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CHAPITRE XIII

De la probité intellectuelle. — De la recherche de la perfection littéraire.

Les deux années qui suivirent, 1912 et igiS, peuvent elre considérées comme la préparation immédiate de l'âme d'Emile à l'épreuve finale que fut la guerre. Il paraît donc préférable, avant d'aborder le récit de cette période, d'interrompre quelque peu sa biographie proprement dite, afin de jeter un coup d'œil sur son œuvre littéraire et philosophique.

Nous venons de voir vers quel but se dirigeaient ses efforts au point de vue moral, but qu'il indiquera nettement en 191 3 dans ces quelques mots : « La première des vertus, la solidité du caractère. »

Mais, en lui, l'artiste était-il distinct de l'homme privé? concevait-il qu'on pût avoir une personnalité double? Poursuivait-il dans sa vie intime et dans sa carrière artistique un idéal différent? La réponse est claire et facile à donner. En tête d'une note destinée à son ouvrage

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de philosophie, sous ce titre : (c Vertus intellectuelles » . il écrit :

(( La probité les contient toutes et n'est pas purement formelle. »

Il indique dans les lignes suivantes les premiers caractères de cette probité :

(( Xe pas ajouter aux choses par l'expression, ne pas chercher à éblouir, traiter sa pensée comme une réalité objective qu'il faut simplement faire apparaître. Avoir le respect du réel, qu'il s'agisse d'histoire, d'art ou de réflexion. Distinguer de la façon la plus subtile entre ce qui est et ce qui n'est pas, ce qui pourrait être, pas de boursouflure. Sentir qu'il y a un réel de la pensée, qu'il y a une foule de sentiments individualistes, vanité, préjugés, etc...., qui sont une poussière sur ce réel, qu'il faut nettoyer... Cette adaptation profonde de la pensée au réel et ensuite de la forme à la pensée, c'est l'art des maîtres. Et y a-t-il un autre art que l'art des maîtres?... Est-ce que, à peu de chose près, tout le reste ne se vaut pas? »

Et il fait suivre cette note, écrite en 19 12, de cette exclamation :

« Combien peu savent et pratiquent cela ! »

La forme la plus élémentaire de la probité intellectuelle telle qu'il la comprenait consiste à s'assurer de la sincérité et de la profondeur de ses propres idées ou

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impressioDs, puis à les exprimer de la manière la plus exacte possible. Ce premier point, Emile en avait fait l'expérience, demande de grands efforts intellectuels, im labeur acharné de la part de l'écrivain résolu à donner à ses œuvres ce cachet de précision. Emile s'y condamna toute sa vie ; dès son séjour à Normale, il en avait compris l'absolue nécessité, comme l'attestent ces fragments de lettres adressées à un jeune poète inexpérimenté :

« Je ne crois pas qu'il y ait de poète, sauf Musset, qui ait fait à vingt ans des vers vraiment bons. As-tu lu les vers que Racine écrivait à Port-Royal? C'est tout à fait médiocre, sauf quelques passages. €eci prouve que faire d'excellents vers demande déjà une grande maturité d'esprit et ensuite qu'il ne faut jamais juger quelqu'un sur ses premiers essais.

« Une des grandes raisons de cela, et je te l'ai déjà bien souvent dit, c'est que la poésie n'est pas seulement un don naturel, elle est le résultat d'un apprentissage, le fruit de longs travaux ; elle n'est pas seulement un art^ elle est aussi un métier. On ne joue jamais de piano sans avoir fait beaucoup d'exercices; on ne fait pas de beaux vers avant d'en avoir fait beaucoup de plus faibles, de plus timides, de plus hasardés. Le rythme est un instrument qu'il faut apprendre à manier. Et tout cela, c'est pour te faire mieux voir encore qu'à dix-huit ans on ne peut pas

savoir si Ton sera poète ; a-t-on alors des sentiments, le sens des images et de la beauté esthétique? Le métier, le rythme manquent. Mais si l'on est déjà assez retors pour posséder bien les ficelles du métier, gare alors, car on réussira à dix-huit ans et plus du tout à quarante; la poésie ne paraît plus qu'un tour de procédés et de trucs... Une dernière remarque en finissant : je ne vois pas comment le sujet que tu as pris peut être vraiment suggestif, fécond, peut inspirer. Enfin, c'est là le mérite, relever par Iêi manière de la traiter la matière qu'on s'est choisie. Remarque cependant qu'on ne voit pas de belles pièces de vers où le fond n'égale pas la forme, qui n'expriment pas quelque grand sentiment, quelque haute idée, ou bien quelque rapprochement spirituel et ingénieux (les vers badins, mais cela est dangereux). Cependant garde-toi bien d'une chose : exprimer des idées qui ne seraient pas d'abord devenues des sentiments en toi, ou des sentiments que tu n'aurais pas éprouvés. »

Citons, dans le même sens, quelques observations sur un sonnet où il s'ag-issait évidemment de la description d'un alchimiste :

(( Quant au dernier tiercet il est insuffisant: il faut qu'un sonnet descriptif comme celui-là fin isse par quelque chose de vigoureux, d'étrange.

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d'éclatant; il faut que le dernier vers soit sombre, ou terrible ou frappant. N'as-tu jamais lu les sonnets de Hérédia? C'est le dernier vers qui est essentiel ; il faut t'ing-énier à le changer ; tu aurais dû essayer d'une comparaison tout au moins entre le feu des fourneaux et la couleur de ses yeux exprimée par un mot saisissant... entre ses trésors qui se fondent et son espoir doré qui grandit, etc., etc., ou bien, ce qui est souvent d'un grand effet, brusquement sur le dernier vers ou sur la dernière strophe tirer le rideau et laisser voir que cet alchimiste moyenâgeux et terrible n'est autre que l'humanité ellemême, penchée sur la destinée, comme sur une cornue et perdant, ruinant tout ce qu'elle a pour savoir le mot de l'énigme... ou encore, sacrifiant les biens possédés pour chercher avec âpreté un bonheur parfait et insaisissable. Voilà souvent comment on grandit un sujet. Tu aurais tout profit à t'exercer à conduire une pensée générale à un ou deux vers pleins de relief. »

Dans une autre lettre :

« Une chose à laquelle je tiens beaucoup, à tort peut-être, je n'en disconviens pas, c'est que des vers expriment quelque chose ; j'entends quelque chose de vécu, de senti, d'éprouvé, qu'on y voie de l'àme. Une pièce comme celle

sur le givre n'a pas grand'chose de tout cela ; pour qu'elle fût belle il faudrait un éclat d'images, une force de facture captivant par eux seuls, et encore je trouve que c'est un mince plaisir que celui de la description... Il faut que dans ce qu'on écrit se reflète, quelquefois sans qu'on l'exprime à proprement parler, un état d'âme, un sentiment, une nuance, quelque chose de délicat. Moins que jamais, ce que l'on décrit à notre époque ce ne sont pas les choses extérieures, mais l'impression qu'elles font sur nous ; et souvent ce sera le rythme, le choix des sons qui l'exprimera cette impression, et non les mots.

« Prends donc cet homme impersonnel, s'il en fût, qu'a voulu être Leconte de Lisle, dans n'importe quelle pièce; l'auteur ne s'y montre point, mais on sent bien que c'est sa pensée à lui qui court sous tous ses vers, c'est sa douleur à lui qui fait que telle strophe est morne et désespérée, ou que telle autre s'éclaire d'un espoir; quant à moi, c'est ce qui en fait l'intérêt et non point parce que c'est Leconte de Lisle qui a eu tels sentiments, non, mais parce que je sens là, derrière, un homme, quel qu'il soit, qui me fait sentir plus profondément et plus complètement un aspect de Pâme humaine, de la douleur humaine, surtout... On sent tout à la

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fois un retour vers des douleurs subies, une mélancolie sans bornes pleurant sur l'universalité de la douleur, et la croyance hautaine à la majesté de cette même douleur, à sa grandeur souveraine. »

Voici enfin son dernier conseil :

« Tu me demandes si tu ferais bien de te mettre à la poésie décadente : vois combien ta question est embarrassante; il n'y a que toi qui puisses en juger; tu dois voir si tu te sens plus à l'aise dans cette forme, si cela correspond à ta manière de sentir, à ton goût spontané d'expressions. N'as-tu pas un « Ronsard » à la maison? Il paraît que c'est un maître en rythmes et en cadence. y>

Il n'était donc pas alors, comme il le devint plus tard, ennemi de la poésie décadente.

Mais, quand il se mit à écrire, il fut fidèle aux conseils qu'il avait su donner et ne fit jamais de la littérature « en amateur )). Non seulement il s'appliqua à rendre son style et la composition de ses ouvrages aussi parfaits que possible : il fut encore le plus sévère critique de ses propres romans. Ceci lui semblait indispensable.

« Il faut, écrit-il, qu'un auteur soit son propre lecteur. Une transposition continuelle est nécessaire, il faut être celui qui invente et écrit, ensuite celui qui se met à la place du lecteur. Il faut. pour cela une très grande capacité

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de dédoublement : se tenir comme un nouveau venu devant ce qu'on a soi-même créé. »

(( Des écrivains en sont incapables. C'est une question qu'on pourrait se poser pour beaucoup : dans quelle mesure a-t-il su être le lecteur de son propre ouvrage ? »

Cette perpétuelle analyse de ce qu'il venait 'd'écrire lui était très pénible et lui enlevait souvent une certaine confiance en lui-même qui l'aurait soutenu. Il notait sur son journal, pendant qu'il achevait Laure :

« En écrivant Laure^ quelquefois des éclaircies où je pense que l'ensemble aura de la valeur; mais, en général, plutôt de la méfiance; souvent je désespère du livre, et alors je voudrais me hâter pour ne point consacrer trop de temps à une œuvre dont je n'attends plus rien. Mais comment me hâter sans achever de tout perdre? Alors je me résigne à nouveau à ce travail terne, obstiné et souvent désolé.

(( Je vois apparaître et se lever des défauts que je ne prévoyais pas dans les débuts. D'une façon générale, la lenteur. Je ferai tout en revoyant ce livre pour atténuer, corriger cette impression de lenteur. J'ai abusé des préparations. »

Plus tard, il fait des réflexions sur les personnages qu'il avait créés :

« Je remarque que dans mes romans les personnages très proches d'une personnalité cen-

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traie et destinés à recevoir son influence ne parviennent pas à prendre figure; il faut une certaine distance^ il faut de l'éloignement, il faut qu'ils soient hors du cercle de puissance... Ceci aussi qu'une fîg'ure artistique, proprement artistique, c'est la silhouette. Un personnage poussé, complet, perd en expression artistique ; il est moins caractérisé, moins évocateur.

« Ceci encore qu'une figure esthétiquement dessinée, et notamment une silhouette se caractérise par des traits peu nombreux et répétés; on obtient ainsi des personnages de vie moyenne intense. Mais la vie supérieure est infiniment plus difficile à individualiser. Un homme de haute culture est précisément celui qui échappe à la notion de caractère.

« Un beau caractère, libre, généreux, noble, sera difficilement individualisé, c'est peut-être le plus grand art. Les traits particuliers doivent se fondre, s'évaporer. Et ses disciples, imitateurs, quel effort d'art pour les faire vivre ! >>

M. G. Salles nous donne, sur le travail persévérant et généralement désolé auquel s'astreignait Emile, les détails suivants :

« Son existence habituelle était faite d'une succession d'états violents et contraires. Il en était ainsi de son travail. Il avait des moments d'inspiration pendant lesquels il vivait dans un

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état de joie exaltée, parmi l'éclat de ses pensées et de ses imaginations. Les idées, disait-il, lui venaient alors tout armées à l'esprit. Il n'avait aucun effort à faire. Elles volaient vers lui comme de brillantes et fougueuses Walkyries...

« Ou bien il entendait comme de « lointains accords », les mots et les images lui arrivaient accompagnés, soutenus par de belles sonorités. Parfois aussi il éclatait en lui des appels magiques comme ceux qui résonnent au fond des opéras wagnériens.

« Mais à ces périodes d'exaltation succédait ordinairement une période de doute et d'abattement. Les moments difficiles revenaient; effort ardu de son labeur quotidien, inquiétude sur le sort réservé à son œuvre, doute de sa valeur même...

« C'est alors que l'isolement lui dévenait un poids intolérable, car pour lutter contre lui, il ne possédait plus ni la joie de la création, ni le secours de la foi. »

Emile lui-même écrit :

(( Les mauvais jours. Les jours ternes, opaques, » où la vie est une peine, une impossibilité, où les heures sont lentes, où to-ot écrase... Les hommes de pensée conaaissent ies jours mauTais, hos- Ules. »

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Dans un de ces jours mauvais d'écrasement et de doute il note encore :

« Je le constate une fois de plus : il faut de la joie pour être artiste, la douleur n'y suffit pas. Il y a une vaillance conquérante de la pensée qui ne va pas sans allégresse, sans jeu, sans rire ; il y a un besoin d'aventure qui, d'abord, comporte de l'assurance et de la gaîté. Les jours opaques et lourds ne nous donneront rien. »

Malgré toutes ces impressions décourageantes, il continuait à travailler, et les brouillons de ses romans révèlent l'application consciencieuse avec laquelle il s'acharnait à perfectionner son œuvre. Il se demandait souvent quel était le plus srir moyen d'entrer en communion de pensées avec le lecteur et aimait à répéter cette phrase de Lacordaire : (( Une seule âme est souvent un grand auditoire. »

Il écrivait (1912) :

(( Pour que les paroles atteig'nent le lecteur, il faut qu'elles le frappent comme étrang-ères, tout en lui convenant comme siennes. »

Ce désir de plaire au lecteur, ou plus exactement de l'émouvoir, ne devait pas faire oublier à l'écrivain son principal souci, celui d'être absolument probe; il ne convenait donc pas qu'il cherchât à paraître original, mais qu'il se montrât tel qu'il était.

Et, à ce propos, Emile écrit (19 12) :

(( La première condition d'une originalité véritable, c'est qu'elle ne soit point soupçonnée de celui qui crée cette œuvre originale. Ce qui est

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originalité pour les autres doit être simplement vérité et réalité pour lui. »

Cette originalité, il l'entend dans son meilleur sens, tout en se demandant si elle est indispensable ;

« Le génie crée un monde, un monde à lui. C'est sa majesté peut-être. Cependant, n'y auraitil pas de la grandeur aussi pour un génie qui no se créerait à lui-même aucun monde?... Le génie du bon sens? »

A maintes reprises, comme nous allons le voir, Emile insista sur la nécessité rig-oureuse de cette probité intellectuelle. N'est-ce pas parce qu'il avait souvent fait autour de lui cette grave constatation qu'il résume en une seule lig-ne :

(( Le talent littéraire est souvent une richesse inique. »

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