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CHAPITRE XIX

« Laure. » — Plan. — But. — De la pureté et de la paix.

(( Le roman de Laure, écrit René Doumic, nous présente, transposé, dans un type de jeune fille^ un caractère de même espèce, mais de qualité très supérieure. Frêle et souffrante elle aussi, Laure est, par nature, repliée sur elle-même et concentrée en une sorte de timidité silencieuse. Hâtons-nous dédire que chez elle la singularité est synonyme de distinction : ce qui la fait différente des autres, c'est une rare élévation morale. Elle veut mettre dans sa vie quelque chose qui lui donne du prix, et que tout s'y passe non pas seulement sur un autre plan, mais sur un plan supérieur. Elle aspire à la perfection. Belle âme devant Dieu, mais mal adaptée aux exig-ences

du commerce humain. Elle est toute en contradictions, oscillant d'un sentiment à l'autre sans pouvoir se tenir à aucun. Gagnée à l'attrait mystique des choses infinies, elle semble faite pour la vie relig-ieuse et pourtant elle n'a pas la vocation. Elle aime un jeune homme dont elle est aimée, et, pour lui avoir donné l'impression d'être trop différente de lui, elle le laisse se détacher d'elle et, comme le Clitandre des Femmes Savantes^ reporter sa tendresse sur une autre Henriette. Elle se sacrifie pour sa sœur; et plus tard, constatant pour quel médiocre résultat elle s'est sacrifiée, elle en éprouve de la déception, comme si le sacrifice devait toujours avoir sa récompense ! Elle entre au cloître, et y étant entrée surtout pour chercher une diversion à son chagrin, elle ne peut y rester. Elle s'essaie de nouveau à la vie laïque; et pour quelques jours qu'elle a passés dans le ménage de ~sa sœur, elle risque de l'avoir à jamais brouillé. Nulle part elle n'est à sa place et dans son cadre. Cruel effet de cette disposition inquiète qu'elle a apportée en naissant. Heureuses celles qui ont accepté la vie avec simplicité. »

Un plan, heureusement conservé, nous permettra de saisir dès l'abord les idées directrices, le concept philosophique de ce livre auquel Emile consacra deux années de travail :

« Du renoncement, de son sens, sa valeur, ses formes, ses possibilités ; dans la 4^ partie, autre renoncement, intelligence, acceptation plus vaste. Tragique de la connaissance, contraire à la vie, particulièrement de la connaissance dans Tordre moral. .

(( Réalité d'un monde spirituel : Y a-t-il un monde spirituel transcendant, supérieur, auquel on peut toucher par certaines idées, auquel on peut s'élever?

(( Gomment on peut s'accommoder de l'idée que le monde n'a pas une réalité propre et a cependant une valeur ; haute raison ; extérieurement influence de ce monde spirituel, par exemple : le mariage chrétien.

« De la pureté et de l'idéal ascétique : idée poétique que Laure s'en fait; comment le détachement n'y suffît pas et que c'est une idée d'art.

(( De la pureté et de la douleur ; montrer cet idéal comme esthétique. Dans la dernière partie s'arrêter devant l'infini. »

Sur une autre feuille volante il écrit :

(( Pour ce qui concerne la réalité d'un monde spirituel voici deux attitudes qui sont l'opposé de la spiritualité, mais ^ui sont difficiles à conserver pour un esprit ayant de la profondeur naturelle, lequel veut voir au delà et passer

outre : i° la vie cburante, commune, banale, sans retour sur elle-même; i"" le monde et la vie comme spectacle, la nature comme spectacle, comme images sans insister, comme tableaux, scènes, un voyage à travers la vie. »

A la suite, Emile étudie une autre question aussi capitale pour lui.

(( De même pour ce qui concerne la pureté, c'est une question de savoir si la pureté mystique répond à une réalité, une valeur de réalité, si elle répond soit à une volonté divine, soit à une essence profonde des choses, ou bien si ce n'est, comme le veut Nietzsche, qu'une résultante de l'idée de péché, le péché étant conçu comme cause de la souffrance, la pureté comme un dérivatif à la souffrance, sans grandeur, sans vérité, sans perfection ; si l'idéal ascétique a une vérité. »

Bien souvent, dans ses notes, Emile revient sur ces deux questions et en cherche la solution, mais quelquefois, dit-il, leur sens pathétique lui échappe; à d'autres moments, il l'éprouve avec une grande force.

La lecture de ce plan ne suffit pourtant pas à élucider le problème de la dernière partie du roman, cette dernière partie qui désenchanta un si grand nombre de lecteurs. Nous pouvons certainement découvrir une des raisons qui amenèrent Emile à donner à son œuvre un dénouement aussi décevant dans le fait que la composition de Laiire avait duré trop longtemps et demandé trop de travail. Une sorte de lassitude s'empara de lui

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à la fin, accrue par son désir de se consacrer entièrement à la philosophie. Mais il faut aussi remarquer qu'il avait évolué pendant ces deux années et ne pouvait s'astreindre à penser absolument comme il l'avait fait au début de l'ouvrag-e ; il s'était dégag-é de l'art et de l'idéalisme pour aller vers le rationalisme ; l'histoire de Laiire en subit le contre-coup, et le plan indique clairement le chemin de ses pensées. C'est ainsi que nous avons vu Laure au début du roman, âme inquiète, mais généreuse, chercher à mettre dans sa vie « quelque chose qui lui donne du prix, quelque chose de mieux que ce que la plupart des gens y rencontrent » ; nous l'avons vue aspirer vers les choses infinies et pour se rendre capable de les posséder se condamner à un renoncement complet de tout désir humain ; et pourtant nous la retrouvons, lasse de cet infini qui faisait l'objet de ses aspirations les plus ardentes, et parlant de ses efforts infructueux « comme si elle était à bout de porter un grand fardeau ».

Presque à la dernière page du livre, elle juge ainsi sa tentative :

(( A présent, je suis trop renseignée sur le monde et sur moi... N'essayez plus de me tirer de l'exil où j'étais prédestinée... Je n'ignore plus à présent que ce qui vient de ces profondeurs désorganise nos vies chétives ; j'ai appris cela dans la douleur, dans la solitude et près de la mort, et j'ai été, moi aussi, instruite peu à peu à arrêter mes pensées au bord de l'infini. »

Ainsi Laûre, au terme de son évolution morale, aboutit à cette formule qu'Emile avait déjà adoptée au sujet de l'art pendant son séjour à Munich en 19 12 ; elle aussi s'arrête devant l'infini. Cet arrêt n'implique

aucunement la négation de l'infini, mais l'affirmation découragée de l'impossibilité où se trouve la nature humaine de s'aventurer seule dans ces régions. Comme le fait très justement remarquer le baron Ernest Seillière dans sa profonde et subtile étude sur Laure, cet aveu est « gros de conséquences » !

« Eh ! quoi, écrit-il, serait-ce donc là le fruit de l'insertion dans le réel de ce monde de la pure morale que Kant nous a montré, vague reflet du Paradis chrétien, par delà les limites de l'expérience humaine? Fruit lamentable en, vérité ! »

Mais l'aveu désolé de Laure n'indique pas seulement une sorte de faillite du kantisme; Laure a d'autres regrets que celui d'avoir cru à l'impératif catégorique, d'avoir suivi aveuglément les ordres de sa conscience personnelle, ce commandement plas âpre et plus exaltant qui l'entraînait loin des sentiers communément battus et trop faciles ; cet aveu montre en outre chez l'auteur un désabusement profond au sujet du savoir souverain qui donne la puissance, du savoir tragique au sens nietzschéen de l'expression.

De bonne heure Laure a su ce que beaucoup ne prennent pas la peine de savoir parce qu'ils ne veulent pas y penser : que les choses s'écoulent incessamment et nous échappent.

« A l'âge de i4 ou i5 ans, explique-t-elle, j'avais une mélancolie affreuse de vieillir, je trouvais tragique de voir que tout s'en va, aussi je ne pouvais pas comprendre que les autres personnes n'eussent pas l'air de s'en soucier et qu'il

n'y eût pas sur leurs pensées, sur leur conduite l'empreinte d'une vérité si certaine; cela m'offusquait, je médisais que pour moi il n'en saurait être ainsi... Et, en effet, maintenant encore (c'est au début du roman que Laure s'exprime en ces termes), il me semble qu'il est beaucoup mieux, qu'il est plus noble de posséder ce savoir au fond de soi : dans l'esprit, tout s'en ressent, cette idée et certaines autres qui sont au même rang-, par leur présence, même voilée, rendent les sentiments plus larges, plus vrais ; on dirait qu'à leur clarté commence un autre monde riche et varié, plein de la mémoire des choses infinies. »

Ce savoir permettra à Laure, elle l'espère du moins encore à ce moment-là, d'ordonner son existence, de soulever son âme et sa vie au-dessus des banalités ordinaires ; il lui donne une certaine autorité sur ceux q\ii s'approchent d'elle, une certaine domination morale qu'elle aime et qu'elle désire, presque à son insu.

Comment, dix ans après, va-t-elle juger ce « savoir » ? Elle vient imprudemment d'apporter le trouble dans la maison de sa sœur, ce qui lui cause un immense reg-ret, mais pourtant, écrit Emile,

« Cette constatation, quoique très a mère, ne la révolta point; elle s'y soumit comme à une nécessité désormais inéluctable. Il lui apparut avec évidence qu'elle avait apporté en naissant et ensuite traîné partout un certain savoir sur la

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vie qui était un savoir dangereux. Sur cette connaissance fatale, à la fois science et inquiétude, elle avait osé, ici, devant des yeux préparés à bien voir, faire des confidences trop secrètes et lever un coin du rideau; mais, à l'avenir, elle ne voulait plus répandre autour d'elle le trouble qu'elle ressentait. »

Le savoir souverain est devenu un savoir fatal et Laure est désenchantée de tout ce qui, autrefois, donnait du prix à sa vie.

Mais, pourra-t-on objecter, Laure a essayé aussi de la vie religieuse ; elle était donc chrétienne et catholique, et le cloître non plus n'a pas su donner à son âme la paix que le monde lui refusait. A cette objection, le baron Seillière répondait dans l'article cité plus haut :

(( Cependant elle a aimé et bientôt subi une profonde déception d'amour. Alors, par une sorte d'évolution rétrograde — puisque le mysticisme kantien n'est que le mysticisme chrétien, distillé pour ainsi dire, séparé de ses racines et de ses cadres — cette kantienne ira vers le mysticisme chrétien, plus souple, plus accueillant, plus plastique. Elle ne recueillera pas, toutefois, les bienfaits de cette discipline régulatrice qui lui permettrait d'employer utilement dans la vie la force d'enthousiasme dont le germe a été déposé en elle. Et il faut dire que cette étape chrétienne, peu développée par l'auteur, pourrait

être absente de sa vie sans que le cours de celte vie en fût grandement modifié. »

Emile portait le même jugement sur rintroduction de l'élément chrétien dans la vie de Laure, comme en témoig-ne la note suivante :

« Laure. — L'idée du royaume, c'est-à-dire d'un monde différent du monde, supérieur à celui-ci, auquel on accède par le renoncement et par une vie purement spirituelle dès cette vie, fait le fond du livre. Est-il bien légitime de mêler ce royaume très chrétien avec cet au-delà de l'univers dont Laure a conscience ou entend les appels dès sa jeunesse? Le monde de la haute spiritualité et le monde de la haute connaissance (connaissance trag-ique) n'est-il pas un peu trop aisément mêlé avec ce monde uniquement chrétien? Du reste, la troisième partie pourrait laisser entrevoir ce doute. »

Lui non plus ne considérait donc pas Laure comme une chrétienne, ou plutôt il s'était aperçu peu à peu que, malgré son désir de la rendre telle à une certaine période de son existence, il n'y parvenait pas. Comment l'auraitil pu ? N'avait-il pas entrepris de parler là de réalités qui . lui étaient complètement inconnues ? Arrêté lui-même au seuil de la vie spirituelle par le manque de foi, s'il lui était relativement facile d'imaginer les sentiments de Laure tandis qu'elle oscillait entre le monde et Dieu, comment lui eûtril été possible de la suivre au delà ? Et si quelques esprits peu avertis ont cru voir dans Laure

une mystique chrétienne déçue par la vie religieuse, l'auteur même de Laiire n'a pas partagé cette illusion. Comment décrit-il son héroïne à l'âge de 20 ans ?

(( Elle avait l'âme forte, tendue, ardente, elle haïssait toute chose médiocre et elle aurait élu, si elle avait pu, une existence héroïque. Mais comment? En se donnant à quelle entreprise, à quelle œuvre? Elle ne le savait pas... Elle n'avait reçu d'influence extérieure que pour apprendre à se fier à ses propres aspirations; aussi, ce trésor des sentiments infinis se trouvait chez elle avec une marque merveilleuse et pure et une destinée indécise. »

Ailleurs, il note expressément que pendant sa vie de pension :

« Il n'y avait pas chez elle ces élans de piété assez ordinaires aux jeunes filles dans les maisons d'éducation catholiques. »

Puis il ajoute, confondant encore à cette époque les élans de piété avec une foi profonde:

(( Elle était croyante parce qu'on l'était autour d'elle. »

Pourquoi donc Emile l'a-t-il fait se tourner vers le mysticisme chrétien ? D'abord parce que, avec sa longue et riche tradition de désintéressement et de sainteté, c'était pour lui la forme la plus haute du mysticisme et qu'il lui plaisait de nimber de cette pure auréole le front de son héroïne. Mais c'est aussi parce que sa thèse, qu'il exprima souvent et qu'il avait reçue de Kant, était,

comme nous l'avons déjà vu en partie, que l'âme humaine n'a aucun moyen de pénétrer dans les régions de l'absolu et que toute tentative sincère est d'avance, quelle qu'elle soit, condamnée à un échec. Il s'en expliquait dans une lettre écrite peu après la publication de Laure.

(( Pour ce qui est de la paix en Dieu, il y a bien des choses à distinguer. D'une manière générale, mon raisonnement se tient dans un cercle d'où je pourrais ne pas vouloir sortir; je prétends que les personnes qui sont tourmentées par Pinfîni avant d'être pieuses le sont encore après et que, si elles trouvent la paix, c'est précisément parce qu'elles n'étaient pas réellement tourmentées par l'infini ; sinon ce tourment aurait continué. Que veux-tu dire là contre? Je suis inexpugnable dans mon raisonnement ; tout exemple vient échouer là. »

Or ceci est loin d'être exact et il serait facile de rompre le cercle clos de ce raisonnement. Les personnes tourmentées par l'infini avant d'être pieuses ne peuvent-elles pas, en effet, se diviser en deux catégories : chez les unes, ce tourment provient d'un manque de certitude au sujet de la réalité de cet infini vers lequel elles se sentent presque invinciblement attirées ; il est clair que la foi, leur en donnant une assurance positive, doit forcément les apaiser. Chez les autres, ce tourment est provoqué par un conflit aigu entre deux attraits de l'âme : l'aspiration vers les biens éternels et l'amour plus ou moins passionné des biens sensibles ; là encore le tourment cesse quand la victoire de l'attrait supérieur est décisive,

OU du moins il s'atténue dans la proportion même où cette victoire s'affirme. Le cas de Laure semble toutefois un peu plus compliqué, car à l'époque où elle part pour le cloître, elle est croyante, pure et généreuse ; or la paix, au lieu de se faire progressivement dans son âme, la fuit, au contraire, à mesure qu'elle cherche à s'avancer dans le détachement. Mais ne serait-ce pas par suite d'une erreur qui met l'infini lui-même tout à fait hors de cause ? Laure l'avoue à sa sœur Louise : ce qui la fascinait, c'était l'espoir de vivre « dans un monde de clarté splendide et de joie très haute -i^.

Or il suffit d'ouvrir un livre spirituel, V Imitation par exemple, pour voir combien ces heures -d'éblouissement sont rares, même dans la vie des saints ; les désirer ardemment, c'est donc entretenir en soi un ferment d'inquiétude, c'est se condamner à ne connaître jamais de paix profonde. Mais cette première leçon donnée aux débutants par l'expérience des siècles, Laure était trop individualiste pour la comprendre et l'accepter; et c'est pourquoi elle se trouva bientôt <.< écrasée, malade, dans une tension trop forte de l'esprit, sans abri, sans refuge, tantôt inondée de rosées mystiques, tantôt errant sous des cieux mornes ».

Puisque nous cherchons la réponse aux questions soulevées par ce livre, interrogeons ceux qui parlent d'après leur propre expérience. Saint Bernard proteste contre le reproche adressé à la vie religieuse de ne pas donner à ceux qui l'embrassaient le bonheur, le a centuple» qu'elle leur avait promis. «Non, mes frères, disait-il, ce centuple n'a jamais été refusé à ceux qui pour Dieu et de bonne foi ont abandonné tout. J'ai vieilli dans la religion, mais je n'y ai point vu de juste trompé ni délaissé. » Et Bourdaloue, reprenant la même pensée, proclamait du haut de la chaire : « Ce centuple, c'est la liberté d'esprit qui nous affranchit de la servitude du monde... Ce centuple c'est la paix intérieure de la cons-

cience, c'est la joie de nous voir dans le chemin le plus sûr et le plus droit qui conduit à la vie, c'est la douceur d'une sainte société... Le dirai-je? ce centuple, ce sont les croix mêmes que nous avons à porter et qui, par l'onction de la grâce, non seulement s'adoucissent dans la religion, mais y tiennent lieu de consolation... Ce centuple est encore quelque chose au delà de tout ce que je dis ; c'est ce que je ne puis exprimer ; ic'ei^t ce qui fait que tout le monde et toutes ses pompes ne me touchent point, que je me passe aisément de lui, que ses établissements, ses prospérités, ses honneurs, ne sont même pas des sujets de tentation pour moi. »

Laure ne connut pas cet apaisement et ce bonheur, parce qu'elle n'entra pas au couvent avec une vocation véritable. Emile eût voulu qu'elle en eût une et se montra même froissé de ce que le départ de Laure pour le cloître fut communément attribué à sa rupture avec Marc. « Croyez-vous donc, nous dit-il un jour, que je ne sois pas capable de concevoir une vocation religieuse autrement que comme la suite d'un chagrin d'amour ? Je considère au contraire cette idée, communément répandue dans le monde, comme très vulgaire. »

De même qu'il avait cherché à se renseigner sur la vocation religieuse afin de pouvoir en donner une à Laure, il avait beaucoup questionné pour savoir quels motifs plausibles expliqueraient son départ du couvent. C'est parce qu'il ne reçut aucune réponse qui le satisfît que cette partie du roman est si brièvement traitée. Il préféra laisser dans l'ombre toute cette partie de la vie de son héroïne plutôt que d'avancer à propos de questions aussi graves des opinions peu fondées ou des données inexactes. Le silence qu'il a gardé sur ce point, et qui a étonné certains critiques, est tout simplement de sa part une marque de respect pour la vie religieuse et une nouvelle preuve de sa probité littéraire.

Et certes on ne peut que le louer de cette réserve alors que des écrivains et en particulier parmi les protestants (tels que Hall Gaine : Le Chrétien) tracent les tableaux les plus déconcertants et les plus faux de la vie ascétique ou mystique et en donnent des descriptions si fantaisistes que l'on est en droit de se demander si l'auteur lui-même les a prises au sérieux et n'a pas eu simplement pour but- de faire une caricature de tout ce qui touche au catholicisme.

Mais si Emile n'avait aucune preuve que la vie religieuse ne donne pas la paix qu'elle promet, pourquoi affirme-t-il qu'il en est ainsi ? Encore une fois, ceci rentrait dans sa thèse, cette thèse désolante, conséquence logique de l'enseignement philosophique qu'il avait reçu dès l'enfance ; thèse si fortement établie dans son esprit, qu'il répondit un jour à l'objection qui lui était faite que, quelle que fût la nature de Laure, si elle avait la vocation religieuse, elle pourrait dans un couvent trouver le bonheur et la paix, par cette phrase décidée : « C'est possible, mais comme d'après moi, une âme comme la sienne ne doit pouvoir trouver la paix nulle part, pas plus au cloître qu'ailleurs, je l'en ferai sortir. » Sur ce point Emile avait parfaitement raison : le tempérament de Laure semble peu propre à la vie religieuse. Il y a en elle trop d'individualisme, trop de sensibilité et même trop de raideur. Comment ne pas voir aussi que dans ses désirs d'héroïsme il y a beaucoup d'orgueil, et dans ses élans vers l'infini beaucoup d'impressionnabilité, car ils la laissent toujours brisée et défaillante, et c'est généralement l'épuisement et les larmes qui suivent les aspirations de son âme vers ces régions pour elle inaccessibles. De plus, elle est romantique en ce sens que, comme elle le dit elle-même, elle recherche le côté tragique de chaque événement.

« J'avais par avance, explique-t-elle, le senti-

ment très obscur qu'il y avait dans la douleur quelque chose à ma mesure, à ma convenance, et où, pour ainsi dire, je me complairais. »

Quant à sa vocation religieuse à proprement parler, elle est imprécise parce qu'Emile n'avait pas encore compris ce qu'il vit si clairement ensuite : que la base de toute vocation religieuse est un sentiment profond d'adoration et d'amour. C'est ce sentiment qu'il donnera à Clara autour de la vocation de laquelle devaient s'ordonner toutes les scènes de son dernier roman. Mais on s'aperçoit vite qu'il manque à Laure. En premier lieu, elle n'adore pas et on peut dire que l'idéal très élevé auquel elle sacrifie tous ses désirs de bonheur terrestre est un idéal qu'elle s'est créé à elle-même ; ce n'est pas à la volonté divine qu'elle cherche à obéir.

Peut-on dire davantage qu'elle aime véritablement? Si elle vient au Christ, n'est-ce pas plutôt pour se faire consoler de sa propre souffrance que pour souffrir avec Lui et pour Lui?

Je citerai simplement à l'appui de ce que je viens de dire cette page, si belle d'ailleurs, où Emile décrit Laure assise sur le bord du chemin, et évoquant le souvenir du grand crucifix rencontré un jour de Pâques en Bretagne. Elle songe à la douleur infinie et continuelle du Christ, et son âme souffrante trouve un soulagement dans cette pensée :

((Alors, s'étant abandonnée, perdue dans ce sentiment universel, elle éprouva une sorte de délivrance, un oubli merveilleux et bienfaisant : c'était comme si le Christ, en échange de ce don profond, avait pris pour Lui toute peine terrestre, tandis qu'il faisait briller au loin, dans

les voies de son amour, une allégresse à laquelle rien ne ressemblait. Ainsi apparaissait aux yeux de Laure qu'il pût être à la fois la douleur et la joie, entre l'une et l'autre anneau et perpétuelle alliance. C'est pourquoi bientôt cette vision éclatante, levée sur le chemin de ses larmes, ce printemps et sa jeunesse enchantée lui semblèrent, dans le lointain du passé qui les idéalisait, s'accorder avec la souffrance du Christ, émaner d'elle, s'irradier autour ; et elle voyait les mouettes blanches qui le couronnaient de leur vol comme des oiseaux mystiques de son royaume. »

C'est à cette heure que Laure conçoit l'idée de la pureté mystique :

(' Elle en subit l'attrait splendide; être intacte, close, à jamais sans souillure, être sur la terre une passante, une étrangère aux yeux distraits, solitaire, blanche, légère, âme profonde ne vivant que de sa vie d'âme ; son regard ne pouvait descendre assez loin dans ces abîmes de l'oubli du monde. »

Or cette pureté, quelque belle qu'elle soit, est d'un ordre nég-atif ; l'amour divin seul l'eût rendue positive, vivante en quelque sorte, et combien plus belle encore ! Laure, dans son élan vers la pureté, n'était donc pas réellement poussée par des motifs surnaturels, les seuls

qui eussent pu lui faire accepter et aimer les sacrifices quotidiens de la vie du cloître.

Combien Clara, cette autre mystique, devait être différente de Laure! Sa vocation religieuse, datant presque de son enfance, lui donne de continuelles aspirations, non plus vers un vague infini, mais vers Dieu, et ce n'est aucunement par un amer . désenchantement du monde qu'elle veut le quitter, car Emile dit à ce sujet :

(( (Écrire) quelques pages sur Clara, sa vie double : d'un côté, le monde, obligation, dévouement; de Pautre, vie religieuse. »

En attendant que Theure vienne pour elle de faire un choix définitif entre ces deux vies, elle sait parfaitement les allier l'une à l'autre.

C'est que Clara n'est plus ni une kantienne, ni une dilettante; c'est qu'un profond changement vient de s'opérer dans l'âme d'Emile au moment où il esquisse ce dernier portrait, changement que, quelques lignes plus loin, il exprime en ces termes :

(( Maurice se tourmente à plaisir, développe sa personnalité — (alors) l'infini fuit. — Puis il éprouve une douleur vraie, réelle, il a besoin d'en triompher; il se met à agir, à rendre service, il oublie les petits plaisirs de la souffrance, il classe les choses ; il en prend une vue plus juste, plus nette, plus claire^ plus belle, plus heureuse. »

L'infini avait fui devant Maurice comme devant Laure, à l'heure où l'individualisme les absorbait en eux-mêmes, de nouveau l'infini se rapproche de Maurice dès qu'il

commence à s'oublier, et c'est pourquoi sur le front Emile aboutit à cette conclusion exactement opposée à celle du roman de Laure et qu'il exprime catég'oriquement ; il en arrive à

« l'idée d'une équivalence nécessaire, d'un refuge, d'un autre royaume. »

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