‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 27 sur 52 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De la probité intellectuelle (suite)' — De la sincérité chez l'écrivain. — De la recherche du plus haut savoir.

Quelque indispensable que parût à Emile cette adaptation exacte de l'expression à la pensée et au sentiment, ce n'est pas en elle seule qu'il faisait consister la probité intellectuelle. Pour être vraiment sincère en face du lecteur, l'écrivain devra s'habituer à être tout d'abord sincère vis-à-vis de lui-même. Cette sincérité lui semblait, de nos jours, fort rare, car il écrit en 1912 :

('. Il y a une œuvre importante à faire actuellement dans tous les domaines de la pensée qui s'adresse au grand public par la loyauté et la propreté.

(( Ce sont là les vertus les plus étrang-ères à notre temps ; non précisément qu'elles n'existent pas, mais elles sont reléguées là où le public n'entre jamais. Le défaut de logique, d'exacti-

tude, les mauvaises habitudes de l'esprit fleurissent, compliquées des mauvaises habitudes du caractère.

« C'est pourquoi je reviens toujours involontairement à cette idée qu'il y a une grande œuvre à faire rien qu'en portant dans les domaines de la vie un esprit de clarté et de précision. »

Ailleurs il s'écrie :

» Quand donc aura-t-on pour ces choses un public exigeant, haïssant le mensonge, les expressions impropres, malhonnêtes, les exagérations, les bouffissures?

« Qu'il y ait un réel de la pensée, c'est ce dont ne peuvent douter ceux qui ont quelque personnalité créatrice dans l'ordre du sentiment, réflexion, art ; mais idée qu'il importe de répandre, d'établir. »

Ce manque de sincérité chez un grand nombre d'écrivains modernes, il l'attribuait à une certaine faiblesse de caractère les rendant incapables de s'élever au-dessus de l'opinion en vo§"ue malg-ré leurs secrètes préférences. Emile se plaint de cette lâcheté :

(( Dégoût devant cette façon de penser :

(( Actuellement on tend à croire que... ou bien

l'opinion prévaut que.,. Ce n'est pas la façon de

penser de notre temps. Ou bien : Ce qui réussit

actuellement c'est... Voilà ce qu'on demande...

LE ROMANCIER l53

Et d'une manière g-énérale toutes les personnes qui croient que l'avis de plusieurs l'emporte sur celui d'un seul par définition — et aussi que le présent, le moderne a du prix par lui-même et l'avenir encore plus de prix que le présent. »

Ailleurs :

« Jug-er, choisir, trier dans les notions mprales. Je pense, je dirai, je répéterai que ce n'est pas une affaire collective, ce n'est pas l'affaire de on: on dit que ; actuellement, on est d'avis que ; de plus en plus, de notre temps, on incline à penser que : peu importe ; la masse ne se déterminera jamais par des raisons de connaissance. »

Et plus loin :

« Vouloir être de son temps, dans le mouvement contemporain!... Si chacun est à la remorque des autres, qu'en résulte-t-il, sinon une cohue. »

Signalant une autre forme de cette maladie de notre époque, il écrit :

(( Le ton journal^ information, parade, veri)iage pour le public, emphase dans les confidences, fausse activité d'esprit, a pénétré partout. Combien de célèbres et de peu célèbres qui agissent et parlent en observés, en interviewés ou sa us cesse menacés de l'être ! Combien dont

l54 EMILE CLERMONT

on voit que leur vie intérieure et extérieure se consomme et s'achève dans l'interview ! »

Si cette lâcheté ou cette puérilité lui étaient déjà fortement antipathiques, combien plus encore le manque conscient de franchise provoqué par l'ambition ou la cupidité ! Il se proposait même d'attaquer de front, dès que cela lui serait possible, c'est-à-dire dès qu'il aurait acquis une certaine autorité, les écrivains actuels qui lui paraissaient rentrer dans cette dernière catégorie. En attendant, il étudiait (dans son journal) ceux de la génération précédente :

« Parmi les artistes modernes en France, qui a eu une bonne conscience ? » demande-t-il. Et il répond aussitôt :

« Oh! sûrement, sûrement pas Victor Hugo, ce visionnaire de là banalité, sans aucune capacité d'ordre intellectuel et moral supérieur ; et voulant à tout prix faire croire qu'il était cela d'abord, le vates, le prophète, celui qui voyait plus loin, plus profond. On se demande comment il a seulement pu se faire illusion à luimême, car là la simple notion de la spiritualité et la plus petite parcelle de don métaphysique personnel faisaient défaut. On peut croire que c'était, chez ce bruyant, surtout affaire de vanité. Il est à remarquer en fin de compte que sa grande autorité et même l'illusion globale qu'il a su répandre sur son œuvre est venue principalement de raisons et d'attitudes politiques. Exemple qui n'a pas été perdu... »

LE ROMANCIER l55

Mais c'est à Renan surtout qu'à plusieurs reprises Emile s'attaque, dans ses notes, car il le rend en grande partie responsable de la crise relig-ieuse que traverse notre g-énération et du doute qui la ronge. Dans une page datée du 17 septembre 191 1, Emile étudie les « péchés de Renan ». La veille il avait déjà écrit : « Renan, Renan, de notre temps peut-être l'esprit le plus coupable. »

Le 17 il continue :

« On ne finirait pas de noter toutes les erreurs qui remontent à llenan, tous les péchés de Renan. Il est plus grand que d'autres, audessus des autres, il est un commencement, une source, une source de péchés. Ce que je veux dire par un commencement, c'est qu'il a été en contact authentique avec la spiritualité supérieure, et ce que je veux dire par ses péchés c'est qu'il -en a mal usé. »

Laissant de côté la crise d'àme qui poussa Renan à se séparer du catholicisme et qu'il se propose d'examiner plus tard en détail, Emile continue :

« Poursuivons. Renan s'est trouvé par sa rupture avec le catholicisme fondateur ou à peu près de la laïcité anticléricale, telle qu'elle se révèle chez les « philosophes spiritualistes » de la portée d'Emile Combes (car c'est ainsi qu'il se désigne lui-mêmej. Renan a vu se former cette influence sans protester; et il s'est laissé devenir le premier représentant, le premier gar-

l50 EMILE CLERMOXT

dien d'une conception qui n'était point la sienne; le chef de file d'un parti dont son esprit n'était pas : d'où honneurs, profits.

« Mais reprenons son évolution; ses facultés d'intuition se sont maintenues à travers toute sa vie, mais ce qu'elles ont très vite perdu, c'est la suprématie sur son âme; plus d'action sentimentale, plus d'action morale. Renan a cessé de se soumettre à cette autorité et probablement parce qu'elle aurait exigé des sacrifices qu'il ne voulait pas faire. D'où, par réaction, appauvrissement, limitation de ses dons intuitifs. »

Puis Emile se demande si Renan s'est aperçu qu'en s'habituant à considérer la haute spiritualité comme un jeu d'esprit sans conséquence, il l'avait en effet rendue telle, et il ajoute que, de quelque façon qu'on l'envisage, sa célèbre ironie n'a été qu'une faiblesse, et « en fin de compte un mensonge )).

« Donc, poursuit-il, un très grand mensonge. C'est à cet égard qu'on peut dire que Renan est un esprit essentiellement corrupteur, ayant essentiellement les dispositions pires pour la corruption, c'est-à-dire ayant à la fois dans l'esprit le grand et le petit, pouvant les mêler, les mélanger, les faire» confondre. Il a discrédité ce qu'il n'avait pas, la haute puissance intuitive, noble, héroïque, souveraine; ou du moins il a discrédité ce cju'il n'avait qu'à demi, d'autant plus fort pour le faire qu'il avait Tair, tout

aussi bien qu'un autre, de connaître et de savoir. Enfin il a pris la position la plus avantageuse, la plus glorieuse pour lui : il a paradé avec sa faiblesse...

(( Ceci très grave, capitalement grave si l'on songe qu'il s'agit des problèmes essentiels autour desquels tourne l'esprit humain.

« Qu'on songe à l'influence qu'il a eue par là; on la trouvera partout néfaste et néfaste avec ce singulier caractère qu'elle est d'ordre négatif et qae pourtant et visiblement elle puise ses motifs dans une intuition de l'ordre de ce qu'elle nie; autrement dit, il y a un positivisme renanien, -essentiellement négateur par rapport aux intuitions métaphysiques et cependant fondé principalement et sciemment sur ce fait que Renan était capable de telles intuitions (comme si l'on disait) : a Renan le savait bien, car il pouvait voir plus loin, et il n'a pas caché que plus loin il n'y avait rien. » Voilà le fond de l'autorité de Renan. »

Emile le montre plein de mépris pour ceux qui l'entouraient et croyaient en lui, d'un mépris tel qu'il les supposait incapables de s'apercevoir de « l'attitude ég-oïste, menteuse et basse » qu'il avait adoptée.

« Tout cela, continue-t-il, est poussé ici à ses lignes schématiques et rigides; p^t-être en fait et dans le courant quotidien les choses allaient-

elles moins loin; mais malgré tout, ce sourire gras, cette poignée de main molle qu'on sent à chaque page, ce sourire inexpugnable chargé de répondre à tout, ce perpétuel « si vous voulez », a si cela vous fait plaisir », « comme vous voudrez », pour les sujets les plus tragiques^ la négation de ce tragique, le plaisir de déconcerter ceux qui ont de la croyance et de la foi, en quelque sens que ce soit — tous ces traits en font une physionomie fortement antipathique. Il savait bien que son attitude était commode, commode pour lui, commode pour les autres — et d'autre part avec cette hypocrisie d'avoir l'air chargé des plus lourds problèmes de l'humanité ! Il a corrompu. Il a beaucoup étonné, indigné, beaucoup indigné déjeunes hommes. Il a étonné Jules Lemaitre qui le croyait triste et qui^ le voyant gai, s'est accordé vingt années de rire et de plaisanteries. Il a indigné Earrès, jeune homme qui dans son premier livre l'a fait figurer et le régalait de coups de bâton... »

Faisant une brève étude de l'influence de Renan sur quelques-uns de ses disciples, Emile écrit cette réflexion :

(( Ce qui chez eux est significatif, par rapport à Renan, c'est qu'ils ont trouvé chez lui une justification avant tout commode pour des tendances propres, l'autorité dont ils avaient besoin j)Our être sûrs d'eux-mêmes et notarn-

ment pour s'amuser librement et avec une bonne conscience. »

Ces passag"es valaient de nous arrêter, et divers points de' vue de la probité intellectuelle en ressortent nettement. Un écrivain est sincère lorsqu'il exprime fidèlement ses idées personnelles, mais il n'est pas parfaitement probe si avant d'exprimer ses idées il ne les a soig-neusement examinées pour s'assurer de leur principe, de leur désintéressement, de leur valeur. Il ne s'ag-it pas en effet d'écrire sous l'influence d'une passîon, même très profonde, mais de donner au public le résultat d'efforts patients et consciencieux à la recherche de la vérité. Voici, tracé en quelques lig-nes, l'idéal qu'Emile se proposait d'un esprit vraiment probe :

« Un esprit sans fissure. » — Limpide, sans partie obscure, sans double fond; où tout est stable, ferme, où tout est propre, net, aux contours déliés. Le bon sens y règne et y domine; on est sûr de le rencontrer partout, et qu'aucune note ne manque : toujours avec ce même équilibre et cette même clarté. Cela pour l'esprit à proprement parler et aussi pour le caractère. Chacune de ses idées possède proprement la sorte de valeur qu'a sa parole donnée. »

Cette parfaite probité intellectuelle ne pouvait s'acquérir que par la liberté, le détachement à l'ég-ard de ses propres inclinations, préjugés, préférences. De la liberté d'esprit nécessaire à un écrivain, Emile donne cette définition :

« Liberté d'esprit : ne se déterminer que par

l60 EMILE CLERMOM

des motifs qui sont du rang de ce dont il s'agit. En somme, une forme de la probité d^esprit. »

Plus loin, sous ce litre : a De la justice intellectuelle », il écrivait :

« La recherche de Téquité est le signe de la liberté d'esprit, et la plus haute équité serait la plus haute liberté. »

FHiis, étudiant les rapports de l'art avec la vérité, il fait cette remarque :

c( Une esthétique de la vérité. Peut-être possibilité d'un progrès en surveillant, épurant le côté artistique de la vérité. »

Une dernière condition restait à remplir par l'écrivain soucieux d'être à la hauteur de sa tâche.

Il s'agissait pour lui non seulement de n'exprimer que des idées long"uement mûries et pesées, mais encore de faire un choix parmi ces idées mêmes, et de diriger toutes les forces de son esprit vers la solution des problèmes les plus essentiels.

« Ce qu'un esprit véritablement bien fait veut savoir, ce n'est pas n'importe quoi ; c'est ce qu'il y a de plus capital.

« Tout de suite le pressentiment qu'il y a des hiérarchies du savoir ; qu'il y a des savoirs médiocres, indifférents, et qu'il y a au contraire des savoirs essentiels. »

A la suite de celte note il ajoute : « A rattacher à la profondeur à laquelle est le réel. »

LE ROMANCIER l6l

Et au sujet de ces esprits superficiels qui n'éprouvent que de l'indifTérence devant les questions capitales tou- (iiant à l'âme et à sa destinée, Emile écrit :

<( Il est singulier qu'en France le modèle et le type de rintelligence soient encore de nos jours ordinairement figurés par Voltaire; car quelles qu'aient été sa subtilité, sa finesse, la vivacité prodigieuse de son esprit, sa foi dans le bon sens facile, il n'en est pas moins vrai qu'une des carar > téristiques de son esprit est d'avoir été totalement étranger à ce qui est grand sérieux, grand désir, profondeur d'âme...

(( C'est pourquoi il peut paraître singulier qu'en France le type même de l'esprit compréhensif ait été pris en un esprit dont la compréhension était loin d'étce le premier mérite ; et on peut remarquer qu'aujourd'hui encore, chez les gens qui se réclament de Voltaire, l'obstination à fermer les yeux sur certaines choses et en définitive une certaine façon de ne pas les comprendre est tenue pour le sublime de l'intelligence. »

Pour sa part, tout en se sentant capable d'aborder les sujets les plus profonds ou les plus hauts, Emile se demandait parfois si l'éducation philosophique desséchante qu'il avait reçue ne lui rendait pas en quelque sorte impossibles ces recherches qui le tentaient :

(( D'un certain regard méfiant sur les aven-

l62 EMILE CLERMONT

tures de l'esprit, à la recherche du plus pathétique, avec cette idée, ce coup d'œil par-dessus, cet autre regard, enfin le reg^ard de celui qui sait qu'il cherche l'émotion et l'art, et non la croyance. Qu'il les cherche pour lui, par besoin inné, dans ces domaines du vrai ! Celui qui cherche l'émotion n'a pas la foi.

« Par là amolli, désabusé, l'oreille, l'œil trop près de la terre, aux écoutes, aux aguets. Le regard ne se lèvera point, il ne prendra point la fermeté, la dureté, l'assurance héroïque, la lumière généreuse ; il n'^ira point s'aventurant dans les dangers avec cette beauté propre, cette fierté qui vient des hasards qu'on néglige. Méfiant, scrupuleux, non seulement manquant de foi, mais encore ayant adopté, reçu, accepté toutes les habitudes de ceux qui manquent de foi, ne traînant pas parmi ses nouveaux destins les gestes et les hardiesses pris dans les voisinages de la certitude.

« Le sentiment que tout s'équilibre, tout se vaut hors de l'effet exaltant que les idées ont sur nous et sur certains; qu'il n'y a pas dans le réel de grands événements, mais seulement sur un certain plan de vision de grandioses apparences des événements. Corruption, ver rongeur, inclination au doute et à la mollesse, et à la confusion. »

LE ROMANCIER l63

Malgré ces pensées, il ne se résigne pas à abandonner la recherche du plus haut savoir. Mais où sera le couronnement magnifique de cette hiérarchie du savoir auquel il aspire avec tant d'ardeur ?

« De l'idée qu'il y a un savoir souverain, écrit-il, idée inavouée, idée secrète et magnifique de tous les esprits ayant des aspirations intellectuelles, un savoir capable de muer le monde. »

Quel peut-il être, ce savoir souverain, prodigieux ? Le seul capable de tenter un esprit profond ? C'est à travers toutes les notes d'Emile qu'il faut chercher, non pas la réponse à cette question, il ne la donne nulle part explicitement, mais l'idée qu'il s'en fait, ou plutôt les idées successives et toujours plus approchantes de la vérité.

Ce savoir, voici comment de prime abord il le conçoit : c'est celui qui permet à l'homme de se connaître luimême et par conséquent de régler son existence et ses pensées selon la vérité ; ce savoir, c'est encore celui qui permet à l'écrivain de révéler à ses lecteurs d'une manière saisissante ce que jusque-là ils ig-noraient d'eux-mêmes, et qu'ils perçoivent tout à coup être pour eux d'une importance capitale. Savoir souverain, puisqu'il rendrait l'homme maître de sa propre destinée ; savoir souverain encore, puisqu'il lui assurerait l'empire sur l'âme des autres.

A ce double point de vue le désir de posséder un tel savoir fascinait l'esprit d'Emile et lui donnait parfois une sorte de vertige. Mais où trouver ce savoir? Problème angoissant qui jette dans toutes ses recherches intellectuelles une note pathétique et justifie cette expression que l'on retrouve si souvent sous sa plume : « Le tragique de la connaissance. »

l6/f EMILE CLERMONT

Ce savoir, il en vit les caractères dans des hommes comme saint Augustin et saint Ignace, mais sans en discerner les sources profondes. Il constata seulement que ces grands saints avaient su mener une vie héroïque et exercer une action puissante sur d'autres esprits. De là l'intérêt extrême qu'il trouvait à les étudier. Mais hors de la religion et de l'ascétisme, ce savoir ne pouvaitil s'obtenir?... Et peu à peu, sous l'influence de ce violent désir, il se passa dans son esprit quelque chose d'étrange qu'il appelle lui-même du nom de tentation. Dans le paganisme, certains hommes n'étaient-ils pas parvenus à la possession de secrets ignorés des autres ? Comment l'avaient-ils fait? Au moyen âge, ne parlait-on pas de savants qui avaient obtenu un savoir prodigieux, surhumain ? Qu'y avait-il réellement au fond de l'histoire de Manfred et de Faust?...

Cette tentation qu'Emile qualifie dans ses notes de «la plus troublante, la plus dangereuse tentation», n'ébranla pas longuement son esprit. Il étudia l'un après l'autre ces types de l'humanité inquiète cherchant une solution à ses doutes et un remède à son impuissance, en dehors de la vérité révélée, et voulant profiter de la science ainsi obtenue pour jouir et pour dominer; et cette étude le détourna de marcher sur leurs traces. Il constata en particulier, car c'est une des figures qui l'intéressaient le plus, qu'Œdipe avait été criminel et avait dû expier par de longues années de souffrances son savoir et ses fautes, avant de recouvrer la justice. Partout il se heurta au crime et au malheur, inévitables et funestes conséquences de ces « recherches contre nature », comme il les désigne lui-même. Il se proposait d'exposer longuement et avec force dans son traité de philosophie le résultat de cette étude, voulant montrer à travers le paganisme et le moyen âge « cette idée d'un savoir extraordinaire qui donne la puissance, mais qui est finalement fatal à qui le possède. »

LE ROMANCIER l65

Après avoir poursuivi l'élude de cette idée dans Wagner, il voulait terminer par Nietzsche, où elle se proloDig-e, écrit-il, (c par l'idée qu'il existe un savoir infiniment pathétique, capable de muer le monde ».

S'il pouvait alors, c'est-à-dire en 1918 ou i4, jeter sur cette tentation (c un clair regard», c'est qu'il était parvenu à s'en défaire. Son désir d'un « savoir souverain » s'était lentement transformé. Ce qu'il en était arrivé à chercher, c'est une base de vérité, lui permettant d'atteindre la parfaite justice ; sa grande ambition n'était ~ plus de dominer d'autres âmes, mais de les amener à l'amour de cette justice dont il rêvait l'empire universel.

Dans une note il aspire au savoir « qui apaisera le monde », dans une autre (c au regard qui purifie le monde ». Mais ce savoir, cette base de vérité, où les trouver ? Et comment présenter honnêtement à ses lecteurs des pensées dont il ignorait la valeur réelle ? Comment affirmer ce que rien ne lui certifiait à lui-même ? C'est pourquoi nous le verrons toujours hésitant, revenant sans cesse autour des mêmes questions, indiquant une solution, puis doutant de nouveau, et se consumant et s'usant dans ces recherches infructueuses.

Parfois il se lassera d'un travail qui lui paraît condamné à la stérilité ; et le désir lui viendra d'y renoncer complètement. Dans un de ces jours de découragement il écrira :

« Contemplatif, non plus d'esprit d'un beau grain sûr où la mollesse ne s'insinue pas, où règne constamment la force jeune et conquérante des matins. »

11 cherchera d'où lui vient cette impossibilité d'arriver à une conviction ferme et stable, et il en accusera sa race et son siècle :

l66 EMILE CLERMONT

« Une idée que j'ai de plus en plus actuellement, c'est que définitivement je ne suis pas de race conquérante.

(( L'heure, ni en Allemagne, ni en France, n'est aux conquêtes. Elle est au dénombrement, au classement, flairer et étiqueter. »

Et toujours il sentira que le mal vient en effet de ces habitudes d'esprit répandues dans la jeunesse intellectuelle, et il g-émira de ne pouvoir s'en défaire. Mais, reprenant sans cesse courage, il continuera pourtant jusqu'au bout à rechercher la vérité pour la posséder lui-même et devenir capable de la communiquer aux autres. En quelques mots, il révèle le secret de cette douloureuse persévérance :

(( L'esprit méditatif, s'il veut écarter la métaphysique, y revient cependant toujours. La volonté ne suffit pas : il y a des problèmes qui deviennent réels dès qu'on lève les yeux." »

Page 1