‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 41 sur 52 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Recherches morales. — Analyse de la conscience moderne.

Le plan d'In Memoriam ne fut composé qu'en l'été de 191 5; mais les idées qu'Emile y expose sont si clairement le résultat des recherches faites en vue de son traité de philosophie qu'il m'a semblé ne pouvoir mieux le placer qu'en cet endroit. Ceci permettra de suivre plus facilement l'évolution de son esprit et de voir comment lui, «ce fils du plus grand doute », ne pouvant pénétrer encore dans ces « jardins mystiques », qui lui paraissent maintenant si beaux, jug-e qu'il est de son devoir de tout sacrifier jusqu'à la vie, pour conserver aux âmes qui le possèdent ce trésor sans prix qu'est la relig-ion ou, selon sa propre expression, pour « sauver la sainteté ».

Il reste à parler des notes de philosophie d'Emile concernant directement la morale. Dès son séjour à Munich, en 191 1, il avait, sous l'influence de Nietzsche, et surtout de l'ouvrage intitulé Par delà le bien et le mal, cherché à se dégager peu à peu des idées courantes pour

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pouvoir aborder ces questions avec « le maximum de liberté possible )). Il arriva toutefois peu à peu à cette conviction : « que la liberté totale, complète de l'esprit est un mensong-e ».

Quel que fût son désir de parfait désintéressement, il n'était pas non plus sans se demander, et avec quelque inquiétude, s'il apportait à ces recherches les dispositions essentielles selon lui : un réel désir de connaître la vérité et la plus complète probité intellectuelle.

<( Ce serait une question pour moi, écrit-il, de savoir si je suis vraiment tourmenté par les problèmes moraux... J'ai du goût à exercer une faculté qui se meut aisément, qui notamment s'émeut aisément; et de plus avec justesse, je crois, et qui volontiers recherche dans ses propres richesses des éblouissements pareils à ceux qu'elle rencontre souvent parmi les pensées de quelques autres.

Un peu plus loin il ajoute, se jugeant lui-même :

« Doutant, curieux, toujours menacé de ne l'être plus. Retombant sans cesse, même parmi mes doutes, sur une sorte de continuité et de profond art intérieur. »

Ce besoin involontaire d'être artiste, même dans des recherches aussi graves, lui causait quelque scrupule et il s'efforçait de s'en défendre.

« Aversion pour les doctrines qui considèrent la morale comme un art, quelque chose de médiocre, d'égoïste, de limité, de contenté. Une

œuvre d'art est un objet égoïste qui réclame de grands soins, et où tout s'achève, se termine, qui doit se suffire, qui a ses contours. Faire le bien en artiste, dilettantisme inévitable : l'art alors l'emporte sur le bien ; c'est une supériorité inutile, et je ne puis apercevoir autre chose que quelqu'un content de soi. »

Quant à l'objet qu'il se proposait dans cette étude, nous le trouvons d'abord exposé dans la note suivante :

(( La grande question morale sous son aspect intellectuel sera celle-ci : Où arrêter, où poser son regard? Que l'homme lui-même par la nature a été placé à un certain point de vue du monde; son regard, son œil se pose à un certain point de l'infmiment grand et de l'infîniment petit. »

Une note plus long-ue, sorte de plan de son traité, nous renseignera davantage :

« Questions de morale. — Questions de méthode.

« Peut-être débuter en montrant ignorance sur le bien et le mal, et terminer ce premier paragraphe par le caractère pathétique de ce point de la connaissance. Les jardins du bien et du mal près toujours du berceau de la race.

« Cela avec une volonté de clarté et de liberté,

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s'adresser à des esprits libres, qui ne veulent pas d'obscurité dans ce domaine ni de révélation. Construire avec des éléments terrestres, et si c'est impossible, du moins connaître les autres éléments au juste.

(( Sans esprit systématique, apporter de côté et d'autre des doutes, des réflexions, des tentatives de connaissance et de vérité. La clarté et l'ordre sont déjà une conquête.

« Très brièvement indiquer la différence entre les degrés de morale : les confusions, les domaines se mêlant. Rapports de la métaphysique et de la morale, question capitale, essentielle.

« Morale religieuse tout entière fondée sur la métaphysique, morale de l'utilité n'a au contraire,aucun rapport avec la métaphysique. »

Là encore, ce n'est pas une doctrine qu'il pense formuler, ce n'est même pas une attaque qu'il veut dirig-er contre les doctrines morales, et en particulier contre la morale catholique ; il écrit au contraire :

« Rêverons-nous d'une si grande aventure que de délivrer la conscience humaine de l'idée de péché? Une tâche splendide pour des débutants. Mais je n'ai point d'enthousiasme pour ces entreprises.

« A l'égard du péché et des notions chrétiennes (idée du mal moral, pureté, péril de l'âmej.

je ne me sens pas d'hostilité décidément. Si je veux les soulever comme un pan de rideau, c'est pour la liberté plus grande de l'esprit simplement. »

Ailleurs, luttant en quelque sorte avec ses doutes, il écrit encore :

« L'idée d'une délivrance par un amendement intérieur a-t-elle encore un contenu? Pour nous, sceptiques et pessimistes, nous ne le croyons guère.

(( Quoi ? les terreurs de l'au-delà ? s'en soucie qui veut bien. Le mal de l'infini ? sans doute, sans doute I Aux esprits qui en sont tourmentés le mieux est d'offrir une répondance, un écho, un moyen de vivre, grand mal si l'on veut, grande noblesse aussi. Il y a le péché, mais faut-il être démodé pour s'en prendre au péché, et même aux notions religieuses. »

« Donc, rien à changer, rien de grand, rien de vaste I »

Et plus loin :

(c L'idée d'une grande, d'une profonde réno vation intérieure nous est étrangère. Plutôt l'idée d'un accommodement. »

Mais il lui est impossible de se résigner à cet accommodement, et il en vient même à faire ce singulier aveu :

a: Pourquoi n'êtes-vous pas chrétien? Je ne pourrais plus délibérer sur le bien et sur le mal. La plus haute tentation, la plus vaste, la plus dang-ereuse... Revenir donc à ces jardins, à ces endroits mystérieux et défendus. »

Ainsi de son propre aveu, les difficultés d'ordre moral lui semblent entre le christianisme et lui une barrière plus difficile à franchir que les difficultés d'ordre intellectuel.

Ailleurs encore il écrit :

(( Tous les problèmes moraux restent encore posés, ou peuvent être examinés en fonction de la nature ou de la grâce... Mais ne peut-on pas rompre cette opposition? N'y a-t-41 pas place pour une autre vue sur la nature ? »

« Peut-être, mais dans un sens non chrétien... ^rec gœthien plutôt. Y a-t-il dans le christianisme une théorie de l'achèvement de la nature par la grâce? »

On peut regretter qu'Emile, après avoir posé cette question, n'en ait pas cherché la réponse et n'ait pas eu ainsi l'occasion d'étudier de près cette doctrine de l'achèvement de la nature par la grâce, qui est le principe môme de l'ascétisme chrétien.

Du moins, lui semblait-il que susciter en d'autres esprits un désir de lumière était un devoir pour lui. Aussi écrit-il :

(( Quand on volt la longue suite de mensonges dans tous les degrés de culture venus d'un

critérium défectueux de la vérité d'ordre métaphysique, on voit bien que ce serait faire une œuvre bonne que de porter là un esprit de discernement.

« Qui donc fera cette subtile critique, actuellement la plus capable de débarrasser le monde des faux dieux ? »

Ailleurs, il écrit encore :

« Qu'il y a une tâche à accomplir; de la distinction, de la clarté dans les jug-ements moraux.

(( Combien de drames de conscience, à tous les étages de conscience sont nés simplement de notions fausses ! »

Et il se pose cette question :

« Quel est le contenu de la conscience morale actuelle? :s>

question d'autant plus opportune selon lui que :

« On est frappé de la médiocrité et niaiserie de la plupart des questions morales soulevées dans la presse, au théâtre, etc. Pour quelqu'un habitué aux recherches morales, il est évident que les arguments s'entrecroisent dans une profonde obscurité, dans un local sans air ; qu'on ne remonte jamais aux sources et aux principes. »

Examinant de plus près le problème, il analyse comme il suit la conscience moderne :

« Analyse de la conscience moderne. — Il faudrait préciser ce qui, dans des esprits modernes, correspond à ce déracinement hors de la religion et de la métaphysique. Un certain goût mystique évidemment qui a cherché sa satisfaction dans l'art. »

Il expose dans les lig-nes suivantes la méthode à suivre dans ces sortes d'analyses :

« Utilité de l'analyse morale et en quoi elle consiste : à trouver la maxime véritable des actions et des jugements moraux; chose délicate dans une conscience morale complexe et chargée comme est la nôtre. Du reste, sur laquelle on se trompé aisément même dans les cas simples; dans les actions qu'on loue, soit dans le présent, soit dans le passé, combien sont souvent ignorées les raisons véritables du mérite, non qu'on ne puisse les apercevoir, car, au contraire, une fois découvertes, tout le monde s'y ralliera aussitôt ; mais il faut une certaine expérience délicate de cette sorte d'analyse pour tomber juste. )5>

Il désire que chacun exerce, pour connaître les motifs qui le portent à louer ou à blâmer une action, sa propre faculté d'analyse, afin de ne pas se faire illusion sur un point aussi délicat, œuvre très difficile selon lui :

« Une action morale actuelle n'est pas psycholog-iquement simple ; mais c'est, au contraire, un désordre inexprimable, un fouillis de notions mal jointes, souvent contradictoires, une forêt inextricable.

(( Une action morale catholique a, au moins, cet avantage d'être claire, d'être intellectuellement épuisable, une fois donnée la doctrine ; commencement, deg-ré, perfection, motifs, tout est ordonné et compréhensible, suivant un plan limpide. Mais prenons un acte moral quelconque accompli suivant la morale non strictement catholique, suivant la morale commune, que de notions y sont mêlées, accueillies malgré des origines opposées et une diversité extrême de nature I

(( Il faudrait s'entendre sur ce qui est bien ou mal, et l'on ne sait plus, et indéfiniment. On le sait bien, dans ces discussions il y a toujours un point où la nuit commence, où l'on entre dans les ténèbres. »

A ce propos, Emile, dans sonjournal, en 1912, analyse long-uement, trop longuement même pour que je puisse citer le passage en entier, cette phrase dite par une petite fille de 8 ans à une religieuse garde-malade :

« Quand vous étiez au couvent, votre devoir était d'aller à la messe; maintenant, votre devoir est de ne pas y aller. »

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Et il commence son analyse par ces mots :

(( Un abîme de réflexions devant cette parole. »

Admettant le fait que la petite fille répète ce qu'elle a entendu dire, il se demande au nom de quels principes on peut faire un devoir rigoureux à une religieuse de manquer la messe pour ne pas retarder d'une demiheure les soins à donner à un enfant simplement délicat.

({ Exprimée par la supérieure du couvent, écrit-il, cette idée est compréhensible ; elle est logique particulièrement si cette religieuse est envoyée par la supérieure : en soignant l'enfant, en veillant sur lui, elle remplit un devoir saint, voulu par celle qui, pour elle, représente le Christ ; elle prie encore.

« Mais chez les parents du malade, l'idée devient tout autre chose. Quoi au juste? Que s'y mêle-t-il d'abord d'éléments chrétiens ? »

Il se demande si les parents considèrent le devoir d'obéissance de la religieuse ; mais, dit-il, a cette idée ne les regarde pas ».

w Et, surtout, la notion de la valeur sainte de l'obéissance chrétienne n'est pas communément comprise ni répandue. Toutefois, ajoute-t-il, l'appel à cette notion de la part des parents, fait de bonne foi, constituerait un cas psycholog-ique plus compliqué, surtout de la part

d'incroyants. Mais, que ne voit-on pas dans ces domaines ? »

Poursuivant son analyse, il finit par conclure qu'au fond, dans le jugement des parents, une seule idée compte, c'est qu'il y a contrat. Mais alors pourquoi ne pas être franc avec soi-même? Et il termine par ces lig-nes qui résument bien sa pensée :

(( Cette notion est déjà par elle-même complexe ; un vulgaire contrat de salaire créant l'idée d'un devoir total, devant lequel tous les autres devoirs s'effacent, même ceux qui pour une religieuse constituent les obligations essen^ tielles de son état. Avec, à l'arrière-plan, l'idée que d'une religieuse consacrée à la vie morale on peut attendre plus encore que d'une autre,

« On voit donc s'entremêler des notions qui n'ont aucun rapport propre entre elles et qui finissent par former l'idée d'un devoir rigotireux. Sans compter le caractère choquant, indécent de ceux qui veulent qu'il y ait un devoir à bien les servir, qui ne voient pas ce qu'il y a d'inconvenant à mêler une notion de valeur absolue, la conscience, les dieux, à leur bien-être particulier. Qu'on y pense, n'est-ce pas quelque chose d'immense, de stupéfiant? y>

Emile voulait étudiera la fois la conscience chrétienne qui se laisse attaquer, à son insu, par des principes étrangers au christianisme et la conscience laïque qui sait moins que toute autre par quels principes réels

elle est §:uidée. Après avoir déjà vu au sujet de la religion ce qu'il pensait de la morale catholique et ses exigences à son endroit, il nous reste maintenant à voir ce qu'il pensait de la morale courante qui ne s'appuie sur aucun principe surnaturel.

Dans cette étude il faut, je crois, tenir compte un peu de son tempérament personnel, épris de perfection, d'idéal et d'héroïsme. A ces nobles tendances, la poursuite de la sainteté correspond éminemment ; aussi l'attira-t-elle dès qu'il se fut dégagé des illusions des sens. Mais à qui n'a pas la foi les routes qui mènent vers la sainteté sont fermées. Emile s'en aperçut vite et eut souvent des accès de désespoir devant « ces beaux jardins » qui lui étaient interdits. Il se retourna alors du côté de la morale qu'on lui avait enseignée ; mais elle ne répondait à aucune des aspirations profondes de son âme ; aussi, dans un mouvement de révolte, il se proposa de jeter par terre et de briser ce moule étroit qui gêne l'âme sans la façonner à rien de sublime. Du reste, il fit toujours à ce sujet une distinction capitale : certaines vertus sont absolument indispensables au bon ordre d'une société ; il va de soi qu'elles doivent être conservées ; fl demande seulement qu'elles soient présentées alors pour ce qu'elles sont, comme vertus sociales. L'homme, dit-il, n'a pas le droit de demander davantage à l'homme. Une conscience particulière n'a rien à imposer à une autre. Par conséquent, si lui, par exemple, préfère la morale grecque, pourquoi ne se formerait-il pas d'après elle, tant qu'il ne contrevient pas aux lois de son pays? Et pourquoi n'adopterait-on pas généralement la morale grecque avec son développement harmonieux de toutes les facultés, son amour de la beauté et son sentiment d'une liberté très haute en face de tous les destins contraires ? Pourquoi pas cette morale plutôt que la morale laïque courante sans élan, sans noblesse, sans idéal?...

LE PHILOSOPHE ÔOD

(( Qu'y a-l-il de haute spiritualité dans la morale pratique? »

se demande-t-il, et il répond :

« Pour cela, il paraît assuré que le grand effort moral a toujours été une pénétration plus grande des deux sphères. Tel a été aussi le grand effort du christianisme, une pénétration de la vie par la haute spiritualité : pureté, charité, fraternité, vie de l'âme, tous ces principes pouvaient rayonner jusque dans le détail de la vie; ils se trouvaient susceptibles d'une exacte application pratique ; de là leur force unique et la grande révolution qu'ils ont entraînée. Ils étaient susceptibles de degrés, c'est-à-dire de se dégrader par nuances. Ils avaient aussi un côté de vérification humaine et séculière.

. (( Le christianisme est peu pratiqué, même parmi les nations chrétiennes. Cela est d'évidence courante. Les vertus d'hommes modernes sont à peine chrétiennes.

(( Il y a eu d'autres spiritualités que la spiritualité chrétienne qui se sont insinuées dans les préceptes de la vie courante et ont laissé des traces, notamment la spiritualité stoïcienne.

(( Or quand on discute de problèmes moraux particuliers, il faudrait savoir de quoi l'on parle; apprécie4-on d'un point de vue chrétien, d'un

point de vue d'utilitarisme social, d'un point de~ vue stoïcien ou païen? Voilà ce dont il faudrait se rendre compte d'abord, mais nul n'y songe, sauf ceux qui, par profession, sont chrétiens et qui l'emportent conséquemment tout de suite par la netteté de leur attitude. »

Et il résume en cette brève note la manière mélancolique dont le problème se pose à son esprit encore obscurci par le doute :

(( A choisir entre une doctrine religieuse toujours de cinquante ans en retard et une morale laïque qui compte plus de prédicateurs que de fidèles. » - -

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