CHAPITRE XXV
Du monde «urnaturel. — Du protestantisme, du déisme, de la mysticité sans foi.
Ce coup d'œil d'ensemble sur le mouvement des pensées d'Emile permettra de pénétrer plus facilement le sens exact de ses notes sur la religion. Le premier problème à résoudre est évidemment celui de la réalité d'un monde invisible et supérieur avec lequel la religion doit relier rame. En présence de ce problème qui Tang-oisse, Emile écrit en 1912 :
(( La question demeure de savoir si cet attrait de l'esprit correspond à une réalité, ou bien est une illusion. Y a-t-il un monde de la haute spiritualité? L'idée de substance, d'infini est-elle une vérité, ou bien est-elle une simple construction comme le voulait Locke ?
(( Il est certain que la profondeur d'esprit est une marche dans le sentiment et dans l'idée vers
une certaine vérité du monde qui n'est pas l'immédiate, qui se déploie sous l'autre, et c'est une indication pour ceux chez qui cet attrait est très fort.
« Cette question, quoique jusqu'ici d'ordre intellectuel, se lie étroitement à la question du renoncement; c'en est la transposition dans l'ordre moral. Le renoncement en est la suite logique, la recherche du monde des substances et de l'infini. »
Dans ses notes de philosophie, revoyant ce problème en vue de l'exposer à d'autres esprits, il le creuse davantag'e, et pour ea trouver la clef, H interroge le christianisme :
« Du monde de la vie spirituelle.
<( Que là est l'efFort de tout esprit de culture. Montrer que cela répond à un besoin profond des âmes à un moment donné, un revêtement spirituel du monde où les aspirations du temps trouvent leur emploi ou leiïr repos. Tel essentiellement le christianisme, un monde où trouvent à se déployer et à vivre les aspirations spirituelles.
« Insister sur le christianisme qui est l'exemple le plus facile des choses spirituelles, parce qu'il n'y a personne qui n'ait sur lui quelques vues. Montrer le monde spirituel chrétien; non seulement ciel, enfer, paradis; mais les rapports
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arec Dieu par la prière qui dégage des événements du monde, met au-dessus... de plus les buts de la vie hiérarchisés, mis dans un rapport avec l'absolu, par là même grandis, ennoblis, sortant de leur ligne matérielle, le mariage par exemple; de même le travail... un contact avec l'absolu pour les meilleurs, un reflet pour les autres, des chants, des fêtes, un sens du réel et de Vaction dans le réel. Toute une hiérarchie, tout un univers superposé à l'univers de la vie commune et matérielle, ce beau manteau de spiritualité que le christianisme a jeté du haut en bas de la vie. Une parure légère, un cristal. Indépendamment de ses prescriptions une autre vie de l'âme !
(( Or, soit par influence ou hérédité chrétienne, soit plutôt par nature propre, il est des personnes pour qui une telle vie au-dessus de la vie, superposée à la vie, est une nécessité absolue ; elles ne sauraient s'en passer.
« Cette vie spirituelle se définit en fonction de la vie commune; je n'entends pas nécessairement par là la vie grossière, la vie sans littérature, sans théâtre, sans musique ; non, il s'agit d'autre chose, d'un autre sens secret, d'un besoin continu d'une vie de Fâme, un sens frêle et caché des destins. La vie commune telle que je l'entends ne se définit qu'en fonction de
LE PHILOSOPHE SlQ
cela par opposition, et des personnes ainsi douées ne sauraient se contenter de la vie commune.
« D'où un accroissement de valeur humaine. »
C'est surtout en face de l'idée, terrifiante pour lui, de la mort qu'Emile se pose cette questionTTc Y a-t-il vraiment un au-delà ? »
(( OÙ poser son regard? écrit-il ; toujours la grande question, sur l'homme qui descend au tombeau. »
Or son reg-ard, lorsqu'il se pose sur la tombe que pour lui n'éclaire pas l'espoir, s'assombrit et se glace. Il sent alors « ce voisinage du néant, ces grands appels du néant ; immenses coups d'aile noirs dans le beau crépuscule limpide et apaisé ».
Et cette perspective du néant final lui cause un véritable tourment :
« Il est des gens qui, toujours et d'abord, jettent les yeux sur ce qui borne en chaque sens et limite la vie ; et il est bien certain que c'est un long tourment, quand on a de telles dispositions, de ne rien apercevoir et rencontrer par delà... Penser à la mort comme à une grave et capitale entrée dans le néant, la mort pénètre la vie, elle devient trop importante, trop essentielle, trop violente...
(( La mort jette de longues ombres nocturnes sur la vie ; en revoyant après l'impression