CHAPITRE XII
Troisième voyage en Allemagne. — Réaction contre le dilettantisme.
Il fut mélancolique ce séjour qu'Emile fit à Munich, de iûin à octobre 191 1! mélancolique et pourtant singulièrement fécond en efforts intellectuels !
Emile avait espéré faire diversion à son chagrin, mais le souvenir de Didier le suivait continuellement et se mêlait à ses pensées. De Fribourg, où il s'était arrêté au passage, il écrit :
(( Je pensais (sur la terrasse) à un voyage fait à Semur avec Didier l'année précédente, et c'est peut-être pourquoi ce moment était douloureux. C'était la première journée où je me trouvais seul depuis sa mort et, à cet instant, j'ai senti la solitude comme une réalité, avec sa griffe de mort. La nuit douce et triste, avec un ciel légèrement voilé, en s'approchant, décolorait visi-
blement toutes choses ; une rumeur nocturne,
des lampes qui s'allument, puis la pluie, d'abord
douce et silencieuse comme des larmes sur le
soir, puis forte et pressée... Je m'en vais par les
rues en pente. »
La solitude, en cette heure de deuil, lui parut, pendant quelques jours, de plus en plus pénible :
« Je suis obligé, écrit-il, de me rappeler que cette liberté, ces voyages sont un sort heureux pour ne pas être triste jusqu'à désespérer... Je me demande pourquoi je suis venu ici, où je ne connais personne; il faut bien aller quelque part, et c'est tout. J'essaierai d'apprendre bien l'allemand. J'ai besoin de beaucoup travailler ; il me faut un monde intérieur puissamment construit ou bien je souffre sans cesse ; il faut beaucoup penser. »
« Je suis venu, écrit-il ensuite, à une heure plus découragée que celles que j'ai connues depuis longtemps. Pour ce qui me concerne personnellement non point découragé, car je me sens des possibilités de puissance intellectuelle en lesquelles il m'est plus facile d'avoir confiance qu'autrefois. Mais plus réellement, plus positivement, plus durement découragé au point de vue de la valeur de la vie. »
Son âme est tourmentée par ces conflits entre la nature matérielle et l'esprit que Ton aperçoit mieux, « dans les
parag-es de la mort» ; et, cruellement désabusé de tout ce qui finit au tombeau, il ajoute :
« L'art et la pensée, qui sont désormais mon unique destinée, ne sont que des distractions, des jeux, un amusement pour accomplir les heures et éblouir les yeux, et ainsi jusqu'à la fin...
« Voilà qui est tri.ste 1 »
La lutte, une lutte très âpre qui va durer jusqu'à la fin de sa vie, commence entre des tendances opposées. Elles fermentaient déjà, elles s'imposent maintenant j)lus précises, plus pénibles. Mais l'acuité de ce duel intime n'est pas sans avantagées. Éiîiil-e constate qu'il s'est simplifié :
« Autrefois, écrit-il le 28 juin, quand j'étais plus jeune, tout était compliqué en. moi, divers, mobile, fuyant, aucun sentiment simple, mais des hasards, des détours, des contradictions. C'est maintenant seulement, étant plus mûr, plus lourd de pensées, que je commence à connaître et à sentir la douleur dans sa simplicité et sa plénitude. »
Mais combien cette douleur sans espérance est dure :
« Depuis que j'ai vu mourir Didier sans que rien soit venu pour lui, si rempli de dons, depuis ce moment -là j'ai appris à jeter sur ma propre vie un reg-ard plus ferme et plus déf^ouillé, un regard dur, sec, tragique, ie regard qui sait, »
Daas l'avenir, il ne voit plus que « des Jours vid^es et pareils, resserrés par la mort, un i^tour sur soi perpé-
tuel et vain », et ix)ur la première fois de sa vie « il accepte ces fiançailles avec la douleur ». Enfin, dans un accès d'amertume, il s'écrie :
« La peur de vieillir, du temps qui passe, comme si c'était entrer davantage dans le froid et l'obscur, comme si tout était déjà consommé, épuisé... Moi qui ai tant aimé la joie, qui n'ai cru qu'à la joie comme à la chose la plus belle, dorée, lumineuse, une voix d'or, un grelot, un arc-en-ciel sur le monde, l'unique bien splendide et radieux, la seule éclaircie... »
En écoutant Emile exhaler ces plaintes, nous pourrions craindre qu'il ne s'abandonne entièrement au décourag-ement. Il ne le fera pas, toutefois, car la douleur, si amère qu'ell-e lui soit, accoanplit en lui «ne œuvre bienfaisante, elle réveille les plus saines énerg-ies de son âme, elle l'amène à réagir à la fois contre la dépression intérieure ^et contre les dissolvantes iniïiiences du dehors. Il est vrai que cette réaction n'est point encor-e définitive et triomphante, mais elle est sincère :
(( Il y a ici, écrit-il de Munich, une atmosphère de volupté comme à Paris, plus }>eut-être qu'à Paris,.. Et si on les croit faciles ces frôlements perj)étuels...
(( Il y a déjà si longtemps, l'heure devrait être ^enue. il faut un muscle intérieur pour réparer :;e que le monde ne peut donner. Quoique je loive me rendre compte que ce qui me blesse linsi c'est la sensualité et non l'amour, et je sais
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déjà quelle misère attendre de la sensualité et combien je souffre de tout ce en quoi l'esprit n'est point premier. »
Et il soiilig-ne ce dernier mot.
Le travail intellectuel est son refuge contre l'ennui qui le suit à Kochel, où il s'est installé pendant les grandes chaleurs. Il continue Laiire sans ardeur, et ce livre portera visiblement la trace de l'évolution d'esprit qu'il note ainsi :
(( L'art n'a plus pour moi le même attrait que les idées, sauf peut-être dans une première et brusque apparition, mais cela ne se prolong-e pas. » -
Quelques jours après :
« La philosophie commence à encombrer par trop mes romans ; il faudra une brouille; il faut préférer les genres distincts. Dans Laure, il y aura excès de pensée. »
Et le i4 août :
« Ou bien je renoncerai à l'art, ou bien je chercherai une forme où des sentiments d'ordre sublime puissent s'exprimer immédiatement. »
A côté de ces pensées, il décrit dans son journal les Allemands, et les Allemandes qu'il voit autour de lui, il les trouve en général lourds et si contents d'eux !
Cependant, quand il étudie les maîtres de la pensée allemande dont sa jeunesse a été nourrie, il se laisse fas ciner par ces cimes brumeuses ou se cachent des volcans Et c'est à Nietzsche que pour un temps il s'adresse.
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croyant trouver en lui cette force dont il a besoin ; bientôt, à travers ses notes, il est aisé de constater la déviation qui s'opère sous cette néfaste influence, Nietzsche lui apportant non la force qui permet de supporter paisiblement la souffrance, mais la dureté qui fait se raidir contre elle.
Il avait semblé près de s'appuyer sur une autre force ; en feuilletant de nouveau les premières pages du journal d'alors, nous y voyons Emile se demandant où trouver une base de perfection et se répondant aussitôt :
« Je sais bien comment du catholicisme on pourrait faire une école de grandeur d'âme. »
Une éclaircie se produit, fugitive, dans son état intérieur si douloureux ; il y a eu des jours de vie plus calme ; il revient à Munich; c'est le i5 août. Il écrit :
« 3i ans aujourd'hui. Jour de réflexion; un reg-ard en avant et en arrière ; je peux écrire que pour la première fois depuis longtemps ce regard n'a pas été malheureux; plus encore, ce regard a été possible. »
D'où provenait ce changement ? Volontairement il n'en consigne pas l'explication, car il ajoute :
« Je n'expliquerai pas ici pourquoi »,
et il continue par des lignes énigmatiques qui se terminent ainsi :
« Il est dans ma nature profonde d'osciller entre les vastes entreprises et tes clans vers l'infini, — et la sagesse mesurée qui renonce ; — de même d'une part entre le tragique et la fata-
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lité — et d'autre part le rire et les merveilleuses apparences. »
Ce jour-là, il se rend à la cathédrale :
(( La grand'messe était déjà dite. Une messe basse près d'un pilier de la grande nef, endroit un peu obscur, foule debout, je m'approche. Un vieux prêtre, cheveux blancs, coupe de tête^ ferme et noble, dit la messe dans une sorte de diptyque ouvert, images mystiques, cierges allumés, belles couleurs, ombres décidées... Cela est merveilleux... Deux minutes avant, c'étaient la rue, les magasins, les tramways. »
Toute cette journée est pour lui « une bonne journée -de repos, de solitude, de contentement ».
Le soir venu, il se mêle à la conversation générale.
« Mais alors, dit-il, c'est autre chose; l'enchantement est rompu; je me sens blessé, humilié ; quelque chose est cassé. »
Au milieu de nombreuses pensées écrites dans son journal à cette époque de travail fécond, je détache celles-ci :
« Le sentiment du temps, sentiment que tout s'en va; personne n'y songe; alors celui qui y pense se trouve seul et a invinciblement le sentiment d'une énorme responsabilité. Supposer cela dans un cerveau d'enfant. Il se trouve affolé par cette solitude et ce prodigieux oubli ;
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Cela paraît compliqué, et pourtant c'est si simple dès qu'on pense que cela est vrai. Deux fois, trois fois ce que l'on a été ; voilà tout le degré d'être et de réalité qui vous appartient. )r
Le 4 octobre, après beaucoup de réflexions et de luttes, il arrive à cette conclusion :
« Quand bien même je serais incapable de porter dans les domaines philosophiques un esprit réellement créateur, il y a aussi un rôle à jouer simplement, en mettant de la clarté dans les idées ; de la clarté, de la distinction ; en établissant entre elles des rapports justes et probes. Et cela aussi est une création. De la lumière dans les domaines de la spiritualité. »
Peu à peu, il échappe plus complètement au dilettantisme et à la sentimentalité :
« Moitié goût, moitié théorie, ma sympathie pour les livres de la race d'Amaury ira, je crois, en diminuant de plus en plus. »
Et ainsi, à travers ses notes, jetées au hasard, se poursuit émouvante et douloureuse, cette recherche d'un audelà du monde, cette lutte entre deux instincts opposés, aussi forts Tun que l'autre, ces cris de désespoir quand le sol semble manquer sous ses pieds :
« Faudra-t-il donc se garder de l'infini? Et pourtant qu'il existe un infini, un illimité^ qui
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en douterait ? puisque, au contraire, Tinfîni est partout...
(( Et toujours, toujours, on revient triste de ces lointains...
(( Au fondée l'âme une grande misère ; quelquefois de beaux réveils, de l'animation, même de la joie, un certain bien-être intellectuel; mais quand je regarde plus exactement et plus loin, bien véritablemerit une grande misère. »
Avant son départ de Munich, il se pose plus fortement encore cette question angoissante pour lui :
(( Y a-t-il vraiment un domaine réel, existant, de l'infini, supérieur, magnifique, un ciel des âmes, un retour de l'âme à sa patrie? Je doute. Et pourtant, c'est une question d'honnêteté, de probité; il faut avoir pris parti dans ce problème pour avoir, même comme artiste, une bonne conscience. )>
A la fin d'octobre, Emile revint à Montaigu et exprima à notre tante son désir de passer dorénavant le plus de temps possible près d'elle, et de faire de sa maison son point d'attache. Cette décision fut très heureuse pour lui, car à sa tante il parlait de tout, elle était sa confidente la plus aimée, et elle put exercer sur lui une très douce et très salutaire influence. Par les notes qui suivent ce retour, on voit que la lutte intime devenait de plus eu plus aiguë; parfois Emile regrettait d'avoir fui le pathétique de la vie pour prendre une autre voie ; puis, les questions de jnorale, de péché et de pureté commen-' çaient à le préoccuper extrêmement. Toutefois, la vie
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paisible et l'affection si chaude dont il était entouré l'apaisèrent peu à peu, et quelque temps après il écrivait :
« Heureux ? on ne sait ; en tout cas la matière du bonheur dans la mémoire ; unité, réflexion, travail, atmosphère paisible et aimée, ce qui probablement par la suite fait une oasis dans les souvenirs. »
C'est ainsi que, pendant les deux ou trois années qui vont suivre, se passera son existence ; ses efforts pour se détacher de l'art et donner en lui-même la prépondérance à l'intellig-ence et à la volonté deviendront plus soutenus encore lorsqu'il se consacrera complètement à la philosophie. Mais que d'amertume il trouvera dans cette lutte, à laquelle vient importunément se mêler encore le chant des sirènes ! aussi écrira-t-il :
« Vivre sur les hauteurs, dans une atmosphère haute, sèche, intellectuelle, où la pensée vibre, frémit, s'agite ; voilà ce que je voudrais, ce que j'aime. Et cela ne peut pas être, c'est une chute continuelle, et dé cette série de chutes finalement résultera un abaissement irréparable. Je -n'y puis penser sans que quelque chose me poigne le cœur. Et je n'y puis rien, ou presque rien I
« Hélas ! captif de ce grand désir ! »
Un peu plus tard :
« Idée continue qu'autrefois sans doute j'avais des dons, de la force; mais à présent à cause de
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mauvaise direction, c'est fini, ce n'est plus la peine, je ne ferai rien, jeter sur le papier quelques œuvres qui ne sont qu'un reflet pris au hasard de ce que j'aurais dû faire, pu faire. Dégoût de moi-même, à me sentir vide de la force intellectuelle qui aurait dû être. »
Cette faiblesse dont il gémit, il en explique les causes dans cette note :
« Déjà l'amour s'est vidé de son contenu idéal et merveilleux ; encore quelques lambeaux à y prendre, quelques plumes à arracher, et ce mal ne me g-ouvernera plus. Voilà ce que je souhaite, le vœu que j'ai des milliers de fois formé.
« Il me semble que j'aurais l'esprit plus fort, plus hardi, plu's dans ses hauteurs, une fois que je me serais délivré de cet attrait et de cette faiblesse.
« Plus de douze ans ainsi dans cette sorte de tourm'ente, d'heure en heure. Moi aussi j'ai eu mon enfer. Je sais ce que peu savent... les idées trop fortes qui tuent non au figuré, mais au propre, qui épuisent comme des actes, comme un excès physique, mais presque hors de la volonté, ou du moins sournoises, perfides, méchantes, toujours prêtes à revenir, à se glisser; ou plutôt encore, sirènes qui attirent.
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entraînent sans qu'on songe que ce sont elles, comme si elles étaient simplement imagination, art, savoir même poésie, oubli, douceur avant tout. »
« Oui, c'est cela d'abord, attrait de la douceur ; il faut bien qu'il y ait une douceur après tout ce qu'on pense; alors elles viennent, elles emportent, funestes au fond. Oui donc a su, éprouvé cela, non en imagination, mais dans un conflit de tous les jours? Qui donc a ainsi en soi, pareilles à des ennemies, des images douces, des abîmes, qui sont déjà dangereux rien qu'à regarder les fleurs ou les ondes de la surface ; mais si l'on allait plus loin... et comment se défendre d'un coup d'œil parfois, malgré soi, malgré toute la volonté du monde.
« Mais si l'on cède, si l'on prolonge ce regard dangereux, sécheresse et vide ; et il me semble que tous les jours du matin au soir, sans succès, je remonte la pente de ce désastre.
(( C'est pourquoi ce fut là ma plus grande misère, et il me semble que mon esprit rayonnera une fois délivré de cette entrave. »
Ce conflit douloureux, il le résume dans les lignes suivantes :
(( Que cela est étrange d'être un vrai psychologue, et en même temps d'être un passionné.
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un instinctif; subir les instincts, et en même temps avoir une connaissance par delà ; faut-il dire la plus humaine ou la moins humaine? »
Et, allant jusqu'à la source profonde de ses déceptions comme de ses attirances supérieures, il écrit :
« Ceux qui aiment ne sauraient se contenter de serrer un moment sur leur cœur les mobiles images de leurs désirs ; ils ont besoin de posséder les choses dans leur essence et c'est pourquoi tout leur échappe. »
Se sentant trop faible dans cette lutte il regarde autour de lui et cherche un appui :
(( Je n'aurai plus d'autre ami, écrit-il, que celui qui sera capable de me maintenir sur les sommets où je n'arrive que par instants. »