‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 24 sur 52 · CHAPITRE Xï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xï

Publication d' « Amour promis ».

Mort de son frère.

^ C'est par des présag'es de succès et de bonheur que

Vannée 1911 sembla commencer pour Emile. 11 venait de publier son premier roman. Amour promis, et q^oiq^ii-e des critiqmes ^ssez â^«s ^rfois se fassent wiéiées atix louang-es, il s'était conquis aussitôt par cette publication une place à part parmi les jeunes romanciers. Éïnile Fag-uet, en particulier, lui avait consacré dans la Revue, sous ce titre: «l'n chef-d'œuvre:», un article très élo- ^eux. Ce^ article avait été jwécéàé d'une lettre personnelle :

^( Je considère votre romaii comnire un diefd'œ^!l^T€, écrivait E. Fagnet, et avant de le dire au public, je liens à vous k dire à vous-même avec empressement et avec une émotion d'admiration que j'éprouve à peu près une fois tous les

LE DILETTANTE lïj

dix ans, encore que je l'appelle plutôt que je n'y résiste. »

Mais le plus grand avantag-e qu'Emile retira de cette publication fut le traité qu'il signa avec la maison d'édition Bernard Grasset, traité qui lui permettait de se consacrer désormais entièrement à la littérature. Le fait d'avoir été disting-ué d'une manière si flatteuse par M. Grasset, dont il connaissait la sûreté d'appréciation et qui se plaisait à l'appeler «son auteur », lui donna en lui-même et en l'avenir une confiance dont il avait besoin.

La liberté ainsi obtenue lui causa une joie immense. Il résolut d'eiQ pixjfiter de son mieux et demanda un long congé à la Piéfecture de la Seine. Paris ne lui paraissant pas fa\t)rable à un travail sérieux, il partit pour le Midi au commencement de janvier 191 1.

C'est encore aux notes de M. G. Salles que j'aurai recours pour indiquer l'état d'esprit dans lequel se trouvait Emile à cette époque :

(( C'était vers la fin de décembre. Je suis allé voir Emile, cooîme je le faisais presque chaque jour à son iDureau de la Préfecture de la Seine. Il m'a annoncé sa décision de quiWer son posle, afin d'aller vivre à la campagne et d'y consacrer tout son temps aux réflexions q«i le sollicitaient. Nous nous sommes promenés ensemble le io«^ des qoaiis. U était très animé ; ie départ pour la solitude lui apparaissait comme le début d'une existence no-uvelle pleine d'inconnu et d'aventures belles et dangereuses.

« il avaii été vivement impressionné par le

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côté douloureux de la vie de Nietzsche. Il disait volontiers qu'elle n'avait été qu'un long martyre. Il redoutait parfois un sort semblable. Il appréhendait les tourments de la pensée et le poids d'un complet isolement.

« Mais en prenant ce parti, il croyait accomplir une grande destinée. Il se plaisait à répéter cette expression latine : « Amor fati », car il se sentait déterminé par sa nature exceptionnelle comme par une volonté plus haute. Presque malgré lui il était porté à accomplir les actions les plus héroïques. Il obéissait à une vocation supérieure. »

J'ai là, sous les yeux, des notes écrites par Emile pendant ces premiers jours de liberté. C'est une hymne d'allégresse. J'en détacherai quelques lig-nes. Il décrit d'abord ce qu'il aperçoit de la portière du train :

« Le long de la voie, les arbres ont leurs branches comme de longues baguettes enveloppées d'un fourreau de neige, longs doigts ; les fils télégraphiques aussi. Les sapins plient sous la neige qui glisse parfois ; les autres arbres, au contraire, sont nets, droits, gelés. Mornes montagnes* vêtues de neige. Dans le lointain, un ciel de légende, gris, doux, mystérieux; des villages là-bas qui semblent soulever le lourd manteau de neige, jusqu'au clocher de l'église qui l'a percé... Des bandes de corbeaux. On en voit se

poser sur un arbuste tout blanc au bout des branches frêles qui plient çt sur lesquelles, avant d'avoir pris son équilibre, le g-ros oiseau oscille et balance longtemps. »

Il continue la description dont je ne cite que des frag"ments :

(( Lyon, la belle eau du Rhône verte et bleue, avec une écume facile, Teau des glaciers... Ce matin, bien qu'il n'y ait point de soleil, un vent si libre et si heureux, qu'une certaine joie pare tout.

« Marseille : Notre-Dame de la Garde et sa statue d'or qui brille comme un éclat splendide et unique au-dessus de la brume colorée.

« Hyères : douceur et charme... Air avenant de tout le monde... Nature coquette, riante, aux lignes souples, précises en même temps.

« Giens : belle vue sur la rade. Reçu lettre d'Emile Faguet. »

Enfin, il arrive à Bornes, où il s'installe pour travailler : là, tout est ravissant et enchanteur. A la fin d'une description qu'il en fait, il ajoute même « perfection )). Il a les idées claires et l'inspiration facile. 11 commence à écrire Laiire. En un mot, tout semble lui sourire, dans cette petite ville ensoleillée, l'avenir est plein de promesses merveilleuses...

Soudain, le journal s'interrompt brusquement pour ne reprendre que le 21 mars, et les premières pag-es sont

consacrées au rappel de ce qui s'est passé entre ces deux dates : ii février et 21 mars.

Le nom de Didier a déjà été prononcé dans ce récit. C'était le plus jeune des fîls, musicien délicat, le plus impressionnable de tous, le plus tendre et le plus doux, le plus aimé peut-être... Nous abordons ici des souvenirs douloureux entre tous. Mais ils eurent un retentissement trop profond dans les pensées et les souffrances d'Emile pour que cela ne m'impose pas d'en parler ici.

Peu après son départ de Paris, Didier était tombé malade ; son état devint tout à coup très grave et Emile fut aussitôt rappelé par dépêche. Ce retour en de telles circonstances lui arracha des plaintes désolées :

« Didier est si malade. On ne le sauvera pas ; on ne peut rien espérer. Je l'ai quitté, et je suis allé dans la nuit sur le boulevard. Oh 1 que cela est dur ! Moi qui l'aimais tant !...

(( Jusqu'au lundi suivant, huit longues journées mortelles, ne sachant que faire, sans goût pour quoi que ce soit, sans espoir... Parfois je pensais avec une amertume violente à ma vie des jours précédents, si pleine, féconde, enso- * leillée, à ce temps précieux et précieusement employé, à tant d'espérance, à ce grand effort conquérant qui me retombait sur le cœur, à ce grand élan inemployé... Un regret, qui me brisait à la fin, m'épuisait quand je m'y laissais aller... J'avais si bien cru m'éloigner, partir, me mettre dans la solitude, enfin ! après un si

lon^ désir ! et brutalement ramené dans des conditions pires, au milieu de tout ce que j^avais fui. »

Vn jour, c'était, je me le rappelle, par une triste et terne matinée de février, en traversant le Luxembourg, Emile exprima une sorte de désespoir de la vie qu'il voyait maintenant devant lui. Auprès de Didier, malade et souffrant, il ne se sentait plus le courag-e de travailler; il lui eût semblé cruel et bas de se li^'rer encore à la joie de vivre, d'espérer, d'attendre quelque chose de l'avenir. Mais alors, que lui restait-il ? que serait-il capable de faire tant que cette maladie se prolong-erait? Et si Didier mourait, Didier, le compagnon si cher de ses années d'attente et de pauvreté, au moment où la fortune commençait à lui sourire, pourrait-il accepter d'ôtre heureux seul? sans lui, qui ne serait plus là pour partager ses succès et ses joies, après avoir partagé toutes ses inquiétudes ? Est-ce que son souvenir ne le hanterait pas perpétuellement ?

Ainsi le regard désolé d'Emile embrassait l'avenir, tandis que sa sensibilité aux abois lui faisait souffrir en lui-môme toutes les peines et les déchirements de Didier. La vie qui venait de se réveiller plus forte dans tout son être, par l'espérance d'un avenir heureux, luttait avec une âpre énergie contre cet accablement et cette mort que la sympathie lui rendait personnels ; s'il eût été foncièrement égoïste, il eût fui loin de ces spectacles douloureux ; peut-être en eut-il plus d'une fois la tentation. Mais l'affection fraternelle fut en lui plus forte que les révoltes de la sensibilité, et quel que fût le brisemeht de son âme à la pensée de tout ce qu'il risquait de perdre,-il s'installa près de Didier, qu'il ne quitta plus jusqu'au jour de sa mort. Au bout d'un mois environ, les médecins, sans donner aucun espoir, avaient conseillé la campagne; notre tante ouvrit aussitôt sa maison

à l'enfant malade, qu'elle entoura de soins maternels avec un inlassable dévouement.

Au chevet de son frère, Emile traversait une crise aig-uë qui, en l'arrachant à l'égoïsme, allait marquer le point de départ d'une nouvelle étape. De ce moment, nous le verrons s'efforcer de lutter contre le dilettantisme et rechercher vraiment « ce qui est le mieux », selon la conception qu'il s'en fera, conception qui se modifiera peu à peu en s'élevant toujours.

Comment n'eût-il pas été profondément bouleversé par le spectacle de ces quatre mois de souffrance, et par l'ag-onie courte mais terrible qui les termina? Par delà les luttes de la nature contre la mort, n'en avaitil pas entrevu une autre plus poignante et plus grave, un « drame d'âme )), pour me servir de ses expressions ?

Et ce drame qu'il voyait se dérouler sous ses yeux, il savait qu'il n'y était pas étranger. Dès qu'il s'était senti gravement malade, Didier avait tourné son regard vers ses croyances et ses attraits d'autrefois. La mort, dont il avait une nuit senti le frôlement, avait réveillé en lui la foi qu'il avait gardée si longtemps et ce désir de pureté si bien en harmonie avec sa nature fine et délicate. Il s'en était fallu de peu, alors, qu'il ne revînt complètement à Dieu. Pour l'y aider, il avait appelé auprès de lui un affectueux appui. Mais Emile ne comprit pas, il ne pouvait comprendre alors, ni ce réveil de la foi, ni même les consolations qui devaient en jaillir. Tout l'effort de son affection se tendit en sens opposé, comme s'il eût partagé l'étrange erreur qui fait des secours religieux un sujet d'effroi.

Révolté contre l'irréparable, il eût voulu étouffer les maux de Didier à force d'illusions et de rêves. Il ne savait pas ce qu'il faisait eu écartant les rayons de paix que la religion jette sur la souffrance, et les assurances sans déceptions que seule elle peut donner. xMais bientôt

il lui fallut assister au cruel échec des mirages dont il avait essayé de dorer les derniers jours de son frère. Didier, se sentant mourir et voyant tous les espoirs de la terre l'abandonner, était en proie à un poignant tourment moral. Témoin impuissant de telles angoisses, Emile en éprouvait le contre-coup dans les profondeurs de sa sensibilité, de sa pensée, de sa conscience. Aussi reviendra-t-il souvent, dans ses notes de iDliilosophie, sur la conception chrétienne de « l'âme en péril ».

L'heure suprême allait se précipiter pour Didier, mais non sans que les derniers sacrements fussent venus envelopper de divine espérance une fin si prompte. Ce fut la consolation qu'Emile voulut donner à la sœur éloignée qui n'avait pu arriver à temps.

Quatre ans après, en juin iqiS, cette même sœur pria Emile de faire célébrer les messes qu'à pareille époque elle demandait chaque année pour Didier ; il écrivit aussitôt qu'il était heureux d'être ainsi associé à un acte religieux. Cette réponse, qu'il n'eût pas voulu donner par simple complaisance et sans en peser le sens, prend une valeur de plus de l'heure si grave où il se trouvait alors, sous la constante menace de la mort.

Emile n'avait d'abord écrit que cette simple ligne : (( Mon pauvre Didier est mort, le 6 juin, à 8 heures 20 du matin. )) Mais de temps en temps, ce souvenir traverse ses notes comme un sanglot, où, avec les regrets fraternels, on sent vibrer l'émotion d'un remords.. Alors sa plume s'arrête brusquement : « Laissons, laissons, c'est trop. »

Son cœur se plaît cependant à se remémorer mille choses dont la douceur brisée lui devient une acre souffrance :

« Il y avait chez Didier et chez moi la même sensation unique de beauté, avec une ouverture sur l'infini, les mêmes sons, presque les

mêmes souvenirs, l'amitié complète, la même vie, jeune et blessé, avec, de plus, tout le cortège des sentiments qui dérivent de l'éternité... Voilà pourquoi cela est irréparable. La pensée ne s'en peut plus supporler. »

Le souvenir de promenades faites avec Didier, d*impressions éprouvées ensemble l'éveilIe encore si vivement sa blessure qu'il écrit en 191 2 :

(( Je n'y veux plus penser, je n^aurais pas assez de douleurs, pas assez de larmes; je sais mon insuffisance devant un aussi déchirant souvenir... Cela fini, perdu,... et comme il est mort, tout est dans un passé bien plus profond. »

Dès qu'il le put, Emile, essayant de se raidir contre la douleur, prit le parti d'un séjour à l'étranger, dans l'espoir qu'un chang-ement complet de milieu lui permettrait de dominer son chagrin et de se remettre à l'œuvre.

Voici la note qui clôt, en juin, le cahier commencé cinq mois plus tôt, avec tant d'allégresse :

« Qu'il y ait des choses âpres, difficiles, troublantes, voilà ce qu'il faut, et si possible qu'elles soient d'ordre spirituel. Mais qu'il n'y ait point de degrés, point de hiérarchie, que tout se vaille et soit indifférent, voilà le pire, le grand dégoût qui commence, le mépris de soi, l'inutilité de soi. Il faut bien créer des

valeurs rien que pour pouvoir être. Qu'il soit indifférent que les choses soient ainsi ou autrement, c'est le pire, et c'est comme cela que je suis quand je ne pense pas activement, ou peut-être quand la mort a passé trop près. Le dégoût, voilà le sentiment qui m'est essentiel, au bord duquel je suis toujours. Depuis, toujours frôlé par le dégoût, sur le point d'y verser, toujours, toujours. »

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