CHAPITRE XVII
Premières œuvres : ^' Rome et Napoléon III ». « Isabelle ».
Le premier ouvrag-e qu'Emile fit paraître, et qui du reste n'atteignit pas le grand public, fut une étude historique sur l'intervention française à Rome en 1849. Peu de temps après sa sortie de Normale il revit le mémoire qu'il avait rédigé sur ce sujet en vue de l'ag-régalioir; et son ancien professeur, Emile Bourgeois, lui proposa de joindre ce travail à celui que lui-même avait fait sur les tentatives du Second Empire pour s'assurer le concours de l'Italie et de l'Autriche. Les deux études parurent ensemble en 1907 sous ce titre : « Rome et Napoléon III ». La collaboration d'Emile à cet ouvrage lui valut d'assez g-rands éloges, mais le fit jug-er plus éloig-né du catholicisme qu'il ne l'était réellement ; jugement dû: en g-rande partie à l'impression produite par les pages beaucoup moins modérées d'Emile Bourgeois et que le lecteur étendit inconsciemment à tout le volume.
Emile, du reste, nous raconta un jour que dans une revue catholique avait paru une appréciation élogieuse
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pour la forme, mais très sévère pour le fond. Cette cri-, tique l'avait peiné et il nous expliqua longuement qu'il s'était servi s'ans rien y changer des documents qu'on lui avait communiqués aux Archives. Il ajouta que s'il en existait d'autres il ne demandait pas mieux que d'en prendre connaissance et d'étudier de nouveau la question quand l'occasion se présenterait, car il n'avait jamais eu l'intention d'attaquer l'Église.
Mais l'histoire le tentait beaucoup moins que les œuvres d'imagination ; aussi commença-t-il à la même époque un roman qui pendant quelques mois le passionna et qui toutefois ne fut jamais terminé. De ce long manuscrit il détacha seulement à deux reprises des fragments qui parurent dans la Revue de Paris, l'un en 191 2 sous le titre de Récit cV Isabelle, l'autre en 19 14 sous celui de Cn petit Monde, de sorte que ces fragments, remaniés par lui avec le plus grand soin et publiés récemment en un volume sous le titre Histoire d'Isabelle, appartiennent à la fois au début et à la fin de son œuvre littéraire. Ce roman, qu'il avait toujours eu l'intention de reprendre et de compléter, n'eût guère ressemblé aux deux autres : l'intrigue en était beaucoup plus compliquée, les personnages plus nombreux et les événements extérieurs y jouaient un plus grand rôle.
Une des principales figures devait être celle du comte d'Omeuse, caractère énergique, organisateur puissant, accaparant peu à peu, par des entreprises hardies, toute la fortune de sa province, le Nivernais, mais voyant finalement son œuvre et sa fortune crouler dans une révolte des paysans ruinés.
Une autre figure devait se détacher spécialement du groupe de personnages qu'Emile voulait étudier dans ce roman : celle d'Isabelle, la fille du garde-chasse du comte d'Omeuse, nature exaltée et rêveuse, délicate, perpétuellement froissée par son contact avec des âmes moins affinées que la sienne, et qui finit par s'échapper
du foyer paternel, de ce milieu honnête mais vulgaire où il ne lui semble plus possible de vivre. Pauvre Isabelle I elle portera partout ce malaise et cette inquiétude, plus lourds encore quand le regret et le remords s'y mêleront.
A côté du comte d'Omeuse et d'Isabelle, les deux personnages principaux devaient être Albert Arlet et sa sœur Geneviève qui entrait au couvent pour racheter rame de son amie Isabelle et en même temps expier la faute de son frère. D'Albert je n'ai pas grand'chose à dire; je puis me contenter de répéter le jugement de sa sœur qui le trouva très lâche et chercha à compenser par un acte héroïque sa légèreté et sa faiblesse. Après avoir en vain essayé de l'amener à épouser Isabelle et après s'être adressée dans ce but non seulement à lui mais à sa fiancée, Denise, qui ne répond que par des larmes, Geneviève dit à Isabelle :
(( Pour toi et pour compenser le mal qu'on l'a fait, je donnerais ma vie volontiers. S'il est un moyen sur terre d'efFacer le péché d'autrui, si le renoncement, les austérités, les prières peuvent faire une compensation d'une âme à l'autre... Elle s'arrêta comme frappée d'une pensée subite; puis se parlant à elle-même, elle dit : Oui, ce sera ainsi. »
Elle se décide à entrer au couvent et devant elle qui part, un soir, Emile s'écrie :
« Voilà donc qu'elle, pure de ces choses, s'en va sur les chemins à travers le crépuscule hâtif, portant au front le rayonnement de son abnéga-
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lion et de ses pensées! Est-elle forte? est-elle faible? son sacrifice aura-t-il des répondances célestes? existe-t-il, comme elle le croit, de mystiques échanges? Ou bien n'en peut-il rester que la g-randeur d'un exemple et l'influence toute humaine d'un noble renoncement? »
Quelle était sa pensée réelle sur ce point? Il ne le dit jamais explicitement ; mais que de fois son âme fut hantée par le souvenir de ces expiations volontairement acceptées pour ceux qui devraient expier et qui ne le font pas. Avec un frisson il exprima même un jour le vœu que jamais personne ne fît un tel sacrifice pour lui, car la vie ne lui serait plus qu'un long- supplice. « Il me semble, assura-t-il, que je ne pourrais plus g-oûter aucun plaisir si je savais qu'au même moment quelqu'un se prive et souffre pour moi. » De quels sacrifices donc n'aurait-il pas été capable si, le voile du doute se déchirant enfin, il eût pu apercevoir le mystère de la Rédemption ! Déjà cette phrase de saint Paul : « J'achève dans mon corps ce qui manque à la passion du Christ!» l'avait, à la première lecture, fortement frappé, et il en parlait fréquemment.
Quel que soit le motif qui les y pousse, c'est toujours vers le cloître qu'Emile dirig-e ses plus pures héroïnes, et Clara, que répète-t-il, il faudra faire a très précieuse — encore pi us précieuse », ne sera pas une exception à cette règle. Mais combien de différences entre ces vocations relig-ieuses qui au premier abord sembleraient uniformes ! Pour ce qui concerne celle de Geneviève Arlet, je voudrais seulement faire remarquer une nuance délicate peut-être, mais d'autant plus intéressante au point de vue psycholog-ique. Ce n'est pas en premier lieu l'amour fraternel qui pousse Geneviève au cloître, c'est pour la victime de son frère qu'elle veut d'abord se sacri-
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fier, par un sentiment de justice qu'Emile a trouvé plus noble et plus élevé.
Le manuscrit très volumineux existe en entier ; mais dans son journal Emile écrivit en mai 1912 au sujet des oeuvres des débutants :
(( Le plaisir soit d'imaginer, soit de penser est si yif quand on s'y livre pour la ou les premières fois qu'il fait facilement illusion sur la qualité de ce que l'on pense.
« Prendre une personne, lui donner telle physionomie, tel caractère, la faire agir, mouvoir comme une personne vivante, c'est une vraie volupté ; on ne songe pas encore à la nécessité de lui faire avoir une conduite rare, originale, émouvante.
« Il faut commencer par se blaser sur ce premier plaisir qui dupe. »
Après réflexion, il ajouta :
(( Il y a du reste beaucoup d'écrivains qui ne se sont jamais blasés; ils demeurent incapables d'un triage et d'un choix, notamment parmi les descriptifs. »
Connaissant sa pensée sur ce sujet, ne serait-ce pas une véritable trahison envers sa mémoire que de donner maintenant au public ce qu'il n'a jamais jugé à propos de faire paraître lui-même? Pour ne citer qu'un exemple des corrections qu'il aurait certainement faites s'il avait repris ce roman pour le publier, il me montra un jour par la portière du wagon, comme nous venions de Paris
ensemble, l'endroit précis de la ligne, près de Poiigues, où il voulait faire se suicider le comte d'Omeuse. Ce dénouement mélodramatique, cet homme ruiné se précipitant d'un express en marche pour échapper à la fureur de ses créanciers lui parut dans la suite tout au plus bon pour des feuilletons populaires, genre d'ouvrages qu'il ne se résigna jamais à écrire. Il était trop sincèrement et trop profondément artiste pour consentir à faire de son talent un usage vulgaire et pour ne pas chercher avant tout la perfection de son art, qu'il estimait beaucoup plus que les biens matériels. De sa part, alors qu'il connut la gêne et qu'il en souffrit, cette probité littéraire n'est pas, il me semble, sans grandeur. Je vais toutefois citer deux passages de cette ébauche de roman. Le premier sera emprunté au Récit d'Isabelle; c'est l'analyse faite par Isabelle elle-même de l'âme de Geneviève et de la sienne, alors qu'elles étaient pensionnaires ensemble.
« J'ai vécu six années avec elle dans ce couvent et je puis dire que, pendant ce temps, sur notre amitié pas une ombre n'a passé. Elle est ce que j'ai connu de meilleur au monde, je lui étais soumise en tout et bien que tant d'événements, depuis, soient survenus, bien qu'elle ait pu, avec raison, me mépriser ou même me maudire, la joie qui, pour moi, rayonne de ce souvenir est encore intacte et ne s'est point ternie.
« Peut-être même y eut-il trop de lumière sur ce temps que j'ai passé près d'elle, car la vie m'a été ensuite plus lourde à porter. Alors, je n'obéissais qu'à elle que j'aimais et qui lisait le
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fond de mes pensées, et c'est pourquoi, depuis, j'ai toujours eu Tair rebelle, car je n'ai pu me soumettre à ceux qui ne me connaissaient pas. Alors je menais une existence pour ainsi dire idéale, où les circonstances matérielles et extérieures avaient peu de part et où les événements ne naissaient presque que de son cœur et du mien. Au regard de sa sensibilité merveilleuse, les incidents des jours se nuançaient à l'infini : aussi, lorsque, plus tard, j'ai été privée de ce reflet de son âme, tout m'a paru terne et désenchanté.
(( J'étais sûre que mes sentiments, dès que je les lui confierais, s'enrichiraient d'échos imprévus et prendraient chez elle une nouvelle vie ; et plus j'allais loin en moi et vers mes secrets, plus j'étais certaine de la rencontrer. Seulement, tandis que j'avais l'esprit inquiet, mouvementé, plein de heurts et de hasards, on eût dit qu'elle, rien ne l'atteignait : elle comprenait, devinait, savait, mais c'était par une sorte de générosité naturelle et par une expérience merveilleuse. Elle était constamment calme et pareille, tandis que moi, toujours hésitante entre la joie et les larmes, je me jetais d'un extrême à l'autre pour de légers motifs.
« Aussi, la voyant supérieure et plus haute, je me suis étonnée parfois qu'elle m'eût donné
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son amitié, et comme un jour je lui demandais pourquoi elle m'avait ainsi préférée, elle me répondit que c'était parce que j'avais une âme libre et mobile, que c'était là une chose très rare et le bien le plus précieux. Elle, comme moi et mes autres compagnes, nous étions persuadées que nos destinées étaient écrites au ciel — ou le monde ou Dieu — et nous cherchions en nous les signes de la vie pour laquelle nous étions nées. Elle me disait donc que, tandis que pour un grand nombre de personnes, un tel choix est de peu de prix et souvent de peu de sens parce qu'elles ne disposent que d'une faible partie d'elles-mêmes, — pour moi, au contraire, la vie de mon âme dominerait ma vie, qui était véritablement à donner et appartiendrait toute à son destin. »
Le second passag-e est extrait d'6'n petit Monde; c'est une description de Nevers un jour de foire :
« Par ce matin de janvier, le temps était radieux. C'était un jour de marché ou de foire : la ville semblait avoir, comme par enchantement, rompu ses habitudes d'immobilité et de monotonie. On ne voyait qu'un peuple affairé : des paysans en blouse bleue, des paysannes en coiffe, avec leurs paniers au bras^ des magasins débordant de monde, des files de petites charrettes
traînées par des ânes à l'air tranquille et sérieux; parfois aussi de grosses et maladroites carrioles campagnardes qui, lancées à fond de train sur le pavé des ruelles, allaient buter d'un trottoir à l'autre ; un tumulte incessant d'où montait une rumeur de conversations, mêlée au bruit traînant des sabots ; enfin, tout cet aspect immémorial et charmant des abords d'une foire. A travers la foule, une grande circulation d'animaux: des Bandes de moutons, serrés en tas ; des porcs toujours grognant, obstinés à quêter quelque aubaine, le groin au ras du pavé; des bœufs placides que rien n'étonne, courbés sous le joug. Par-dessus tout cela, une lumière éclatante et pure, un doux soleil d'hiver, délicat, coloré, un dôme d'azur clair, lamé de nuages blancs, sur lequel, dans les rues tortueuses, se découpait nettement le profil des pignons anciens. Au sortir des cités d'Italie et « des étranges pays ))^ comme disent les gens de cette province, on se sent le cœur plus à l'aise, le pied plus solide au milieu de cette vie des campagnes françaises qui a une physionomie si particulière et qui est, dans l'ensemble, si avenante, si aimable.
« On les devine, ces paysanS;, rudes à la besogne, d'esprit pratique, pleins de bon sens, grande masse immobile, solide et sérieuse. »
Ces campagnes du centre de la France dont Emile parle ici avec tant d'affection lui devinrent toujours plus chères et il comptait leur consacrer de longues pages dans un de ses prochains livres. Depuis plusieurs années il rassemblait des matériaux en vue d'un ouvrage qui aurait eu pour titre Scènes et Fragments et se serait composé de souvenirs de voyages, de souvenirs d'enfance et de réflexions morales et philosophiques. Cet ouvrage étant resté à l'état d'ébauche, il n'y a pas lieu de s'y arrêter longuement ; aussi en donnerai-je le plan tout de suite, quoiqu'il soit postérieur aux deux romans qu'Emile a publiés. Il comprenait sept grandes divisions : 10 Nature : paysages; 20 Enfances; 3o De la vie privée ; 4'^ ^^ie de province ; 5o Vie morale ; 60 Philosophes et philosophie ; 70 Du malheur et de la pitié.
La dédicace en était prête et s'adressait sans nul doute à M. Georges Salles :
« A vous, mon ami, je dédie ces pensées, à vous qui en avez été le confident continuel ; je les ai ici réunies, masse encore confuse, sorte de matériaux pour une œuvre future ; il faudra trier, choisir, édifier ; c'est comme le legs de ma jeunesse à l'âg-e mûr; on voit déjà des indications et des promesses ; fûts de colonnes tronqués, ruines ou commencements.
« Nous trouvions indifl'érente et banale la vie qu'il faut vivre; tentés par l'idée de destinées plus héroïques, tantôt les croyant vaines, inutiles, dangereuses, ne croyant qu'à ce qui est, tantôt pensant à des valeurs plus hautes, dignes d'être désirées ou même montrées. Vous recon-
naîtrez ici les pensées issues tantôt de cet effort et tantôt de ce doute ; vous y trouverez les deux aspects, à la fois la méfiance à l'égard de tout ce qui chante trop haut ou gémit trop haut, ce qui aspire trop haut ; en même temps la méditation, la volonté, le plein vol, une haute tension... »
Emile avait indiqué que le paragraphe des paysages, dans lequel il devait faire une place à l'Italie, se rapporterait spécialement au centre de la France ; « le reste, dit-il, sera là pour le faire mieux ressortir. »
De ces paysag-es du centre de la France il écrit :
(( Point de désespoir, de détresse, de mélancolie vaporeuse ; cependant, quelque chose qui saisit l'âme, s'y enfonce et qui, si l'on s'attardait, donnerait le vertige : il faut revenir à l'image dont ces lignes heureuses et claires consolent du regret qu'elles pourraient suggérer. »
Un peu plus bas, il continue :
« Il s'y mêlait des profondeurs d'enfance; ce paysage lumineux et sensé, cet adieu sans larmes, tout baigné du matin... dans ces brouillards qui font oublier le monde, apparaissait comme l'image de la jeunesse. »