CHAPITRE XXIX
Dernières années. — Nouvelles aspirations vers Fart. — Souffrances morales.
Les recherches d'Emile, en vue de ce traité de philosophie, occupèrent la majeure partie de son temps pendant les deux années qui précédèrent la guerre ; nous n'avons qu'à rappeler les événements extérieurs de son existence à la même époque avant de chercher à savoir dans quel état d'âme il se trouvait au moment précis où la guerre éclata.
Parmi ces événements, il en est un surtout dont il convient de dire un mot ici : ce fut la candidature d'Emile pour le g-rand prix de littérature de l'Académie. Beaucoup de critiques- considérant Laure comme un chef-d'œuvre et les encourag-ements lui ayant été prodig-ués de toutes parts, il semblait vraiment pouvoir compter sur les sufFrag-es des académiciens, aussi sa déception, surtout après sa seconde tentative pendant l'hiver de 1918-14, fut-elle très vive. Je ne transcrirai pas toutefois
les pages de son journal, où tout ce qui se passa à cette époque pour lui est raconté en détail, car c'est uniquement l'histoire de son âme que je me suis proposé de faire, et l'influence que les événements extérieurs ont eu sur sa vie morale est le seul point de vue auquel jaie à les considérer ici. Et, d'ailleurs, lui qui, pendant la guerre, écrivait de son héros : « Maurice est maintenant au-dessus de tous les drames », à combien plus forte raison devait-il être lui-même à cette époque au-dessus de ce qui fut non un drame, mais une simple déception ! Moralement, l'épreuve lui fut très bonne et, autour de lui, on s'étonna de la patience et du calme avec lesquels il sut prendre cette déconvenue. Voici ce qu'il en dit dans le style plein d'humour qui lui était habituel pour ses lettres de famille :
(( Je regrette de ne pas l'avoir écrit plus tôt à la suite de la lettre reçue à Paris après mes avatars académiques et qui était pleine de profondes réflexions sur l'incapacité où nous som- 1 mes de juger les vraies conséquences et valeurs des choses humaines.
« Malgré que de telles considérations, par un côté, ressemblent beaucoup à celles du renard de la fable devant les raisins, renard élevé en philosophie et religion, elles ont aussi leur, vérité positive dont il faut apprendre à se contenter. Il est certain que parmi les difficultés de carrière que j'ai éprouvées, celle qui m'a causé le plus vif désagrément et même désolation, c'est mon échec à l'agrégation ; et, cependant, c'est à lui, me semble-t-il, que je dois tout ce.
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que j'ai fait depuis et peut-être ce que je ferai dans la suite.
(( A vrai dire, pour le prix de l'Académie, je ne me soucie plus du tout de l'aventure; parfois, un certain ressentime^^t me vient à l'esprit, puis je n'y pense plus.
« Ici, même vie calme, retirée, solitaire, méditative, cloîtrée, édifiante, où tu me vois progresser à chacune de nos rencontres, de même tante Louise. »
Il ne se laissa pas plus décourager qu'irriter par cet échec et se consacra seulement d'une manière plus exclusive à la philosophie, qui l'attirait davantage et où il pensait devoir mieux réussir. Pendant ces deux années, il passa son temps soit à Montaig-u, soit dans le Midi, soit encore à Sèvres, avec son ami M. Georges Salles, ou enfin à Paris, chez son frère.
Une de ses grandes joies fut la naissance de son neveu Guy, surnommé «Moineau», auquel il témoigna toujours la plus vive- affection. Il aimait beaucoup les enfants et de nombreuses pages de son journal sont consacrées à l'étude qu'il en faisait.
Au commencement de igi^, il s'occupa beaucoup de Guy, qui tint une grande place dans son existence. Il jouait avec lui, assistait à sa toilette et l'observait atteativement. J'ai trouvé dans son journal la page suivante sur la (.(. Toilette de Bébé » :
« Immédiatité d'impression ; toilette du soir ; avant de le coucher, on le débarbouille; dès qu'il a de l'eau sur la figure, il crie ; on enlève
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l'éponge, il ne crie plus ; on la remet, nouveaux cris ; juste le temps du supplice.
c( Mis debout devant une cuvette pour se laver les mains ; étonné qu'on lui permette cette opération qui fait son bgnheur ; se demande ce qui arrive, plonge les mains dans l'eau d'un air apeuré; puis, quand la petite main s'enfonce, il relève la tête avec des éclats de rire; même opération pour l'autre main ; ensuite, une joie. Puis désespoir quand on enlève la cuvette, cris perçants, cris affreux ; cela n'a aucune importance ; on ne s'en soucie pas plus que s'il ne criait pas ; ce désespoir se termine tout à coup par l'approche d'un nouveau plaisir. »
'Et plus tard, sur le front, l'oncle Emile n'oubliera pas plus Guy que Guy ne l'oubliera ; et, à chaque passage à Paris, si bref soit-il, il voudra revoir son cher neveu et la petite sœur qui devait être sa filleule. Et maintenant encore Guy parle souvent de son oncle Emile. Il ne comprend pas bien comment il se pourra qu'il ne revienne jamais, et il demande « quand son oncle Emile ne sera plus mort qu'on lui dise que Moineau a continué à beaucoup l'aimer pendant ce temps-là ».
De plus en plus Emile cherchait à simplifier son existence extérieure; au lieu de faire des voyag-es, le plus de voyages possible, il s'installait seulement de manière à travailler librement et avec activité. La vie qu'il menait chez notre tante en particulier était tout à fait calme et rég-ulière. Lui-même, dans la lettre que j'ai citée plus haut, la qualifie « d'édifiante », ce qu'il ne dut pas faire sans un sourire.
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Les habitants du villag-e, qui ne le connaissaient guère que pour le voir passer à biryclette ou descendre à la poste, lui accordaient cette sorte d'estime que procure à la campag"ne le fait d'être tenu pour un travailleur aux habitudes sobres et régulières. Il passait beaucoup de son temps avec ma tante, lisant et causant avec elle et la mettant au courant de ses pensées et de ses projets, car le besoin de sympathie, le désir d'être compris et encouragé était extrême chez lui. Très souvent, le soir, vers II heures, il redescendait de sa chambre, où il s'était retiré de bonne heure pour travailler, afin de lire à son complaisant critique ce qu'il venait d'écrire et lui demander son avis. Il recevait facilement toute objection et n'en rejetait point sans la discuter, ce qui montrait combien il était sincère dans sa recherche de la vérité.
Cette simplification extérieure correspondait très exactement aux efforts qu'il faisait pour arriver à se pacifier, selon le plan que lui-même, sans espoir du reste de le réaliser jamais, s'était tracé en janvier 1912 :
(( Des jours égaux, unis, paisibles, voilà ce que je n'aurai jamais. Il les faudrait pour cela si vides, si vides que je ne le peux pas imaginer. Tout ce qui y entre y entre pour les troubler. L'amour et l'amitié même ne peuvent y entrer que pour les troubler. »
Et ensuite plus explicitement :
(( Être maître de mes goûts, de mes idées, des images qui m'entrent dans l'esprit, me maintenir sur le plan d'idées où je voudrais vivre, n'être pas dépendant de l'extérieur, de moi-
même, me gouverner enfin, voilà ce que je ne peux pas; ce qui serait pour moi la paix et sans doute le bonheur. Mais, parce qu'il n'en est pas ainsi, j'ai le sens toujours très réel et très vif d'un certain ordre de fatalité. »
La vie par elle-même lui offrait peu de satisfaction :
(( Je ne suis réellement pas, écrit-il, de ceux que la vie contente ; ce qu'on entend par la vie, son train quotidien, ses relations, sa monotonie, sa diversité, rencontres, conversations, incidents. Véritablement, je suis un étranger. »
Il ne cherchait pas à se mêler à ce qui se passait autour de lui et s'isolait de plus en plus ; il devenait, pour employer sa propre expression, a spectateur. .de sa propre vie », ce qu'il explique ainsi :
(( Xon au sens de se regarder vivre, mais sentir que le courant de l'existence qui emporte nécessairement, qui reprend chaque matin devient de plus en plus quelque chose d'étranger, quelque chose qui a longtemps duré, dont on n'attendait pas une si longue durée. Une répugnance à agir, à compter sur sa vie pour entrer dans la réalité d'une action. »
Cette solitude qu'il affectionnait ne devait pas êlre complète, sans quoi elle devenait une véritable souffrance.
C'est encore à M. G. Salles que j'emprunterai les détails suivants :
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« Bien souvent je l'ai entendu m'exprimer quel grand effort exigeait de lui l'accomplissement de sa tâche quotidienne ; c'est avec peine qu'il reprenait chaque matin son ouvrage à l'endroit où, la veille, il l'avait laissé. Peu à peu l'entrain revenait. Mais s'il n'avait pas ensuite, pour se délasser, la société d'une personne qui lui était chère, s'il se retrouvait seul avec ses réflexions, il ressentait bien souvent une profonde angoisse.
« Pour rendre ses pensées légères, il avait besoin d'une afl'ection, de la société de quelqu'un qui le comprît ; c'est pour cela qu'il avait finalement renoncé à la solitude et qu'il demeurait, la majeure partie de l'année, soit à Montaigu, auprès de sa tante, soit ailleurs, dans la compagnie de son frère ou dans la mienne. »
Pourtant cette solitude complète, il la recherchait parfois, et au sujet de la souffrance qu'elle lui imposait M. Salles écrit : -
« Alors qu'il demeurait dans un village des environs d'Hyères^ je suis allé passer deux jours avec .lui. — Nous y avons fait ensemble quelques promenades, mais nous sommes surtout restés de longues heures assis sur un petit promontoire d'où l'on domine le beau golfe. Il m'y a entretenu de ses derniers travaux et je me rap-
pelle avec émotion ce magnifique défilé d'idées et d'imagres passant dans ce vaste décor.
« Avant ma visite, il était demeuré là seul pendant deux ou trois mois, et comme je lui demandais quelles y avaient été ses distractions, il me répondit : « C'est d'aller me promener sur (( le bord de la mer. J'y saute de rocher en (( rocher, je fais des ricochets sur l'eau... C'est « puéril , mais c'est aussi bien mélancolique. « Il faut, je vous assure, beaucoup de courage « pour résister à un pareil isolement. »
(( Au moment de mon départ il devint très sombre et il me dit tristement : (( Si une autre (( existence était possible, croyez bien que je la « mènerais volontiers. ))
Ce qu'il cherchait dans la solitude, dans l'absence momentanée de toute sympathie, il le dit dans les lig-nes suivantes :
(( Pousser à l'extrême les tendances profondes de sa nature, se mettre seul en face de l'univers, le connaître suivant sa sensibilité, s'y sentir comme un étranger, un passant dédaigneux qui promène les yeux sur l'auberge où il est par hasard tombé, se sentir capable du grand dégoût, de la grande pitié, d'une mélancolie souveraine et pure. »
Quelles tristes pensées l'assiégeaient lorsqu'il était insi livré à lui-même ! il voyait devant lui :
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(19 12) (( La perspective lointaine et pourtant certaine de jours énormément tristes. Il y en eut déjà de tels, beaucoup de tels; que n'ai-je connu ?
Et rappelant ces souvenirs mélancoliques, il écrivait :
<r Ces visions du passé qui s'appellent l'une l'autre, -qui s'éveillent comme un triste feu d'artifice éclairant çà et là des plaines livides, me donnent dans la bouche un goût de cendre et dans le cœur une aspiration à ne pas être. »
Ailleurs il peignait en deux phrases les continuelles oscillations de son âme :
« Allant alternativement du désir de meubler son expérience au dégoût du contact avec la vie. ))
« L'esprit sans cesse sillonné d'éclairs et de pressentiments. »
Depuis deux ans il luttait avec acharnement et persévérance pour conquérir cette paix qui lui échappait toujours — cette paix basée sur le contrôle absolu de soimême et qui, par la pureté, libère l'esprit. Mais comme cette paix qu'il avait fuie jadis se faisait désirer à son tour ! Comme l'esprit d'Emile, au milieu de ce conflit perpétuel, gémissait des incertitudes qui l'enténébraient encore, comme son âme trouvait lourd le fardeau des tendances passées qui, se réveillant soudain, se faisaient parfois sentir dans toute leur violence ! La philosophie, le stoïcisme ne pouvaient-ils pas lui assurer la paix? Il semble qu'il ait traversé une nouvelle crise morale peu
de temps avant la guerre. L'art qu'il avait voulu délaisser pour la philosophie prit, pendant quelques mois, sa revanche. Ne serait-ce pas parce que la philosophie, à laquelle, dans un généreux désir de vérité et de libération de l'esprit, il avait tout sacrifié, n'avait pas répondu à son attente? La vérité? Il semblait n'en avoir approché souvent en de hardis coups d'aile que pour sentir davantage encore la soif de la posséder. La liberté d'esprit ? C'était pour lui comme une insaisissable chimère ; lorsqu'on s'est débarrassé de tout ce qu'on croit être préjugés, peut-on se débarrasser aussi de* soi-même, de ses inclinations profondes, sources secrètes de tant de jugement, surtout alors qu'aucun principe inébranlablement établi ne vient contrebalancer leur influence. Il écrivait et non sans mélancolie :
(( Je m'aperçois déjà que par le mouvement naturel de mes réflexions chaque livre nouveau efface ou même annule, en tout cas amoindrit sing-ulièrement la portée philosophique du précédent. »
Et il ajoute :
(c Cela pour apprendre à être plus artiste. »
Que pensait-il donc de l'art à cette époque ? Il établissait d'alJord la distinction suivante entre deux genres d'art :
(( Petit art qui reflète ce qu'il a vu ; grand art, créateur et puissant qui ajoute au. monde, force vivante de l'esprit. »
Et c'était ce grand art, cet art plus puissant, en même temps que plus pur, qui excitait sou ambition. Il sentait
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que son attitude persoQiielle \'is-à-vis de l'art avait changé.
« Dans la jeunesse, écrit-il, on veut être artiste pour dire ce qui pèse sur le cœur, pour se délivrer des souffrances ou des mélancolies. Mais plus tard on se tient plus loin de soi ; l'art prend une sorte d'existence personnelle, une vie à part. »
Parfois il lui semblait que les mots n'étaient pas capables d'exprimer ce qu'il éprouvait :
(( L'art, les pensées s'en vont, s'effacent; ce que j'éprouve ne serait capable que de musique. La littérature est grossière ; il faudrait au moins cet état d'émotion dramatique, à partir duquel peut commencer, même dans une œuvre littéraire, une g-rande musique, des sonorités primi-^ tives, des intérêts immenses, une sublime harmonie. ))
Ce n'était, en aucune manière, le désir du succès qui le poussait ainsi vers l'art, car dans son journal on trouve cette note :
(f L'idée de succès m'est tellement étrangère, loin de moi, indifférente, jamais entrée dans mon esprit. Avoir dii succès, c'est pénétrer dans cette société parisienne pour laquelle je n'ai que de l'aversion et du mépris, car tout y est faux, il n'y règne, à aucun degré, l'esprit de mesure et de propreté. Je ne tiens pas non plus à
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répandre mes idées, que je crois plutôt dangereuses. »
Ce n'était même plus le dilettantisme qui lui faisait rechercher la beauté et la perfection dans l'art, c'était un désir plus noble qu'il exprime en ces termes :
(( Croyance en la beauté... Sur la valeur de l'art à ce point de vue; oui, quelques moments d'enthousiasme; mais à part cela, qu'est-ce que la beauté? sans doute on aime un grand frisson éveillé dans d'autres âmes...
(( Peut-être le plaisir le plus profond que je pourrais avoir est celui d'ennoblir spirituellement d'autres hommes. Alors un sentiment de puissance réelle, de fécondité réelle, de joie; mais plaire,' simplement plaire, quel dégoût!... Libérer du monde, libérer d'attaches matérielles!... »
Il en était donc arrivé à considérer l'art sous son jour le plus haut, à voir en lui un moyen de soulever d'autres esprits au-dessus des préoccupations vulgaires et de les ennoblir en les purifiant.
Pour ceux qui l'entouraient il était clair, dans les premiers mois de 1914? que l'art commençait de nouveau à s'emparer de lui ; un souvenir personnel m'aidera à préciser le sens dans lequel se produisait cette réaction. Par une lumineuse après-midi de printemps nous étions allés faire une promenade dans les environs de Montaig-u; nous nous assîmes bientôt. Devant nous s'étendait un de ces jolis et calmes paysages bourbonnais qui nous étaient si chers. Emile me parla d'abord assez longuement de ses
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projets, et surtout des héros g-recs. Et puis, peu à peu les arbres en fleurs et l'aspect souriant des prairies le ramenèrent du pessimisme grec à la douceur de cette journée printanière. Il en vint alors à me dire qu'il voulait écrire une sorte de conte, à moitié réel, à moitié féerique. Une jeune femme devait arriver en plein hiver dans un palais; je ne sais plus exactement les détails de l'histoire; mais lorsqu'elle ressortait quelques heures après, le printemps, par miracle, était déjà venu. Lentement, à plusieurs reprises, me montrant de la main le paysag-e baig-né de fraîcheur et de clarté, Emile me répéta : « Alors c'était le printemps. » Il semblait que ce mot eût pour lui un son magique et que son âme fût en complète harmonie avec le gracieux décor qui nous entourait. Quelle vie nouvelle sentait-il donc monter en lui?
J'ai trouvé dans son journal les lignes suivantes, datant de cette époque et qui m'ont rappelé plus vivement encore cette dernière promenade à Montaigu et notre dernière conversation paisible :
« Printemps : Mai, pluvieux, froid; le printemps vient quand même, ou du moins les blés poussent, les bourgeons viennent, les lilas se g-arnissent de feuilles, les violettes, les pervenches apparaissent ; mais cela sous la pluie, le froid; elles ont l'air de se tromper de saison; on ne les voit pas, mais on les plaint,. frileuses. Puis tout à coup un jour de soleil ; dans ce décor le printemps apparaît ; car le dieu était prêt ; il s'était installé sans qu'on y prît garde; par un coup de baguette magique on se trouve en face du printemps, le roi merveilleux de ces choses. »
Je ne saurais guère ce qui se passa ensuite dans son
âme jusqu'à la mobilisation si son journal ne me fournissait sur ce sujet de précieuses indications.
Dans ses lettres, dans l'une surtout datée de RoscofT, il me disait seulement qu'il était décidé à ne plus voyager, parce qii'il avait retiré des voyages toute l'utilité qu'il pouvait en attendre. Il comptait dorénavant partager son temps entre Montaigu et Paris. D'après ses notes intimes il est clair qu'il souffrait beaucoup à cette époque. Dans son carnet de guerre, il écrivit, sans doute en juin 191 5, ces lignes significatives :
(( Me rappeler que Pan dernier je n'en pouvais plus ; c'était une fin, un terme, plus d'issue, une exaspération des nerfs qui me rendait malade, muré de toutes parts. »
A la suite il avait ajouté : « Si calme cette année, peut-' être amoindri? » Et dans une lettre, écrite à peu près au même moment, il avait fait aussi allusion à cette violente crise d'âme de l'année précédente. C'était surtout alors le cœur qui souffrait et à un tel degré que le bonheur ne lui semblait plus possible. Il écrivait en mai ou juin 19 14 :
« Compter les jours heureusement passés, grain à grain; il n'y aura rien de plus, quand bien même mis en tas ils font un ensemble misérable. »
Puis quelques jours après :
(( Au fond, il y a eu toujours beaucoup d'espérance dans ces joies momentanées, beaucoup d'espérance dans ma tristesse, précisément cette espérance qui s'en va... »
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L'imagination intensifiait ces souffrances qui ne lui laissaient presque aucun repos. Un jour il décrivit une sorte de rêve qui avait dû produire sur lui une impression terrible. Il commence par ces mots :
« Être loin, ignorer, ne plus être... Mais toujours une pensée revenait invincible, silencieuse, inévitable, toujours, toujours... Une fois c'était dans un demi-sommeil, où il y avait un peu de paix; l'imagination, comme une fée, conduisait dans un parc, et comme il y avait de la paix dans cette image, elle était accueillie avec douceur. »
Ici Emile fait la description du parc, qu'il interrompt brusquement par cette exclamation :
(( Horreur! Effroi 1 A la place où il était ce fut comme s'il se levait tout à coup une horrible tempête, et sa bouche s'emplissait de sang. »
Enfin le sentiment de la douleur finit par l'envahir à un tel point qu'il écrivit dans son journal cette phrase désespérée :
/( L'acceptation définitive d'un sort malheureux. Définitif, entendu, réglé; ne plus rien faire pour le bonheur. »