CHAPITRE XX
Plan du traité de philosophie. — Influences :
Kant, Nietzsche, Bergson. — Notes sur
rintuition.
Pendant les deux années qui précédèrent la guerre, Emile s'adonna presque exclusivement à la philosophie. Il remania jusqu'à sept fois le plan du traité qu'il préparait et qui aurait eu pour titre : Questions de morale, questions de méthode. Il en commençait une dernière transformation en juillet 191 4. — Voici le septième plan (daté de mars 1914) :
« ir« partie. — Connaissance de soi.
i^^' chapitre: Questions de méthode.
2« chapitre : Ame et Destinée;
S'' chapitre : Dons de l'esprit — se terminant comme le 2*^ par une apothéose de l'intellig-ence.
236 EMILE CLEKMONT
« 2^ partie. — De la culture intellectuelle — dirigée dans l'ensemble contre l'intuition.
a 3^ partie. — Adaptation des notions précédentes à l'art, à la morale et à la relig-ion. »
Il ajoute :
« Là montrer qu'il y a des parties irrationnelles de l'âme et indiquer une autre notion de la raison que celle de la raison connaissante (dans la 2^ partie il y aura application de cela, jusqu'à ce triomphe de la raison qui est la vision pure, c'est-à-dire pur esprit de connaissance) et l'équité. »
Dans quel esprit entreprit-il cet ouvrage, ses notes permettent de s'en rendre compte. Ce qu'il se proposait, c'était (( simplement jeter des clartés sur les problèmes philosophiques ».
Mais ces clartés qu'il voudrait ne devoir qu'à lui-même, il les sentait aussi incertaines qu'insuffisantes. Alors que serait son livre?
(( Un livre de doutes, du plus grand doute. Tourner autour des questions, regarder dessus, dessous, les déplacer, peut-être les supprimer.
« Quelle tendance? trouble, nébuleuse, inquiète! Non pas héroïque, mais prudente, indécise entre la sagesse et la conquête, sur le plan et avec la volonté du plus haut savoir.
(( Du dangereux, du capital, du décisif ! »
Ouvrage « dangereux ». Cette pensée plus d'une fois le préoccupe :
« Reg-ardons et pesons, dit-il. Destiné peutêtre à avoir de l'autorité autour de moi, après moi, je ne voudrais pas que cette autorité pût avoir des conséquences mauvaises. »
Et il en arriva même à conclure un jour que si ce traité pouvait faire du mal à d'autres esprits, il ne le publierait pas. Ainsi se sentait-il tour à tour attiré et rebuté par ces questions qui lui causaient de perpétuelles déceptions, déceptions qu'il eût voulu épargner à d'autres esprits :
« Je serai, écrivait-il, un maître toujours effrayé de ses disciples. »
Un jour, imaginant ce que, devenu maître, il pourrait dire à ses disciples, il écrivit ces lignes désenchantées :
« Du jour où, poursuivant jusqu'à leur limite les sympathies de ma nature, j'eus trouvé la formule de ma pensée, je m'imaginai que j'allais aborder à cet infini dont ma jeunesse avait rêvé. En ce temps-là je versai des larmes sur le monde et malgré mon succès je sentis se faire en moi un grand vide. Comme la vie reprend après la mort des êtres aimés, elle recommença à couler par delà ce qui avait été l'objet de toute mon existence. Hélas! elle coule encore, perpétuel problème, et moi, il ne me reste plus qu'à continuer, je suis limité par ce que j'ai créé! J'ai
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épuisé ma raison de vivre, je suis las d'avoir réussi et je souffre d'un mal que je ne comprends pas. »
Et ailleurs :
(( Des disciples? Qui sait, peut-être, plus tard. Mais dans cette perspective lointaine, rien de captivant. Il me semble qu'ils ne seraient pas assez purs. Je sais trop ce que c'est que de n'être pas pur. »
L'ouvrag-e d'Emile, quelque dangereux qu'il eût pu être pour certains esprits, en aurait probablement éclairé quelques autres à cause de la sincérité profonde avec laquelle tous les sujets étaient abordés. Il aurait été pour les lecteurs une invitation à réfléchir par eux-mêmes, et à réfléchir loyalement. Qui sait à quelle conclusion l'auteur serait arrivé, même sans la guerre, par l'étude consciencieuse des questions qu'il se proposait d'indiquer sans les résoudre catégoriquement?
Cette solution chacun devait s'etïorcer de la trouver, et c'est à cette recherche qu'il voulait pousser ses lecteurs. Il écrivait en 1918 :
« L'état où vivent la plupart des gens vis-àvis de la connaissance me paraît chaque jour plus extraordinaire. Comment se fait-il qu'on n'ait pas un besoin primordial de classer au moins ce qui se passe dans l'esprit, de savoir ce qu'est l'intelligence, ce qu'est l'inspiration, ce qu'est le savoir, ce qu'est la prière. »
Il indiquait aussi très clairement dans quel esprit il entreprenait cette étude en écrivant ces lignes :
« Un titre : De quelques conditions essentielles de l'esprit philosophique. Être naturellement capable d'admettre que toute chose pourrait être autre qu'elle n'est — c'est-à-dire, en cela, une haute liberté, le jeu de l'esprit sur le monde. — On peut dire qu'inversement la lourdeur même de l'esprit est faite d'une acceptation de toutes choses telles quelles, sans l'idée qu'elles aient seulement besoin de se justifier. Avoir le sentiment très net que le domaine de la philosophie est d'autre espèce que celui des sciences ; qu'elle ne consiste pas à coordonner le savoir scientifique, mais qu'elle a un domaine propre où la réflexion joue d'une autre manière. Et qu'il est impossible de réduire ce domaine à un examen des sciences; car les questions capitales ne s'y réduisent jamais, notamment la moralité.
« C'est un don propre, spécial. »
Sur le même sujet, il écrivait ailleurs :
« Ce qu'est la connaissance ; elle porte précisément sur ce qui échappe aux Sciences, ce qui dépend du don philosophique propre ; par suite, la moralité dans la mesure très haute où elle est conçue comme devant s'adapter, répondre à l'ensemble des choses. La moralité, le domaine par essence émouvant et sacré, troublant.
sublime, prodigieux, centre du inonde, du moins certains le sentent ainsi.
L'exposé des idées personnelles d'Emile serait incomplet si nous ne rappelions rapidement l'action exercée sur lui par Kant, Nietzsche et Berg-son.
La philosophie de Kant avait été la première présentée à son esprit et il en avait adopté sans réserves certaines données ; nous avons vu à travers toute sa vie cette influence profonde se révéler aussi bien dans sa conduite que dans ses idées. Il est intéressant de savoir quel jug-ement il en vint à porter sur ces doctrines qu'il avait tant admirées.
■ (( Le kantisme, écrit-il dans ses notes de philosophie, ne faisait que formuler la contradiction en termes d'absolu. Ce n'était en aucune manière une solution ! »
Jug-ement qu'ailleurs il explique ainsi :
(( Kant est un protestant qui a cherché surtout à sauver le fond de sa notion héréditairement morale du monde, à se reposer dans un absolu à sa convenance. Il a opéré la grande scission de l'univers qui va probablement influer pendant des siècles et peut-être pour toujours sur l'usage de la raison, de l'esprit humain. »
Plus tard il écrit encore :
« A travers le xix^ siècle, le kantisme s'est pour ainsi dire réalisé de plus en plus comme classification de la science et de l'absolu. Tendance croissante à organiser le monde pour y
vivre et à mettre en dehors du connaissable les tragédies essentielles s'il en est. »
Et enfin :
« Que reste-t-il à un esprit de nature métaphysique quand il a nié la religion et le monde des choses en soi ? Que reste-t-il ? Peut-être l'art, peut-être l'intellectualité à la manière de Gœthe : en tout cas, pas la spéculation proprement dite. »
Il reconnaît aussi que les théories de Kant n'ont pas peu contribué à former en lui la mentalité de l'auteur à' Amour promis, car il constate :
« Que la distinction kantienne instituant deux ordres bien différents entre l'apparence et la réalité et refusant connaissance à la raison donnait à la liberté libre cours au moment précisément où la sensibilité allait, avec le romantisme, régner sur les âmes. »
Et ailleurs, parlant du trouble des sensibilités modernes :
« Trouble particulièrement ressenti depuis le commencement du xix® siècle où une dissociation profonde s'est faite entre la vie intellectuelle et la vie sensible, particulièrement éprouvée, exprimée, symbolisée en Allemagne
« Jusque-là, la sensibilité était tenue pour
dépendante de la raison, pour une forme infé-
rieure et un peu trouble de l'intelligence, telles furent les théories intellectualistes. Mais au commencement du xix^ siècle la sensibilité s'est libérée ; elle est devenue égale, quelquefois supérieure, souveraine ; elle a voulu régner sur l'âme, être elle-même un savoir plus haut. La philosophie kantienne, axe sur lequel a tourné toute la pensée philosophique, sinon légitimait ce mouvement, du moins le permettait. Ainsi, grand écoulement de sensibilité et la sensibilité spécialisée, acceptée comme telle avec tous ses extrêmes. »
L'influence de Nietzsche avait 'été sur lui au moins aussi profonde que celle de Kant ; de longues pag-es auraient donc été consacrées à étudier ses théories, théories dont Emile se dégageait de plus en plus, même avant la guerre. Sans aborder immédiatement le sujet de « la pitié « qui se rattache surtout aux questions morales, citons seulement quelques notes indiquant l'intérêt qu'Emile prenait à toutes les conceptions de Nietzsche.
« Nietzsche. — Grand problème de sa jeunesse : fonder une culture ; la même question se pose actuellement ; il y a une foule de jeunes gens cherchant confusément une culture, c'està-dire une grandeur pour l'esprit, mais il n'y a point de maître qui ait façonné cette culture, ouvert des voies, assigné des buts...
<( C'est un homme « scientifiquement mort »
disaient les philologues allemands, en détournant les élèves de son cours en 1872. »
L'étude de la rupture entre Wagner et Nietzsche l'attirait tout spécialement et il chercha souvent les causes de « cette trop fameuse querelle ».
(( Nietzsche et Wagner. — Nature de ses doutes : si c'était le trag-ique wagnérien luimême qui fût sans réalité... si l'infîni s'évaporait en sensations nerveuses, s'il fallait renoncer. »
La théorie du « retour éternel » l'avait violemment ému ; sous cette impression, il écrivit les lignes suivantes :
« Nietzsche a eu la volonté réaliste de la vie ; mais son esprit trop avide d'infini a multiplié cette réalité imprégnée d'immensité par l'idée du retour éternel. Être renseigné, averti, savoir ce qu'est le réel, savoir qu'il est tout le réel, qu'en plus il ne reviendra jamais, qu'il n'est pas fils d'une nécessité si profonde, si g-rande, mais un périssable mélange de hasard et de nécessité, que l'esprit lui-même ne reviendra pas — on arrive ainsi à un point de désespoir et d'épouvante qui ne se peut supporter, l'esprit revient en criant ; cependant c'est là ce qu'il faut admettre, accepter, presque vouloir : trahunt forta quem non diicant, — Ce que l'on peut se permettre c'est de ne reg"arder que quelquefois.
même qu'une fois, et de savoir ensuite sans aller aux sources de ce savoir. »
Mais ce qui le fit, peu à peu, se séparer de Nietzsche, c'est qu'il le trouvait incomplet, dur, intransigeant, n'ayant pas le sens des graves problèmes d'ordre moral.
« Nietzsche, écrit-il par exemple, n'a pas eu toute la perception des problèmes chrétiens ; s'il avait eu le sens profond de la sensualité et de la vie de l'àme dans le temps, il aurait eu, en divers points, une autre attitude à l'égard du christianisme. Nietzsche n'a pas eu le sens intime et profond du péché... Il n'a pas connu, par l'intérieur, les drames de la nature et de la sensualité... Lui, esprit sans remords, sans celte étrange et sourde présence. »
Ailleurs il écrit encore :
« La principale injustice de Nietzsche envers le catholicisme est de l'avoir ig-noré. Il se vante, dans la préface qu'il ajouta sur le tard à son Origine de la Tragédie, que le fait catholique est ignoré, qu'il passe par-dessus. Il doit y avoir du parti pris... Cette aversion est de celles qu'on prend dans un voisinage trop immédiat; fils d'un pasteur, entouré de protestants aux idées morales arrêtées et chétives et point contrôlées, il en garda une aversion profonde pour leur religion. Platitude, mépris delà vie et de la joie.
des esprits sans ailes et sans liberté, voilà ce qu'il se mit à haïr. — Il est fâcheux qu'il n'ait pas passé par-dessus cette prévention pour regarder dans leur intimité quelques grands esprits chrétiens. »
Mais ce qu'il lui reprochait peut-être le plus au point de vue intellectuel, c'était de vouloir juger de toutes choses :
« Comment, écrit-il, Nietzsche, qui avait un sens si net des valeurs aristocratiques, n'a-t-il pas éprouvé que c'était une disposition d'esprit vulgaire, primaire, que de penser à propos de tout ! »
Lui, au contraire, eût voulu marquer des limites à la pensée, à la raison, et cela par amour de la vérité. Pour le même motif, il avait pris la résolution, quoi qu'il pût lui en coûter, de savoir, s'il le fallait, renoncer à l'ambition de donner sur un sujet quelconque des solutions extrêmes et de se contenter honnêtement et simplement d'une solution moyenne, in medio, ajoute-t-il lui-même.
Il écrit encore de Nietzsche :
«. Que pour Nietzsche le critérium de vérité se trouvait sur un certain plan de généralité, universalité avec détermination des valeurs. Alors éblouissement, mais ce sentiment du vrai s'est appliqué aux objets les plus divers et aux opinions les plus contradictoires.
« Chez Nietzsche, toute impression germait, montait, s'épanouissait en idée générale. C'est
une méthode dangereuse, involontaire du reste. Il y a des impressions qui ne méritent pas de devenir idées, de s'épandre tout à coup comme une g-énéralité.
(( Le tourment d'âme, l'inquiétude que soulève ce problème ne prouve rien en faveur du problème (ni toujours en faveur de celui qui est tourmenté ). Rien en faveur du problème, car il peut très bien n'être qu'un faux problème. Ainsi la liberté et l'idée de cause qui ont tant torturé Nietzsche. Et de même la célèbre conversion de Renan reposait-elle sur des raisons qui ont duré ? y>
Un des buts principaux de l'ouvrag-e de philosopliie d'Emile étant, comme son plan l'indique, de montrer la supériorité de l'intelligence sur l'intuition, nous nous attacherons donc surtout à voir comment il se dégagea des théories de M. Bergson dont il avait, d'abord au lycée Henri IV, puis à l'Ecole normale, subi si fortement l'influence. Longtemps il fut un de ses plus fervents disciples, et une respectueuse ELffection l'unit toujours à son ancien maître, dont les témoignages de sjmpathie lui restèrent très précieux.
Et pourtant il se vit peu à peu, en conscience, obligé de se séparer de lui par les idées et même d'attaquer ses théories. Que reprochait-il donc à l'intuition bergsonienne ? C'est ce que nous allons essayer de voir à l'aide de quelques-unes de ses notes. Citons auparavant ces brèves lignes dans lesquelles il oppose Bergson à Kant :
c( L'intuition bergsonienne rompt rantinomie entre le monde des phénomènes et le monde
métaphysique instituée par Kant et qui a été à la base de la philosophie romantique. »
Ses aspirations vers l'au-delà, durement comprimées par les théories de Kant, avaient donc accueilli d'abord avec sympathie la nouvelle doctrine et, d'autre part, M. Georg'es Salles nous dit que :
« L'attachement qu'Emile avait eu pour les théories de Bergson était dû, en grande partie, à ce que celui-ci avait placé la liberté dans l'épanchement régulier de la vie intérieure. — Il avait reçu cette idée avec joie. — Se sentant déterminé par sa nature profonde, il avait été heureux de pouvoir trouver dans cette détermination même une source de liberté. »
Mais, en 1912, voici ce qu'il écrivait au sujet de la liberté bergsonienne :
(( Il y a une fatalité latente au fond de la liberté bergsonienne ; on s'en apercevra bien quelque jour : le côté négatif de sa théorie est parfait et réellement libérateur ; mais dès qu'on veut donner à cette liberté un contenu, une direction, ne serait-ce que pour s'approfondir elle-même, elle est menacée de fatalité beaucoup plus que les doctrines ordinaires de la liberté.
« Inattaquable tant qu'elle considère la liberté comme une force psychologique capricieuse, analogue à une inspiration libre, un jeu des vagues au-dessus de la mer. Mais faisant appel à
la plus grande fatalité, à une fatalité qui ne compose plus avec la volonté, qui ne laisse plus de place à la volonté, puisque fatalité et liberté se confondent. »
Le point de vue négatif de la doctrine qu'il semble, dans cette note, admirer sans réserve ne lui paraît pas ailleurs absolument parfait, car il écrit :
c( Je n'apprécie pas beaucoup les analyses d'ordre négatif de Bergson. Il montre toujours qu'on passe d'un concept à un autre pour revenir au premier quand le second devient absurde, qu'on transporte dans l'un ce qu'on a pris dans Fautre, etc., un jeu de passe-passe de la pensée qui finit par donner l'impression que l'auteur lui-même aime par trop les jeux de passe-passe.
(( Il y a aussi chez Bergson une habitude d'esprit ou, si l'on veut, un postulat fondamental, c'est que l'esprit est la mesure des choses : que ce qui est réduit à néant dans l'esprit par une habile critique est aussi annihilé dans l'univers, qu'on a escamoté les réalités quand on a fait glisser les idées dans sa manche. »
Emile se pose aussi cette question :
(( Bergson offre-t-il un point d'appui, une satisfaction à une âme ATaiment tourmentée? »
Et il répond sans hésitation : « Non. » Et à son sujet, parlant delà confiance à accorder à un maître en philosophiej il écrit :
« On voudrait, pour aller à lui, rencontrer les avenues par lesquelles il s'est vaincu lui-même. ))
Mais revenons à l'intuition proprement dite et à la critique qu'en fait Emile dans ses notes de philosophie.
Il écrit d'abord :
« L'intuition n'a de sens clair, précis, positif que dans le psychologue ; alors il y a appréhension directe et toute pure d'un donné ou du moins il y a possibilité de cette appréhension, et il y a progrès, éducation dans le sens de cette possibilité. »
Au point de vue psychologique il juge donc la culture de l'intuition très utile.
« Reconnaître chez autrui si toute l'âme est claire et vivante, s'il y a des recoins où l'on n'est jamais allé, des dieux termes qu'on n'a jamais remués, des bornes au coin des champs — ou bien si tout y est vivant, frais, fluide, si tout est capable de liberté et de jeu... A distance du premier coup, flairer. »
Puis encore :
(( 11 serait intéressant de montrer l'influence de .la psychologie bergsonienne sur l'analyse psychologique, soit philosophique, soit artistique, soit morale. De l'opposer à celle de Taine, Bourget, d'en montrer le retentissement dans le roman. »
Mais à part cela et dans d'autres domaines il trouve fort dangereuse cette suprématie accordée à l'intuition et il écrit (début du chapitre sur les dons de l'esprit ) :
« .Ne pa^ Irait, r en eile-mêiue la question de l'intuition, mais plutôt la limiter.
(( Témoig-ner dans l'ensemble une grande méfiance à l'égard de l'usage de ce terme; dire qu'on ne lui voit de réalité précise que dans le sens de perception du psychologique, mais comme perception du métaphysique, c'est un grand hasard de l'affirmer.
« Qu'il y ait des esprits intuitifs, cela ne fait pas de doute, mais que ce soit plus qu'un mode d'opération de l'esprit parmi d'autres, c'est douteux. Il y a des esprits dont la nature est de procéder par appréhension directe et immédiate, et non par manœuvre logique ; mais qu'à cette marche de l'esprit réponde une pénétration dans le réel en soi, rien ne le prouve ; et c'est sans doute un préjugé comme il y en a tant sur la haute vie de l'esprit, qu'on veut toujours mêler de métaphysique. Ce qui semblerait prouver cela, c'est qu'il y a eu beaucoup d'esprits intuitifs et de belle qualité^ et le bagage de ce qu'ils ont laissé est pourtant minime. Intuition et erreur vont de compagnie aussi bien que logique et erreur. »
LE PHILOSOPHE 25l
Ailleurs Emile reprend, en la développant davantage, cette comparaison entre les esprits log-iques et les esprits intuitifs :
« La différence entre l'esprit intuitif et l'esprit logique, c'est que l'un percevra très vite à des nuances délicates et sûres ce qui est et ce qui est simplement apparences^ ce qui est possible et ce qui est impossible ; au lieu de raisonner, d'arg-umenter, il en aura le sentiment instantané et juste. C'est là une affaire de tact, de doigté, d'habitude pour laquelle on a plus ou moins de dispositions naturelles aussi. Qu'on appelle cela intuition si l'on veut, l'expression est juste et bonne pour distinguer d'une autre sorte d'esprits, mais il n'en faut pas conclure que l'intelligence se transporte par une sorte d'opération singulière dans le réel ; des indices aussitôt interprétés, une familiarité avec ce réel, notamment quand il s'agit de psychologie (soit d'individus, soit d'assemblées, soit de foules), l'imagination prompte et bien adaptée de la Téaction qui convient, tous ces procédés d'ordre habituel de l'esprit sont suffisants pour rendre compte. Ce qui subsiste évidemment, c'est qu'il y a des rangs d'esprit et cela n'est pas sans mystère ; mais encore est-ce moins nuageux que l'intuition, et surtout cela ne suppose pas celte dangereuse affirmation d'un
202 EMILE CLERMOM
rapport étroit et intime entre l'esprit et un
réel absolu. »
Cette étude critique de rintuition il voulait non seulement la faire pour son propre compte, mais encore y intéresser d'autres esprits, comme il le dit dans les lig-nes suivantes :
(( Intuition. — Chez tous les esprits qui ont le souci de penser à nouveau, il y a une nature d'intuition particulière... Il serait nécessaire de déterminer le point exact où se joignent leurs idées. Voilà une étude logique d'espèce nouvelle que je signale aux plus subtils, aux plus amis des problèmes. — Nécessité d'une critique de rintuit4on, peut-être les plus graves résultats en découleraient au point de vue de l'histoire de l'esprit. »
Puis, répondant à des objections probables, il écrit :
(( Aux critiques de l'intuition sera toujours faite cette objection facile que ce qui est d'ordre intuitif doit être perçu, et ce qui manque au critique, c'est précisément l'aptitude initiale ; l'intuition étant par définition hors des prises de l'esprit logique; en soupçonnant Fintuition vous serez toujours repoussé dans la classe médiocre des esprits logiques.
« Ce n'est pas une raison toutefois pour ne pas rechercher quelques déterminations préci-
ses, et pour ainsi dire objectives, les limites de fait de Tintuition. »
Cette question le préoccupa jusque sur le front ; car voici, extraite de son carnet de g-uerre, sa dernière et suprême pensée à ce sujet :
« Philosophie. — Le grand problème moderne dans les questions de connaissance est celui de l'intuition. Grande œuvre de Bergson; mais il n'a pas marqué les limites précises, c'est-àdire un usage précis de l'intuition.
« On le montrerait bien par son œuvre propre et encore plus par son influence. Donc une limitation des intuitions. Voilà pour le point de vue de la connaissance. D'où grandes conséquences au point de vue esthétique et moral. )>
Et il ajoute : « à indiquer fortement. »
Au point de vue de la morale qui devait découler de la philosophie de Bergson et sur laquelle le maître n'avait donné aucune indication précise, il fait cette remarque :
€ La morale qu'on aperçoit surgissant de la philosophie de Bergson a bien l'air d'être dépouillée de notions chrétiennes. »
Ailleurs il en expose plus nettement le dang^er :
(( Périls des esprits intuitifs : mollesse, désabusement, ne plus rien éprouver qui ait du prix : tout comprendre, tout justifier, tout
254 EMILE CLERMOZ^T
aimer, tout dédaigner. Imaginer au lieu d^éprouver ; un éclair, puis Timagination s'en empare ; une figure de sentiment, un sec et sûr reflet. L'intuition ne fait pas la iiénérosité d'àme, ni même une sensibilité féconde ; très souvent les milles facettes aiguës empêchent un beau reflet large, Tampleur. »
Mais au point de vue intellectuel, le danger ne lui semblait pas moins grand, il écrit : (( L'aptitude à percevoir intuitivement doit comme toute autre aptitude se développer et se porter souvent sur des données qui ne sont pas précisément réelles. ))
Aussi dit-il encore : « On ne voit pas les esprits intuitifs ne pas se tromper. ))
C'était donc pour lui une source sûre et fatale d'erreurs que d'accorder la suprématie aux « parties irrationnelles de l'âme. )) Et c'est pourquoi il voulait que le dernier chapitre de la première partie se terminât par le « triomphe de l'intelligence, comme contemplative, comme régulatrice, comme acceptant et voulant la nature humaine ».
C'est pourquoi aussi il voulait exprimer nettement et fortement cette affirmation précise :
(( Qu'il subsiste un usage de la raison ou du moins que le mot raison a un sens et désigne un ensemble de manières d'être qui l'emporte comme valeur et comme connaissance sur ce que désigne le terme intuition. »