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CHAPITRE XXI

De la culture. — Des méthodes françaises et des méthodes allemandes.

L'ouvrage de philosophie d'Emile étant resté à l'état d'ébauche, il nous est impossible d'en donner même une simple analyse; nous devrons nous contenter de citer quelques-unes de ses notes en essayant de dégager par ce moyen ses pensées les plus profondes à un triple point de vue : culture intellectuelle, religion et morale.

Laissant de côté les questions purement de « méthode », indiquons seulement que dans le chapitre des « Dons de l'esprit )) il se proposait d'abord d'insister sur une idée qui lui était chère et dont il nous a maintes fois parlé : c'est que le plus petit don n'est pas d'une autre nature que le génie et que le don est supérieur à ce qui est acquis.

Il se proposait aussi d'étudier l'origine de la tragédie et son développement et comptait, si je m'en souviens bien, insister sur ce point : pourquoi s'en tenir toujours à exciter les deux passions indiquées par Aristote : la terreur et la pitié ? pourquoi la tragédie ne chercherait-

elle pas à éveiller d'autres sentiments : l'admiration par exemple? Parlant de la tragédie antique, il écrit :

« Ce qu'il fallait pou-r émouvoir, c'étaient des catastrophes plus qu'humaines, c'était la fatalité, c'était la vengeance des dieux. C'est pourquoi la terreur et la pitié étaient nécessairement de rang tragique. A présent, au contraire, il faut dépasser la terreur et la pitié; tout art fondé sur elles devient suspect et misérable. La pitié est tombée trop bas; elle est d'usage trop courant. Il n'y a qu'une seule forme haute et digne de la pitié dans l'art, c'est la pitié pour ce qui est supérieur, la pitié pour les héros, pour ce qui est plus grand que nous, pour ce qui est proche des destins. »

Reprenant, après Nietzsche, l'étude de la tragédie grecque, il voulait montrer combien l'esprit apollinien avait été supérieur à l'esprit dyonisien.

« Nature titanique et barbare de l'esprit dyonisien. Le monde homérique nait et grandit sous l'influence tutélaire de l'instinct de beauté apollinien; comment cette splendeur fut engloutie par le torrent dyonisien envahisseur. »

Dans le paragraphe de 1' « Art », il se proposait d'étudier Néron, qu'il appelle « le plus cruel artiste », Louis II de Bavière, Gcethe et Shakespeare. Entre les œuvres de Shakespeare, celle qui l'avait le plus frappé et dont il voulait spécialement parler était La Tempête. Après

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l'avoir étudiée avec soin en septembre 1912, il écrivit dans son journal :

« Rechercher la paix de Shakespeare, brisant ses bag-uettes et sa puissances -— et Fart, tout l'art, les jetant dans les eaux, comme inutiles, comme troublants?... Lui, le grand évocateur, le grand artiste, drame, histoire, féerie, poète, l'homme qui avait créé un univers, qui était un univers, qui réalisait les intentions voilées, cachées, profondes de la nature (Gœthe). Les jetant dans les eaux, avec un regard apaisé, après avoir fait naître un simple et naïf amour. L'homme qui a eu le secret de toutes les grandeurs pour les autres et pour lui ; le plus magnifique jugement sur l'art chez l'artiste le plus magnifique. »

Pour ce qui concerne plus directement la culture intellectuelle il commence par indiquer les conditions de la véritable connaissance :

« Que la véritable connaissance est une connaissance sous l'angle et sous l'aspect de la métaphysique, c'est-à-dire se situant dans l'univers et touchant à ce qu'il y a de plus essentiel dans l'univers. »

Ailleurs il définit la culture véritable comme devant procurer à l'homme une vie supérieure à la vie moyenne et commune a une grandeur soit dans l'ordre de l'action, soit dans l'ordre de la spiritualité ».

Mais là nous le verrons, comme dans toutes les ques-

tions philosophiques, hésiter et douter, quoiqu'il ait écrit :

« Dans les choses de l'esprit n'est grand que

ce qui est invincible, ce contre quoi on ne peut

rien. Rien d'arbitraire, rien de voulu, mais des

expressions invincibles. »

Pour être à même d'user de ces expressions il lui eût fallu d'abord des convictions invincibles, convictions qu'il ne possédait pas ; il s'en plaint dans la note suivante :

(( Le malheur d'enseigner est d'être amené presque nécessairement à prendre le milieu entre les opinions ou théories en présence. Cela devient un penchant inconscient, un vice d'esprit, une destinée de platitude; le sentiment immédiat que la vérité est faite d'un certain accord des opinions en présence, en éloignant ou réduisant les contrastes. M. Bergson parle d'un M. Jourdain qui aurait pu croire qu'il y a une troisième façon de s'exprimer que la prose; c'est une chose qui arrive presque nécessairement dans les Universités; dans le conflit des doctrines on s'imagine qu'il y a une sorte de matière neutre, intermédiaire, faite de concordances.

Dans une autre note il expose avec quelle difficulté et quels efforts il est parvenu à croire en la réalité du monde spirituel :

a Importance et nécessité d'un monde spiri-

tuel; le premier positivisme a négligé celte nécessité qu'il faut maintenir à présent.

« Pour moi, n'ayant pas commencé par la foi, par les vastes croyances, par aucune foi; ayant bâti moi-même, pierre à pierre, lentement ; méfiant, scupuleux; arrivant un jour dans les jardins mystiques pour m'en séparer aussitôt; jetant seulement un regard au delà; puis bornant, établissant. Médiocre construction peutêtre; est-ce conquête, est-ce lassitude? est-ce une aurore, est-ce une fin? un commencement ou un adieu?

» Mettre auparavant comment je suis arrivé peu à peu à l'idée d'un monde spirituel, lentement formée, en doutant, puis n'en doutant plus, mais étant venu par les voies de l'hésitation et du doute. »

Au point de vue de la culture deux civilisations étrangères l'intéressaient spécialement, et il aimait à les comparer à la civilisation française; dans le présent chapitre nous verrons donc ce qu'il pensait, soit avant, soit pendant la guerre, de la culture allemande, et dans le suivant ce qu'il admirait dans la culture grecque.

En juillet 1912, il opposait ainsi méthodes françaises et méthodes allemandes.

« En France, non seulement une bien plus long-ue tradition, mais réellement une tradition : d'analyse, de force, de clarté, en particulier d'analyse, c'est-à-dire goût de réalité, de vérité,

de loyauté, de connaissance et de clarté. En Allemagne, point de tradition, des génies épars et extrêmement méconnus, mais d'une largeur, d'une puissance métaphysique, d'une valeur créatrice... Des hommes à qui parle l'univers^ ouverts aux voix les plus profondes, génies allemands et pourtant peu allemands tout à fait séparés du pubUe allemand, tout à fait incompris en Allemagne. »

En novembre de la même année il revient sur ce sujet :

« La masse des Français qui pensent, ou même qui ne pensent pas, sont actuellement imbus d'idées allemandes sans qu'ils s'en doutent pour l'ordinaire. Comme en d'autres temps l'Europe à été imbue d'idées françaises. La haute culture et même la moyenne sont depuis un demi-siècle très germanisées. L'idée d'évolution, la notion de développement qu'on porte partout, qui est la méthode investigatrice, qui est aussi la foi politique, cette idée si contraire à la logique, à la subtilité dont fut plein l'esprit français à ces belles époques, est d'origine allemande; de même la science par accumulation, elle aussi si contraire à l'esprit français, à la science d'un Claude Bernard, d'un Comte, à l'esprit cartésien, qui a envahi les

laboratoires et notamment les études philologiques. »

A la suite de cette note il avait écrit ces quelques lig-nes de Nietzsche : « L'Allemand est à son aise parmi les voies furtives qui mènent au chaos, et il aime les nuages, car toute chose aime son symbole. L'Allemand n'est pas; il devient, il se développe. C'est pourquoi le développement est la trouvaille propre de l'esprit allemand, celle qu'il a jetée dans le vaste empire des formules philosophiques. » *

Ailleurs il écrit encore :

(( Deux idées venues d'Allemagne constituent la base du verbiage démocratique; l'idée d'évolutiop et l'idée de science par accumulation (Nietzsche). Idées opposées à l'essence du génie français manifesté aux xvn^ et xvni^ siècles. »

Et peu après :

« En France, une grande tradition et un noble héritage d'analyse profonde et de clarté dMme. »

Cette culture allemande il en voit en France, et surtout dans l'Université, la fâcheuse influence par l'abus des méthodes historiques.

Il écrit :

(( En histoire, sentiment d'évolution — et ce sentiment bien loin d^pouvoir fonder une culture y est le premier et principal obstacle. »

Et plus loin :

<( Ce chapitre a pour objet de montrer qu'il

n'y a pas de culture véritable à attendre des études ou des méthodes historiques. »

Il indique une des conséquences de ces méthodes dans cette phrase mélancolique : « Notre temps, temps de grande mémoire et de faible personnalité », et dans cette autre : « Notre temps dénué d'œuvres capitales. »

« Les intellig-ences techniques, écrit-il encore, y sont plus répandues que l'intelligence tout court. » *

« L'histoire, reprend-il ailleurs, a perdu touteforce de commandement, elle a perdu sa puissance d'instruction ; elle n'enseigne plus qu'ellemême, mais ni philosophie, ni traditions., »

Il ajoute que :

« C'est un arbre dépouillé, dépouillé tout au moins des espérances dont on l'avait couronné. »

Et il termine une note sur Bismarck qui, malgré sa dureté , avait été méprisé de Nietzsche lui-même, parce qu'il y avait en lui « quelque chose de brutal, de barbare, de grossier », par cette affirmation :

« Bismarck ne compte pas au point de vue de la culture; Nietzsche en eut immédiatement la sensation, de même qu'il sentit tout de suite que cette Allemagne nouvelle créée par Bismarck, en dépit de tant d'espérances, n'existait pas au point de vue de la culture. »

Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher de ces note^

celles qu'il écrivit sur son carnet de g-uerre; à plusieurs reprises il répète sous une forme ou sous une autre cette affirmation :

« Qu'on ne saurait trop le répéter, qu'il n'y a, comme le dit Nietzsche, qu'un style dû à la France. »

Il examine aussi longuement la mentalité de l'Allemagne dans la note suivante, à laquelle il a donné pour titre : « Influence de la tradition Classique en AUemag-ne. »

« L'Allemag-ne a cherché en tous sens et même en des sens contradictoires des autorités et des justifications ! être à la fois Rome et les Barbares, Rome, la puissance, l'impérialisme, le succès; César, la force militaire qui crée un empire universel et sur lout met sa marque. Être aussi la masse barbare germaine qui met fin au monde latin décrépit. Elle a entretenu les deux traditions, orgueil démesuré, à la Pois Rome mettant fin aux royaumes grecs, Unis, pourris, pervertis, en décadence, et en même temps la masse barbare et jeune qui met en ruines le monde latin épuisé ! ô Siegfried jeune! »

Après avoir ainsi exposé la double ambition contradicoire de l'Allemagne, Emile montre l'atavisme barbare ;e réveillant dans le peuple allemand pour le lancer sur e monde latin.

« A l'un des termes elle a pris la brutalité, la

barbarie, l'idée, le sentiment, la volonté d'être la masse, quelque chose d'immense, d'inépuisable, qui se déverse par millions d'hommes, qui submerge, avec cette arrière-pensée probablement très confuse que quelque chose de nouveau comme civilisation va ea sortir, quelque chose de nouveau, de frais, de jeune, par conséquent de meilleur; l'idée que le reste de la terre et notamment les pays de civilisation latine sont épuisés, taris, desséchés, que des profondeurs de la masse germanique va s'épandre un monde nouveau. Un certain g-emûth allemand, une certaine naïveté venue des anciens âges allemands et dont il restait quelques traces, quelquefois même sous forme de rouerie, dans chaque officier allemand même raffiné et perverti, quelque chose comme une bonhomie, un attendrissement, une poésie et quelquefois aussi dans certains cas une profondeur... (à peu de distance, à peu de frais, s'y délectant, s'y baignant, s'y justifiant, cela a été la vertu de l'Allemagne, chose pour nous si peu compréhensible). »

Emile montre ensuite que le véritable effort de l'Aile mag-ne était avant tout dirigé contre la Franee, car, plu; que toute autre nation prenant part au conflit, nous repré «entions en face de la Germanie le monde latin qu'ell* rêvait de détruire.

Du reste, c'est bien sous cet aspect que h

conflit gardait le plus de sens, la Germanie barbare contre un monde latin délicat et raffiné; qui était le monde iatin dans la lutte? la France; c'était un aspect fragmentaire de la lutte, puisque le monde slave n'y figurait pas, mais c'était une justification historique, une raison d'espérer chère au cœur allemand. »

Il précise sa pensée en exposant les faits par lesquels au cours de la guerre se sont affirmées les barbares méthodes allemandes :

« Malgré tout, l'aspect peut-être le plus vain pour ce qui nous concerne; toujours en face du monde latin les profondeurs barbares et démesurés de la Germanie ; toujours ces impressions de masse en face de moyens plus mesurés et étroits, ces masses dévalant de Belgique, ces masses jetées sur l'Yser, ces immensités de combattants que la Germanie versait à une mort certaine. Puis les déluges d'artillerie. Ces immenses tranchées, cette garde montée autour de l'empire et de ses conquêtes. Et cet effort vers l'énorme, comme canons, etc., et cette brutalité, tout ce sang versé, les pillages, le génie non civilisé de la Germanie, un esprit primitif, énorme, premier, cette discipline non point précisément sans âme, mais mécanique, uniforme, antiindividuelle, ne permettant qu^un seul sentiment, un seul effort. Les moyens les

plus épouvantables, aucune peur du sangrépandu; l'horreur des batailles exaltée, aucune humanité, quelque chose de contraire à l'humanité. »

Cette dureté que Nietzsche a tant contribué à développer dans le cœur des Allemands causant maintenant à Emile, qui en voit les sanglantes conséquences, une aversion sans mesure, disciple trop idéaliste que les doctrines du maître admiré jadis vont littéralement tuer et qui a conscience de son rôle de victime, il écrit :

« Très peu de sentiments humains dans les notes et carnets allemands; ainsi en Champagne nos obus jetaient l'incendie, puis tiraient sur les fuyards; noté par un officier allemand : « Je les hais, mais j'admire. » Ces spectacles d'épouvante où l'homme n'est plus rien, où les fléaux monstrueux déchaînés par lui l'écrasent luimême sans pitié, spectacle d'horreur monté par les hommes, le plus parfait que la terre puisse porter, cela dilate l'âme allemande et fait horreur à la nôtre. »

Puis il ajoute :

« C'est bien la barbarie wagnérienne, l'homme inexistant devant ces ^oix simplifiées venues d'une nature infinie. »

Il analyse ensuite ce que l'AUemag-ne a voulu imiter dans les conquêtes de la Rome antique :

(( Idée que la force est le signe de la supério-

rite. Cela, idée venue de l'antiquité romaine, où Ton vit en effet à l'approche de Rome tout s'effriter, s'avilir, et finalement s'effondrer quand arrivaient les lég-ions romaines.

« Les Allemands^ pour beaucoup de choses si précis, se sont contentés des analogies historiques les plus vagues. C'est si étrange cette idée n'ayant pour elle que la longue gloire de la guerre et signifiant quelque chose seulement dans cette mesure où les âmes trop avilies refusaient la lutte et cédaient dès la rumeur des légions, sinon absurde; amplifiée, portée plus loin, n'a aucun sens, aucune signification morale de la force. »

Puis il distingue un second point de vue auquel l'Allemag-ne s'est efforcée d'imiter Rome :

« Autre aspect : l'organisation à la romaine, le génie de l'organisation reconnu comme la marque latine et appliqué à la masse barbare. Les rouages, le soin méticuleux ; cela transformé essentiellement en méthode scientifique. La méthode scientifique, voilà la marque allemande d'organisation qui devait être en regard du grand style romain. Science inhumaine et barbare^ science sans humanité; le style des œuvres latines était d'art et d'humanité. A cet égard, tradition bien plus certaine chez les peuples latins.

Un Style qui fut l'expression de la puissance bien plus que sa condition. »

Et il termine cette longue note, une des dernières qu'il écrivit en 1916, par cette affirmation catégorique :

« Aucune équivalence arec la culture. »

Sur le même sujet on trouve çà et là dans son carnet de guerre des notes comme celle-ci :

(( De la tradition de la guerre comme un sport noble... et comment l'Allemagne n'en a presque rien laissé subsister ; c'est une affaire qu'il faut réussir, tous les moyens sont bons, il n'y a ni générosité, ni honneur, ni pitié, toutes ces parures de la force qui avaient existé surtout en France ; mais délation, espionnage, mensonge ; faire sauter par des traîtres et des espions les manufactures de l'ennemi^ etc., etc. »

Et quelques pages plus loin :

(( Qu'il ne faudra plus nous vanter les qualités morales allemandes comme après 70. »

Pensée qu'il complète par les lignes suivantes :

(( Idée non inexacte que la force est simple et primitive. C'est en ce sens la vertu allemande, quelque chose de primitif que la civilisation n'a pas altéré. »

« La culture allemande » était donc devenue pour lui une expression vide de sens.

De la France, au contraire, il écrit :

« Il n'y a pas eu de jeunesse plus généreuse, hardie, héroïque, digne des pkis grands siècles ; je ne crois pas qu'il y ait jamais rien eu de plus clair, plus résolu, meilleur gardien de la culture française. Une sorte d'unanimité résolue, en même temps capacités, intelligence, loyauté, fermeté ont fait des cadres excellents.

Et enfin, résumant en quelques mots sa pensée sur les deux civilisations en présence sous ce titre : (c Méditation à Vin gré », il écrit :

« Ici s'arrête la masse criminelle, à cette ligne marquée par les fusées et les canons. »

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