CHAPITRE XXXII
L'artiste pendant la guerre.
Nous avons eu déjà l'occasion de voir combien fut profonde la transformation opérée dans l'âmQ d'Emile par ses dix-huit mois de campagne; il nous reste donc simplement à étudier un peu plus en détail, à l'aide de ses notes et de ses lettres, ce que devint sur le front l'artiste, le philosophe — et l'homme enfin, l'homme de rêve devenu homme d'action. Partout nous constaterons les mêmes traits essentiels : simplification, purification, apaisement, oubli de soi.
Dans l'artiste plus de dilettantisme. Si nous en croyons quelques-unes de ses notes, l'art aurait même perdu à ses yeux sa valeur unique, sa beauté singulière ; le tragique, au sens où il avait jusque-là employé ce mot, aurait lui-même pâli, se serait effacé devant la réalité terrible. Et nous pouvons, à travers ses étapes successives, suivre l'évolution qui se produisit. Voici d'abord ce qu'il écrivit dans son carnet de guerre en novembre 1914:
« Pendant celte furieuse canonnade, pour
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une fois, pour la première fois, en un instant, j'ai éprouvé le sentiment de la grandeur et de la beauté sauvage de la guerre. Partout autour de moi des paysages d'automne somptueux et sévères, mais je n'ai plus jamais cette impression que quelque chose manque, que l'heure est vide : il y a assez, peut-être trop, de tragédie. »
Deux ou trois mois plus tard ;
(( Il y aura moins d'angoisse dans la vie courante après la guerre ; on éprouvera un sentiment de plénitude. Sera-ce lassitude après ce grand effort? non (cela viendra) plutôt, je crois, d'avoir touché au grand tragique, au tragique réel, d'en avoir eu l'âme débordée. Une fois suffît; moins de misérables tourments. »
Et quelques pages plus loin :
« Le tragique s'éloigne d'un degré, il est plus pur ; une catastrophe ne sera jamais plus le tragique, ni la mort, ni un accident; alors, où sera le tragique? C'est pour nous le plus grand problème, étant donné ce que nous sommes; où réside le tragique? Car le tragique existe; il n'y a pas que des choses simples, banales, de même plan, mais aussi de grandes rencontres. Alors où réside le tragique?
(( J'ai cru, il y a une dizaine d'années, que le
LE SOLDAT ^ig
tragique se trouvait même dans les petites choses, même dans les choses quotidiennes et vulgaires ; et je vpense maintenant qu'il ne réside même pas dans les grandes. Mais y a-t-il une vraie nature du tragique? Oui, en ce sens : pour un esprit sans médiocrité, averti, fort, profond, il faut bien qu'il y ait quelque part du tragique, qu'il y ait plusieurs plans des choses. »
La pacification s'accentuant, il écrit :
(( Les émotions terribles et puissaiîfes du champ de bataille ont amené le grand calme des nerfs, l'apaisement au lieu de l'irritation, gêne, souffrance, malaise, ne savoir que faire, que devenir, être blessé partout, être à bout du temps, et débordé par l'art. »
Un peu plus loin :
(( Une génération qui aura vécu de tragédies, quelle autre trempe ! avoir passé par les suprêmes dangers et plus encore avoir vu le courage fleurir autour de soi! Génération qui aura été spectatrice des plus grands mauxl »
Voici l'analyse la plus approfondie qu'il fit de ses derniers sentiments vis-à-vis de l'art :
« Devant la réalité tragique de la guerre, aucun sentiment d'art, l'art perçu toujours comme une parure ; non pas essentiel aux
choses, mais y ajoutant, un peu superflu, un point de vue.
(c Ceci vient peut-être d'une extrême vieillesse et fatigue; ou bien, au contraire, est-ce une manière très intellectuelle, raffinée, intelligente d'être artiste, au lieu de se mouvoir dans l'art? Et pourtant cela était vrai aussi pour moi bien des fois que tout se mouvait dans l'art, mais cela n'avait point de signification, point de fin, point de sens, point de repos. Étrange, lassante parure qui s'évanouit au son des canons.
« Alors la réalité est sentie à plein, d'une autre manière,, comme une Némésis impitoyable. »
Pourtant, s'il n'était plus « débordé par l'art », comme il restait bien toujours l'artiste aux perceptions vives, à la sensibilité facilement émue et résonnant longuement ! La moindre note de son carnet dje g-uerre, si hâtivement écrite qu'elle soit, le révèle tout entier :
(( Bruits de bataille à 0...
« Par un matin très chaud,, roulement continu jusque vers 2 heures de l'après-midi; impressionnant, fortes explosions par-dessus; grondements.
(( Repris le lendemain soir; grande violence, succession ininterrompue d'éclairs, on entendait même des fusils. On distingue les petits
canons, les gros. Oui l'emporte? Gela serre le cœur. »
Nous le retrouvons encore dans celle-ci :
(( Promenade un soir clans les tranchées ; alerte; clair de lune; capotes grises, immobiles, belles tranchées nettes; une vue sur les prairies, les eatix à un angle de la tranchée. Retour, tonnerre de l'artillerie. »
De temps à autre il crayonne rapidement une description à laquelle il sait toujours communiquer de la vie :
« Angle de la rue Pépin-le-Bref, rue Louis-le- Débonnaire, rue Charlemagne, rond-point, de petites maisons, des jardins, avec une énorme porte massive et superbe, parmi les débris d'un ancien couvent, gros murs çà et là; quartier de Saint-Médard, un des endroits vénérables du monde. Institut de Saint-Médard, beaux jardins, ruisseaux allant vers l'Aisne; une crypte, arcliitecture romane, des tombes, de vieilles inscriptions latines en relief, lesquelles prennent d'admirables reflets de lumière, par le contrejour, lumière lisse, jolie, délicate, qui rend récriture déliée, fantaisiste, moulée, vivante. On y voit que les prêtres ensevelis là, quand? aux vi*^ et VH*^ siècles, avaient des vertus sans nombre... Une nef, des chapelles latérales étroites prenant jour sur des jardins; pénombre. ))
Parfois il se livre davantage quand la scène qu'il a sous les yeux s'harmonise avec ses désirs de beauté les plus profonds :
a Admirable paysage un soir sur Soissons vu de l'aval de l'Aisne; la rivière douce, unie dans ses rives lourdes de verdure; une plaine unie entre les lignes de hauteurs; haute verdure; luzerne, ayant poussé comme elle a voulu ; soir de juin chargé et beau. Grand ciel limpide déjà assombri ; à l'horizon de la prairie vaste se dressent les trois églises, leur profil sombre et net, fort sur la nappe unie du ciel, dans le beau soir désert. Deux tours hautes et dentelées s'émacient vers le haut — une tour robuste avec une plate-forme, avec le beau corps massif de la cathédrale — une autre à droite plus petite. ))
Un jour même, en dépit des spectacles funèbres qui se présentent sans cesse à ses yeux, voici que la douceur cachée dans son âme se réveille et s'épanche à la vue d'un jardin en fleurs :
(( Doux jardin fleuri; une terrasse ; au bord de la terrasse, une allée de roses, rien que des roses, bien alignées ; au-dessus, longues rangées de tulipes, bandes de verdure, bouts de pelouse; quelques massifs au tournant des allées; à côté, la maison vieillote, sa cour, encore des rosiers aux murs. Crépuscule vaporeux, brume légère d'après la pluie. Le jardin petit, coquet, fleuri.
riche, abondant, paré, luxueux, prodigue, régulier, profond, épanoui, entouré d'une ceinture de grands arbres sombres au dessin splendide ; la ligne haute, altière, qui descend, s'avance, recule, remonte, ligne unique et sinueuse. >►
Et, de plus en plus, l'artiste éprouve le besoin d'embellir sa vie intérieure pour y trouver un refuge dans les jours de détresse ou de monotonie :
(( On devrait avoir dans un coin de sa mémoire toujours prêtes à paraître, ainsi qu'un luxe magnifique, les belles images de sa vie, les plus belles visions que l'on a aperçues; cela même enrichit le passé, donne une plus belle idée de la vie, car si monotone qu'ait été l'existence, il en est bien peu où ne se soient gravés quelques majestueux ou formidables tableaux. »
Immédiatement au-dessous il ajoute cette réflexion, prouvant qu'à ce moment-là il ne séparait plus dans sa pensée la recherche du beau de celle du bien :
« Pour la perfection complète il faut la plénitude d'àme et c'est le plus rare de tout. »
Il cherche à classer dans sa mémoire toutes les belles images de sa vie... Et, comme il lui faut un décor, il se représente la scène du premier acte de Parsifal en ajoutant :
« Entrée au cœur du monde ; les paysages énormes défilent ; chant sublime de la dernière réalité. Les initiations merveilleuseg. »
Puis il commence :
« Voilà la plénitude, accord de l'âme et des images extérieures. Celles-là très peu nombreuses, quelques minutes simples et surprenantes.
« Un degré au-dessous, simplement de belles visions, avec quelque chose dans le cœur qui palpite et se blesse ; le sentiment d'un manque, d'une défaillance, d'une lassitude, de détourner la tête. Je ne sais quel soupir des derniers lointains.
(( De celles-là, très grand nombre ; plutôt beauté aride, un peu sèche. Et, au-dessous, simples visions d'art, de paysages, scènes, émotions, et même grandeur ; le nombre en est infini. »
Il expose ensuite les avantages qu'il voit à ce « recensement merveilleux ».
c( Peut-être, même au point de vue de l'art, ne serait-ce pas un mal que de faire ce recensement merveilleux; on n'y aboutirait jamais, c'est inépuisable, c'est un trésor sans fond. La mémoire et surtout l'imagination s'enrichissent de tout ce qu'il aurait, des profondeurs endormies, ramené un moment à la clarté de la surface, i)
Dans ce défilé d'images Symboliques venant réveiller
(( des profondeurs endormies », il en est une qui n'a point pris sa place. Aussi Emile va-t-il l'évoquer à part et terminer par elle :
« Mais OÙ placerai-je une église à l'heure où le crépuscule tombe, où le jour s'efFace aux vitraux, où la clarté devient molle et diffuse, où tout est douceur fondue, où les lumières perpétuelles prennent un éclat insolite, où tout est enveloppé de la mémoire . d'une autre présence? »
Et comme l'artiste en même temps reste bien Français ! A chaque instant dans son carnet de guerre nous trouvons des exclamations comme celle-ci :
« Le tact n'a qu'une patrie. C'est ce qui nous rend la France irremplaçable.
« Cette délicatesse du toucher de l'âme, cette adaptation continuelle, cette souplesse, cette imagination. »
L'artiste n'était donc pas éteint en lui ; l'art avait simplement changé d'aspect à ses yeux. De nouveau il s'était essayé, mais dans un but différent et qui n'était plus chimérique, à se dégager des apparences des choses, non pour se replier sur lui-même, mais pour rechercher au delà de ces apparences séduisantes ou terribles les réalités qu'elles cachent et profiter de tout pour atteindre la perfection. Si ses illusions personnelles au sujet de la primauté de l'art étaient tombées, il n'avait garde de s'en plaindre; au contraire, à cette époque, il écrivait dans In Memoriam : « Toute déception n'est que vérité. » Pourtant si l'art n'est qu'une parure, s'il ne
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peut et ne doit servir qu'à orner la vérité qui sans lui paraîtrait peut-être trop froide, en est-il pour cela à dédaig-ner? Emile ne le jug-eait pas ainsi, car il écrivait encore que pour Maurice transformé « l'art était maintenant perçu comme un bien, l'amour comme un bien ». Pour ne pas revenir ici sur les plans de roman qu'Emile traça pendant la g-uerre et que nous avons déjà étudiés, je vais seulement donner le plan d'une sorte d'épopée en prose à travers lequel,, bien que ce ne soit qu'une ébauche, on sent déjà vibrer toute son âme d'artiste et de Français :
« Sur la matière d'histoire magnifique qu^ojfre la guerre, insondable, une surface de merveilles et des profondeurs pour toujours, la plus somptueuse, vaste, éclatante histoire (et quand un recul esthétique s'y ajoutera !; Quelle épopée aux scènes détachées, successives, saillantes, phases mag^nifiques, ombre et lumière, avec l'aspect divers des moments, la physionomie particulière des peuples.
(( Cette déclaration de guerre, ces plans de bandits, ces subterfuges, ces atermoiements, quand les événements roulent avec fatalité depuis que la première pierre a été décrochée, jusqu'à un précipice immense, à un dénouement qu'on n'osait avant considérer. Cette chose énorme, ce torrent qui gonfle d'heure en heure.
« Puis l'attaque de la Belgique, le deuxième crime; cette étonnante, cette héroïque, cette vaillante défense de Liège, ces premiers coups
de canon sonores dans l'univers attentif, ces premières surprises de la gloire, cette chose définitive, cette forteresse vaillante et imprévue contre tout le flot montant de la Germanie, jeunesse de la guerre, drapeaux dans le vent. Puis la bête faisant irruption en Belg-ique, toutes les bêtes de l'Apocalypse, tous les fléaux du monde; tout à coup révélée la face horrible de l'AUemag'ne, le sang, le carnage, tous les instincts lâchés, cruauté, sang-; toute cette monstruosité en marche, hypocrisie, mensong-e, avidité, brutalité, cruauté, ivrog*nerie, tout ce qu'on avait senti sourdre depuis le premier jour du mensonge, venir, monter, cette ignominie ! Comme un abcès qui crève et s'étale. Comme si quelque puissance souveraine s'était plu à faire apparaître cette irruption de barbares forcenés au milieu du peuple pacifique, riche et paisible.
« Et puis ce mensong-e passant les bornes, ce mensong-e qui admet qu'on ne saurait trop mentir, c'est la Belgique qui méditait d'attaquer l'Allemag-ne, et toute la science et toute l'intellig-ence de ce pays tout à coup serves des plus grands mensonges.
« Non, ce n'était point ce héros dur auquel vous pensiez dans vos rêves ; ce n'était point ce héros enveloppé de musique, annonciateur des mondes, écouteur d'infini, indifTérent au mal
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pour un plus grand destin, mais simplement le mal lâché sur la terre. Non point cette grandeur.
(( Puis l'avalanche sur la France, le choc, le désastre, Charleroi, les assauts inutiles, les canons pris, le soir de la folle bataille sous Un soleil de désastre et de feu.
« Puis le torrent, l'envahissement, la France perdue, cette marche furieuse, rapide, cette invasion comme on n'en avait jamais vu. Émotion. Attente de l'univers ; grand drame ; une illustre nation allant mourir. Puis le choc à côté de Paris déjà battu par le flot, centre d'un monde. Grandeur calme de la France ; ivresse du vainqueur. Encore une fois quelle épopée 1 l'incendie, le sang, l'ivresse, le flot énorme, épandu, submergeant du crime. Enfin l'arrêt, le choc d'arrêt auquel la France croyait de toute son âme, mais que l'univers n'espérait plus. Victoire hésitante et balancée ; il s'en fallut de si peu que la force monstrueuse et brutalement organisée l'emportât sur un plan net et malicieux. Joflre sut représenter, perpétuer la manière et le génie de la France. Elle sortit du piège ; on vit le monstre qui avait mis eon pied lourd et trop assuré dans un piège et qui pardessus tendait sa gueule avide, retirer son pied qu'il n'eût point dû sortir, s'écarter blessé et
surpris, s'en aller de plusieurs' pas et allonger un peu plus loin sa niasse énorme et difficile à remuer, se barricader.
(( Puis nouvel assaut irrité, énorme, pris de plus loin; des masses qui arrivaient en chantant, se jetaient dans la mort; les plaines couvertes de sans", puis les inondations où s'arrêtèrent les assauts. Les grandes fêtes de la douleur et de la mort. Les grandes plaines de la mort telles qu'on n'en avait jamais vu. Un Virgile conduisant un Dante; souvenez-vous des épopées. Ici est la mort. Ce blocus énorme comme celui de Napoléon. 5)
De ces plaines, où rég-naient la douleur et la mort, Emile voyait surgir, comme une tige féconde, une nouvelle conception du droit des nations, plus humaine et plus haute; il en saluait l'apparition.
(( Il fallait peut-être tout ce sang, tous ces carnages, et aussi ces crimes et cette avidité pour que naquît dans. Tunivers un nouveau droit. Alors, pour la première fois, on vit presque une universelle alliance. Il fallut^ sans doute, tout ce sang à sa naissance pour qu'il vint tant de fées à son berceau. Le sentiment
d'une humanité. »
Pour que ce sentiment nouveau éveillé par les crimes allemands pût établir son empire universel sur les âmes, ne fallait-il pas d'abord que Fépée monstrueuse qui avait
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voulu asservir l'humanité fût à jamais brisée, brisée par la défaite complète de l'AUemag-ne? Cette défaite, Emile la voit d'avance, et il s'écrie :
(( L'épée s'est brisée dans les batailles. Ce n'est pas le héros qui l'a mise sur son genou et Ta ployée.
a: On a vu, pour la première fois, s'assembler les cités, comprenant, pratiquant un nouveau droit. Le crime contre les nations, voici ce qui naissait du monde, la fleur qui montait du sang des batailles. Consolation.
(( Ce n'était pas la peine d'avoir forgé cette sublime épée pour dire comme un bandit : « Je a: prends ce qui est à toi pour en jouir. » Voilà, voilà, avilie l'épée! »