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CHAPITRE XXIV

Inquiétudes religieuses. — De la raison et de la foi. »

L'étude de la sainteté devait, par celle du mysticisme, se rattacher dans le plan d'Emile à la question de l'intuition; son but étant de faire une analyse précise des états supérieurs de l'âme :

(( Ce qui manque, écrit-il, c'est une psychologie des états supérieurs. Et ce n'est pas faire une psychologie que réunir comme W. James un grand nombre de documents, pas plus que ce n'est faire l'histoire d'une époque que réunir les textes administratifs ou autres. La connaissance est d'autre sorte.

Avant de donner à ce sujet et sur la religion en général les différentes notes rapidement rédigées par Emile, n'estril pas préférable, pour en mieux saisir la portée, de jeter d'abord un coup d'œil d'ensemble sur sa propre

évolution à ce point de vue depuis sa sortie de Normale en 1905 jusqu'à ces années 19 12 et 1918, où il préparait son ouvrage de philosophie?

Il éprouva tout d'abord pour la relig-ion un attrait fortement marqué, au souvenir duquel il écrivait en 19 12 :

« A 26 OU 27 ans, j'ai perçu avec une grande force la valeur intime du christianisme et j'en ai été touché; mais de. là à croire il y avait un abîme que je n'ai jamais eu l'idée de franchir. »

Vers cette époque il eut semblé par moment peu éloigné d'une conversion tant il vibrait facilement au simple rappel des vérités surnaturelles. Il avoua plus d'une fois que la seule présence près de lui de quelqu'un vivant réellement par la foi le touchait toujours jusqu'au fond de l'âme. Mais pourquoi ne répondit-il pas à ces sollicitations intimes? Pourquoi un esprit aussi droit que le sien ne se porta-t-il pas entièrement vers ce qu'il sentait être le meilleur? De semblables questions ne pourraient paraître embarrassantes qu'à ceux qui n'ont jamais vu de près une âme de dilettante et qui en ignorent la complexité. Combien la conversion devient plus difficile encore quand ce dilettante est un penseur qui cherche à satisfaire à la fois tous les besoins de son âme! et quand, de plus, s'analysant perpétuellement lui-même, il vit dans un état de mobilité incessante et n'ose faire fonds sur ses propres sentiments ! Il écrit :

(19 12) « Le fait même de réfléchir la vie implique à la fois une forte subjectivité tendant à une forte objectivité. Où est le point d^accord? »

Et ce point d'accord, par suite des habitudes de doute systématique auxquelles il avait été formé et dont nous l'avons déjà entendu se plaindre si souvent, il ne pouvait

le trouver sur aucun sujet, pas plus dans le domaine des vérités religieuses et morales que dans les autres ordres de connaissance.

Il ne faut pas l'oublier, une conversion "réelle lui eût demandé.à cette époque de très grands sacrifices, et c'est en partie parce qu'il se rendait compte des profonds changements qu'elle devait amener dans sa vie qu'il réfléchit si longuement. Ceci n'est pas une simple conjecture. Parlant un jour d'un jeune écrivain, je ne sais lequel, qui prétendait avoir été converti par une vision et dont la conduite continuait à laisser beaucoup à redire, il demanda si cette conversion semblait sincère ; puis il ajouta : « Je n'y croîs pas non plus. Pour moi, une conversion doit amener une transformation complète et prendre toute l'âme. »

Un changement radical et profond comme celui-ci ne laissait pas que de Teffrayer. Quelquefois, il disait bien en plaisantant : « Je commence comme saint Augustin, qui sait si je ne finirai pas comme lui? » Mais dès que le sujet était traité plus sérieusement, il se hâtait de récarter ou bien s'en irritait. Un jour, une de ses sœurs, à sa grande surprise, le mécontenta beaucoup. Elle venait de lire dans un auteur spirituel que lorsque Dieu inspirait à une âme le désir de prier pour la conversion d'une autre, ceci donnait grandement à espérer qu'il voulait, par cette intercession, accorder la conversion demandée. Elle ajouta qu'elle avait été ravie de cette- pensée, parce que, étant poussée fortement'à prier pour qu'il se convertît et devînt un saint, elle espérait bien maintenant le voir se transformer peu à peu. Elle s'attendait évidemment à ce que cette naïve confidence provoquât une taquinerie ; mais Emile, cette fois-là, ne plaisanta pas du tout. Son visage s'était assombri et ce fut avec une sorte d'indignation centefiue qu'il protesta au nom de sa liberté de conscience. Pourquoi vouloir à tout prix le convertit? faudrait-il donc que, malgré" lui, il en vînt

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à changer de vie, parce qu'il plaisait à une de ses sœurs de prier dans ce but ! C'est en vain qu'elle lui fit remarquer" que, s'il n'avait pas la foi, il devait lui être absolu- ^ ment indifférent qu'elle priât ou non pour lui. « Non, dit-il, je n'ai pas la foi ; mais je ne veux plus que tu pries pour moi ; cette pensée m'est insupportable. » Dans la suite, il se plaig-nit de Fobstination de sa sœur à divers membres de la famille, leur demandant d'insister afin qu'elle cessât toute intercession en sa faveur. C'était vraiment comme "s'il se fût débattu contre une influence mystérieuse que, malgré lui, il attribuait à cette constante prière. Nous verrons plus loin combien il changea à ce sujet. ^

Ce conflit intime semble avoir atteint son paroxysme pendant le séjour qu'Emile fît à Munich après la mort de Didier. Les pensées que ce coup douloureux avait remuées en lui, sa tendance de plus en plus accentuée vers les études métaphysiques, en particulier ses recherches sur le problème de la connaissance, tout le ramène aux questions religieuses. A cette époque, les notes sur la religion se multiplient dans son journal. Il examine en tous sens les opinions contradictoires, interroge les philosophes les plus divers, puis passe, déçu, jetant sur le papier des phrases inachevées. Enfin, il se tourne vers le catholicisme et en vient même à se poser nettement cette question : « Pourquoi ne suis-je pas catholique ? » ajoutant aussitôt : a Problème qui vaut la peine d'être examiné une fois, peut-être vingt fois, problème à longue portée. »

Puis il répond :

« Mille petites causes agissent, mais pour prendre l'essentiel, voyons d'abord les difficultés d'ordre intellectuel. Ou plutôt d'abord et simplement j'exprime ceci que je ne suis pas

catholique ; cela vaut en fait et en droit ; on ne prend pas et on ne laisse pas la foi à sa guise ; l'ignorance exclue, on est ce que l'on est.

Il se décide pourtant à examiner la question de plus près et constate que les dogmes chrétiens l'exaltent à certains points de vue et qu'il apprend d'eux « infiniment ».

(( Mais quant à leur affirmation dans l'audelà, ajoute-t-il, elle reste pour moi quelque chose qui peut se défendre, mais non pas quelque chose qui appelle la certitude. Or je n'ai point l'esprit à me contenter de ce caractère négatif. Et si j'ai l'impression de grande réalité, devant certaines affirmations catholiques, je me sens en état de défense contre la tendance commune à étendre le sentiment éprouvé jusqu'aux déterminations dogmatiques. Je sens qu'il y aurait lieu à d'autres métaphysiques; je veux du moins que le lien soit clair et d'un autre ordre que celui de l'émotion. Un certain trouble mystique devant des révélations profondes sur la nature humaine ne m'incline pas l'esprit; là commence ma faculté métaphysique, ce n'est point là qu'elle finit. »

C'est toujours la même lutte sous des formes différentes.

A son âme « qu'appelle l'infini », la relig-ion catholique offre une sûre promesse, garantie par sa longue tradition, de contact authentique avec le divin ; mais

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son esprit, imbu de l'idée qu'il faut renoncer soit à toute certitude en pareille matière, soit à ces attraits vers l'audelà, conclut qu'il est plus sage de se résig-ner à ce dernier renoncement, quelque douloureux qu'il soit, et de s'arrêter tristement « au bord de l'infini «.

Le voici donc qui s'écarte du catholicisme, mais ce sera pour y revenir encore, tantôt rebuté par ses exigences, tantôt attiré de nouveau par ses clartés. Aux autres doctrines il dit adieu après avoir constaté leur inanité ; de celle-ci il cherchera toujours davantage à sonder les profondeurs.

Le travail qu'il a entrepris pour soumettre sa sensibilité à l'empire de sa volonté l'j' ramène plus encore ; ne l'avons-nous pas déjà entendu dire que « si on lutte contre la sensualité on prend son point d'appui dans des sentiments qui mènent au christianisme » ?

Conformément à la détermination qu'il avait prise à Munich, il se déclara pendant quelque temps l'adversaire résolu de toute sorte de mysticisme ; mais il s'aperçut bientôt que tous les mysticismes ne pouvaient être mis sur le même plan et confondus dans le même apathème... Sincère comme il l'était, il se décida à étudier sérieusement la question. Il lut, tantôt des ouvrag-es mystiques comme les œuvres de sainte Thérèse et la Montée du Carmel de saint Jean de la Croix, tantôt des ouvrages didactiques, en particulier les lettres de direction de Bossuet, dont il fit des extraits. Un ouvrage qui l'intéressa aussi spécialement fut La Transcendance de Jésus-Christ, par M. l'abbé Picard. En le lisant, il sembla, pour la première fois, comprendre que l'ascétisme chrétien n'est pas purement négatif, mais que l'idéal à atteindre, montré dans la figure du Christ, appBlle, au contraire, les efforts de l'âme vers une perfection et une beauté positives ; cette pensée lui plut infiniment. Il fut surtout frappé par la phrase suivante (pag-e 545) : « L'éguilibre, telle est donc la note la plus exacte des

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vertus du Christ. On ne s'en rend pas compte de suite, ébloui qu'on est par sa charité, ou par sa pureté, ou par sa patience. Mais plus ou contemple son être et sa vie, plus on y aperçoit une discipline et un accord de toutes les facultés, etc. »

Avec sa tante, Emile se mit à lire les Évangiles et écrivit ensuite cette note, à la fin de 191 2 :

« Il y a dans les Évangiles une certaine netteté et pureté de ton qui contraste fort avec toutes les exaltations troubles, même wagnériennes. Celles-ci en particulier, très^ très loin. »

A la suite, il avait ajouté :

(( Déplorable goût actuel de chercher une émotivité dans la Religion. » .

Ailleurs, après avoir écrit de Nietzsche :

« Il a eu de l'aversion pour les Évangiles qu'il trouve doucereux, fades, littérature de petites gens, »

il ajouta :

« Dans les Évangiles, cependant, un son pur et de haute qualité, et aussi une liberté, une variété d'opinions morales qui sent la haute race. »

Plus tard, il écrivit cette réflexion :

(( Dans le Christ, point d'effort vers le détachement, point de luttes, de crises. Ame où la Galilée prolongeait ses jardins. Point de lutte

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entre l'idéal ascétique et le développement spontané, entre la nature et la moralité. »

De Vlmitation, qu'il lut aussi vers cette époque, il avait fait des extraits. Voici quelques-unes des pensées qu'il a copiées dans son journal :

« L'homme a deux ailes pour s'élever audessus des choses de la terre : la simplicité et la pureté. »

(( Si vous étiez bon et pur au-dedans de vous, vous verriez sans nuages et comprendriez toutes choses : un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer. )>

Et du livre lui-niême il écrivit :

« Un livre comme Vlmitation brille toujours avec une fraîcheur incomparable. Les suites et enchaînements de sentiments, indiqués dans l'ordre où elle se meut, sont ceux qu'il faut encore subir. »

Emile ne se contentait pas de lire, il interrogeait très souvent sur ces sujets, et il le faisait généralement à brùle-pourpoint, afin d'obtenir une réponse spontanée. C'est ainsi qu'il demanda un jour assez soudainement si les extases et révélations étaient jugées nécessaires à une âme pouf parvenir à la sainteté et si elle devait regretter de ne pas en avoir. La réponse ayant été négative, « En quoi consiste donc la sainteté? » demanda-t-il ; et quand il lui eut été expliqué qu'elle consistait uniquement dans la conformité et l'union la plus complète possible de la volonté humaine avec la volonté divine, il sembla éprouver un véritable soulagement : « J'aime mieux savoir cela, dit-il. C'est un terrain solide. ^)

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Mais, résolu de n'arriver à la foi par aucune raison d'ordre émotif et n'obtenant pas encore la pleine conviction de l'esprit, c'était une violence de plus en plus grande qu'il faisait souffrir à son cœur, comme le prouvent ces quelques lignes :

(( Chez les hommes de vie intérieure, le rôle de l'amour et le besoin d'aimer devient prodigieux.

(( Il semble que presque chaque sentiment ou chaque rang de sentiment appelle un écho dans une autre âme, appelle à qui se donner. De là l'impossibilité d'aimer les choses et les êtres du monde, qui ne sauraient tout recevoir, de là l'amour divin. Et pour Nietzsche, sorte de désespérance profonde... Car je t'aime, ô éternité! »

Emile lui aussi connaît cette désespérance : la foi seule pourrait réellement le mettre en contact avec celui qui ~ peut tout recevoir et tout donner en se donnant lui-même, et cette foi il ne Fa pas.

(( Mais néanmoins, écrit-il, on pourrait désirer la foi, l'appeler, lui faire place libre, aménager son royaume. »

D'autres pages de son journal contiennent des lignes semblables, non loin de cette confession si saisissante de vérité :

(( Je me sens dans la disposition essentiellement coupable à l'égard du catholicisme; l'insubordination de la connaissance...

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(( Historiquement, continue-t-il, cette insubordination est le premier caractère de la Réforme, surtout dans l'esprit de Luther. Il a fini dans un vague rationalisme diminutif... Luther a déplacé le point où la raison se rencontre avec le divin, mais en fin de compte l'a rabaissé. »

Ainsi condamne-t-il la voie où il erre encore sans trouver d'issue. Deux ans après, toujours sous l'étreinte du doute, il écrit :

(191 3) « Par quoi nous sommes de notre temps... marqués par lui sans nous en rendre compte; cette atmosphère, cette liberté neutre. »

Cependant, de plus en plus, ce sont les fondements mêmes de la religion qu'il cherche à étudier, les preuves de l'existence de Dieu, par exemple; et si ces preuves n'obtiennent pas encore l'adhésion sans réserve de son esprit, il remarque toutefois que « démontrer la nullité des preuves de l'existence de Dieu n'est pas prouver que Dieu n'existe pas. »

■ La preuve qui prend une valeui- particulière à ses yeux est « celle qui est tirée des causes finales ». Il écrit à ce sujet :

« Relier par les causes — et admettre en plus que la liaison de cause à effet n'est pas de pur hasard; admettre qu'il faut toujours des causes — relier par les causes, c'est l'usage certain de la raison; la deuxième affirmation est une gênéralisation de bon sens et d'expérience, et cela

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croissant avec le perfectionnement de la connaissance. »

Puis il se pose cette question :

« Quel est le rôle de la raison dans la conception du catholicisme? Dans la tradition ehré* tienne, deux courants : accord de la religion et de la raison humaine;, c'est la tradition la plus coastante^ la volonté la plus répandue^ la plus longue. En face, l'enseignement plus dur de Pascal ; opposition de la raison et de la foi. D'où ces contradictions? D'abord, et dans leur forme pure et lointaine, d'une idée différente de la raison. Ce qui est au fond de la seconde tradition, c^est la notion d'un usage avant tout métaphysique de la raison; la raison dcxnnant véritablement la connaissance. Or les vérités de la foi ne lui sont pas accessibles : donc, écrasement, destitution de la raison par la foi..

ce La première conception, au contraire, a une notion moins absolue de la raison ; c'est un instrument exact pour connaître l'univers, pour un usage pratique, humain, pour le côté humain du monde. Elle est juste dans Fiinivers donné, elle s'y applique, sV reconnaît, s'y retrouve; et, capable de vérifier l'ordre et la raison du monde, elle est ainsi menée jusqu'à l'idée de la raison souveraine de Dieu. Mais

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ane fois là, elle n*a plus de contrôle sur ce qui dépend de Dieu. Donc un usage humain et pas d'usage divin.

« Cette conception est valable, se tient, se suffît. Mais qu'on remarque alors que la contradiction entre les deux doctrines est moins profonde que d'apparence. Dans la doctrine de Pascal, la raison a au moins le pouvoir de connaître sa faiblesse. »

Et en marge, ces ligues :

(( Il y a tout de même un peu exagération et confusion à rapprocher trop cet usage de la raison avec l'usage de la raison théorique kantienne. »

Plus loin il dira encore :

(( Même en admettant une raison autre que la raison théorique, il est douteux que sa perception soit proprement le divin. »

Ce passage est suivi immédiatement de cette parenthèse :

« A remarquer que saint Ignace prétendait à une vue rationnelle des mystères. »

II est aisé de voir dans cet exposé ce qui répond à la doctrine catholique et ce qui cependant arrête au seuil de la foi un esprit cabré par la no>biaiis m^ee^roplète et faussée des sacrifices qu'elle réclajïie...

En étudiant davantage le catholicisme à ses sources les plus pures et les plus authentiques, il en serait venu,

sans nul doute, à saisir d'une manière plus adéquate le rôle de la raison, non seulement aux confins de la foi, miais sous l'ég-ide de la foi. Il eût entendu nos derniers papes proclamer les nobles prérog-atives de la raison dont la philosophie moderne l'avait découronnée, et il eût trouvé dans leurs enseig-nements une réponse singulièrement adaptée à cette remarque qu'il jette dans son journal :

(( La raison est actuellement très malmenée, elle a fait si longtemps la guerre à la foi que, lorsqu'elle limite elle-même son usage, son autorité, la foi semble l'emporter d'autant. »

En igiS, toujours poursuivant ses réflexions, il écrit : (( Pour parler des rapports de la raison et de la foi, il faudrait d'abord définir la raison. » La définition qu'il en esquisse ailleurs est celle-ci : « Ce que nous appelons raison est une façon de connaître très générale et modifiable qui implique une vérification continuelle par l'intelligence et par le sentiment. »

Il a jeté quelque part cette remarque :

« La raison de Pascal n'est pas une raison scientifique, mais la raison antique. »

Et voici ce qu'il écrit quand il aborde la question religieuse à ce point de vue de la raison scientifique :

« L'opposition entre la science et la foi vient surtout de ce que la religion considère que les choses de l'âme importent infiniment plus que

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les choses de l'esprit, que celles-ci servent peu aux premières. »

Puis il fait cette réflexion :

« 11 est vrai, tout étonne, tout est absurde ; la foi n'est pas plus absurde qu'autre chose, le miracle ne l'est pas plus. Un poussin qui sort d'un œuf, c'est un événement aussi absurde et incompréhensible que la résurrection de Lazare — seulement l'un des phénomènes est conforme aux habitudes, l'autre est contraire à toutes les habitudes de la nature. »

Et voulant marquer les limites de la raison connaissante, il écrit :

(( On croit comprendre ce qui est habituel et ne rien comprendre à ce qui est aussi surprenant, alors que, en réalité, on ne comprend ni l'un ni l'autre. Quel est le phénomène électrique compréhensible? et, pourtant, il faut être un philosophe ou un savant pour savoir précisément que l'esprit s'arrête sans comprendre à quelque endroit, devant quelque application de l'électricité. Et finalement quelle est la liaison causale compréhensible ? Comprendre, c'est être habitué lorsqu'il s'ag-it des phénomènes de la nature. »

Aussi s'étonna-t-il souvent de voir certaines personnes désirer absolument mettre la religion d'accord avec les

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systèmes scientifiques ou philosophiques à la mode. Une

hypothèse scientifique n"annule-t-ellepas la précédente ? un système philosophique ne renverse-t-il pas ceux qui se sont succédé auparavant ? La foi sera-t-elle donc à la merci de ces fluctuations incessantes ? car il fait cette remarque mélancolique :

(( La partie philosophique, ou plutôt Paspect philosophique d'une œuvre est la plus rapidement vieillie^ démodée, passée. »

Son opinion s'exprime encore mieux dans la note suivante :

« La vérité actuellement n'a pas le droit de tomber de très haut ; ce qu'on lui demande en premier lieu, c'est de répondre aux aspirations de tous et de chacun. La religion même se fait insinuante, se plie, fait appel au sens intime de chacun ; s'il y a dans le sein du catholicisme une lignée qui incline en ce sens, il y a aussi la tradition qui ne permet pas le libre examen, qui ne fait venir qu'en second lieu l'assentiment.

« La conformité avec les goûts, avec la nature et les vues individuelles est secondaire ; elle est d'autre ordre que la vérité, qui s'en passe parfaitement et ne s'impose même pas par ces voies. Malgré tout, \e libéralisme s'insinue, et des catholiques môme admettent très bien que la religion soit affaire de choix, qu'on se détermine par des inclinations et des préférences, malgré ce que cela a de très choquant.

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« Pour la raison eile-même, ell^ vient de moins loin, de moins haiit^ il faut qu'elle plaise, qu'elle réponde aux goûts, aux préférences.

« Une vérité d'autre nature que les penchants de l'âme sensible, voilà ce dont nous sommes le plus éloignés. Il faut qu'elle se vérifie par noire sens intime et nos aspirations» »

Il aspirait donc lui-même à cette vérité d'autre nature, cette vérité qui s'impose à l'âme et qui, du même coup^ la libère en l'éclairant.

Il en vient à constater de plus en plus nettement que le rationalisme ne peut lui donner cette vérité.

« Quel sensj écrit-il j en 19 125 quel sens a l'idée de valeur métaphysique en soi si précisément nous avons exclu l'idée de Dieu et l'idée d'une morale absolue ? »

Et, comme conséquence natui^lle, c'<è8t aussi de plus en plus vers les données chrétiennes que se tournent l'attention et les recherches de son esprit. Nous venons de le voir recourir à quelques-unes dès sources les plus puises de l'enseignement religieux, à t'Évang-ile luimême. Mais cette étude qu'il comptait approfondir avant d'en venir complètement dans son ouvrage philosophique aux questions religieuses, cette étude n'avait encore été que très fragmentaires Aussi bien souvent se trompe-t-il complètement sur le sens même de l'enseignement catholique le plus élémentaire, parce qu'il ne le connaît ni dans son ensemble, ni dans l'enchaîniÉ* ment nécessaire et le« rapports des notions entre elles. Il pose, par exemple, cette question : « Si la nature est mauvaise ? » et il répond : « Par rapport à la morale

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catholique, il semble bien que oui », tandis que la doctrine catholique réprouve semblable proposition et établit une distinction essentielle entre la nature telle que D; 'Il !'a faite et le mal que le péché a introduit dans le monde. Dans bien d'autres cas. il int'?rprM^ ainsi des questions de doctrine dans un sens très diiîérent de celui de TEglise et même tout à fait contraire ; de sorte que, ég-arée dès le point de départ, la discussion en perd toute valeur et ne peut l'amener lui-même à une solution qui le satisfasse.

Cependant, l'apreté môme qu'il met dans cette lutte d'idées dont son esprit est le champ clos contribue à le rapprocher d'une relig-ion hors de laquelle il ne rencontre décidément qu'incertitude et ténèbres et à lui faire comprendre ce qu'elle doit être. Il écrit :

(( Qu'est-ce qu'une religion sans une forme et une formule déterminées de divin? Jusqu'ici, et selon moi, ce n'est pas grand'chose. »

Pas de milieu pour lui et tout indique de quel côté il inclinera. De nouveau, le voici qui nous dit, du sein des ombres où il se débat encore :

(( Ce qui est possible, c'est d'ouvrir les voies, de faire la place libre pour ce lieu de l'âme où la foi descendra. »

Il y travaille, plus peut-être qu'il ne le croit, puisqu'il •s'efforce de se dégager des servitudes inférieures et d'acquérir la fermeté d'une volonté maîtresse d'ellemême. Et si ce travail eut ses longueurs et ses défaillances, nul ne s'en étonnerait, le vrai chrétien moins que tout autre. Il sait bien l'effort que demande toute vertu et il comprend les immenses difficultés que rencontrent ses frères encore privés des lumières, |des espé-

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rances, des forces surnaturelles de la relig-ion. Cependant, il les voit aidés sans le savoir par les grâces que Dieu accorde à tous, mais surtout à ceux qui cherchent avec droiture la vérité et la justice :

(( Dieu nous fait souvent du bien sans nous le montrer, dit Bossuet ; il aura l'éternité pour nous le dire. »

Cette parole, d'une vérité si profonde et si touchante, paraît bien s'être réalisée pour Emile, une lente christianisatjon s'opérait au plus intime de son être et le secours de la prière, que, dans un jour d'org-ueil, il avait rejeté, exerçait sur lui une puissante attraction. C'est ainsi qu'un soir, en 19 13, à l'heure où l'ang-élus venait de sonner, il alla retrouver dans une allée du jardin sa sœur qui s'y promenait seule, celle précisément dont les prières avaient, quelques années plus tôt, pesé si lourdement sur lui. Il lui demanda si elle priait ; puis il se mit à marcher silencieusement à côté d'elle, sans vouloir l'interrompre, comme si, ne sachant pas prier, il eût aimé, du moins, se sentir enveloppé d'une atmosphère de prières.

A peu près à la môme époque, il écrivit dans son journal cette phrase sig-nificative, prouvant à elle seule sa croyance invincible au monde surnaturel :

« Moins sensible aux dogmes chrétiens qu'à cette montée formidable de prières. »

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