dont la formation intellectuelle fut dirigée par les hommes les plus célèbres de son temps. Serait-ce que, trop individualiste, il se soit soustrait, pendant ses études, à toute influence profonde et l'ait déploré dans la suite? Mais alors pourquoi aurait^il écrit cette phrase douloureuse, expression d'un long désir constamment déçu et refoulé :
(( Ce ne sont pas les natures les plus faibles et les plus pauvres qui ont avidement besoin d'un maître, mais au contraire les plus puissantes et les plus riches ; elles ont le plus besoin de se donner et d'être aveugles en un certain moment de leur histoire. »
Des maîtres, il en aurait voulu et il en chercha « avidement )), prêt à leur accorder confiance. Mais la haute idée qu'il se faisait d'un vrai maître le rendait exigeant. Il l'eût voulu illuminateur, apportant avec lui des certitudes fondées, inébranlables ; et voici que, parmi les professeurs en vue, les écrivains de talent qu'il lui fut donné de connaître, il ne rencontre qu'opinions contradictoires, oscillantes, sans base solide. Aux dons de l'esprit il voudrait voir le maître joindre en ég-ale m.esure l'élévation du caractère; il constate qu'il n'en est pas toujours ainsi ; et il jette à travers ses notes :
« On hait la hauteur d'âme dont on s'est aperçu une fois qu'elle est à mi-côte. »
A cette époque de sa vie sa confiance se trouva froissée, coA^ance dans une des plus belles prérogatives d'un vrai maître : encourager, développer l'essor des commençants :
« Jamais une réponse, écrit-il; jamais un mot, jamais ce regard qui se lève avec émotion des essais d'un débutant et semble plonger dans l'avenir. »
Ce qu'il reprochait encore à plusieurs d'entre eux, c'est de s'arrêter à la forme des choses, sans pénétrer jusqu'à leur sens intime, d'avoir de l'art une conception
diminuée. Dans son plan de roman il s'explique et montre ce qui a déçu Maurice dans son maître, le peintre Faber, le père de Clara :
« Faber, lui aussi artiste, mais pas absolument désintéressé comme l'était mon frère..., égoïste, capricieux..., en réalité occupé du succès. Autre enseignement : il aimait les choses dans la profondeur de leur vie naturelle, c'est-àdire non dans leur civilisation : profondeur des eaux, des bois, lumières, ondes. Ceci était senti comme une trahison à l'égard de l'idéal qu'ils auraient tous les deux servi. Je sentais bien que ce qui intéressait le plus mon frère là-dedans c'était l'aspect moral et je pensais qu'il ne se contenterait pas de reproduire les formes des choses. »
Si Emile se plaint, lui, ce passionné de l'art, d'avoir été déçu par l'art, c'est beaucoup pour la même raison, et parce que, comme le dit si justement Etienne Rey :
« Si artiste qu'il fût, il ne songea jamais à faire de l'art pour l'art. Les choses, pour lui, devaient avoir un sens profond et grave, et sa sensibilité ne fut jamais l'anarchie des instincts. Son cœur avait de plus hautes exigences. »
En même temps, il éprouvait ces désespérances de l'artiste qui n'arrive pas à rendre les riches conceptions de son esprit, et de là cette exclamation :
<( J'ai toujours inventé avec plaisir>, mais j'ai écrit avec désespoir; sans même avoir- gardé confiance en ce que je faisais ; et comme le travail d'écrire est dix fois plus long- que celui d'inventer!... »
Puis celle-ci :
« Quel tourment de voir fondre Tes belles choses que l'on a rêvées à mesure qu'on les écrit ! »
Un autre cri jaillit encore, et celui-ci du tréfonds le plus sensible de son être : a Déçu par l'amour. » Après avoir vainement cherché le bonheur « par les excès de la sensibilité » et n'y avoir trouvé qu'amertume, il s'était résolu à étouffer même les plus généreux sentiments de son cœui*. Plus tard, jetant un coup d'œil rétrospectif sur cette période de son existence, après s'être écrié :
- « J'ai bu à toutes les coupes de la vie : amour, espoir, jalousie, douleurs, enthousiasmes, pauvreté, art, que n'ai-je pas connu? C'était auparavant une chose enchantée, le plus grand des désirs »,
il ajoutera que la coupe séductrice était, dès qu'il la buvait :
« Dure, cruelle, amère, désespérée, banale; oh !
la plus grande réalité ! »
Cet accès de déffoèt et de pessimisme le porta tout d'abord à un individualisme de plus en plus exclusif- Plus que jamais il s'efforça de ne plus voir que de vaines
apparences dans tout ce qui l'entourait. Comme, un beau soir d'été à la campagne, on se plaignait près de lui du sentiment d'accablement que produisait la vue de tant de milliers d'étoiles, « C'est bien simple, dit-il d'un ton insouciant, si les étoiles vous gênent, supprimez-les. » Voyant qu'il surprenait, il insista et s'adressant à sa plus proche voisine : « Qu'est-ce qui te prouve que les étoiles existent? dit-il. Les as-tu touchées ? Et quand bien même tu les aurais touchées, ne pourrais-tu pas douter de tes sens? Tu n'es sûre que d'une existence unique, de la tienne. Détache-toi de toute croyance au reste de l'univers. Tu te sentiras bien plus libre d'esprit. Je m'y exerce constamment moi-même. Si, par exemple, ta présence près de moi me gênait, je me dirais que tu n'existes pas, je ne penserais plus à toi, et tout serait fini par là. Tu vois comme c'est simple. »
C'est peut-être très simple, théoriquement du moins, et pourtant comme cette indifférence affectée cachait mal le trouble intérieur et l'acuité des impressions douloureuses qu'une parole ou un geste spontanés venaient souvent trahir. Comme il semblait singulier d'entendre de telles affirmations sortir de la bouche d'Emile, alors que son jugement avait semblé jusque-là si sûr. 11 écrira un jour de Maurice, à cette période de son existence : (( L'esprit toujours si clair », mais, après réflexion, il ajoutera entre parenthèses : « peut-être obscurci par la sensibilité, puis sauvé par un plus clair regard ».
Il était non moins étrange de l'entendre affirmer aussi que la vie intérieure acquérait son maximum d'intensité par la culture volontaire et raisonnée de l'individualisme. Comme si la pente de l'égoïsme, inclinant chaque individu à se considérer comme le centre du monde, n'était pas déjà assez forte ! En Emile, ce besoin de se replier sur lui-même venait beaucoup moins d'une conviction de son esprit que d'un besoin instinctif de sa sensibilité. 11 avait à la fois soif d'émotions vives, aiguës, doulou-
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reuses, et soif d'y échapper et de se garder, par la volonté tout au moins, impassible au milieu de cette perpétuelle ag"itation.
La paix, à ce moment-là, lui apparaissait comme un signe de médiocrité ou d'affaiblissement; l'art ne pouvant vivre que d'impressions, il lui semblait nécessaire de conserver jeune et vibrante cette faculté d'émotions si forte en lui. Et pourtant, de tous côtés, il trouvait déceptions, amertumes, déchirements, un g-oût de cendre au fond de chaque plaisir et de chaque souffrance.
De plus, la pensée, qui ne le quittait pas, de la mort qui devait sûrement venir et de l'écoulement des choses lui causait une sorte de désespoir. Comment remédier à <^la ? comment se donner tout au moins l'illusion de la durée et de l'infini? Il essaya d'un moyen qui, pendant quelque temps, lui procura une certaine satisfaction. Lorsqu'une émotion violente de plaisir ou de douleur s'emparait de lui, il tâchait de s'y abandonner entièrement, sans sonçer au passé ou à l'avenir, et par cette intensité d'impressions, sans reg-ard sur ce qui devait suivre, de se créer une sorte de brève éternité,
A cette époque, il écrivait de lui-même :
(( Peut-être condamné à ne plus rien éprouver de simple, toujours chang-eant, toujours souffrant. »
Puis, un jour où, par hasard, la joie avait dominé :
<( Si comblé que j'en suis las et que je ne trouve rien de ce que j'avais souhaité; je voudrais maintenant être solitaire, pensif, malheureux peut-être, pour apprendre à désirer ; il faut retrouver ces sources profondes pour rendre du prix aux choses. »
Et plus tard, se rappelant cette période de sensibilité aig-uë :
« J'ai pensé souvent que si les émotions qui m'atteignent ne pouvaient devenir matière d'art^ je n'aurais aucun refuge contre la souffrance. »
Ailleurs encore :
« Si j'éprouvais du bonheur, c'était comme les fragments épars d'un bonheur plus grand, à venir, et que j'appelais de mes vœux. »
Un jour, il se préoccupa de savoir si d'autres sensibilités que la sienne connaissaient cette sorte de « joie stupide » qui s'empare tout à coup de l'âme à la pensée d'un bonheur futur, promesse merveilleuse dont le souvenir rend mornes et ternes, lorsqu'elles arrivent, les joies les plus désirées et ne fait trouver en elles que désenchantement.
Mais cette impossibilité de goûter un instant de paix et cette continuelle recherche d'émotions violentes entraînaient des conséquences plus graves que sa propre inquiétude. Puisque les individus n'existaient, en dehors de lui, pas plus que les choses, pourquoi se soucier de la façon dont il agissait envers ces apparences ? pourquoi ne pas s'occuper exclusivement de développer sa personnalité ? A de telles questions, sa bonté naturelle avait jusqu'alors opposé la terreur de causer volontairement une souffrance à qui que ce fût ; mais puisque la souffrance devenait précisément une sorte de besoin de son émotivité riialadive, pourquoi s'arrêterait-il encore devant de telles considérations? Et Nietzcshe, l'auteur préféré de ces jours mauvais, n'affîrmait-il pas que la véritable grandeur ne s'acquiert que par la dureté et par le mépris de la douleur des faibles ?
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Emile avait essayé de ioiis ces principes ; il les énonçait ouvertement sans voir encore l'influence que de telles théories, artistement présentées, pourraient avoir sur des lecteurs. Cette influence, cependant, n'était déjà que trop visible. Quand, enfin, lui-même s'en rendît compte^ ce fut avec l'espèce d'effroi dont témoig-nent ces Ug-nes écrites plus tard :
« Dès l'âge de 20 ans, quelque naturelles et logiques que me parussent mes idées, j'ai commencé à avoir un peu peur de leurs effets sur d'autres esprits. Ces effets, en moi, étaient compensés par le fait que je n^y ai jamais cru entièrement ; je me suis réservé ma liberté à l'égard de mes afOrmations les plus continues, réserve qui peut s^exprimer ainsi : que j'ai toujours cru, quelque effort que je fasse, que la vie, par ellemêmcj avait des justices plus hautes. »
Son journal contient, sous une autre forme, le même regret ainsi que son inquiétude à la pensée d'avoir pu faire souffrir d'autres âmes.
« La vie, dès qu'elle m'impressionne par la douleur, mais aussi par la joie, me donne envie de fuir, de me retirer en moi-même ; c'est pour échapper à la peine, mais plus encore parce qu'il y a excès, parce qu'il est temps, parte que la vie véritable pour moi n'est pas dans ses événements, mais dans leur méditation ; et alors, quand les retentissements sont trop forts, il faut
partir. Hélas! que de mal je me suis fait ainsi, et sans doute pas seulement à moi ! »
Il s'adresse des reproches d'une émouvante sincérité :
« Hier, amertume. Je sentais de trop vilains côtés de moi-même, et^évélés, manifestés... Et à me sentir si chétif, égoïste, impuissant, je baisse la tête, humilié, méjugeant mal, très mal. »
Voici enfin le jugement suprême que, pendant la guerre, il porta sur cette crise de pessimisme ; nous le trouvons résumé dans les trois phrases suivantes, où la sœur de Maurice essaye de s'expliquer la conduite de son frère à cette époque :
« Tout Fafrecte, le blesse, le désempare. J*attendais mieux dé lui ; il me semblait que c'était un échec.
(( C'est étrange, ce fut le moment où sa sensibilité était la plus vive qu'il me parut égoïste et non pas magnifiquement désintéressé comme plus tard ; et je crois que je juge bien, même à son point de vue.
« A chaque chose que je lui voyais entreprendre^ si sûre que ce n'était pas cela qui convenait, que cela préparait amertume, désillusion pour lui^ n'aboutirait pas. Et pourtant, dans le doTnaine des faits, des relations, toujours si cher. Aussi, avec une grande joie, comme une nécessité accomplie, je vis son renoncement. »
Quel profond changement s'était donc produit en lui pour que sa manière de voir sur ce point fût devenue conforme à celle de sa sœur, alors qu'ils avaient été, à l'époque dont il s'ag-it, si « loin l'un de l'autre »?
La crise de pessimisme d'Emile ne dura pas jusqu'à la guerre.
« La déception de Maurice, écrit-il, se changea en épanouissement. D'un geste de la main, brisant les apparences, il vit la naissance d'un monde de la haute spiritualité, d'un au-delà du monde; chez lui alors nécessité de l'âme. »
Cette naissance d'un au-delà du monde, il l'indique plus loin « comme un désir nouveau qui vient, comme une destinée », et due peut-être « à l'influence bienfaisante de la pauvreté et de la douleur ».
Dans la transformation de Maurice, Emile distingue deux étapes dont je crois pouvoir retrouver quelque chose dans sa propre vie : d'abord un développement rationnel des hautes facultés avec la recherche du plus parfait, mais sans s'attacher à aucune des doctrines de morale courantes ; puis, au moment où ce développement harmonieux semble avoir atteint son plus haut degré, rencontre avec une âme mystique et admiration en elle de ce « surcroît » ; alors sous l'influence de plus en plus grande de cette âme, Maurice se sent « poussé vers la sainteté ». Dans la première étape, du reste, cette influence se faisait déjà sentir.
(( Mon frère, à cette époque, écrit Germaine, alla vers la perfection dans la plénitude de luimême, avec un complet détachement, de plus en plus dégagé, purifié; c'est le plein et magni-
fique épanouissement de sa nature, s'accompagnant d'un grand respect pour Clara. »
Voici donc, d'après le plan qu'Emile a tracé, ce qu'il me faut étudier; la souffrance poignante qui l'arracha au dilettantisme, puis les deux étapes qu'il parcourut ensuite.