CHAPITRE XXVI
Du catholicisme adouci. — Des rapports entre la philosophie et la religion. — Dernier plan de roman.
Les sympathies qu'Emile refusait au déisme et au mysticisme vag-ue où allaient-elles? vers les catholiques romains ou vers les modernistes? C'est la dernière question à examiner. Voici comment Emile y répond en septembre 191 1 :
« Quant aux efforts catholiques qui consistent actuellement à faire une place dans le dogme à l'usage moderne de la raison, à protestantiser le catholicisme, à adoucir, à voiler, à diminuer, c'est revenir à une vieille erreur, et pour mon compte si j'étais catholique je serais anti-moderniste décidé. Ce n'est point là que l'accord doit se faire entre la foi et la raison. »
Il ajoute en marge :
« Le catholicisme, d'une manière un peu
rude, choquante peut-être, a su maintenir ce principe que la foi n'est pas à la disposition de la raison ou des misères humaines. »
Puis il continue :
(( Ceci avant tout me déplaît dans le protestantisme qu'il est un effort rationnel dans une direction fausse. Peu s'en faut, certes bien peu qu'il ne fasse le gros bon sens individuel juge de la religion ; à côté de cela et peut-être comme conséquence, la notion d'un usage purement moral de la religion. Le sentiment des distinctions dans tous ses usages a manqué au protestantisme. Aucun sens des différents emplois de la raison, des différentes valeurs même des raisons individuelles. Comme conséquence, point de tradition, point de bénéfice du passé, point d'agrandissement par l'histoire, à peine s'il reste quelque chose des plus sublimes contacts. »
Et dans la marge il ajoute :
(( Regarder de près le rationalisme de Luther, le comparer à Pascal; aussi à saint Augustin et à Bossuet de ce pohit de vue. »
En 1912 il écrivait dans le même sens :
(( Attitude de la jeunesse intellectuelle à l'égard du catholicisme : « Je ne me sens pas (( attiré ou attirée de ce côté, en ce moment du
« moins... J'ai d'autres tendances. » L'idée d'un choix en ces matières et d'un clioix suivant les préférences de la sensibilité, les penchants, les goûts, signale un vrai dérèglement d'esprit... du moins le fait que cela puisse se dire couramment sans étonner personne. Le fond est un grand mépris non seulement pour la religion, mais pour la vérité en ces matières. »
Et, en marge, il ajoute : « En d'autres temps, cela paraîtra scandaleux cette liberté accordée aux esprits sans compétence. Il faudrait, dans ces matières, retourner la notion du respect. C'est une idée très étrange que chaque jeune esprit ait à se déterminer suivant ses préférences ; en fait, soit ; mais en droit, quelles notions en découlent 1 »
Dans ses notes de philosophie, il écrit :
« La religion catholique a ce mérite de maintenir ridée que la vérité dernière est d'autre nature qu'humaine. Tel est le sens, telle est la grandeur, telle est la force de sa tradition.
« Elle a travaillé à maintenir encore en quelques esprits, et comme une tradition vivante, cette opinion que les vérités supérieures et métaphysiques ne sont pas à la merci des inspirations individuelles et ne relèvent pas du bon sens de chacun, ce qui répond en tout cas à
cette opinion psychologique très fondée que la nature, les caractères et la valeur de ce qui est sacré ne sont pas relatifs au savoir intellectuel. »
Quand on lit de tels passag-es, ne semble-t-il pas qu'Emile n'est plus si loin d'admettre ces a déterminations dogmatiques » qu'en un autre temps il rejetait, de demander au Maître divin de l'Évangile ce que nul autre maître, il nous l'a dit, n'a pu lui offrir, d'accepter même ce magistère de l'Église dont il a su apprécier la sagesse, les grandeurs et les bienfaits ? N'a-t-il pas compris cette belle vérité qu'il note dans son journal : « La plus haute indépendance est la soumission à ce qu'il y a de plus haut » ?
Pourquoi donc ne s'est-il pas posé nettement sinon comme catholique, du moins comme partisan du catholicisme, alors qu'il écrit dans ses notes de philosophie : « En chaque cas, laisser apparaître la supériorité de la « tradition catholique » ? Il me semble pouvoir répondre d'abord qu'il ne voulait pas prendre rang officiellement avant d'être arrivé lui-même à une conviction qu'il pût croire pleine et définitive.
En attendant, il continue ses recherches où s'accroît son admiration pour les maîtres de la pensée catholique, en particulier pour Bossuet. 11 écrit à son sujet :
« Montrer la raison dans le grand clergé français ; elle était dans leur manière d'être, dans la tenue de leur pensée, dans leurs principes d'éducation, dans la solidité de leurs jugements, dans leur méfiance à l'égard du sentiment et des évidences sentimentales. Là et aussi dans une justification terrestre des dogmes est la partie rationnelle possible de la religion. »
Il est aisé de retrouver ici les caractères de ce qui l'attire et aussi de ce qui lui reste sujet d'étude.
Une autre raison, d'ordre différent, l'empêchait de se joindre ouvertement dans la vie publique au parti catholique, raison tout entière formulée dans une phrase de son journal en igiS; bien que singulière au premier abord, elle est, en réalité, facile à expliquer :
(( Beaucoup de sympathie pour le catholicisme, peu pour les catholiques en g-énéral. »
Que reproche-t-il donc à certains catholiques ? Surtout de ne pas mettre assez leur vie en rapport avec leurs croj-ances, de ne pas chercher à devenir des saints, de se contenter d'une honnêteté naturelle, sans renoncement et sans vie intérieure, ce qui en fait, nous dit-il souvent, et l'expression n'est, ce me semble, pas de lui, des (( catholiques pitoyables ». Vers la fin de 1912, il avait écrit :
(( Il faut bien se rendre compte et ne jamais oublier que les arguments qu'on décoche contre la plèbe catholique ne valent rien contre saint Ignace, Pascal ou Bossuet. En fin de compte ne valent rien contre la doctrine. ^
Son admiration et sa sympathie allaient donc aux plus aug'ustes représentants du catholicisme, mais il n'en avait aucune pour ceux qui n'étaient g-uère catholiques que de nom.
Dans son plan de roman, il écrit, d'autre part, confondant un peu, selon la tendance actuelle, et comme le montre clairement la seconde partie de la phrase, la vie supérieure de l'âme au sens purement humain du mot avec la vie surnaturelle :
« Beaucoup sont pieux et n'ont jamais eu le
sens profond, riche, générateur de la religion ; beaucoup touchent à l'art, s'y intéressent, créent eux-mêmes, jouent, exécutent et pourtant y sont étrangers profondément ; d'autres, au contraire, sans talent d'exécution touchent l'âme. — Maurice avait le sens de l'âme des choses en général et, ce qui est plus rare peut-être, l'âme vivante au bien. »
Une âme vivante aux vérités relig-ieuses, cherchant le sens profond de toutes les pratiques de la religion et en alimentant sa vie intérieure, voilà ce qu'il eût voulu trouver dans chaque catholique ; mais, sur ce point, son exigence était, il faut bien le reconnaître, trop absolue pour être entièrement réalisable, les vérités de foi dont s'alimente la vie surnaturelle échappant précisément, à moins de cas exceptionnels, à cette vive perception par l'esprit et par le sentiment dans laquelle il voyait une réelle supériorité. Dans ses notes de philosophie, il écrit encore :
(( Il faut marquer en outre que le besoin de spiritualité plus ou moins grand dans la morale, de haute vie spirituelle dépend de la qualité morale des esprits ; ils vont plus ou moins loin dans ce sens, chacun selon son rang. »
Cette idée de la hiérarchie des esprits et de leurs aptitudes supérieures avait d'autant plus large place dans les théories d'Emile qu'il éprouvait en lui ce besoin de haute vie spirituelle toujours inassouvi. Mais je ne crois pas me tromper en attribuant à Nietzsche ce qui, dans ses appréciations, prend un caractère de dureté et de dédain pour les petites âmes, la plèbe des esprits qui lui
semble vouée à une irrémédiable médiocrité. N'est-ce pas Nietzsche qui fait à la relig-ion le sing-ulier reproche de donner un reflet de spiritualité à des existences misérables qui en elles-mêmes ne sont rien dans l'ordre des valeurs ?
Une nuance de même genre se retrouve à la fin d'une note de juin de 191 3, où Emile confesse la valeur sans ég-ale de la religion au simple point de vue du plus noble apanag-e de l'humanité :
« S'il devait y avoir une disparition totale de la religion, en France par exemple, cela m'apparaîtrait comme un événement déplorable... cela à cause de la diminution certaine de la valeur humaine, ce qu'il est de plus précieux. Attitude difficile à justifier quand on ne croit pas et qui ne s'accorde qu'avec cette idée que ce n'est point la religion même qu'on apprécie, mais la forme par laquelle ont le plus de chance de se maintenir une culture supérieure des sentiments, un regard sur la condition humaine et au-dessus de cette condition, un sens des valeurs supérieures, des sentiments illimités, de la vie profonde du cœur. Toutes ces choses bonnes auraient mille chances de disparaître. Voilà ce qui fait craindre, mais il y a tout un bagage médiocre. »
Il est très probable que, échappant de plus en plus à l'emprise de Nietzsche, Éi^iile en serait venu à supporter même ce bagage médiocre qui accompagne forcément tout ce qui est mêlé d'humain. Lui qui avait découvert des héros dans les hommes du peuple se battant à ses
côtés, comment n'aurait-il pas compris que ces héros pouvaient réaliser un autre idéal, le saint, ce chefd'œuvre propre de la relig-ion ?
Tout ceci se relie très intimement au sens profond du plan d'//i Memoriam. Ce plan, il est facile de s'en rendre compte, n'est que l'enveloppe d'une étude philosophique sur « les états supérieurs », selon son expression, et ses héros sont, au fond, des symboles, des idées personnifiées. Maurice, le philosophe rationaliste, Clara, l'âme mystique, représentent, à n'en pas douter, les deux attraits opposés de l'âme d'Emile, ces deux attraits au conflit desquels nous avons si souvent assisté.
C'est donc par l'analyse de ce plan que nous parviendrons le plus sûrement à connaître lequel des deux l'emportera finalement sur l'autre, dans la conscience du penseur tout au moins. L'étude de ce plan nous révélera encore l'attitude d'esprit d'Emile vis-à-vis du catholicisme, pendant la guerre surtout.
Tantôt il écrit que Clara était offensée de ce que Maurice ne considérât la relig-ion que comme « un ornement du monde », tantôt il lui fait souhaiter ardemment que Maurice devînt pieux, et il ajoute « qu'elle semblait le désirer infiniment ». Ailleurs il écrit que Maurice et Clara avaient tous les deux les doctrines de Pascal, avec, de plus, chez Clara « un surcroît merveilleux ». Il y avait donc entre eux une base d'entente, mais c'étai* tout. En relisant ceci, Emile ajouta (l'écriture est différente) ce mot poignant :
« Lui semble chercher en gémissant. »
Plus loin :
« Maurice avait atteint la perfection raisonnable, accordant droit à tout ce qui existe et surtout à ce qui est infiniment précieux, comme ce sens du sacré et la tradition religieuse de Clara. »
Et plus loin encore :
a La religion est un joyau, la merveille du
monde. »
Mais puisqu'il voulait précisément étudier dans ce roman « les rapports d'une attitude positive avec le monde mystique », quels doivent être, d'après lui, ces rapports ? Pour répondre à cette question je n'ai qu'à indiquer la simple et noble intrigue qu'il a esquissée dans son plan : Clara, dont le nom s'est trouvé plusieurs fois au cours de ce récit, est fille d'un peintre, du maître de Maurice. Tous les deux (c sortent de l'art ». Mais tandis que Maurice a l'esprit positif, Clara possède au plus haut degré le sens du sacré et de grands dons mystiques. Elle est attirée vers la vie religieuse ; d'autre part, elle aime Maurice. Pendant quelque temps elle hésite, croyant à la possibilité d'une « union dans la foi ». Mais l'abîme qui sépare leurs deux natures est trop grand : Maurice ne se convertit pas : elle ne peut l'épouser. Alors, entre l'amour divin qui l'appelle au cloître et son amouv pour Maurice commence une lutte douloureuse. Elle ne peut entrer au couvent « avec ce grand mensonge » d'un amour humain qui la partage :
« Dans ce cas, — remarque Emile -;- contrairement au thème ordinaire de l'entrée au couvent par amour, c'est un oubli par amour de sa destinée, une nouvelle alliance avec les choses terrestres. »
Et cette alliance, à cause de sa nature et de ses désirs, est « conçue par elle comme une faute, comme un péché ». Et Emile ajoute :
« Chez elle alors, silence de la foi ; plus d'effusions mystiques ; une désespérance profonde. »
Que va faire Maurice? J'avoue que je n'aurais pas deviné la conduite héroïque qu'Emile va lui donner et qui nous entraîne si loin, si loin d'Amour promis. Maurice « maudit sa force séductrice et se sent instrument de mort pour un être révéré ». Il faut donc « qu'il remette Clara dans la voie droite de sa nature et de sa destinée », et il doit pour cela, quelle forte expression empruntée au vocabulaire de l'ascèse chrétienne, faire disparaître la créature. Donc, lui, créature, obstacle, doit disparaître. Il pense d'abord au suicide, mais Clara elle-même le retient : « Cela n'est pas permis », ditelle. Et sur ces entrefaites, la guerre éclate, « un g-rand drame naissant de cet autre drame et le dépassant » ; Maurice la salue comme une libératrice et s'offre à cette mort qu'elle lui annonce et qui sera telle qu'il la lui faut : le sacrifice dans toute sa noblesse.
« A cette heure-là, poursuit Emile, grand branle-bas du monde, veillée des armes et toutes les légions en marche, et les déchirements, les adieux partout, partout ; alors, en ces heures les plus solennelles qui aient été vécues, les plus grandes choses en question, en péril, une fièvre d'héroïsme dans toute la France. »
C'est à cette heure-là, à cette heure sublime, que Maurice va dire adieu à Clara. Elle s'incline d'abord légèrement en avant, puis elle se redresse peu à peu et Maurice la revoit telle qu'il la désire : « une sainte de vitrail, grandie, redressée, ayant retrouvé sa fermeté » .
Sans doute elle lui dit qu'elle préférerait mourir ellemême, car Emile ajoute :
« Il lui expliqua qu'il fallait bien qu'elle vécût avec tout ce trésor sacré. »
Et cependant il dit encore :
(( Il faudra qu'elle ait bien compris qu'il ne reviendrait pas et que c'était à cause d'elle. »
Du front Maurice n'écrira qu'une fois ; il fera son devoir jusqu'au bout, pourtant sans s'exposer inutilement au dang-er, car, dit Emile :
(( Il ne veut, ni ne choisit la mort ; mais l'événement étant tel, on sent qu'il va mourir. »
Puis il tombera pour la France à la bataille de la Marne :
« En cet instant suprême, prédestiné, glorieux — être mort là, en ce lieu des destinées, à l'heure sublime — à cette heure critique du monde — mort élu parmi les morts. y>
Tel est le couronnement donné parElmile à l'évolution de son héros qui, après avoir renoncé à Clara, se sent « poussé vers la sainteté et poussé vers la mort », couronnement qu'il exprime encore par ces deux phrases caractéristiques :
(( Jusque-là, Maurice avait admis le sacré ; maintenant il se sacrifie pour lui. »
(( Maurice aspire à la sainteté — voit celle qui était sainte s'en écarter — alors, sentiment qu'il doit disparaître. »