‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 36 sur 52 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Étude d'une âme de saint.

Cette étude de la sainteté, Emile se proposait de la faire noo seulement d'une manière générale, mais encore d'une manière très particulière par l'analyse de l'âme de quelques grands saints.

« Quel ne serait pas l'intérêt de quelques bonnes monographies d'ordre intime datant des grands moments de l'esprit humain, des débuts du christianisme : par exemple une judicieuse psychologie de saint Augustin, quelque exacte description de l'âme d'un saint, d'un réformateur, d'un humaniste, d'un artiste.

(( Il faut pour cela le don de l'aiialyse des sentiments et inclinations, de la rencontre de ces sentiments avec les idées et du juste écho qui en résulte.

« Combien de fois chez les saints du moyen âge on voit le monde et le ciel entrer en lutte, continue-t-il, tout en regrettant que ce ces crises d'âme hautes et violentes » n'apparaissent que « sous des formes mal définies. »

11 écrit encore :

« Il faut admettre qu'il y a une nature humaine et que cette nature humaine se révèle avec quelques-unes de ses déterminations principales chez les individus les plus doués en profondeur. De là l'importance des études de psychologie individuelle, qui sans cela serait pure curiosité, tandis qu'elles peuvent donner des indications véritables pour la connaissance. »

Ailleurs il expose comment il comprend ces analyses psychologiques :

(( On ne peut se contenter, quand on raconte les saints, les philosophes, artistes, etc., de leurs habitudes, leurs caractères ; ce n'est pas là qu'est la psychologie instructive, mais elle est dans la façon dont leur esprit s'est rencontré avec le beau, le bien, le vrai, la divinité, la manière dont ils l'ont aperçue, sentie, éprouvée; les indications sont rares, or c'est là ce qu'il faudrait précisément, une psychologie proprement dite des sentiments supérieurs, faite de réalités vécues, éprouvées, de préférence chez les plus

grands, parce que chez eux les perceptions vont plus loin, sont plus révélatrices. »

Dans une autre note il indique un des points de vue les plus intéressants auxquels cette étude pourrait se faire :

« Comment les grands saints ont répandu sur toute la vie chacun principalement une vertu. Saint Ignace, l'obéissance (et, à ce propos, rapprocher l'obéissance avec ses échelons et sa haute source, de l'exaltation et de sa source avec toutes les conséquences qui en découlent), saint François, la pauvreté, une vertu capitale orientée vers Dieu et capable de s'insinuer dans tous les moments de la vie. Les grands saints ont rajeuni et recréé une vie spirituelle. »

Parmi tous les saints, celui dont l'étude approfondie le tentait le plus était saint Ignace.

M. G. Salles explique ainsi cette préférence :

« Ses premières recherches intellectuelles avaient consisté dans des études sur les moyens de discipliner la vie intérieure. De là était venue tout d'abord la curiosité qu'il avait prise à la lecture des livres de Barrés. De là surtout son goût pour les grands directeurs de conscience, tels que Ignace de Loyola. »

L'attrait qu'Emile éprouva pour saint Ignace et qui alla toujours en augmentant remontait à sa sortie de l'École Normale. Un livre assez peu religieux eut sur lui cette influence inattendue : il en retira un vif désir de connaître saint Ignace. Il se procura le livre des Exer-

cices qui l'enthousiasma. « Saint Ignace, déclara-t-il après avoir terminé sa lecture, est certainement un des plus g"rancls génies qui aient existé. » Deux pages ont longtemps conservé les marques qu'il y avait mises : celle qui traite de l'examen de conscience et celle qui traite de l'élection. Les méthodes d'élection surtout lui avaient paru admirables, et c'est peut-être de cette époque qu'il faut faire dater l'estime profonde qu'il a toujours manifestée depuis pour les vocations religieuses ; avoir un jour dans sa vie su choisir délibérément, et en s' appuyant sur les principes les plus hauts, la voie du renoncement lui apparut dès lors comme le plus sublime degré où s'élevait la liberté humaine. Que de fois il me parla de la grandeur du choix raisonnable et libre de ce qui est le plus opposé à la nature et de la beauté d'une vie où de telles élections se renouvellent sans cesse. (( Mais, d'autre part, quel dommage, répétait-il, quand la routine vient à se glisser dans des existences où tout devrait être libre et sublime. » Et c'est en grande partie à saint Ignace et à ses méthodes d'élection qu'il, dut luimême cette recherche délibéré du plus haut qu'il poussa si loin pendant la guerre.

Il n'en resta pas à ce premier contact avec saint Ignace. Il voulut d'abord visiter l'endroit même où le fondateur de la compagnie de Jésus avait prononcé ses vœux, et au retour de sa visite résuma en quelques lignes les impressions qu'il venait d'éprouver. Après avoir fait une description rapide et très elliptique de l'église Saint-Pierre de Montmartre, il ajoute :

« Impression vive que font tous les lieux où il y a eu une rencontre positive entre la haute spiritualité et le monde; vastes et sublimes élans, appel héroïque, espoir de façonner le monde, de le pétrir. Vision sur Paris, étroite enceinte,

capitale de Tesprit et du savoir austère, mais aussi déjà lieu des élégances, des luxures raffinées, de la perdition, centre où affluent l'or et la puissance.

(( Saint Ignace, besoin de conquête, d'héroïsme, ancien chevalier; cette conquête du monde par la spiritualité, sentiment psychologique puissant chez saint Ignace et des grandeurs de l'esprit, de la domination de l'esprit et par l'esprit. »

Deux ou trois ans plus lard, il m'écrivit soudain un jour qu'il était en retraite. Je connaissais trop son besoin excessif d'impressions, à cette époque surtout, pour avoir grandes illusions au sujet du motif qui l'avait poussé en cette circonstance et du résultat qu'il fallait en attendre. Quand je le revis peu de temps après, il m'expliqua que, ayant quelques jours de liberté, il s'était brusquement décidé à aller à Mours, je crois. Il n'avait même pas pris la peine de choisir une retraite destinée à des intellectuels et se trouva ainsi dans un milieu qui n'était pas du tout le sien. Il écouta pourtant consciencieusement les instructions et se promena dans le jardin avec les autres retraitants, qui avaient, me dit-il, l'air si honnêtes et si convaincus qu'il s'était promis pour sa part de ne jamais attaquer ou tourner en ridicule une foi si sincère. Il m'expliqua aussi que, pour ne scandaliser personne, il était parti avant la messe de clôture, prétextant l'absolue nécessité dans laquelle il se trouvait de rentrer à Paris par le premier train.

Il avait pris des notes qu'il conserva soigneusement et dont voici quelques extraits. Il les commence en citant les phrases de saint Ig-nace qui l'avaient frappé le plus :

« L'âme empriso'nnée dans ce corps mortel... et moi, corps et âme exilé dans cette vallée de larmes... » « Dans la plénitude des temps, l'archang-e Gabriel fut envoyé à Marie. »

Puis celle-ci, qui l'avait ravi dès la première lecture :

« Je verrai Notre-Dame et l'ange qui la salue. »

Il étudie ensuite les Exercices, semaine par semaine, étude purement intellectuelle du reste; il cherche surtout à voir la part que saint Ig-nace accorde à l'imagination et aux émotions, et dans quel but il le fait. Il écrit, par exemple :

« Il faut composer à son gré par l'imagination le lieu (de la méditation), à son gré, afin de s'y plaire plus que s'il était imposé, se représenter soi-même toujours présent à ces scènes qu'on imagine, soi-même obscur et chétif, de sorte qu'il y a exaltation de l'individu, c'est pour moi que Dieu a fait cela, pour moi qu'il est venu sur terre, qu'il a souffert, mais il est vrai dans le but de soumettre davantage l'individu à la volonté divine. »

Et il ajoute : « Comparer au culte du moi. » Puis il fait cette réflexion :

« Ces exercices supposent la foi intérieure, une volonté robuste, une nature chez qui les associations d'idées et de sentiments n'ont pas été désorganisées. Chez X... cette désorganisa-

lion a eu lieu, chez lui donc cette méthode n'a rien à faire, pas de possibilité d'indifierence totale. »

Plus tard, dans les notes destinées à son ouvrage de philosophie, revenant^ur ce sujet, il écrira :

« Il ne faudrait pas connaître les Exercices sans avoir la foi ; on ne peut les comprendre ; les arguments ne pèsent plus leur poids.

a Sûreté pour démêler les symboles, les images, les vérités qui sont le plus capables d'agir sur les âmes, les plus marqués de grandeur^ Remarquer cependant lesquels sont préférés, comment est interprétée la souffrance du Christ. Remarquer la libération des formules, le retour à quelque chose de profond ; jamais de mauvais grain, jamais dé formulisme; tout est di/^ect, sûr, profond... »

« Comment chez Pascal il y a la science délaissée par la foi, la raison vaincue; et comment chez saint Ignace il n'y a rien de pareil, accord de la raison et de la foi, les mystères lumineux (texte à citer).

(( Mouvement, allure spirituelle, image de la grandeur, sentiment continuel de la grandeur. Comparer ce sublime avec celui de Pascal, qui est d'un autre ordre et pour ainsi dire sans valeur pratique. »

Ses noies de retraite continuent par l'étude de la méditation du Pk.ègne, une de celles qui l'avaient toujours frappé le plus.

Il écrit :

« Passer d'un roi temporel au roi éternel ; saint Ig-nace recommande la précision dans les choses imaginées. Tout cela suppose la foi ; il faut être sûr que Jésus-Christ appelle ; c'est une façon de déployer ce que chaque croyant porte en lui. Incontestable g-randeur de la comparaison présente. )>

Il poursuit :

« La première semaine a été une purification ; la deuxième doit aboutir au renoncement. Sa grandeur est qu'elle donne à choisir entre le monde et Dieu ; elle présente sous plusieurs formes cette comparaison entre le monde terrestre et le monde divin ; elle les suppose et aussi elle fait passer de l'un à l'autre. Elle montre un trait d'union d'un monde à l'autre. »

11 s'arrête aussi spécialement aux méthodes d'élection, puis relève cette affirmation de saint Ignace :

a II faut que chacun sache qu'il avancera dans les choses spirituelles à proportion qu'il se dépouillera dé son amour-propre, de sa volonté propre et de son propre intérêt. »

Et il ajoute encore : « A comparer avec le culte du moi. ))

2r)4 EMILE CLERMONT

Il termine cette assez longue étude par deux phrases

significatives :

(( Je m'aperçus vite que je n'arrivais pas à me séparer de moi-même... J'avais du bonheur à sentir près de moi la prière d'autrui. »

Le principal résultat de cette retraite fut de lui donner un désir plus vif encore d'étudier saint Ignace, et il se documenta sur les livres les meilleurs pour obtenir des renseignements précis et pouvoir ainsi se former une opinion personnelle. Cette étude ne fut jamais faite complètement ; voici une indication à ce sujet (plan du chapitre sur la religion):

« Religion et sentiment de l'infini. — Attitude générale du catholicisme à l'égard de la mysticité. 11 lui a conservé son caractère de supériorité exceptionnel et sacré. Telle a été l'œuvre de saint Ignace qui a touché très juste et a su s'opposer très nettement à Luther sur ce point essentiel. »

« La volonté de saint Ignace très nette : régler la mysticité, la canaliser, en faire le point de départ d'une organisation catholique hiérarchisée : ne pas l'exclure, au contraire, mais en faire un instrument, un moyen ; ne pas l'abandonner aux inspirations particulières. La première des vertus est l'obéissance. Soldats du Christ contre le démon. Maintien de la personne humaine, de son action, de ses œuvres.

(( Tout autre avait été le courant protestant : Luther, esprit de grande perception métaphysique, plus spontané, plus original, plus personnel. (( Je me sentais très digne », sorte de dignité devant l'infini, devant l'essence du monde, sentiment qui était d'autre sorte que catholique et qui dans un esprit discipliné aurait dû céder, et aurait peut-être cédé. Mais ce fut le contraire. »

Ailleurs, Emile avait fait cette remarque :

(( Luther a senti peser sur lui le' poids du monde, il s^est senti sans Dieu. Ignace, au contraire, n'a jamais senti pareil poids, car pour lui il y avait toujours Jésus. »

C'était donc, comme il le répète à plusieurs reprises, l'obéissance telle que saint Ig-nace l'avait définie et enseignée, qu'Emile voulait tout particulièrement étudier et faire ressortir. Il avait lu avec grand intérêt la Lettre sur l'obéissance adressée par le saint aux scolastiques de Coïmbre, et avait été frappé de la logique rigoureuse avec laquelle étaient tirées les conclusions. « Seulement, avait-il ajouté, après avoir exprimé son admiration, quoique je trouve cela très juste, je ne me sens pour ma part aucun attrait vers l'obéissance. » Le souvenir de cette affirmation prononcée du ton le plus convaincu évoque dans ma pensée l'image d'une scène bien plus récente.

C'était pendant la guerre, Emile traversait Paris. En allant d'une gai^e à l'autre, il raconta avec émotion un trait qui l'avait profondémeat impressionné. Peu de

temps auparavant, il avait dû un jour, pour rejoindre son rég-iment, monter par hasard dans un fourgon d'artillerie. Quelques artilleurs, presque tous mariés et pères de famille, se trouvaient là, soig-nant avec beaucoup de dévouement un de leurs camarades malade. Ils avaient, l'air calme et grave ; voyant monter un officier, ils lui firent place respectueusement, mais simplement. Peu à peu la conversation s'engagea. Où allaient-ils ? — Ils n'en savaient rien. On leur avait dit de monter là, ils étaient montés ; peut-être les dirigeait-on vers Salonique, peut-être vers la Serbie. Ils l'ignoraient.

Pas une plainte, pas une expression de regret ou d'angoisse ne leur échappa. Leur devoir était d'obéir ; ils obéissaient simplement, c'était tout. Lentement, gravement, Emile raconta ceci, puis il ajouta : « Quelle grandeur dans cette obéissance et ce dévouement total ! » Alors, spontanément une question monta aux lèvres de son interlocutrice : « Comment se fait-il qu'on puisse admirer l'obéissance militaire et ne rien comprendre à l'obéissance religieuse ? Le missionnaire qui, sur l'ordre de son supérieur, part pour un pays inconnu et lointain n'emportant avec lui que son crucifix, n'est-il pas aussi grand que l'étaient c^s soldats ? » En d'autres temps, Emile eût peut-être réfléchi longuement devant une telle question ; mais ce jour-là, il répondit aussitôt % « Crois bien que ceux qui comprennent ce qu'il y a de sublime dans l'obéissance militaire comprennent et admirent aussi l'obéissance religieuse ; mais il y a peu dames qui soient pleinement sensibles à la beauté de ce complet renoncement. » Puis il ajouta : « Non, il n'y a pas deux sortes de grandeur morale. «

Ce souvenir de la guerre en entraîne un autre, le dernier se rattachant à saint Ignace. En septembre loio, Emile eut à opter entre son poste d'adjudant de bataillon ot les cours spéciaux pour la formation des officiers. Sous-lieutenant, il serait plus exposé; cette pensée ne

rarrêfait pas. Mais se trouvant peu d'aptitudes pour la carrière militaire, passer cet examen, ne serait-ce pas aller à un échec? Une lettre reçue alors lui rappela une de ces règ-les d'élection qu'il admirait et dont il avait jadis recueilli le texte dans ses notes. C'est de là que je la transcris aujourd'hui :

(( Je me représenterai un homme que je n'ai jamais vu ni connu, et lui désirant toute la perfection dont il est capable, j'examinerai ce que je lui dirais de faire et de choisir pour la plus grande gloire de Dieu et la plus grande perfection de son âme ; puis me donnant à moi-même les mêmes conseils, je ferai ce que je lui dirais de faire. »

Quelques jours après, Emile répondait que le mieux lui semblait être de faire de son côté tout le possible pour rendre le plus de services à son pays.

Il ne tarda pas à rejoindre le peloton des aspirants et, classé parmi « les aptes >), il était, en octobre, nommé sous-lieutenant et quittait son régiment de réserve pour un régiment d'activé déjà reformé deux fois, où il savait devoir être très exposé. Je ne veux pas dire que cette règle de saint Ignace suffit à le déterminer, mais simplement que, en face d'un péril plus grand de souffrance et de mort, il fît délibérément pour l'amour de la patrie une de ces élections sublimes dont la grandeur l'avait toujours attiré ; et que non seulement en rêve et en désir, mais en actes, il sut noblement choisir et vouloir « le plus haut ».

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