‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 28 sur 52 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Influences littéraires : Sainte-Beuve, Barrés. Notes sur le romantisme.

Ce fut ainsi que, par un travail acharné, développant simultanément ses dons artistiques et ses facultés intellectuelles, Emile devint un véritable artiste, ou, pour me servir de l'expression de Maurice Barrés, a un écrivain un peu isolé parmi ses contemporains, un musicien savant, chargé d'éclairs, plein d'or et d'azur, dont la prose rivalisait avec les fleurs, avec les couchers de soleil et les concerts d'automne au jardin. »

Sous quelles influences son talent s'était-il formé?

Remarquons d'abord que son évolution littéraire fut parallèle à sou évolution morale et qu'à chaque phase de sa vie intérieure correspond une phase distincte de sa carrière artistique. Pouvait-il en être autrement pour un écrivain qui considérait la probité intellectuelle comme la première des vertus et se faisait un devoir' rigoureux d'être absolument sincère vis-à-vis de lui-même et vis-àvis du public? Chacun de ses ouvrages est le reflet de ce qu'était son âme quand il le composa. Sans entre-

l68 EMILE CLERMONT

prendre immédiatement de les examiner en détail, quelques mots suffiront ici pour indiquer dans son ensemble ceite concordance.

Il estd'abord trèsclairque son premierroman, Amour promis, n'est que la trop fidèle expression de ce qu'étaient ses pensées durant sa crise de dilettantisme aigu. Le second, Laure, nous le montre préoccupé des destinées de l'âme et cherchant, sans pouvoir le trouver encore, un au-delà du monde.

En troisième lieu, l'ouvrag-e de philosophie qu'il préparait reflète sa résolution arrêtée de porter un esprit critique et rationaliste dans toutes les questions concernant l'intuition au double point de vue artistique et religieux et d'arriver par là au maximum de certitude que peut sur de tels sujets posséder la raison humaine laissée à ses propres ressources. Enfin la conclusion de son évolution est exprimée dans le plan de roman écrit sur le front et correspond à l'étape qu'il désigne lui-même par ces mots : « A la fin un attrait très fort et prédominant pour la sainteté. »

Chacune de ces phases demandera à être étudiée en particulier, mais avant de le faire il est utile de jeter un coup d'œil d'ensemble sur cette évolution et devoir quels écrivains eui^nt sur lui dans sa jeunesse le plus d'influence. C'est à Etienne Rey que j'emprunterai les détails suivants :

« Eu littérature les livres qui exercèrent sur lui le plus d'action furent : Adolphe, Obermann et Volupté. On peut y ajouter les premiers romans de Afaurice Barrée. » A ces noms, Maurice Barrés lui-même en ajoute deux autres : La Confiîssion d'un enfant du siècle et Le Disciple. » Ce dernier ix)man surtout eut s\iv lui une iofluence considérable en lui donnant l'audace de vaincre ses scrupules naturels et de se montrer plus cynique qu'il ne rétait réellement.

Au point de vue philosophique, il faudra signaler

l'action de Kant, Berg-son et Nietzsche, et enfin celle de Wagner.

Des trois jDremiers romans cités plus haut, c'est Volupté qui laissa sur Emile l'empreinte la plus profonde, celle dont il avoua avoir le plus de peine à se défaire quand il s'efforça d'échapper au dilettantisme.

« Sainte-Beuve. — Volupté, un certain état doux, mou, languide, incertain, impuissant, brumeux, où les sensations sont sans éclat, mais cependant extrêmement nombreuses et pénétrantes; où tout est enveloppé, voilé, atténué, sensuel enfin. (C'est dans le passé le livre à ma connaissance qui fasse penser le plus à la durée concrète de Bergson.)

« Cet état voluptueux, lâche, doux, tiède, soumis -aux nuances des jours et des saisons, flexible comme le hasard, errant, dépendant, n'est point cependant un état qui me plaise ; et maintenant plus encore que jadis, lorsque je le subis, et c'est souvent, j'aspire de tout mon être à une atmosphère sèche, claire, pure, nette, intellectuelle... »

Emile montre ensuite Sainte-Beuve allant chercher à Port-Royal une direction d'esprit plus rig-oureuse et étant préservé par là peut-être de « ce vague des émotions religieuses de ceux qui ont des aspirations mystiques et point de foi, ni de dispositions à une foi sévère. »

Il ajoute :

« En tout cas, cette disposition de son livre^

lyO EMILE CLERMONT

cet univers sensuel et décevant, suscitant un audelà d-e mysticisme et de relig-ion, a fait école depuis et a été une source d'exécrable littérature. Cette fausse noblesse, cette idéalisation, cette supériorité, ce vague, cette sympathie pour la souffrance en général et idéalisée, cette religiosité sentimentale et esthétique... »

Il continue en disant que l'histoire de Sainte-Beuve a été mélancolique parce qu'il n'a pas trouvé l'emploi véritable de ses grandes facultés et développe assez longuement cette pensée, en comparant Sainte-Beuve aux romantiques qui l'entouraient et qui lui paraissent grossiers en face de sa délicatesse. Un peu plus tard il écrivait encore la note suivante :

(( Sainte-Beuve. — Une poésie extrême dans un cœur sec... Divination des sentin:>ents les plus subtils, les plus secrets dans leurs nuances les plus délicates, intimes, rares ; passant en lui mais sans rien laisser de leurs parfums... Comme si c'étaient des réalités existant d'ellesmêmes, errant par le monde et qui se posent un instant dans les esprits ; pétales de fleurs que le vent transporte et qui glissent sur le front... »

Je ne saurais analyser d'une manière précise l'influence que les premiers romans de Maurice Barrés eurent sur Emile ; mais Maurice Barres est certainement de tous les écrivains actuels celui qu'il a le plus profondément et le plus longuement aimé.

Il resta conslamment fidèle à son enthousiasme d'adolescent, et tout en se séparant un peu dans la suite, par

les idées, du maître de sa jeunesse pour se former une personnalité indépendante, il lui garda toujours une place à part dans ses pensées et je peux dire même dans ses affections. Il l'étudiait soig-neuuement, cherchant parfois à s'expliquer ce qui l'étonnait en lui, mais écrivant à son sujet des phrases comme celle-ci :

« Il y a de la grandeur chez Barrés, le sentiment altier des plus hauts problèmes, et des phrases, des mots, des accents dignes de ces sublimes questions. Çà et là constamment un essor superbe. Des phrases qui tout à coup ouvrent leurs ailes comme des âmes ! »

Aussi pendant la guerre ce fut avec un tressaillement de joie qu'il apprit la part active que prenait Maurice Barrés dans la noble tâche de soulever la France au-dessus de ses épreuves et de la maintenir dans une perpétuelle volonté d'héroïsme et de sacrifice. Lorsqu'il vint en permission, il nous parla avec enthousiasme de ses articles patriotiques :

« Ils sont si beaux, disait-il, et c'est si bien de sa part d'avoir tout laissé de côté pour ne plus s'occuper que de la France ! »

Du front il lui écrivit, et dans son livret militaire il avait conservé cette réponse pleine d'encouragements du grand écrivain ; combien elle est touchante aujourd'hui !

(( Mon cher Clermont,

« Merci de mie donner de vos nouvelles. Je suis de tout cœur avec vous dans l'épreuve glorieuse que vous traversez. Quand vous reviendrez,

EMILE CLERMU?sT

votre talent et votre autorité seront accrus comme si vous entriez dans un palais féerique. (( La France va appartenir aux soldats de cette g"uerre, et dans tous les ordres, avec la plus vive affection, nous allons vous céder la place. Soyez heureux, mon cher ami. Je vous embrasse.

« Barres. »

Les premières sympathies d'Emile rinclinèrent vers les romantiques et leur égotisme raffiné. « Les romans personnels d'Emile Glermont, écrit René Doumic, sont aussi bien des romans lyriques. Plus qu'à tout autre modèle, c'est à René qu'ils se rattachent. Certains tours de phrases voisins de la poésie en procèdent directement : (( Pressentiments, doutes, que ne vous ai-je écoutés ? Au murmure berceur des sapins, près de ce ruisseau qui jasait sur les pierres, que ne me suis-je arrêté davantage à ces révélations d'un prochain avenir ? »

« Et lorsque le jeune homme d'Amour promis, pour retrouver certains moments de vie ardente, offre par avance tous les sang-lots de son cœur et « écarte avec dédain les heures inertes et les jours indifférents », ne croit-on pas entendre encore une fois retentir l'appel aux orages désirés ? »

Dans ses notes, Emile reconnaissait avoir, subi l'action des romantiques, mais il s'en libéra peu à peu à mesure qu'il essaya de réagir contre « la recherche de la douleur et la stérile mélancolie]». A la fin de 191 2, il résumait en ces quelques lignes sa pensée sur le travail qu'il accomplissait en lui :

« Aboutir. — La sensation que toute cette longue mélancolie de jeunesse, toute cette peine romantique, cette poésie d'âme brisée, d'échec,

LE ROMANCIER lyS

etc., est enfin dominée; qu'elle a abouti. Elle est dominée, non en ce sens qu'elle est terminée, mais en ce sens qu'elle a mené plus loin, qu'elle a conduit dans un domaine nécessaire dont elle est le vestibule, ou plutôt dont elle était le reflet infortuné. »

En août 1913, il désira lire quelques poèmes de Byroo, le début de Chilcle Harolcl Tenchanta, mais Manfred, qu'il voulait étudier, lui causa une véritable désillusion ; il lui fallut de réels efforts pour poursuivre cette lecture jusqu'au bout, ce romantisme « échevelé, pompeux et creux » lui étant devenu, disait-il, tout à fait antipathique.

A peu près à la môme époque, il écrivait :

(( Autrefois il y avait du plaisir dans la douleur et de l'amertume dans le plaisir. Rien n'était simple. C'est peu à peu, c'est tardivement que mon âme s'est simplifiée, qu'elle a perdu sa sensibilité ambiguë et s'est habituée à éprouver le mal comme le mal et le bien comme le bien. »

Et ailleurs :

« Le premier apprentissage pour savoir bien vivre serait de s'accoutumer à réserver les chagrins graves pour les graves occasions. »

Il avait ajouté :

(( On aurait fait un grand pas vers une sage conduite. »

Plusieurs autres notes indiquent cette même lutte contre le dilettantisme ; je ne puis les citer toutes. L'une d'elles commence par ces mots :

« Fini, fini de chercher dans les choses précisément ce qui blesse, leur poison le plus secret. Cette volupté n'est plus une volupté!... »

Il se sépara encore des romantiques pour un autre motif : il en vint à trouver leurs analyses psychologiques creuses et vaines :

(( !1 faudrait, au cours du xix® siècle, écrit-il en 19 12, signaler en g-ros l'absence d'une méthode psychologique positive, c'est-à-dire l'ignorance et l'aveuglement dans ce qui était l'essentiel, car, enfin, l'essentiel c'est bien l'âme. Il faut bien dire que le xix^ siècle, et notamment dans le temps de sa crise la plus grave, n'a pas été un siècle de psychologues, beaucoup moins que le xvm% infiniment moins que le xvn^ »

Et sur le même sujet il écrivait :

(( C'est une psychologie très différente celle qui, simplement, prêle à des personnages des sentiments justes et vraisemblables, crée par ce moyen des personnages vivants qui évoluent dans une action à leur convenance, et une autre psychologie qui ouvre des clartés sur des profondeurs de l'âme, qui implique et impose une certaine notion de la nature humaine, qui implique aussi un jugement sur les valeurs spiri-

LE ROMANCIER lyo

tuelles enjeu, toute baignée de pliilosophie, de

métaphysique, de haute vie morale. »

S'il se plaig-nait de la psychologie superficielle du romantisme, il n'éprouvait pas une sympathie plus grande pour la psycholog-ie sèche et précise de notre époque :

« D'un rationalisme pS3xhologique qui règne dans la littérature présente, comme dans le naturalisme où abondent les détails matériels et précis, ici abondance de détails psycholog-iques précis ; remarques pénétrantes quelquefois, sans signification ni portée pour la plupart ; l'analyse pour l'analyse, le vrai sans importance, sources réelles de la beauté et de la g-randeur méconnues. »

Malgré tous ses efforts, il ne put jamais se débarrasser absolument des premières empreintes laissées par les romantiques et la lutte intérieure, tout au moins, dura presque jusqu'à la guerre ; n'écrivait-il pas :

« Un conflit continu, une bataille contre certaines images et certaines idées, la sensation de m'user, de mourir dans cette bataille. »

Il sentait aussi combien, en dépit de sa volonté, la puissance d'émotion était restée forte en lui :

« J'ai non seulement éprouvé mes propres émotions, mais celles d'un nombre infini de personnes qui ont liabité dans mon imagination, mes rêves, et aussi d'un nombre considérable de personnes qui m'ont entouré. »

Il est un point par lequel Emile resta toujours fortement lié au romantisme : son vif amour de la nature.

(( Emile Clermont, écrit M. Doumic, parle de la campagne en homme qui y a vécu, qui en a la vision directe et l'intime sensation. II en sait rendre surtout les aspects de mélancolie où flottent un voile de brume et comme une âme de tristesse : « La nuit descend, la voix des pâtres (( sonne plus haut dans la vallée et la brise que « le soir élève, glissant sur la surface des étangs « comme la frange d'une écharpe invisible, les « ride et les ternit... »

« Cette harmonie du paysage avec l'état de notre âme est un des thèmes habituels de la poésie lyrique. »

Cette communion» avec la nature resta toujours très familière à la sensibilité d'Emile; M. G. Salles, qui passa avec lui tant d'heures intimes, écrit à ce propos :

(( Il y avait des jours où tout lui apparaissait sous cet aspect poétique ; si nous étions alors en promenade, j'avais, en l'écoutant, l'impression d'avancer dans une région enchantée.

(( J'ai d'innombrables souvenirs de semblables entreliens. Certains, pourtant, me sont restés plus chers que les autres.

(( Par une claire journée de janvier, nous nous sommes rendus, en suivant à pied les bords de la Loire, de Nevers au Bec d'Allier. Tout était

blanc de neige et recouvert d'une couche de givre que le soleil faisait étinceler.

« Durant ces beaux jours d'hiver, me disait-il, la nature paraît avoir retrouvé l'éclat, la pureté, le mystère dont elle est revêtue aux yeux des enfants ou des peuples encore jeunes. Elle redevient un berceau de légendes.

« En effet, sous leur parure brillante, chaque objet nous semblait nouveau et remarquable. Tout en marchant, Emile me faisait le récit de certaines coutumes du pays ou de quelques contes qu'il avait l'intention d'écrire. Parfois, nous nous arrêtions pour jouer avec la neige ou admirer le miroitement de Teau. Nous étions heureux comme si nous n'avions eu sur terre qu'à éviter les mauvais génies et à rechercher l'amitié des bonnes fées...

(( Emile prenait un grand plaisir à regarder les eaux transparentes, celles des sources, des ruisseaux, des larges rivières tranquilles ou des rivages marins. — Il restait de longs instants à contempler les petites bulles brillantes qui montent mystérieusement du fond moussu où une source prend naissance, ou bien il suivait des yeux les longues herbes qui, nonchalamment, se balancent au gré de la rivière, les petites vagues qui, sans jamais se lasser, courent à la surface, ou encore les paysages cha-

toyants qui apparaissent à travers la transparence de Teau. Il retrouvait dans cet élément clair et fluide la pureté, les reflets changeants, le mouvement, l'écoulement sans fin de sa vie intérieure.

(( Il y trouvait aussi un stimulant pour son imagination. La magie de l'eau emportait son esprit dans la région du merveilleux ; elle l'emmenait au pays des contes. »

Dans son journal, les descriptions sont nombreuses. En voici une, entre autres, rappelant les impressions qu'il venait d'éprouver en rêvant près d'une source :

(( Une source... petit bassin limpide, si limpide qu'elle fait penser à quelque chose de glacial.

« Le fond est net, tapissé de feuilles sur lesquelles brille une poussière d'or, gondolées avec de fines nervures saillantes. Dans un coin, au fond, on voit un bouillonnement un peu étrange parce qu'il ne vient pas jusqu'à la surface, laquelle demeure rigide, et sous cette immobilité une mobilité singulière de l'onde. Point profonde, un mètre peut-être... et pourtant des abîmes par sa clarté, sa pureté, suggérant ridée d'abîmes. Cette eau est claire, presque invisible, elle reçoit des images à l'infini, tout ce qui passe, le ciel, la mobilité des arbres, les nuages ; cependant inaltérable malgré cette mul-

liplicilé et son propre écoulement; vivante, énig-matique. »

Et sur le front même, au milieu des spectacles d'horreur qu'il avait constamment sous les yeux, Emile n'en resta pas moins sensible aux changements de la nature et ne laissa pas d'être impressionné par eux.

Voici une description hâtivement esquissée sur son carnet de guerre :

« Soir de tempête. — L^orag-e s'éloignait, mais succession d'éclairs de l'autre côté de la vallée, tantôt d'éclairs très larg-es, blancs, clairs, sorte de paysag'e instantané qui apparaissait détaché, vision brève, air japonais, pénétré de lumière, simplifié, seules silhouettes des choses bien découpées sur des fonds uniformes, et de grandes nappes g-lacées. Vibration du paysag-e. . « Quelquefois les éclairs occupaient la moitié du ciel, formant un g-rand fond, une étendue éblouissante et violette sur laquelle un nuage plus sombre découpait ses rivages, ses golfes et promontoires.

« Quelquefois la lumière était jaune, dorée ou de cuivre ; d'autres fois, c'était un jet de lumière plus court, rougeàtre, sinistre, comme un reflet de forge. Et d'autres fois enfin, la lumière, soulevant à peine un rideau au-dessus des collines, apparaissait arrondie, comme un œil sinistre. »

Page 1