‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 23 sur 52 · I06 EMILE CLERMONT · texte numérisé non relu

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pas lever les yeux, de ne pas regarder. Que se passe-t-il là-haut? Quelle joie? »

A cette époque aussi Emile fît chaque année un voyage à l'étranger et nota fidèlement ses impressions en cours de route. Je me bornerai à parler ici de deux de ces voyages, l'un en Italie et l'autre en Allemagne, en raison de l'influence qu'ils eurent eur lui.

Pour consacrer plus complètement au travail le congé d'un mois qu'il avait obtenu .Emile désira, une année, s'enfermer dans une solitude presque complète. Il lui sembla qu'un couvent serait ce qui lui conviendrait le mieux, et c'est ainsi qu'il alla s'installer dans le monastère bénédictin de Monte-Oliveto. Il conserva de ce séjour un long souvenir dont témoigne le rappel qu'il en fit plus tard dans son plan de roman.

Il avait cependant éprouvé plusieurs d.ceptions. Il avait espéré se trouver au milieu d'un grand nombre de religieux, observant rigoureusement tous les détails de la règle, et lui permettant de goûter les émotions que peuvent procurer à une âme d'artiste les chants et les cérémonies liturgiques ; mais ce monastère-là précisément avait été confisqué ou acquis par la couronne, et cinq ou six religieux seulement avaient le droit d'y vivre pour prendre soin de la maison et des terres. Désappointé de ce côté, Emile avait demandé et obtenu de prendre ses repas avec les moines; son instinct de psychologue lui faisait désirer ce contact qui, pensait-il, devait lui fournir de précieux renseignements sur la vie religieuse et mystique. Mais les moines, quoique fort aimables, ne jugèrent pas à propos de se prêter à ce genre d'études et il n'obtint d'eux aucun éclaircissement.

C'est peut-être, même pour Emile, ce qu'ils avaient de plus sage à faire. Si l'atmosphère qui l'entourait ne lui jjarut pas assez mystique pour répoûUre à ses désirs

d'alors, il la trouva pure et saine; et si les religieux désappointèrent son âpre recherche d'impressions artistiques, ils n'en obtinrent pas moins sans restriction son respect d'honnête homme. Sur son carnet de route il dit à leur sujet :

« A table, moi à la place d'honneur entre les trois Pères : ils sont très aimables. Bonheur de se trouver entre des gens qui sont détachés des intérêts du monde et qui ont -gardé sur leur visag-e et dans leurs manières Tempreinte d'une pensée plus libre et plus haute. »

Il est fort douteux qu'une émotion, quelque violente qu'elle fût, eût suffi à le convertir, surtout d'une manière durable; mais dans la suite, et lorsqu'il tâcha de dominer cette soif d'émotions, il fut de toute importance pour lui que la religion n'eût jamais été mêlée dans son esprit à quoi que ce soit de vague, de trouble ou de voluptueux. Ces impressions-là il les connaissait en dehors de tout faux sentiment religieux ; aussi, quand il en vint à les mépriser, il n'eut par bonheur aucun effort à faire pour distinguer nettement le mysticisme chrétien de cette mysticité sensuelle et basse contre laquelle il s'éleva si souvent. Dans ses ouvrages, dans Laure en particulier, le mysticisme ne pousse les âmes qu'au renoncement, à la pureté et à l'héroïsme, sans aucune vulgaire recherche de sensations. Dans son dernier plan de roman il fait dire à plusieurs reprises de Maurice, à qui, ne l'oublions pas, il donne un esprit positif et une éducation rationaliste :

« Il avait un grand respect pour le mysticisme de Clara, pour l'univers que représente Clara. »

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Dans le temps même où Emile était le plus esclave de seg passions, il ne cessa jamais d'admirer cliez le§ autres la pureté et le détachement, et de méprise? tous les excès. A peu près à cette époque il écrivait ;

(( Rentré à Paris. J'ai dû passer ce soir par l'avenue de l'Opéra et le boulevard de la Madeleine, revoir ces jolies figures, ces corps trop déshabillés, toute cette atmosphère de luxure que je hais. »

Le second des voyag^es dont il me semble à propos de parler un peu fut celui qu'Emile fit en Allemag-ne pendant Tété de 19 lo et dont jl rapporta un grand nombre de notes. M. G. Salles, son cher compagnon de route, a bien voulu "me communiquer à ce sujet ces intéressants détails qui aideront à connaître mieux encore l'àme si complexe d'Emile.

« Notre voyag'ç ^n Allemagne a été pleinement réussi; notre entente était parfaite, chacune de nos impressions, sitôt perçue, trouvait en l'autre un écho; ^- rien ne nous pesait, tout était léger — nom cheminions à travers des pays dont l'art et la culture nous étaient fami" liers; les vieilles tours et les rochers du Rhin, les châteaux bavarois nous parlaient un langage connu; ils nous racontaient les révês qu'ils avaient versés dans l'àme poétique et mystique de la vieille Allemagne ix)ur laquelle nous nous sentions tant de sympathie, Emile possédait la gaité la plus fraîche et la plus ingénue. Chaque

jour des incidents joyeux égayaient notre course; nous nous en amusions comnae des enfants en vacances. Mais, si à chaque instant nous rencontrions des occasions de rire, nous n'en recevions pas moins le grand enseignement que nous apportaient les pays que nous traversions. Emile connaissait très bien la culture allemande. Il aimait ce monde de rêve où nous transportent, les poètes et les musiciens allemands du siècle dernier. Il épi*ouvait donc un très vif plaisir à prendre connaissance dfts objets qui avaient inspiré ces œuvres qu'il goûtait, à entendre à son tour ce vieux Rhin conter ses légendes, à subir le mystère des forêts profondes et des lacs brumeux qui avaient rendu ce peuple plus que les autres enclin à la méditation et au songe, à voir, à Heidelberg, à Bonn, à Munich, les lieux où s'étaient perpétuées ces traditions de sérieux et de poésie. Mais ce qui l'a peut-être le plus frappé parmi les choses vues au cours de ce long pèlerinage, ce sont les étranges châteaux de Louis II de Bavière. Nous n'avions pas formé le projet de les visiter; nous y sommes allés presque par hasard. Or, dès que nous nous sommes engagés sur les routes qui y mènent, nous avons été violemment saisis par l'aspect profond des régions qui les environnent : solitude glacée du Ghiemsee, — pentes sombres

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qui entourent Linderhof, — immobile Schwansee perdu en sa forêt. — Puis quand nous avons découvert les constructions elles-mêmes, elles nous sont apparues comme des visions héroïques et folles; tentatiyes qui révélaient un drame intérieur sans issue, et qui ouvraient à l'esprit les abîmes de Pâme.

(( Ainsi s'est passé notre voyage, plein de fantaisie, de bonne humeur et d'enseignement, tantôt animé par nos rires, tantôt éclairé par de (( profonds regards. »

Puis, continuant son étude de l'âme d'Emile, M. Salles ajoute :

« Il était extrêmement sensible au charme extérieur des choses, il subissait plus que tout autre les séductions du monde des apparences. »

(( Mais ce monde des apparences, il le prolongeait et l'embellissait d'un monde de féerie.

(( Le peuple poétique des génies et des fées lui était familier. D'innombrables esprits animaient les moindres objets, ils habitaient tous les coins de la terre.

(( Il aimait les « belles histoires » : c'est ainsi qu'il désignait les œuvres où l'artiste a laissé libre cours à sa fantaisie, dans le seul but d'émerveiller l'esprit des hommes.

« L'Or du Rhin », avec ses récits de lutter et

de rapts, avec ses géants, ses gnomes et ses nymphes, avec toutes ses divinités des montagnes, des saisons et des fleuves, était pour lui le type de ces belles histoires.

« Et c'est le goût du merveilleux qui lui donnait tant de sympathie pour la poésie allemande.

« Mais s'il se plaisait parfois aux séductions extérieures, aux apparences brillantes des choses, ce qui le retenait surtout dans les sites où, durant dix années, nous avons promené notre amitié, c'était la signification spirituelle qui semblait se dégager de certains d'entre eux.

(( Durant le voyage que nous avons fait en Allemagne, une des régions qui l'a charmé davantage est cette vallée du Neckar où, d'Heidelberg, nous avons poussé une pointe. La poésie de ses ruines, la mollesse de ses contours et la mystérieuse douceur de sa nature l'ont enchanté. A diverses reprises il s'est écrié : (( Ah! l'heureuse vallée. » Il disait cela avec un accent de tendresse et de convoitise; il paraissait toujours en quête d'un lieu où ses pensées lui seraient plus légères et l'isolement moins pénible; l'air recueilli et souriant de la vallée semblait le lui promettre; la méditation ne devait-elle pas y être moins angoissée qu'ailleurs? — sans doute, un jour, il y reviendrait.

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(n Une vallée heureuse. » Je l'ai entendu bien souvent redire cette expression. Elle lui représentait un asile, une solitude comme celle qu'à Port-Royal avaient cherchée les solitaires du xvn'' siècle. Un endroit où l'on est de suite invité au recueillement^ où l'âme s'épand d'ellemême sans craindre de se blesser aux angles de la réalité. — Un coin de nature intime et où fleurit l'espérance, accueillante et secourable comme l'intérieur d'une chapelle. Une douce retraite où s'apaiserait son cœur tourmenté. »

Ajoutons quelques notés extraites du carnet de routé d'Emile, et tout d'abord les réflexions qui lui furent suggérées par la vue du gigantesque pont de Cologne.

(( Le pont déjà vu de la gafe comme une mas» sive forteresse. Ce pont tout neuf, voilà l'Allemagne d'à présent. C'est là l'impression que nous en avons, et elle ne fera que se fortifier; volonté de puissance avec quelque chose d'un peu manqué; quelque chose de voulu qui ne passera pas les âges, pas spontané, pas nécessaire. Réunir le présent et le passé, l'histoire et l'industrie, faible symbole, pauvre idée et pauvre expression. A chaque pilier du pont un donjon gothique, d'aspect un peu raté, bien entendu; on ne peut pas faire à présent du vrai gothique, du beau gothique utile. Puis d'un pilier à l'autre une arche qui ne vise pas à l'élégance certes, ni

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à la légèreté; mais au contraire à l'étalage du fer ; c'est une exposition de ferraille.

(( Nous pensons à la force de l'Allemagne; si elle triomphe de l'Ang-leterre, elle sera bien la nation qui aura repris l'empire, le sceptre de la terre^ la moitié temporelle du monde; mais il est bien tard; le monde est plus grand, il est devenu si grand, si vaste, si rempli de nouveaux mondes, que ce rêve est presque vain; elle tiendra le sceptre, mais ce sceptre e^ brisé, ce sceptre n'est plus symbolique de ce qu'il signifiait jadis, le pape et l'empereur ; le monde est trop grand, cela semble querelles de ménage en Europe, rivalité de puissance, non plus une haute idée souveraine à réaliser, l'empire du monde, la nation suzeraine. Ressusciter ce passé légendaire, reprendre cette volonté du Rhin, le monde temporel, l'empereur au-dessus des rois. De quel poids le Rhin et ses légendes pèsent dans le monde encore actuellement... Je pressens, je m'explique, je ressens un certain dédain pour la France qui doit nécessairement venir dans ces lieux, la France sans grande volonté de force, la France tranquille, ne voulant plus que vivre bien chez elle, réglementer sa richesse et son bien-être, produire des artistes sensuels et agréables, des plaisirs délicats, fins, de bonne compagnie. Gomme il s'agit d'autre

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chose ici I d'autre chose qui fait traiter la France avec une moue de dédain. Et puis on pense soudain à la France jadis maîtresse du Rhin, à la France qui a parcouru l'Europe, non seulement avec Napoléon, mais encore avec Louis XIV, Louis XV même, à son passé militaire étonnant, à ce réservoir de force, d'énergie, de souveraineté qu'a été la France. Et on s'étonne de la France. Combien on apprend, on sent, on comprend de choses par leur intime réalité sur ce pont de Cologne !

Des nombreuses descriptions crayonnées par Emile au cours du voyage détachons ces quelques lignes :

(( Je me souviens encore d'un tournant magnifique, air de parc somptueux : sur le flanc de la montagne un château élançant de la nappe des bois sa tour fine et carrée en grès rouge. Toujours un village au-dessous; vieille Allemagne, vieux châteaux d'Allemagne isolés, perdus, rêveurs, songeurs. Voilà dans cette vallée du Neckar un autre aspect de l'âme allemande; une nature qui se donne, parle; rêverie, ballades, chansons, flots de douceur et de mélancolie, insaisissable beauté des choses, fées, châteaux, lutins, âme de la nature, secrète, tendre et raffinée. »

Ces lignes furent écrites en 1910. En 1912, Emile fera sur l'empereur la réflexion suivante :

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« Par une curieuse et symbolique rencontre, il y a du héros manqué dans l'empereur; symbolisant l'Allemagne moderne encore imprégnée de vie féodale, voulant rappeler, évoquer, ressusciter son moyen âge, exaltant Wagner et ses légendes, aspirant à une politique mondiale et malgré tout lourde, massive.

Pendant la guerre, après avoir laissé échapper cette exclamation pleine de regret : « Malgré tout, j'aimais l'Allemagne! )), il écrira :

« Quel déchaînement de brutalité, quelle furieuse apothéose de la vie matérielle ! Que de sacrifices, d'héroïsme mis au service de la recherche de puissance matérielle! Ce sont gens grossiers, plats, jouisseurs, brutaux, sensuels, savants ayant pour but d'asservir par tous les moyens de la science, pour posséder les sources de la richesse. Un savoir brutal ! »

Puis ailleurs :

(( Sur l'effrayante corruption de la Germanie comparée à l'Allemagne d'il y a cent ans; la Prusse a fait tache d'huile; vieux pays d'esclaves ou plutôt de serfs qui avaient besoin de servage ; il fallut la Prusse quand ils n'eurent plus leurs hobereaux armés de triques. »

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