‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 39 sur 52 · EMILE CLER-MONT · texte numérisé non relu

EMILE CLER-MONT

qu'elle a faite, la vie semble un tableau aux lumières mêlées et violentes. »

Et "Ce tourment de l'àme continue, quoique la sensibilité se soit déjà pacifiée, au moins en un sens, comme il en convient dans ces lignes :

« Que la mort facilite les chemins de la mort ; que d'abord et dans l'enfance elle apparaît comme monstrueuse^ lointaine, étrangère, horrible; mais à voir mourir ceux qui vous tenaient de plus près, elle devient proche et familière ; peu à peu les avenues s'aplanissent, elle peut même devenir aimée. »

Puis ses vues s'élèvent eacca'e et la pensée de la m€»rt lui devieût un secours €j[ui Vaide à établir en lui le règae de la volonté.

(( Je souffrirais, écrit-rl, à la pensée d^approcher de la mort en étant encore soumis aux désirs du monde. Je ne puis dire exactement pourquoi, mais toutes les fois que je pense à la mort, à . un lit de mort, à mon lit de mort, à mon tombeau, le vœu de me libérer de f'escîarage des désirs uie vient au cœur arec une absolue nécessité. Il me semblerait mourir trop jeune si je mourais avant de m'^être démaii-lotté, délivré de cette pesanteur. »

Cette mort donc il en accepterait la perspective maintenant sans trop de révolte s'il savait bien à quoi elle conduit ; mais l-e FedoutaMe mystère dont elle reste

©nveloppéo à son regard réveille par moments toutes ses auciennes impressions d'épouvante. Analysant ce qu'il en éprouve et ce qu'il en voit chez les autres, il écrit en 1912 :

« L'extrême nervosité devant la mort, la profonde impression devant le spectacle de la mort, la révolte, le sentiment d'injustice, le désordre dans les âmes — il semble que ce soient des sentiments d'origine presque récente. On ne voit guère ces extrêmes de sensibilité à ce sujet dans les siècles antérieurs au XXX® siècle.

« Des causes sont faciles à indiquer ; mais cette histoire de la s;ensibilité est trop peu faite en général pour qu'un tel diagnostic ne soit pas plein d'hypothèses.

« L'idée de la mort comme l'açcomplissemeot de la vie s'est enfuie ; la mort, même naturelle et tardive, semble toujours un coup subit, injuste, immérité.

« l\ eai certain que l'affaiblissement de ta foi contribue à cette disposition.

« PKis de pessimisme général peut-être. Moins d'acceptation devant la vie et par suite moins d^acceptalion devant la mort.

« Non pas seulement que l^afiînement nerveux de la culture moderne rend la douleur plus sensible, mais d^une manière générale en croyant

supprimer la douleur on en a rendu le choc plus formidable. Dans notre vie la mort est une étrangère. »

Bienheureuses à ses yeux, les âmes à qui la foi permet de supporter sans fléchir de telles réalités. Un jour même cette exclamation lui échappa :

« Je comprends que si on a la foi on se fasse moine et on passe la vie dans les austérités, ne serait-ce que pour s'épargner les doutes, les tourments et les remords de la dernière heure. »

La pensée de cette heure suprême et décisive ne le quittait g-uère, et lui sug-gère des pages comme celle-ci :

(( L'idée de la mort, de la brièveté de la vie, du néant final de tout effort, des espaces éternels — écrase la vie quotidienne, au point que chez ceux qui en ont une représentation authentique et profonde, cette vie semble impossible^, éclate; tous les moments, tous les mouvements en sont une base trop fragile pour contenir ces pensées, les supporter. Il le faut cependant. Le problème conscient ou inconscient de toute culture véritable est dans l'accord de ces termes presque opposés. Toute haute philosophie. Lai religion catholique apporte une solution à cette difficulté, ou, ce qui est mieux peut-être, une série de solutions graduées selon le rang et les capacités ou aspirations de chacun. L'absolu du

renoncement et ses degrés. D'autre part un sens mystique capable d'auréoler et de spiritualiser les actions les plus grandes et aussi les plus ordinaires de l'existence. »

Qu'il le voulût ou non, le mouvement même de ses pensées le ramenait constamment vers la religion, et, malgré sa résolution très ferme de ne mêler à ses recherches intellectuelles aucun élément d'ordre sentimental, son sens artistique lui aussi le poussait vers le christianisme ; sous ce titre :

« De la g-randeur esthétique du christianisme ou du christianisme comme inspiration d'art »,

il écrivit :

« Il y a un grand art chrétien, se déployant sur un fond tragique et infini de la nature humaine. Il y a un art d'analyse chrétienne g-uidé par la notion d'âme et dirigé du côté des fatalités de la nature.

« Il y a aussi une délicatesse, une subtilité des sentiments dans l'ordre de la tendresse, de l'amour, dues au christianisme. Il a été créateur dans cet ordre. Il a fait distinguer des plans, des degrés, des profondeurs, des arrière- fonds divins à des sentiments humains, complexité, souplesse, enrichissement.

« Il y a un drame chrétien de l'âme perdue ou sauvée. Émergeant du drame il y a la musique et la poésie de l'âme purifiée. »

Ailleurs il fait cette constatation :

« L'individualisme lui-même et la vie selon la nature sont devenus plus difficiles depuis que le christianisme a enrichi et compliqué l'individu et la nature. »

Ici une question semble se poser d'elle-même? Emile se sentait attiré vers la religion et même vers le christianisme; mais était-ce bien dans le sens du catholicisme et du catholicisme romain que cette évolution profonde se produisait? Bien des notes données dans les chapitres précédents ont déjà en partie résolu ce problème. Il est à propos toutefois (et l'étude du traité de philosophie d'Emile nous y amène naturellement) de l'examiner plus complètement encore.

Nous l'avons déjà vu, ce n'était pas le protestantisme qui l'attirait; (chez les esprits protestants) « Orgueil insondable, décider du bien et du mal, et de l'essence des choses par ses vues propres. L'Église catholique a su maintenir une théorie sévère. »

Ailleurs il établit ce parallèle :

(( Ignace et Luther. — Bien montrer les deux attitudes difïérentes : laisser l'impression que Luther a rabaissé, vulgarisé le divin ; sectes innombrables; or l'idée d'un choix libre entre diverses religions et diverses façons d'adorer Dieu est ce qu'il y a de plus contraire au sentiment religieux d'adoration. »

Gomme formes religieuses autres que le catholicisme romain pouvant répondre à son désir d'au delà et d'infini, je ne vois donc que le déisme ou un certain mysticisme vague ou bien encore peut-être un catholi-

cisme adouci, libéral, moderniste. Or sur ces trois formes sa manière de voir est exprimée à plusieurs reprises et sans ambages.

Au sujet du déisme, il écrit en 1918 :

« Montrer chez Renan une tendance croissante à aller vers une divinité iiiipersonnelle, à admettre cependant une providence, à voir Dieu comme l'union du bien, du beau, du vrai, à en parler à sa guise, suivant ce qui convient, ce qui agrée; tendance de Michelet aussi. Il faut le dire, cela a été l'occupation noble des gens cultivés de toute la moitié du siècle de se communiquer l'un à l'autre ce qu'ils pensaient de Dieu. (Michelet après diner). On lui ajoute une qualité, on lui en enlève une autre, suivant ses conceptions personnelles. Montrer cette familiarité, cette médiocrité, ce bon goût, cette idée que la raison révèle ce qu'il y a de mieux, comme une faculté chargée de ce soin. C'est bien ce qui domine dans le choix de la religion; plaît-elle ou ne plaît-elle pas? »

Parlant encore des qualités que les déistes attribuaient ou enlevaient à Dieu, il cite cette phrase de Renan dans Ma sœur Henriette : « Elle craignait que je refuse à Dieu la personnalité », et il ajoute :

« On ne pourra bientôt plus lire de telles choses sans en rire. »

Il avait déjà écrit en 1912, à peu près dans le même sens :

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« Un grand mépris pour les chercheurs de relig-ion. Que veulent-ils de plus?... Une religion nouvelle, parce que l'ancienne ne leur suffit pas, une religion à la mode?... C'est tout ce qu'on peut imaginer de lâche et de médiocre. Une religion a leur goût, à leur convenance, qui ait juste la dose de sentimentalité mystique qui leur convient et la dose de raison qu'euxmêmes croient avoir... Vouloir que les choses essentielles, vraies, absolues, soient à leur mesure, à leur fantaisie... Tout cela dégoûte... »

Dans cette note déjà il attaque au passage la sentimentalité mystique sans fondement, mais combien plus encore ailleurs, ici par exemple (février 191 3) :

« Cette religiosité sans idées claires, mysticité sans foi, une des plus lamentables conquêtes de notre temps!... C'est une mode de dix ans; cela ne durera pas davantage. Et au sens psychologique, c'est une perversité. Qu'on compare cette littérature actuelle avec le Génie du Christianisme; là c'est une exploitation littéraire de la religion; la religion prêtant à de belles créations esthétiques, à de beaux développements, à de <( belles proses », etc. C'était déjà fort superficiel. Actuellement on va bien plus avant; ce n'est pas un plaisir littéraire esthétique, extérieur; on va jusqu'à la mysticité, on veut se donner les sentiments chrétiens les plus

aig-us, les plus subtils, les plus exacts, — pourtant sans être chrétien, sans conséquences intellectuelles ou morales, par dilettantisme; et cependant avec sincérité, car on est persuadé que ce n'est nullement un jeu, qu'au contraire là est un état d'esprit supérieur, éminent, libéré, faisant participer aux plus hautes réalités; en fin de compte que la religiosité est supérieure à la religion. Tout cela résidu de Renan. »

En novembre 1912, il s'était élevé déjà contre « cette sorte de sensualité mystique qui est actuellement la relig-ion des hommes sans foi », et il avait entamé le procès de cette

« Crise actuelle des sentiments religieux, la plus vaine qu'on ait jamais vue; une lassitude de l'esprit critique; quelque chose de mystique dans l'esprit, mais un mysticisme sans objet, une religiosité^ la plus vaine chose du monde, même pas un déisme. Et pourtant cela point faux, au contraire authentique, réel, souvent d'un beau son... mais voilà... sans objet. »

Plus loin :

« Il faudrait en finir avec un mysticisme sans foi; il est besoin de quelque chose de plus dur dans l'esprit... De Pascal on apprend à avoir des positions nettes, à faire des sacrifices. »

A la suite d'une critique de la mystique moderne, (( creuse et sans contenu », il avr écrit :

« Pég-uy, lui, penche vers un contenu catholique, mais penche seulement — - singulière position moderne des sentiments mystiques auxquels les habitudes de la raison refusent un sens positif et un contenu, sorte de luxe de Fâme, pailleté, dangereux, phosphorescent, susceptible de créer une émotivité artistique. En somme, bien peu de chose. »

Dans la marge il ajouta, sans doute un peu plus tard : (( A vrai dire, Péguy ne penche plus, il a versé; il a pris la seule position nette, franche, honorable, plus nette que celle des chrétiens philosophes et mondains. »

De Péguy il écrira aussi dans son carnet de guerre : (( Transformé au jour de sa mort; un point final à son œuvre ; tout à coup complète, détachée de la matière, détachée des .choses terrestres, signée; un ensemble clos, vivant, achevé. »

Il fait ailleurs cette remarque très juste :

« Le mysticisme chrétien et en général le christianisme a formulé, et par là ramassé, groupé une foule de tendances désorganisées qui erraient auparavant par le monde, non accommodées au monde, il leur a donné une direction, »

Il considère donc la foi comme un heureux préservatif

contre les abus de l'émotivité religieuse,' abus qui lui inspirent fort peu de sympathie :

(( Du petit mysticisme. — Une certaine fadeur mystique, un certain fondu des sentiments à leur limite extrême, un flou, une demi-aurore mystérieuse, une facile détente des idées passant de leur forme arrêtée et dure à un certain yague en apparence plus compréhensif. Tout cela fort répandu actuellement, pour beaucoup d'esprits le signe même de la hauteur de pensées et de sentiments, cependant chétif, médiocre, à peine un résidu laïque des fortes déterminations religieuses. »

Et encore :

« Le mysticisme moderne semble pessimiste. Ce n'est pas une floraison du monde, spontanée, c'est bien plus souvent le besoin d'âmes souffrantes qui alors aiment les formes dures, les oppositions, les contrastes. »

Ailleurs :

(( La fadeur mystique actuelle et même la religion façon actuelle sont un trop facile écho des besoins du temps. »

Il n'y a pas que la fadeur mystique qui lui déplaise, les exaltations violentes lui sont encore plus suspectes et les réformes relig-ieuses basées sur de telles exaltations lui paraissent à la fois creuses et fallacieuses. Parlant

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des hérétiques et des schismatiques, contre lesquels rÉg-lise a dû lutter, il écrit :

(( Peu d'entre eux sont des inventeurs... peu d'entre eux sont des intellectuels, et le lien entre leurs éblouissements lointains et les conseils précis et pratiques est souvent inexprimable en termes clairs. Peu sont capables d'une spiritualité propre; leur besoin de spiritualité se précise et se formule par la parole chrétienne qu'ils croient comprendre d'une façon plus directe et meilleure. »

Après avoir montré que cette exaltation de l'âme au contact de la haute spiritualité de l'Évangile avait été, lorsqu'elle n'était pas disciplinée, la source « de toutes les révolutions et des schismes et des révoltes >, il ajoute :

« L'Ég-lise a été admirable en tout temps dans l'art de g-raduer la spiritualité, de distribuer à chacun ce qui lui convenait, suivant son rang, sa tâche. Elle ne pouvait cependant aller jusqu'à réserver l'Évangile. »

Si donc il trouvait qu'il fallait « en finir avec un mysticisme sans foi, il comprenait aussi qu'il ne fallait pas dans la religion même placer les élans mystiques individuels au-dessus des principes de la foi.

(( Ne pas considérer les exaltations mystiques ou esthétiques ou intellectuelles comme le plus haut point de la pensée de la religion ou de l'art ; ne pas considérer qu'il en est nécessaire-

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ment ainsi ; ne pas laisser penser que tout enthousiasme spirituel a un contenu, que ces sortes d'intuition dans l'absolu ont par ellesmêmes une valeur. »

C'est pourquoi dans l'étude qu'il voulait entreprendre du clerg'é français il comptait faire ressortir clairement son attitude vis-à-vis du mysticisme, attitude qui lui était complètement sympathique : le mysticisme n'est pas interdit, mais il est contrôlé, et l'inspiration individuelle ne s'élève jamais au-dessus du dog-me ou de l'obéissance. Par cela encore la religion est préservée de cette anarchie qu'il considérait comme un si g-rand mal. Mais comme, d'autre part, il savait admirer les purs élans d'une âme sincère chez qui le sentiment peut aider la foi, mais n'en prend jamais la place ! Il écrit par exemple :

« Je me souviens d'un jeune prêtre, un paysan, me disant qu'il n'avait eu que de loin, de très loin, la présence du Christ; mais qu'il s'était montré à lui dans les derniers lointains de sa conscience le jour de son ordination. Touchante vérité, sincérité admirable. Je crois pouvoir me représenter ce lointain éblouissement dans une âme un peu fruste à ce jour capital, une lumière au delà de toutes les lumières, une brève vision sur le royaume ; des clartés de son âme se rejoignant en lui avec tout ce qu'il savait de profond sur la nature humaine et sur les au-delà du monde. »

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